‹ Les clubs de Barbès et de Blanqui en 1848Chapitre 69 sur 246 · Bouton, La Pairie en danger, p. 4o · texte numérisé non relu

Bouton, La Pairie en danger, p. 4o

4. Ici., p. 44- « Ce que nous cliercliions c'était le défaut de la cuirasse, la plaie secrète du Gouvernement provisoire. »

Les cluljs de Barbes et de Blanqui. 5

Le désaccord existait en effet déjà. Caussidière, désireux de conserver sa situation, mais peu disposé à se soumettre à un pouvoir moins révolutionnaire que lui, hésitait, offrait sa démission, puis refusait de se retirer, et, sans se décider pour ladhésion ou la révolte, semblait attendre les événements'.

C'est dans cet état d'esprit que le trouva Blanqui. Mais Caussidière, habile et cauteleux, n'était pas homme à s'engager avant que le sort de la partie se dessinât. Il éluda prudemment la question. « Je ne veux entendre parler de rien, dit-il à Blanqui. Tiens! voilà ma démission-. » Faux-fuyant, ou indécision réelle, Blanqui ne put en obtenir davantage. Il se rendit alors à l'Hôtel de Ville ^ ; ses deux compagnons demeurèrent en bas ; il monta seul.

Un accueil froid lattendait. Blanqui à l'Hôtel de Ville, c'était un revenant qui se dressait devant les nouveaux élus pour leur demander une paitie de ce pouvoir dont ils entendaient demeurer seuls les maîtres ^. Ils firent comprendre au nouveau venu que l'on avait compté sans lui et qu'il n'avait quà se retirer. Et cependant c'est désappointé 5, mais encore irrésolu, que Blanqui s'en allait, entretenant sans doute un dernier espoir.

De là une attitude qui semble conti'adictoire : langage amer et résolu quand il s'adresse aux hommes de l'Hôtel de Ville, paroles pacificatrices quand il parle à ses amis. Blanqui ne croit point qu'un obstacle irréductible le sépare du Gouvernement ; toute collaboration n'est pas encore impossible. Il faut donc

1. Garnier-Pagès, Hisl. de la Bévol. de IS'iS, l. III, p. 67.

2. Bouton, La Patrie en danger, p. A4. Bouton ajoute qu'Albert était là et voulait aussi donner sa démission. Caussidière parle lui aussi de ce projet d'Albert (Caussidière, Mémoires, t. I", p. 90; ; mais il dit qu'A.lbcrt lui eu parla à l'Hôtel de Ville. Quant à ses propres projets de démission, non seulement Caussidière n'en parle pas, mais encore il prétend avoir essayé de dissuader Albert de démissionner.

3. 'Ëouion, La Patrie en danger, p. 48-49; Dclvau, llisL de la Rév. de Février, p. 822 ; Blanqui, Réponse à Taschereaii.

4. « J'arrive le 34, tout éperdu de la joie du triomphe. Quel accueil glacial ! On dirait un spectre qui s'est dressé tout à coup devant les nouveaux maîtres... » Blanqui, Réponse à Taschereaii.

5. Delvau, Hist. de la Rév. de Février, p. 822 ; Bouton. La Patrie en danger, p. 49.

parler aux gouvernants un langage rude, qui secoue leur torpeur et les entraîne dans la voie socialiste. Au contraire, des partisans prêts à l'émeute, il s'agit d'obtenir une trêve, un répit. Cependant c'est avec une grande amertume que Blanqui, en quittant l'Hôtel de Ville, témoignait à deux anciens chefs du parti démocratique, devenus des hauts fonctionnaires du pouvoir nouveau, l'impression qu'il remportait de son entrevue avec le Gouvernement et de l'attitude de celui-ci ' : « Voilà donc la comédie de i83o qui recommence... Aujourd'hui c'est le drapeau qu'on renverse, demain ce sera le principe: on proscrit l'image en attendant qu'on puisse proscrire la réalité. » Et comme ses interlocuteurs prétextaient le désir du Gouvernement de ne point causer d'effroi. Blanqui reprit: ' Ainsi, c'c^t par prudence,... tranchons le mot, c'est par peur-... A quel titre pouvez-vous donc commander la confiance, si vous commencez par avoir peur de vos principes.^ — Tu exagères les choses ; ce n'est là qu'une concession à d'ombrageuses susceptibilités. — Les concessions vous tueront. On ne transige que sur des droits

1. Cette conversation est rapportée par F. Girard [op. cit., p. 111-113). Tli. Silvcstre (L.-A. Blanqui, élude hislorique, Paris, 1862, in-8°. Ne consiste que dans les pièces justificatives, paginées 3oi-5o5 (Bibl. nat., llcservc, Ln^", 26G28), p. 33i-334; la cite dans son ouvrage qui devait être apprécié par Blanqui, puisque nous en trouvons des épreuves avec quelques corrections dans les papiers de celui-ci (manuscrits, liasse VIII, chemise 4)- Les propos rapportés par F. Girard offrent d'ailleurs une grande analogie avec des fragments de la Réponse de Blanqui au document Tascliereau. La seule objection qu'on puisse faire au récit de F. Girard, c'est de prêter à Blanqui, le 25 février, des opinions qu'il n'exprima peut-être aussi nettement que le i4 avril (date de la Réponse à Tascherenu). Sans doute faut-it donc faire quelques réserves au sujet de cette conversation ; mais les idées exprimées sont bien blanquistcs. et il n'est nullement invraisemblable que Blanqui les ait exprimées le 20 février, sous une forme peut-être moins catégorique. On ne saurait considérer le témoignage de Blanqui dans la Réponse à Tascliereau, sur son attitude à l'égard du Gouvernement, le 25, et celui de F. Girard, comme deux témoignages indépendants ; très probablement, c'est par Blanqui lui-même que F. Girard fut informé ; mais c'est là une raison de plus pour ne point négliger son témoignage.

