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CHAPITRE V

Les Coccines.

Dans cette importante tribu, la femelle, dont la forme et la consistance varient à l'infini, présente toujours un menton ou rostre multiarticulé ; le nombre des articles des antennes est assez variable : on en compte habituellement six dans la larve et de six à dix chez l'adulte. La segmentation du corps, très apparente

chez la larve, se conserve plus ou moins à l’âge adulte; chaque segment porte sur le côté une ou plusieurs épines. L’abdomen est dépourvu de squames caudales, mais, à son extrémité postérieure, on peut voir de chaque côlé un lobe plus ou moins saillant, sur lequel s'implante une soie plus ou moins longue.

Dépourvue de bouclier ou de carapace, la femelle conserve jusqu’à la mort la faculté de se mouvoir, ne fût-ce que d’une façon obscure. Son corps peut demeurer nu, mais généralement il se revêt d’une matière cireuse blanche, farineuse ou filamenteuse. Au moment de la ponte, la femelle s'enveloppe complètement dans un sac de consistance et de nature variables : cotonneux pour les Dactylopius et les Coccus ; feutré pour les Æricoccus ; ou bien elie s’enferme dans un étui globuleux, corné et plus ou moins écailleux, comme chez les Xermes.

Le mâle est de petite taille. Ses antennes sont longues, filiformes, pubescentes, formées ordinairement de dix articles ; ses yeux sont au nombre de quatre et, de plus, il y a souvent des ocelles; ses ailes sont grandes, membraneuses, transparentes ; ses balanciers sont formés de trois articles ; son abdomen présente sur le dernier segment un faisceau de poils d’où partent deux très longues soies, quelquefois quatre, formées d’une sécrétion blanche et caduque.

Nous devons considérer dans cette tribu les cinq genres Kermes, Gossyparia, Coccus, Llaveia et Porphyrophora. C’est d'elle encore que relève le genre Cerococcus, dont nous avons dit quelques mots à propos des Ceroplastes.

SOUS-CHAPITRE I

Les Kermés.

Le genre Kermes a été établi par Amyot et Audinet-Serville, puis repris par Targioni-Tozzettiet Signoret pour le groupe zoologique dans lequel vient prendre place l'Insecte connu de tout temps sous ce même nom de Kermès. Il faut bien se garder de confondre les Xermes de ces naturalistes avec les Xermes de Linné et de Fabricius, non plus qu'avec les Xermes où Chermes de

certains autres auteurs : les Kermès de Linné sont des Psylles, ceux d'auteurs plus récents sont des Pucerons. Il y a done là une cause d'erreur et de confusion contre laquelle il importe de se bien mettre en garde.

A l’état adulte, les Æermes ressemblent aux Lecanium, avec lesquels on les a longtemps confondus, mais, si on étudie l’organisation des larves, on constate qu'ils possédent tous les caractères des Coccines. Après la fécondation, ils se déforment et prennent l'aspect d’une boule : cela tient à ce que l'Insecte a sécrété une sorte de pellicule cornée à l'abri de laquelle il se cache, lui et sa ponte. Les mâles sont protégés par un petit sac feutré blanc.

KERMES VERMILIO Planchon.

SYNONYMIE : Kézxos ooxéc Théophraste.

Kéxros Bag Dioscoride.

Coccus infectorius Pline, Lobel, Clusius, Bauhin, Garidel.

Coccus baphica auct.

Coccus ilicis auct. (pro parte).

Chermes ilicis auct. (pro parte).

Calypticus lœvis Costa.

Lecanium ilicis Burmeister, Walker.

Kermes vermilio Targioni-Tozzetti, Signoret, Künckel.

Sous le nom de Coccus ilicis, les auteurs ont confondu un æertain nombre de Cochenilles appartenant à des espèces diverses, mais présentant toutes ce caractère commun, de vivre sur les Chênes verts. M. Planchon, dans une excellente monographie, est parvenu à apporter la lumière dans cette confusion, et, suivant lui, il y aurait lieu de distinguer jusqu’à cinq espèces de Kermès vivant sur les Chênes de la région méditerranéenne. Ce sont :

1° Le Kermes vermilio, vivant exclusivement sur le Chêne garrouille ou Quercus coccifera ;

2° Le Kermes Emerici, vivant ordinairement sur le Quercus coccifera et se rencontrant peut-être aussi sur l'Yeuse ou Quercus ilez ; |

3° Le Kermes Bauhini, parasite du Quercus ileæ ;

Es ns

LES COCCIDÉS UTILES 4 ts)

4° Le Coccus Gramuntii Pianchon (Gossyparia Gramuntii Signoret), qui se trouve sur l’Yeuse ;

5° Enfin le Coccus pulvinatus Planchon {/Nidulariu pulvinata Signoret).

De toutes ces espèces, la première seule nous intéresse, car elle est le vrai Kermès qui, depuis l'antiquité la plus reculée, a été employé comme teinture et a joué en médecine un rôle considérable.

Dès l'état larvaire, le Xermes vermilio est elliptique et présente une coloration rouge, qui permet déjà de le distinguer des autres Kermès à livrée plus sombre. A l’âge adulte, cette teinte rouge se maintient et s'accentue; l’animal est globuleux, lisse, dépourvu de pattes et d'antennes. Il est couvert d'une poussière cendrée et a la grosseur et la forme d’un grain de Groseille (1). Ses dimensions sont assez variables, les plus grands individus atteignant huit millimètres, les plus petits n’en dépassant point cinq.

Le mâle est encore inconnu; mais, si on s’en rapporte aux autres Kermès, au Æermes Bauhini par exemple, il est vraisemblable que, dans le jeune âge, il est renfermé dans un petit sac feutré blanc.

Les coques du Kermès vermillon sont entièrement développées au commencement de mai. Elles s’attachent aux petits rameaux par une sorte de pédoncule large de 2 mill. seulement. Au commercement de mars, elles sont plus petites qu’un grain de Millet; en avril, elles atteignent déjà leurs plus grandes dimensions et sont de la grosseur d’un Pois.

La femelle meurt peu de temps après la ponte : sa carapace recouvre alors de 1800 à 2600 œufs, qui poursuivent activement leur évolution : à la fin de mai et au commencement de juin, les larves éclosent et sortent en foule de la coque par un orifice laissé libre au point d'attache. La coque seflétrit alors et rappelle à s'y méprendre les baies trop mûres de l’Asperge cultivée.

