CHAPITRE PREMIER
La branche troyennc. — Nicolas Cochin dit le Vieux, ou l’Ancien. — Son arrivée à Paris. — Premiers travaux. — La collection Beaulieu : planches historiques. — Sa seconde manière. — Il est éclipsé par la nouvelle école de gravure. — Sa mort. — Cochin de Venise et son fils.
royes est la patrie des premiers Cochin. La vieille cité champenoise, féconde en talents à toute époque, mais surtout hère de sa tradition artistique et littéraire, donne au xvie siècle les Pithou; puis au xvne les Cochin, tous peintres ou graveurs, les frères Mignard, Nicolas et Pierre, puis Carrey, le premier dessinateur du Parthénon, en attendant Grosley, l’historien de sa ville natale. « En Champagne, dit un aimable savant du cru, l’abbé Herluison, les hommes de talent naissent par groupes, comme on voit dons les fertiles vignobles les raisins sortir deux à deux des bourgeons. » L’histoire des Cochin ne dément pas cette saillie avantageuse. Les commencements en sont humbles. C’est une famille d’artisans qui passent peu à peu à l’état d’artistes. Telle est, à cette époque, la vieille et saine tradition de France, où l'art tantôt sort du métier, et tantôt s’y retrempe. Un Cochin, dominotier, cité comme protestant par Pithou, est établi à Troyes en 1 549 1 ; un autre, Noël Cochin2, marié vers 1606 avec la fille d’un peintre, a de ce mariage cinq enfants,
1. Ces détails et les suivants sont empruntés à Corrard de Bréban, les Graveurs troyens, 1868.
2. Il est à noter que presque tous les Cochin s'appellent Noël, Natalis ou Nicolas, ce qui fait aisément confondre leurs signatures.
LES ARTISTES CELEBRES
dont l'un fut Nicolas Cochin, baptisé le 18 octobre 1610. Ainsi a été récemment fixée la date longtemps incertaine de la naissance de Nicolas Cochin le Vieux, le premier et le plus connu des Cochin de Troyes'.
L’enfant dut apprendre en se jouant les éléments de l’art. Sans sortir delà boutique paternelle, il pouvait s’initier à tous les secrets du métier. L’entourage était bien fait pour développer encore un goût héréditaire. Le grand-père de Nicolas, Jacques Cochin le dominotier, était encore a peintre (sans doute enlumineur) et marchand d’images »; son père Noël était maître peintre- verrier ; son grand-père maternel Geoffroy était peintre; il eut pour parrains un imprimeur de la Bibliothèque bleue, Nicolas Oudot, et un peintre, Dubois; sa marraine était la femme du graveur Edmond Charpy. Tels sont les points d’attache qu’un fils d’artisan trouvait jadis partout autour de lui ; la maîtrise était en quelque sorte installée au foyer; il était l'adopté de plusieurs métiers vivant en fraternité, avant de passer confrère ou maître. Stimulé par ce voisinage, il se hâtait de faire ses preuves, et, quand il les avait faites dans un art, il s’essayait dans un autre. On changeait volontiers d’outil; ou plutôt, si l’on en maniait un avec prédilection, on tenait à honneur de ne pas s’y borner. Pinceau, crayon, burin ou pointe, tout était bon pour l’éducation. Ainsi notre Nicolas, qui fut surtout graveur et dessinateur, pratiqua aussi le métier du peintre. Il est meme probable qu’il commença par là, car il ne prend que le nom de peintre sur l’acte de baptême de son enfant, qu'il signa en 1 6 3 5 . D’ailleurs, on ignore à peu près tout de sa vie. Dès ce moment ( 1 635), dit Corrard de Bréban, on perd sa trace. Ses planches gravées composent toute son histoire, — archives insuffisantes, car elles sont rarement datées et d’ailleurs les dates qu’elles accusent se rapportent d’ordinaire au fait historique fixé sur le cuivre et non à l'année de l’exécution.
Une seule chose est certaine, c’est qu’il quitta bientôt Troyes pour Paris. A quelle époque exactement, à la suite de quelles circonstances, nous en sommes réduits sur ces points à des conjectures. Quoi qu’il en soit, Cochin le Vieux fournit à Paris une longue et très honorable car-
i. Corrard de Bréban, op. cil. — Basan le fait naitre en 1619. Mariette, si bien informé d’ordinaire, croit qu’il est mort en 1648, à quatre-vingts ans, « dit-on ». — Il y a eu évidemment confusion. — Cochin le Vieux est d’ailleurs mort à un âge avancé, vers 1686, dit Corrard de Bréban; « à Paris, en 168Ü », affirme l’auteur du récent article Cochin dans la Grande Encyclopédie.
rière d’artiste, et y joue un rôle quasi officiel. Il compte au premier rang parmi les graveurs historiographes qui ont consacré le souvenir des campagnes de Louis XIII et des premières victoires de Louis XIV. S’il est plus connu des artistes par scs fantaisies à la Callot, il est plus précieux de ce chef à l’historien comme narrateur des exploits de Condé. Son talent a deux faces (sont-ce bien deux faces?', en tous cas deux emplois, comme sa vie a deux périodes bien distinctes. Il serait vraiment curieux de le pouvoir suivre, documents en main. A défaut de ceux-ci, un catalogue complet et raisonné de son œuvre, tel que celui de Jombert pour Etienne de La Belle ou pour Cochin le fils, rendrait encore d’excellents services. Mais où existe-t-il, ce catalogue? Mariette, l'infatigable collectionneur du xvme siècle, en avait commencé un, et même deux, dont le Cabinet des Estampes conserve les manuscrits. Toutefois, après examen, nous avons pu nous convaincre que ceux-ci, généralement exacts pour les pièces qu'ils décrivent, n’étaient cependant pas complets. D’ailleurs, l'œuvre dont ils donnent la description a disparu. A notre connaissance, il n’existe nulle part, à l’heure actuelle, un œuvre complet de Cochin le Vieux. Les pièces isolées (sauf, bien entendu, les pièces historiques du Cabinet du Roi et de. la Collection Beaulieu ) sont ellesmêmes très rares et d’une attribution douteuse. Toutes les recherches qu’une curiosité irritée nous a poussé à faire en vue de connaître dans son entier l’œuvre de Cochin, pour le coordonner historiquement et l’interroger avec quelque méthode, n’ont eu qu’un résultat négatif. Force nous est bien de nous rabattre sur l’exemplaire1 où le bon abbé de Marolles avait réuni, sans grand ordre, et antérieurement à 1666, une partie notable, sinon la totalité des planches de Cochin qui se rapportent à sa première manière, et de comparer cette collection avec celle de Beaulieu, déposée à la Chalcographie, avec les planches conservées dans la collection Hennin, ou signalées dans Y Appendice de la Bibliothèque historique de la France , ou enfin éparses dans les Suppléments aux Estampes. De cette étude attentive, plus laborieuse qu’elle ne peut le sembler d’abord, nous avons essayé de tirer, à défaut de vraies découvertes, quelques inductions qui permettent de serrer la vérité d’un peu plus près.
Nous savons qu’en t635 Cochin était encore à Troyes. M. Meaume, à la suite de ses savantes études sur Callot, place l’arrivée du graveur