2. Cette idée delà peur a été, depuis, fréquemment exprimée par Blanqui ; cf. notamment, dans ses manuscrits (liasse ^ II, chemise i, i" souscheraise, sous-chemise {3' série), cahier G, p. 18-2 T), des pages écrites sur la peur du Gouvernement provisoire en février; cf. aussi 'manuscrits, Uassc MI, chemise 3; une lettre à .Maillard, datée du 5 juin 18Ô2.

douteux OU compromis. Douteriez-vous de la puissance ou de la légitimité des nôtres? Alors, retirez-vous. Les révolutions veulent des hommes qui aient foi en elles ; douter de leur triomphe, c'est déjà les trahir. C'est par la logique et l'audace quon les réalise et qu'on les sauve. Si vous en manquez, vos ennemis en auront pour vous ; ils ne verront qu'une chose dans vos faiblesses : la mesure de leur force, et leur courage se relèvera en raison directe de votre timidité. — Ainsi, tu nous prophétises déjà des malheurs.»^ — Je ne les prophétise pas, je les prévois ; c'est assez simple pour qu'il ne faille pas d'autre sortilège que la raison. Comment ! vous ne voyez point que ce sont les premiers pas qui déterminent la route où vous aous engagez: qu'il s'agit de décider si vous êtes pour la République égalitaire ou pour le constitutionnalisme bourgeois ; qu'aujourd'hui vous êtes maîtres, complètement maîtres de la situation ; que, dans huit jours, la décision que vous prenez sera irrévocable, que vous vous prononciez pour le peuple ou contre lui?... Si vous êtes pour le peuple, soyez sans craintes ; prouvez-lui que la République est un Gouvernement bienfaisant, en réalisant immédiatement son bonheur. Investissez-le de tous ses droits, assurez son existence... Si vous nentrez pas dans cette voie, — et vous venez de vous en éloigner, — vous vous jetez dans celle des abîmes... »

Les sombres prophéties de Blanqui éveillèrent des craintes chez ses interlocuteurs : « Je le vois, tu te sépares de nous, lui dit l'un d'eux. — Tu oublies, répondit Blanqui, que tu m*os toujours reproché de m'isoler des chefs de parti. . . . Je fais ce que j'ai toujours fait ; je ne me mets pas à la suite des personnes, mais bien à la suite des principes : je marche avec le peuple. — .le veux dire que tu te rejettes dans l'opposition. — Je le crains. Cela du reste dépendra de vos actes. Allez en avant, vous aurez tout mon concours ; si au contraire vous voulez reculer... vous me trouverez là pour vous couper la route du passé'... —

I. Dans la /?e/}o/Jse à Tasc/iereaii, Blanqui s'exprime ainsi : « Aussi, dès le 25, le citoyen Recuit me dit : « Vous voulez nous renverser ? — Non, « mais vous barrer la route en arrière. »

Ainsi, c'est décidé, tu nous quittes ? — Je vais fonder un club. » Cependant Blanqui hésitait et ne se décidait pas à organiser l'insurrection. Cest qu'il espérait encore être appelé pacifiquement au pouvoir. Son attitude jusqu'au 3i mars montre que jusque-là il ne crut pas tout accord impossible : et, à défaut de la bonne volonté des gouvernants, il pouvait croire que les éléments violents allaient prévaloir et qu'un mouvement populaire le porterait au Gouvernement.

Mais, surtout, il n'était pas sûr de ses forces; il ne croyait pas le succès certain. Trouverait-on un appui suffisant pour un second mouvement populaire ? Blanqui ne voulut pas s'en assurer; il n'osa pas tenter l'épreuve. Il fit cependant un dernier effort; il retourna à la préfecture. Cette fois, il vit que Caussidière était décidé à ne pas se compromettre. Irrité et déçu, voyant les républicains s'engager dans une voie qui répondait si peu à ses espérances. Blanqui s'écria alors : « Au lieu de compromettre la Révolution par des concessions de principes, retirez-vous'. .) Malgré celte apostrophe énergique, il sortit vaincu de la préfecture ; et, quand il rejoignit ses amis au Prado, où il s'était longtemps fait attendre, il avait renoncé à organiser tout mouvement.

Une longue attente avait permis aux membres de la réunion de manifester leurs intentions : elle avait aussi exalté leurs colères. Le citoyen Crousse présidait en l'absence de Blanqui ; près de lui, Lacambre, Dezamy. les deux Fomberteaux, Collet. Grandmesnil, Simard, Delente. Cannes, Laviron, Feuillâtre, et d'autres encore, conspirateurs de la veille, compagnons de Blanqui 2. L'animation était extrême; les propositions se croisaient, se heurtaient: chacun exprimait son mécontentement ou ses projets.

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