Les jeunes Insectes se répandent aussitôt sur les branches, comme une fourmilière de petits Pucerons marchant avec une rapidité extraordinaire. Après deux ou trois jours de cette vice active, ils se fixent sur une partie un peu tendre de la tige ou des rameaux, soit sur une fissure de l’écorce, soit sur un jeune bourgeon, beaucoup plus rarement sur les feuilles ; dès lors, ils demeu-

) De là le nom de Scharlachbeere que fui donnent les Allemands.

rent immobiles et restent jusqu’au mois de mars sans subir de bien grandes modifications.

C’est cet animal qui, recueilli avant l’éclosion des jeunes, vers la fin de mai, puis desséché, est connu en teinture et en pharmacie sous les noms de Kermès animal, Kermès végétal, graine de Kermès, graine d’écarlate,grana chermes, baies‘de Karmésine, baies de Kermès, etc. Les plus anciens auteurs le signalent déjà et prônent ses vertus; nous connaissons maintenant sa nature ct son évolution, mais il à fallu de longs siècles pour acquérir cette notion, qui nous semble aujourd’hui si simple, et les opinions les plus contradictoires et les plus invraisemblables ont été émises relativement à son origine et à sa provenance.

Théophraste mentionne le Kermès et l'appelle Koxxos ornés. Dioscoride lui donne le nom de Kéxxos faqun (1); à son époque, il était déjà d’un usage journalier.

Pausanias, au dire de Saracenus (2), avait remarqué qu'il donne naissance à des animalcules semblables à des Cousins. « E senescente quoque Cocco nostro, ajoute Saracenus, talia avolant animalcula. »

Pline parle également du Kermès et dit que les graines de Galatie, d'Afrique et de Lusitanie étaient réservées pour teindre les cottes d'armes (paludamenta) des généraux; la plus mauvaise qualité se recueillait en Sardaigne; les habitants d’Iberia payaient aux Romains la moilié de leur tribut en Kermès. Pline, enfin, avait également reconnu que le Kermès peut donner naissance à de petits vers: « coccum ilicis celerrimè in vermiculum se mutans. »

Ces différents auteurs croyaient que le Kermès était un fruit ou une production analogue aux galles : aucun d'eux ne soupconnait que ce fût un animal véritable et c’est Quiqueran de Beaujeu, évêque de Senez, qui, en 1551, donna le premier la démonstration de ce fait : cet écrivain nous montre l’évolution tout entière du Kermès, il nous fait voir la jeune larve sortant de corps globuleux ayant la grosseur d'un Pois; cette larve se fixe, grossit, et peu à peu se transforme elle-même en un corps semblable à celui d’où elle est sortie.

11 est étrange qu'une aussi remarquable description soit demeu-

(1) Lib. IV, cap. 48.

(2 Saracenus, Commentaires à Dioscoride, p. 81.

rée inaperçue et que les observateurs, qui, à la suite de Quiqueran de Beaujeu, s'occupèrent du Kermès, n'aient point cherché, le |: contrôler. Elle était sans doute inconnue lé Pierre Belon, car nous avons peine à croire que, guidé par Quiqueran, ce merveilleux observateur n’ait point reconnu de son côté la nature animale du Kermes, dont il à vu la récolte en,Grête :

« Le revenu de ce Nd’'eséârlate nommee Coccus baphica, est moult grand en Crête: et pour ce que la cueillir est ouvrage de pasteurs et petites marmailles, les plus grands ne s’y veulent amuser. On la trouve au mois de juin dessus un petit arbrisseau espece de chesne verd qui porte du gland, auquel temps elle est de blanc en couleur cendree, joincte sans queue, et attachee au tronc de son dit arbrisseau. Et pource que ses fueilles sont poignantes comme la fueille de houx, les bergers ont une petite fourchette en la main gauche pour cliner les rameaux a costé, et une petite faulx en la dextre, dont ils coupent les petites branches, desquelles ils ostent les dictes petites vescies ou excrescence, qu'avons cy devant appellé graine d’escarlate. Et sont les dictes vescies rondes de la grosseur d’un petit pois, percee d’iceluy costé qui touchoit au bois. Or sont elles pleines de petits animaux rouges vivans, qui ne sont si gros que cirons, ou lendes, lesquels sortent hors, et laissent la coque vuide. Et est la coustume que les petits garsons qui les ont cueillis, les portent chez un receveur qui les achète tous à la mesure. Il les crible et sépare de leurs coques, dont il fait de petites pelotes de la grosseur d’un œuf, les maniant doucement du bout des doigts : car s’il les estraignoit fort, ils se resouldroyent en jus, dont la couleur seroit inutile. Par ainsi il y a deux sortes de ladicte teinture, sçavoir est de coques, et de la poulpe : et pource que ladicte poulpe vaut mieux à teindre, aussi: couste elle quatre fois plus que la coque. »

Belon ne s'explique point sur la nature du Kermès, mais il semble manifeste qu'il le prenait pour une sorte de galle ou de bézoard. Telle est aussi l’opinion de Lobel et de Jean Bauhin, qui ne voulurent voir en lui qu’un excrementum ilicis, tout à fait comparable aux galles ordinaires des Chênes ; tel est encore l'avis de de Meuve, en 1695; Tournefort, en 1705, émet une opinion un peu différente, mais tout aussi peu exacte. Un peu plus tard Nissole admet, avec Strobelberger et Brassavola, que le Kermès « doit son origine à une portion de semence ou petits œufs que certains petits animaux qui habitent ordinairement sur l’arbuste

y avaient déposé, » De ces œufs naissent des Insectes, qui ne prevent jamais d' ailes ; les animaux ailés que l’on voit voltiger parmi eux, et que ! Niklole figure, seraient des Moucherons; peutêtre bien est-ce aussi les mâles, car il les figure avec une seule paire d'ailes. c

Dans une lettre, en date du 7 mars 1711, adressée à Vallisneri, le comte Marsigli se range à l'avis de ceux qui prétendent que la graine d’écarlate est une galle ; il appuie son opinion sur des expériences chimiques, car, en la traitant par le vitriol, il a pu faire de l’encre tout aussi bien qu'avec la galle ordinaire. « Hoc granum igitur aut galla est figuræ rotundæ, magnitudine circiter pisum aequens, et prouti in experimentis chimicis patebit, cum vitriolo mixtum, atramento conficiendo non minus, quam galla quercina inservit. » Il a vu, du reste, l’Insecte dont la piqûre occasionne la production de cette galle et il l’a observé soigneusement, « libero et armato oculo. »

Trois ans plus tard, en septembre 1714, Vallisneri recevait une nouvelle lettre à ce propos; mais, cette fois, Cestoni en était l’auteur : la conclusion en est toute différente.

Cestoni n’a pu observer la graine d’écarlate elle-même, mais il étudie une espèce fort voisine et il n'hésite pas à déclarer que les conclusions auxquelles le conduisent ses recherches sont également applicables à la graine d’écarlate. Il affirme que le Kermès est bien un animal et il décrit avec une remarquable précision les diverses phases par lesquelles il passe ; on peut tout au plus lui reprocher d’avoir cru que les petils naissent vivants du corps de la mère, qu'ils perforeraient pour venir au monde, et d’avoir méconnu de quelle façon la coque forme au-dessous d'elle un abri pour ses œufs.

Éméric et Garidel redressèrent bientôt cette erreur, en même temps qu'ils confirmèrent sur tous les autres points la description de Cestoni : la nature animale du Kermès se trouvait désormais établie.

Ces deux auteurs reconnaissent trois époques dans l’accroissement de l’Insecte. Vers le commencement de mars, un petit Insecte rouge, « après avoir roulé toute l’année dans la campagne, » monte sur les tiges et les branches du Chêne et s’y fixe pour y subir sa transformation : il est alors gros comme un grain de

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Millet et « convexe comme la moitié d'une Prune. » Pendant cette première période, le Kermès couve, lou vermeou groue.

En avril, son développement est achevé : il commence alors d'éclore, lou vermeou espélis. Son corps distendu ne présente plus la moindre trace d’anneaux : ce n’est plus qu'une coque rougeûtre saupoudrée d’une poussière cendrée.

Enfin, la troisième époque coïncide avec le milieu ou la fin de mai : l'animal a effectué sa ponte, puis est mort; la peau de son ventre, en se retirant peu à peu vers le dos, a formé une sorte de voûte sous laquelle sont abrités près de deux mille œufs, qu’on appelle lou freisset en langue d’oc.

Une description empreinte d’un tel cachet d’exactitude devait être le fruit d'observations prolongées et devait, par cela même, laisser peu de prise à la contradiction. A l’exeeption du passage où il est dit que l'Insecte ne vient se fixer sur l’arbre qu’ « après avoir roulé toute l’année dans la campagne, » les assertions d'Eméric et de Garidel ont été confirmées de tous points, notamment par Canàäls y Marti et par Truchet.

Nous devons à ce dernier auteur une longue étude dans laquelle il examine les moyens de rendre le Kermès propre à remplacer la Cochenille des îles: c'était alors l'époque du blocus conti- -nental, et Truchet, en bon Français, « saisissait avec empressement toutes les occasions pouvant déjouer le monopole du tyran des mers. » (1)

Telle est l’histoire et telles sont les mœurs du Kermèés. Abordons maintenant son étude à un autre point de vue.

Planchon a démontré qu'on ne le rencontre jamais que sur le Quercus coccifera, Chêne de petite taille qui pousse dans toute la région circumméditerranéenne; les buissons les plus vieux et les plus épuisés sont souvent les plus chargés de graines d’écarlate.

(1) Le livre de Truchet a eu l'honneur de plusieurs analyses : l’une d'elles a été publiée par le Magasin encyclopédique, IV, p. 401-404, 1811; une autre, due à la plume de Bosc, se trouve dans les Annales de l'agriculture francoise, XLVI, 1811 : le livre de Truchet, dit Bose, « offre à chaque page le vœu d'un bon citoyen qui cherche le bien de son pays. »

Un peu avant l’époque à laquelle écrivait Truchet, une Commission composée de Tessier, Bosc et Olivier rédigeait, d’après le vœu de la Sociits d'Agriculture du département de la Seine, et adressait au Ministre de l'intérieur une Note sur le Kermès (Annales de l’agriculture françoise, XXXIV), proposant également de revenir à sa culture.

Selon que l'hiver est plus ou moins doux, la propagation du Kermès se trouve plus ou moins favorisée. On ne fait d'ordinaire qu'une récolte par an, mais dans les cas les plus favorables, quand le printemps s’est passé sans gelée et sans brume, on peut exceptionnellement en faire deux. Pierre Belon nous a montré déjà plus haut comment se faisait la cueillette en Crête ; en France, on procédait autrement : c'étaient encore les femmes et les pauvres qui récoltaient le Kermès; pour exécuter ce travail, ils laissaient pousser leurs ongles, comme nous l’apprend Don Pablo Canäls y Marti : « Hacen la cosecha del Kermes en Provenza, y Languedoc las mugeres, y pobres gentes, que dexan crecer las uñas expressamente para esto, con las quales lo quitan con mucha facilidad. » Avec un peu d'habitude, on pouvait arriver à en ramasser Jusqu'à deux ou trois livres par jour.

Jusqu'à la découverte de l’Amérique, le Kermès a servi presque exclusivement à teindre la laine et la soie en pourpre et en écarlate (1); depuis, il a été en grande partie supplanté par la Cochenille. Il semble avoir été employé dès l’époque la plus reculée, car l'Écriture en fait déjà mention (2); toutefois, il est bien difficile, lorsqu'il s’agit de l'Asie mineure, de savoir si la teinture rouge était obtenue avec lui ou avec le Porphyrophore d'Arménie dont il sera question plus loin.

Au moyen âge, le Kermès était, dans les principales villes de la Méditerranée, une branche importante de commerce : Venise, Marseille, Lucques, Gênes, Montpellier, etc., excellaient dans l’art de teindre en écarlate et chacune de ces cités avait ses coutumes et ses règlements, fidèlement observés par la corporation de ceux qui « tcignaient en graine. » Il serait oiseux de s'étendre sur ce point; nous ne pouvons que renvoyer à une curieuse publication où se trouvent longuement relatés tous ces usages (3), ou bien au travail de Planchon, dans lequel on trouvera d'intéressantes indications.

Lors de la découverte du Nouveau-Monde, l'industrie de la

(1) On sait en effet que le secret de la fabrication de la pourpre tyrienne fut perdu de bonne heure.

(2) Genèse, cap. XXXVIIL v. 28 et 30; Exode, cap. XXV, v. 4; cap. XXXIX, v.1 et 29. Dans le Nouveau Testament, Mathieu rapporte que le Christ, dépouillé de ses vêtements par les soldats de Pilate, fut recouvert d’un manteau d'écarlate. Cap. XXVII, v. 28.

@) Le Petit Thalamus de Montpellier. Montpellier, 1840.

teinture au Kermès reçut un coup terrible, dont elle ne devait pas se relever : après avoir été l’une des branches les plus importantes de l’activité humaine, on peut dire, en effet, que de nos jours, elle est complètement morte, tant est faible le chiffre des transactions actuelles {1). La statistique suivante, empruntée aux documents officiels, permettra d'apprécier quelle en a été la valeur pendant l’année 1881 (2).

Importation : 3075 kilog. valant 18.763 fr. dont 1881 kilog. provenaient d'Espagne.

Quantité mise en consommation : 3034 kilog. valant 10,649 fr.

Exportation : 491 kilog. valant 1749 fr.

Destination : 471 kilog. pour les États Barbaresques, 20 kilog. pour l'Italie.

Restent en entrepôt : 507 kilog.

Nous avons indiqué déjà que le meilleur moment pour la récolte du Kermès était celui qui précédait immédiatement la naissance des jeunes. Les coques, une fois recueillies, étaient préparées pour la teinture. A cet effet, on les étalait sur des toiles et on les exposait à l’ardeur du soleil. Les larves ne tardaient pas à sortir de la coque : elles se répandaient sur la toile, en courant avec une extrême vivacité, et elles en fussent bientôt sorties, si une personne n’eût été chargée du soin de secouer constamment les bords de la toile, pour les ramener en son milieu. Peu à peu, les Insectes ralentissaient leur course, vaincus par les rayons du soleil, et finissaient par mourir. On les mélangeait alors avec du vinaigre, de façon à former une sorte de pâte que l’on desséchait ensuite sur des peaux, par simple exposition au soleil. Sous l’influence du vinaigre, la coloration rouge de l'animal s’accentuait encore (3).

(l Les Arabes et les Turcs sont, à l’heure présente, à peu près les seuls à faire de la teinture au Kermès : ils se conforment en cela aux prescriptions du Koran dont certain verset leur enjoint de teindre leurs coiffures avec la graine d’écarlate.

(2) Statistique générale de la France pendant l'année 1881, pages 213, 356 et 490.

(3) Certains Kermès autres que le Kermes vermilio virent également au rouge par l’action du vinaigre, bien qu’ils soient normalement d’une teinte plus ou moins noire : c’est là une opération que tous les auteurs indiquent. Aussi Signoret est-il conduit à se demander si le Kermes Bauhini Planchon, qui présente précisément cette particularité, ne serait pas le véritable Coccus baphica, auquel cas le Kermes vermilio Planchon ne serait autre que l'espèce rouge que Réaumur et Geoffroy distinguent nettement du Kermès tinctorial et qu'ils signalent comme étant impropre à la teinture.

Telle était la matière prête à être livrée à Ja teinture. Son prix a toujours varié suivant les bonnes ou les mauvaises récoltes. Il était, du temps de Quiqueran, de un sou d’or pour chaque livre de pulpe, d’un quart pour les coques retenant encore quelques animalcules. Lobel estime de 12 à 20 sous français chaque livre de Kermès. Vers le milieu du xvur° siècle, le Kermès se vendait de 30 à 40 sous la livre prête à être employée. Mais quand la récolte manquait, son prix pouvait s'élever à 4 francs ou 4 fr. 50. Enfin, on était quelquefois obligé d'en faire venir d'Espagne et de Barbarie : il revenait alors beaucoup plus cher.

L'étude chimique du Kermès a été faite par Lassaigne, qui lui a reconnu la plus grande analogie avec la Cochenille du Nopal : la matière colorante est très analogue, sinon identique à la carmine, qui se trouve dans cette dernière espèce et dont nous étudierons en détail les caractères dans le sous-chapitre IIL. On y rencontre en outre, entre autres produits, la coccine ou-z00coccine, matière albuminoïde identique encore à celle que Pelletier et Caventou ont siynalée comine formant la base et constituant la chair du Coccus cacti.

Il n’est pas douteux que la carmine ne soit une substance particulière aux Coccidés, mais nous serons plus réservé au sujet de la coccine : nous pensons, en effet, que des recherches nouvelles pourraient bien démontrer qu'elle est identique à l’un des nombreux albuminoïdes qui entrent dans la composition des organes des animaux supérieurs.

Déchu de sa splendeur au point de vue industriel, le Kermès ne l’est pas moins au point de vue médical. Et pourtant, on peut affirmer qu'aucun médicament ne fut jamais aussi fameux.

Avec Planchon, nous pouvons diviser son histoire en deux périodes, la première allant de Discoride à Mesué, la seconde de Mesué à notre époque.

Pendant la première époque, on l’emploie pour l'usage externe et ne met à profit que ses propriétés astringentes ou légèrement amères. Dioscoride l’apprécie en ces termes : « Vis huic astringere : cujus ratione vulneribus nervisque sauciatis tritum ex aceto convenienter imponitur. »

À l’époque de Pline, on l'appliquait sur les plaies récentes ou bien on l'instillait dans l'œil injecté de sang : « Coccumilicis vulne-

ribus recentibus ex aceto imponitur. Epiphoris ex aqua, et oculis suffusis sanguine, instillatur » (1).

Au 1xt siècle, le Kermès prend tout d'un coup une importance exceptionnelle : Mesué compose son fameux électuaire, dans lequel il faisait entrer les corps les plus dissemblables, d’après la formule suivante :

« Accipe setam tinclam ex Chermes circiter lib. j proprié cujus tincturam non præteriit spatium extensum : et submerge eam in succo pomorum dulcium et aquæ rosæ ana lib. j et s et dimitte die una. Deinde fac modicum. bullire donec aqua rubeat. Deinde extrahe ab eà setam, et exprime eam, et pone in ipsa sacchari tabarzeth drachm. cl.et coque usquedam habeat spissitudinem mellis et remove ab igne : et projice in eo calido ambræ crudæ minutim incisæ drachm. iiij et dimitte in eo liquefieri. Deinde injice super ipsum pulverem harum rerum. Accipe ligni aloës crudi, et darseni, ana drach. vj lapidis lazuli loti et præparati drach. jij auri boni, drach. j. musci boni, drach. j. tertiam. Confice, et sit dosis ab aur. j. ad ij. et s. Est et bonum et expertum » (2).

La Confectio alkermes eut un immense succès : il n’y avait point de maladie dans laquelle elle ne dût être héroïque. Elle régna en souveraine absolue pendant plusieurs siècles, puis l’École de Montpellier, qui avait si puissamment contribué à son succès, s’avisa, vers 1580, d'en modifier la formule :

Au lieu de teindre la soie crue avec la graine d’écarlate, il semblait préférable d'ajouter au suc de pommes et au sue de roses, où le cocon dépouillé de toutes ses impuretés aura trempé 24 heures, une livre de suc de Kermès récent avec deux livres de sucre : la quantité de la substance cordiale était alors beaucoup plus considérable.

La Confectio Atkermes Monspeliensium eût son tour de gloire et resplendit au plus beau du ciel médical jusqu'en 1748, époque où Lémery (3) proposa une Confectio Alkermes reformata, de laquelle il excluait la soie, l’eau de roses, le suc de pommes, l'or, les perles et le lapis-lazuli.

(1) Lib. XXIV, cap. 4.

(2) Mesué, Opera «a Joh. Costa adnotata. Venetiis, p. 107, 1570. (3) Lémery, Pharmacopée universelle. Amsterdam, 1748.

Accipe : Syrupi Kermesini optimi recenter parati et

ad mellis consistentiam cocti,..... ..... Libr., unam et semis. Santali citrini et cinnamomi........... … Aa. SCrupAa STURRRÉELRECER EN NEEr ee ONE Drachm. ].

MOSCHLER PTE AM AE SITE TRR ..... Drachm. semis. Oleorum macis et caryophyilorum.,....... Ana. gutt. vi. Fiat Confectio S. A -

Il n’y avait plus qu’un pas à faire pour en arriver, de cette confection ainsi réduite, à l'usage pur et simple du médicament principal, le sirop de Kermès. Peu à peu, ce pas fut franchi et la Confectio Alkermes tomba de plus en plus dans l'oubli, à mesure que le sirop de Kermès prenait lui-même plus de faveur.

Ce sirop fut, du reste, toujours employé parallèlement à la fameuse confection. Ses vertus étaient fort appréciées.

« Le Kermès, dit Cartheuser, agit dans le corps en partie comme détertif, résolutif et discussif, en partie comme stimulant et légèrement astringent. On le met conséquemment avec raison au nombre des nervins, céphaliques, cardiaques, stomachiques et aphrodisiaques. Il est d’un usage spécial dans certaines maladies ; on s'en sert néanmoins plus fréquemment dans la mélancolie et l'épilepsie idiopathique, le vertige, la syncope, la palpitation du cœur, le vomissement, la cachexie, l’obstruction des urines, des règles et des vuidanges, les vers des intestins, etc. — de même que pour fortifier la mémoire, empêcher l’avortement, en poudre depuis quelques grains jusqu’à un demi-gros, et depuis un demigros jusqu'à un gros en infusion dans du vin. — On le fait aussi entrer dans des électuaires, des bols, des sirops, etc., etc...»

Une véritable panacée !

Que reste-t-il aujourd’hui de toute cette gloire ? Plus rien, qu’un élixir qui se fabrique en Italie, et quise sert encore sur les tables, à Florence et à Naples.

SOUS-CHAPITRE II

Les Gossyparia.

Le genre Gossyparia a été créé par Signoret pour un petit nombre de Coccines caractérisés par ce fait que leurs antennes, formées

de six articles, dont le troisième est le plus long, sont persistantes et se retrouvent jusqu'à l'extrême limite de la vie, à l'inverse, par exemple, des Nidularia, chez lesquels elles disparaissent. Ces Insectes présentent en outre ceci de remarquable que, pendant leur état de métamorphose, ils ont conservé toute leur activité et peuvent fuir si on vient à les déranger.

Une seule espèce mérite de nous arrêter : c’est la Cochenille à manne.

GOSSYPARIA MANNIPARUS Signoret.

SYNONYMIE : Chermes mannifer Hardwick.

Coccus manniparus Ehrenberg, Burmeister, Chavannes.

L'Écriture rapporte que les Hébreux, conduits par Moïse au travers du désert, furent nourris par « quelque chose de menu et de rond comme du grésil » qu'ils trouvaient sur la terre. Les enfants d'Israël nommèrent cette substance manne : « elle était comme de la semence de coriandre blanche et avait le goût des beignets au miel (1). »

Les opinions les plus contradictoires ont été soutenues relativement à ce passage de la Bible : les uns ont voulu voir dans la manne un Lichen du genre ZLecanora, d’autres ont cru y reconnaître une matière sucrée, semblable à du miel, que certains arbres laissent exsuder de leurs branches à la suite de la piqûre d’une Cochenille.

Quoiqu'il en soit, un certain nombre d'auteurs ont parlé de cette substance d’origine végétale comme de la manne. Angelus la décrit sous le nom de Guezengebin, c’est-à-dire, en persan, miel de Tamarix !2) : « Mannæ species in Arabiæ solitudine circa Bassorae territorium communis, quæ supra folia arboris quasi pluvia granulatim dilabitur et in globulos quasi melleos condensatur..… Ex hoc liquore conficiuntur passim condimenta suavia, et aliquantisper laxativa polline temperata, et condensata, pauperibus, et pueris chara. »

Ce vieil auteur avait méconnu que la production de la manne est en rapport avec la présence d’un Insecte sur la plante qui la fournit. Ce point important n’échappa pas à Geoffroy, dont nous

(1) Exode, cap. XVI.

(2) Guez, tamarix; anguebin, miel.

avons eu plus d’une fois déjà l'occasion d'apprécier la sagacité : pour lui, la manne est produite par une espèce de Chermès, et cela indifféremment quand l’animal est à l’état de larve et à l’état de pupe.

L'opinion de Geoffroy se trouve partagée par Hardwick, auquel un ami avait rapporté de la manne de Perse et d'Arménie, sans pouvoir dire si elle provenait de l’Insecte ou de la plante. Hardwick finit par découvrir l’'Insecte, mais ne put le voir qu'à l’état de larve; il détermina néanmoins ses affinités et lui donna le nom de Chermes mannifer.

Plus tard, Ehrenberg, au cours d’un voyage en Asie mineure, vit les Tamarix qui croissent autour du Sinaï chargés d’Insectes et d'un liquide semblable à du miel, qui coule le long de leurs branches, formant cà et là des gouttelettes qui tombent jusqu’à terre (fig. 19). Cette sorte de miel est connue des Arabes sous le nom de Man.

Fig. 19.

Branche de Tamarix mannifera chargée de Cochenilles et sur laquelle se voit un amas de manne qui s’étrangle pour tomber goutte à goutte jusqu’à terre. D’après Ehrenberg.

Les Arabes et les moines grecs la recueillent et la mangent avec le pain, comme on fait du miel.

L'arbre qui porte la manne est le Tamarix gallica, ou plutôt

LES COCCIDÉS UTILES 67 une de ses variétés, à laquelle Ehrenberg donne le nom de mannifera. Ses plus fines branches sont le plus souvent recouvertes d'un nombre considérable de petits Insectes, qui les piquent et déterminent de la sorte l’afflux d’un suc limpide, qui augmente peu à peu de consistance et tombe sur le sol sous forme d’un sirop roussaire.

Peut-être des observations plus exactes viendraient-elles démontrer que la manne n’est autre chose qu'un miellat sécrété en abondance par l'innombrable colonie d’'Insectes qui a élu domicile sur l’arbuste? Cette supposition ne présente rien d’invraisemblable : Réaumur n’a-t-il pas constaté que le ZLecanium persicæ produit tant de meillat que celui-ci tombe sur le sol et l’inonde comme si on l’eût arrosé ?

Avant le lever du soleil ou peu après, l'air étant refroidi, on trouve la manne à l'état solide : sous cette forme on la ramasse facilement à terre, plus rarement sur l'arbre; pendant les ardeurs du soleil, elle se liquéfie et difflue à la surface du sol. La production de la manne serait plus abondante après les pluies.

Ehrenberg décrit et figure avec soin la Cochenille de la manne; mais la femelle seule était connue de lui. Il lui assigne les caractères suivants :

« Femina : aptera; fœta 1-2" longa,obtuse conica, affixa, cerea, flavicans; virginea 1/5” longa, mollis, albida, corpore elliptico, subtus plano glabroque, supra convexo, villoso-tessellato, annulis duodecim distinctis, primo maximo; ventre, antennis pedibusque hyalinis. Dorsum villo tenero brevique albo, seriebus transversis et longitudinalibus tessellato obsessum. Antennarum distincti articuli novem (semel octo vidi), ovati, singuli superne seta parva instructi. Pedum distincti articuli quatuor, singuli apice pilo parvo insignes, primus a basi subglobosus, secundus oblonous, incrassatus, tertius secundi longitudine, parum gracilior, quartus unguem formans, brevis, simplex. Oculi duo, obsoleti, ad basin anteñnarum subtus conspicui. Rostrum breve, obtusiusculum, apice suo inter pedum par primum spectans, appressum, basi latine sub oculis, in annulo corporis primo positum.

» Exuviæ feminarum, post partum mortuarum, nucleum rubrum, villo albo involutum continent. Corporis annulorum exuviis extus nulla vidi.

» Mas ignotus.

» Cum Tamaricis Coccus manniparus in ala ulla terræ regione,

GX LES COCCIDÉS UTILES

Gossyparia manniparus jeune, vu par sa | Le même, vu par sa face dorsale. D'après face ventrale; grossi environ 30 fois. | Ehrenberg.

præter sinaiticam, non memoretur, idemque nec in Ægyplo aliisque terris a nobis ipsis denuo observatus sit, in botanica levi fruticis differentia minus, quam in Cocculi absentia causam quærendam esse crediderim, eur alibi Tamarici gallicæ affines frutices mannam non edant. »

M. Berthelot a eu l’occasion de faire l’analyse d'un échantillon de manne arrivé fraîchement du Sinaï. Elle avait l'aspect d’un sirop jaunâtre, épais, contenant des débris végétaux. Elle renfermait du sucre de canne, du sucre interverti, de la dextrine, enfin de l’eau. Le poids de l’eau s'élevait à un cinquième environ de celui de la masse. La composition de celle-ci, abstraction faite des débris végétaux et de l’eau, était la suivante:

Sucre de :cannisx et Diet AMAR ENS CARRE RS ANNNS Sutreinterverti{lévulose et .glucose):.1. 42410 ..MER EX Ms TRS Dextrine etproduïtssanalogtes.f, AE RTE Re PR RRR 20

Ce savant publiait en même temps l'analyse d’une autre sorte de manne provenant du Kurdistan, et recueillie dans les montagnes au nord-est de Mossoul. Les Kurdes ont coutume de s’en servir sans la purifier et de la mélanger à de la pâte et même à de la viande. L'arbre qui la porte est fort différent du Tamaris, mais ne semble pas avoir été déterminé avec une précision suffisante.

Voici quelle était la composition de cette manne du Kurdistan :

RS Ne D Gin don et 6 Aie LR AU 1161

Sucre interverti (lévulose et glucose) ...,.....,..... 4 RE UP IOd OS

Dextrine et produits analogues. . ....... FRE NS NES AC ARUD 100,0

La composition des deux mannes est donc presque identique. Ce résultat peut sembler surprenant au premier abord, si l’on considère que les végétaux qui les portent appartiennent à des espèces fort différentes.

Mais cela précisément peut être considéré comme un argument de valeur en faveur de l'opinion qui considère la manne comme une sécrétion de l'animal, comme une production exubérante du mielat.

En raison de la nature des substances qui entrent dans sa composition, on conçoit très bien que la manne puisse être prise comme aliment. On la récolte en petite quantité, pendant les mois de juin et de juillet, mais son emploi en médecine est des plus restreints.

SOUS-CHAPITRE IT

Les Coccus.

Nous avons vu déjà que Linné appliquait la dénomination de Chermes à quelques Psylles et aux Pucerons du genre Adelges, qui produisent sur les jeunes branches de Sapins des galles alvéolées ; il appelait Coccus tous les Insectes qui, dans nos divisions, sont des Cochenilles et des Kermès ; Hartig, Kaltenbach, Ratzeburg et Koch suivirent son exemple.

Le genre Coccus, ainsi compris, renfermait des animaux trop disparates pour qu'on pût le conserver tel que l’avaient établi ces auteurs : aussi ne tarda-t-il point à être divisé et subdivisé de facons diverses. Sans insister plus qu'il ne convient sur ces faits, qui n’ont plus qu’un intérêt historique, nous dirons que Signoret réserve le nom de Coccus au genre dans lequel prend place l'espèce typique, le Coccus cacti où Cochenille à carmin.

Les animaux de ce groupe sont très particuliers : les antennes ont cinq articles chez la larve mâle, six chez la larve femelle ct sept chez la femelle adulte ; les pattes sont grêles ; l'anneau gé-

nito-anal est dépourvu de cils. Le mâle possède deux yeux composés et deux yeux simples.

Ce genre ne renferme qu’un très petit nombre d'espèces : une seule nous intéresse, c’est le Coccus cacti, originaire du Mexique.

Coccus CACTI auctorum.

SyNONYMIE : Diaprostecus coccus Costa Pontano. Dactylopius coccus Costa.

Pseudococcus cacti Westwood. Trechochoryæ cacti Curtis.

La Cochenille mexicaine est assurément le plus célèbre de tous les Coccidés. Elle est parasite du Cactus nopal (Opuntia coccinelhfera), sur lequel on la trouve à l’état de larve ou à l’état de femelle adulte ; elle peut vivre également sur quelques autres Cactées.

La femelle adulte (fig. 22) présente une teinte brun rouge foncé

Coccus cacti femelle.

(Extrait des Éléments de Zoologie de H. Sicard. J. B. Baillière et fils, éditeurs.)

Elle est oblongue et mesure de 6 à 7 millimètres dans le sens de la longueur, 4 dans le sens de la largeur et de 2 à 3 dans le sens de la hauteur; sa longueur peut même, dans certains cas, atteindre et dépasser un centimètre.

Son corps est composé d’une série d’anneaux (1) et est parcouru en outre, dans le sens de la longueur, par une sorte de carène dorsale. Les antennes sont courtes, coniques et formées de sept articles, les quatre segments basilaires étant plus courts, plus

(1) Suivant Alzate, le nombre de ces anneaux n'est pas constant, mais le plus souvent on en compterait onze à la face dorsale et six à la face ventrale. :

épais et plus longs que les trois autres. Elle sécrète par toute la surface de son corps une matière cireuse blanche qui l’enduit comme d'une poussière cotonneuse, et qui, lorsqu'elle devient trop abondante, se dépose çà et 1à sous forme de petits amas sur les raquettes du Nopal. Cette matière cireuse masque plus ou moins la segmentation, dont on ne peut bien se rendre compte qu'après l’avoir enlevée.

Le Coccus mâle (fig. 23) est beaucoup plus petit que la femelle:

PTREIAM

Fig. 23.

Coccus cacti mâle.

(Figure extraite des Mœurs et Métamorphoses des Insectes par Ém. Blanchard. Germer Baillière, éditeur).

il ne mesure guère qu'un millimètre de longueur. Il présente une teinte carminée, particulièrement intense sur la tête et le thorax; ses pattes et ses antennes sont brunes, ses ailes d’un gris blanchâtre.

La tête, épaisse et arrondie, se prolonge légèrement en pointe entre les deux antennes et porte quatre yeux à facettes et deux

yeux simples. Les antennes sont formées de dix articles que recouvre une pubescence courte, mais assez abondante, sauf pourtant sur les deux premiers articles.

Les pattes sont très longues et peu pubescentes; le tibia est environ trois fois plus long que le tarse. Les ailes dépassent l’abdomen d'un bon tiers ; elles ne présentent qu'une seule nervure, qui bientôt se bifurque et qui est colorée en jaune brunâtre, ainsi que ses deux divisions. Le balancier fait exceptionnellement défaut. |

L'’abdomen est plus pâle que le reste du corps : sur chacun de ses segments se voit une rangée transversale de petits poils. L'extrémité postérieure est occupée par un gros tubercule sur lequel vient s’insérer l’armature génitale : celle-ci se compose d’un stylet en forme de crochet recourbé en dessous. De chaque côté de ce tubercule, on trouve une protubérance au niveau de laquelle débouche un grand nombre de filières ; c’est encore sur ces tubercules que s’attachent deux longues soies, dont les dimensions sont parfois le double de celles de l’Insecte.

Le mâle meurt aussitôt après l’accouplement. La femelle continue au contraire de vivre, mais il y a contradiction entre les auteurs sur son sort ultérieur. Les uns, avec de Ruusscher, Audouin, Westwood, admettent qu’elle fait des petits vivants ; d’autres, comme Alzate, Brehm et Künckel d'Herculais, prétendent qu’elle est ovipare et qu’elle dépose ses œufs dans ces amas cotonneux dont nous l'avons vue recouvrir par places les raquettes du Nopal. Quoi qu'il en soit, qu'il y ait ponte véritable ou viviparité, elle meurt : son rostre abandonne la plante et son cadavre tombe à terre.

Les larves, très agiles au moment de la naissance, au dire d'Audouin, restent quelque temps dans leur nid cotonneux : au bout de huit jours environ, elles en sortent. Elles se montrent alors assez semblables à la mère, si ce n’est qu'elles sont notablement plus pelites et qu’elles sont munies de longues soies. Leur corps, ovalaire, est arrondi sur les côtés, plus large en avant qu’en arrière; leurs pattes et leurs antennes sont longues et délicates, mais subissent avec l’âge les plus grandes variations.

H est facile de reconnaître, rien qu’à l'examen de l’antenne ou de la patte, à quel sexe appartiendra la larve. En effet, l'antenne se compose de six articles chez la larve femelle, de cinq seulement chez la larve mâle. Quant à la patte, le tarse est plus grand que

LES COCC{DÉS UTILES Ra

le tibia, contrairement à ce qui s’observe à l’âge adulte; elle est plus grêle dans la larve mâle.

Dans l'espace de deux semaines, les larves sont arrivées déjà au terme de leur croissance : elles ont subi, pendant cette période, un certain nombre de mues. La larve femelle s'est simplement fixée au Nopal au moyen de son rostre et accomplit ses métamorphoses sans qu'il intervienne aucune autre modification. Mais il n'en est pas de même pour la larve mâle : celle-ci, en effet, se construit, à l’aide de sa matière cireuse, une sorte de coque ouverte en arrière, dans laquelle elle accomplit ses dernières mues et d’où, au bout d’une huitaine de jours, l’Insecte parfait va sortir à reculons.

Avant la découverte de l'Amérique, les Aztèques connaissaient déjà et mettaient à profit les propriétés tinctoriales de la Cochenille du Nopal : aussi, lors de l’arrivée des Européens, l'attention de ceux-ci dût-elle être bientôt attirée sur cet Insecte.

Lopez de Gomara, en 1525, semble être le premier écrivain qui en ait fait mention dans ses ouvrages; il ne se prononce point nettement sur sa nature, mais semble la prendre pour une graine. Ce fut là l'opinion dominante jusqu’au jour où le P. Plumicr, en 1666, vint prétendre que la Cochenille était un Insecte voisin des Punaises. Cetté manière de voir fut bientôt partagée par un grand nombre de bons esprits, par Nicolas Harlsæker, par N. Lemery, par Geoffroy, par Melchior de Ruusscher; ce dernier était demeuré plusieurs années en Espagne où il avait eu l’occasion de consulter à cet égard de grands navigateurs et leurs récits l'avaient convaincu.

Pourtant, beaucoup de personnes persistaient à croire que la Cochenille était le fruit ou la graine de quelque plante. Ayant eu un jour une grande discussion avec une personne qui était de cet avis, de Ruusscher résolut de convaincre son contradicteur : dans ce but, il pria l’un de ses amis, qui partait pour le Mexique, de lui envoyer tous les renseignements à ce propos. Il reçut de la sorte un grand nombre de documents fort intéressants qu'il résolut de livrer à la publicité.

Ces documents déclaraient, à l'égard de la Cochenille même

« 1° Que ce sont de petits Animaux vivans.

» 20 Qu'ils marchent, montent, et cherchent leur pàture.

» 39 Qu'ils font des Petits, pas plus gros que des Lentes, ou

comme les Petits des Mites, ou comme la pointe d’une épingle.

» 4° Qu'ils ont des Yeux, un Bec, des Pattes, des Griffes.

» 5° Qu'ils ne changent point d’Espece, comme font les Vers-àsoye, etc., mais qu'ils engendrent leurs semblables.

» 6° Qu'aïant crû jusqu'a leur perfection, ils ressemblent fort en figure et en grosseur aux Poux des Chiens (Ticques).

» T° Pour ce qui regarde leur Generation, lorsqu'elle (la Cochenille) devient grosse, il passe et repasse par dessus elle un petit Papillon, qui naît sur le Nopal, et on croit que la Cochenille conçoit

» De tout cela il faut nécessairement conclure, que la Cochenille n’est pas un fruit ou Graine de quelque Plante. »

Depuis la publication, en 1729, des documents recueillis par Melchior de Ruusscher, personne ne douta plus que la Cochenille ne fût un animal.

Après avoir conquis le Mexique, les Espagnols, comprenant quelle source de richesses serait la culture de la Cochenille, se livrèrent à cette industrie sur une vaste échelle. Jaloux de s’en garder le monopole exclusif et d’en fournir à l'univers entier, ils édictèrent des peines d’une sévérité draconienne, la mort même, contre quiconque ferait sortir de la Nouvelle-Espagne, des mères pouvant reproduire l'espèce sous un autre climat. Tant que le Mexique fut colonie espagnole, c’est donc par l'Espagne seule que la Cochenille arrivait en Europe et dans le reste du monde : le monopole fut religieusement conservé.

C'était, en effet, une excellente industrie que celle de la Cochenille, si on en juge par les chiffres suivants : en 1734, si l’on en croit l'Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, il arriva en Europe 880 000 livres de Cochenille, représentant une valeur de 15 500 690 francs. En 1760, le seul commerce de Marseille atteignait le chiffre de 4 000 000 francs. De Humboldt rapporte que, au moment de son voyage en Amérique, l'exportation annuelle représentait un peu plus de 12 millions de francs.

De Ruusscher nous donne encore d’intéressants détails sur la manière dont, à l’aurore du xvire siècle, 1e Mexicains élevaient la Cochenille. Il nous apprend :

«1° Que dans le tems propre (scavoir après l’Hyver, quand ces pers Animaux peuvent souffrir le grand air) lorsque ces Cochenilles qu’on avoit gardées dans la maison, ont assez grandi et grossi pour

pouvoir bientôt faire des Petits, on en met 12. ou 14. ensemble dans un Pastle. Ces Pastles sont de petits Nids, comme ceux des petits Oiseaux, et faits exprès par les Indiens, d’une paille ou foin fin et doux, ou d'une mousse d’arbres, ou bien de la bourre la plus tendre qui envelope les Noix de Cocos.

» 2° Que ces Pastles ou petits Nids sont alors mis avec leurs Bestioles sur des Plantes de Nopal, qu'on a eu soin à cette fin de semer et de bien cultiver.

» 3° Que dans l’espace de 2. 3. ou 4. jours ces petits Animaux font une infinité de Petits dans leurs Pastles ou Nids.

» 4° Que peu de tems après les Meres viennent à mourir.

» b° Que cependant les Petits, sortant de leurs Nids, montent le long du Nopal, s’y attachent et en succent le suc, qui est leur unique nourriture, et néanmoins ne mangent pas la Plante.

» 6° Que ces petits Animaux cherchent toûjours les endroits de la Plante les plus verds et qui ont le plus de suc, pour y trouver une nourriture plus abondante et meilleure; et se mettent aussi aux endroits les plus à l’abri du vent pour se garantir du mauvais tems.

» 7° Que, pendant que ces Bestioles deviennent grandes et grossissent, il en faut avoir un très grand soin, pour empêcher qu'aucune Vermine ne les incommode ou ne les tuë; qu'il faut les tenir nettes et les débarrasser de certains fils, qui, comme des toiles d'araignées, croissent sur le Nopal ; et qu’on doit les défendre avec grand soin du trop grand froid ou chaud, de la pluie et du vent; parce que les Fines Cochenilles, étant fort délicates, en pourroient mourir. Cependant la Cochenille Sylvestre où sauvage, qui multiplie d'elle-même sur les Nopals crûs sans culture, doit essuier toutes ces incommoditez ; aussi celle-ci étant tuée, est si peu de chose, de si peu de valeur, si grumeleuse et d’une si mauvaise odeur, qu'on ne doit pas la mêler avec la Fine Cochenille. »

À cela ne se bornent point les renseignements que nous fournit de Ruusscher; il nous apprend encore comment se fait la récolte de la Cochenille. Il se fait trois récoltes par an; la dernière achevée, on coupe les Nopals et on en garde les branches dans les maisons, pour nourrir les jeunes pendant la saison des pluies. Ces branches restent longtemps sans se dessécher ni se pourrir, en sorte que les petits s’y développent facilement. Quand ils sont devenus assez grands et assez forts pour être bientôt en

état de reproduire, la belle saison est revenue : on les met alors par 12 ou 14 dans les Pastles dont il était question plus haut, puis on les porte sur les pieds de Nopal.

Les Cochenilles se tuent de deux manières : dans l'eau chaude ou dans des famascales, petits fours construits exprès pour les faire mourir par la chaleur. Parfois encore, on les tue en les rôtissant sur des comales, sortes de poëles plates sous lesquelles on met du feu et dont les femmes des Indiens se servent pour cuire leur pain. Quand on dessèche trois livres de Cochenilles ôtées vivantes de dessus les Nopals, on n'obtient qu'une livre.

« Les Indiens les enlèvent de dessus les Nopals avec beaucoup de précaution, par le moïen d’un petit bâton, auquel ils ont attaché un peu de poil, et qui est fait en guise de Pinceau. »

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