‹ Les CochinChapitre 28 sur 102 · PORTRAIT DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LOUIS XV

Fac-similé de la gravure de B. L. Prévost, d'après le dessin de C. N. Cocliin le fils. (Collection de M. Béraldi père.)

et des planchers mobiles. En seize heures, s’il le fallait, la salle de spectacle construite dans le Manège couvert de la grande Écurie à Versailles, disparaissait et faisait place à la décoration complète d’un bal

LES ARTISTES CÉLÈBRES paré donné par le roi à toute la cour, pour le mariage du Dauphin. Et 1 argent coulait, coulait. Louis XV demandait des plaisirs et non des comptes. Les contrôleurs, de leur côté, ne demandaient aux artistes qu’une signature de décharge quand ils leur donnaient de l’argent, et se gardaient bien de les inviter à inscrire la somme reçue, qu’ils se chargeaient d'inscrire eux-même, et au delà. Nul ne se plaignait donc, et les spectacles devenaient déplus en plus galants depuis la direction des frères Slodtz 1 , sculpteurs adroits et décorateurs féconds. Leur ingéniosité avait réussi à ragaillardir jusqu’aux cérémonies mortuaires : « les pompes funèbres, dit naïvement Cochin, devinrent quelque chose entre leurs mains ». On en peut voir la preuve ici même, avec cette première Pompe funèbre de la reine de Sardaigne (1735), composée par Pérault et les Slodtz, et gravée par Cochin le père2; les Slodtz trouvèrent encore moyen de renchérir sur cette mise en scène d’une frivolité macabre. Dans la seconde Pompe de la reine de Sardaigne (22 septembre 1741), dessinée et gravée tout entière cette fois par Cochin le fils, on peut voir un squelette pourvu d’ailes de chauve-souris hissé au cintre du catafalque, et une décoration de têtes de mort laurées, ailées de même, et semées parmi des ornements funèbres du style rocaille le plus flamboyant.

Tel fut le premier monde que traversa Cochin. 11 y fit comme l’apprentissage de la cour; car c’en étaient là les coulisses. 11 assista à ces conflits incessants qui éclataient entre les premiers gentilshommes de la Chambre et les intendants des Menus. Aujourd’hui il voyait l’insolence d’un duc d’Aumont dégoûter un contrôleur de sa charge jusqu’à le pousser à s’en démettre ; hier, il frôlait ce duc d’Antin, si haut avec les artistes, les tutoyant avec une familiarité dont ses domestiques euxmêmes ne se départaient pas, et ne consentant à voir les académiciens, tout « Protecteur » qu’il fût de l’Académie royale, « que dans les cas de nécessité ». Il connut des drôles comme l’Evêque, cet ancien commis

1. Les frères Slodtz (Sébastien-Antoine et Paul-Ambroise), frères du sculpteur distingué René-Michel ( vulgo Michel-Ange) Slodtz, étaient fils de Sébastien Slodtz, élève de Girardon, et sculpteur des Menus-Plaisirs, mort en 1726. Ils héritèrent tous deux de cette place, alors peu importante, car la direction était accordée à un peintre. Toutefois, après la mort de Pérault (vers 1740?), le dernier peintre-directeur, les frères Slodtz furent chefs de travaux.

2. C’est par erreur que cette Pompe de 1735 est attribuée à Cochin fils. Elle est du père. Voir Jombert, Catalogue. — Les deux reines de Sardaigne dont les obsèques furent célébrées à des intervalles si rapprochés sont : Polyxène de Hesse- Rheinfels, morte en 1735, et Elisabeth de Lorraine, morte en 1741.

roulant carrosse, dont les vols se montaient à plus d’un million, et qui fit chasser un contrôleur convaincu de n’avoir volé que cinquante mille écus ; — des ignares comme ce Le Fcbvre, autre contrôleur et même Amateur en titre de l’Académie, qui soutenait au peintre Belle qu’un portrait n’e'tait pas original, parce que, l’ayant regardé par derrière la toile, il crut apercevoir le jour qui perçait au travers; • — • des fats, enfin, comme son supérieur Bonneval, qui s’autorisait de son titre pour forcer Cochin à inscrire sur ses plus belles planches « De Bonneval invenit. » La galerie est curieuse, et le futur historien des Menus-Plaisirs trouvera dans les courts Mémoires de Cochin plus d’un piquant détail à glaner.

Pendant qu’on tripotait autour de lui, Cochin travaillait avec une application incroyable, ne se reposant de dessiner que pour graver, et de graver que pour dessiner. Ce double talent lui était nécessaire, et il en devait supérieurement user pour faire face aux exigences de sa charge, et pour exploiter un succès qui dépassait ses espérances. Nous dirons ailleurs la valeur et l’originalité du genre qu’il inaugurait. Bornons-nous à marquer ici la succession de ses pages maîtresses, de ces annales de cour à l’eau-forte. Pour un artiste jeune et ambitieux comme lui, l’époque était singulièrement favorable. Jamais plus qu’entre 173g et 1746 environ, la cour de France n’offrit plus de spectacles dignes du burin, jamais les événements ne provoquèrent un plus grand nombre de cérémonies de grand apparat. En ip3g, ce sont les six corps des marchands qui font galamment une réjouissance en l’honneur du mariage de la fille aînée de Louis XV, Madame Première, avec l’Infant don Philippe; et Cochin grave la Vue perspective de l'illumination delà rue Ferronnerie, le 2g août. La même année, c’est la Décoration de l’illumination et du feu d’artifice donnés à Versailles le 20 septembre , à la même occasion. L’année suivante, c’est Y Audience publique donnée par le Rojp à Pambassadeur de Turquie dans la grande galerie de Versailles en janvier 1740. Et ce n’est point là vignette improvisée, oeuvre de pacotille. Cochin, à cette date, ne triche pas sur l’exécution. Ce très grand dessin, contenant un nombre considérable de personnages, exécuté sur vélin à la mine de plomb, atteste le plus grand soin. Il coûta plus de six mois à l’artiste, qui étudia les costumes d’après nature dans la suite de Mehemet- Effendi. Encore ne put-il l’achever qu’en 1745. Et, comme il ne fut point gravé de longtemps, et qu’il se détériorait aux Menus après la mort de Bonneval qui en était le possesseur, Cochin dut le refaire en

LES ARTISTES CELEBRES

partie plusieurs fois, à diverses dates Il est vrai qu'à défaut d’argent, l’auteur en retira force éloges du public, des artistes, et même du peu complimenteur Bouchardon.

Sur ces entrefaites, il était agréé par l’Académie royale, le 29 avril 1741, ayant à peine vingt-six ans. Il avait présenté pour la circonstance un dessin allégorique de sa composition, d’intention assez.

compliquée, A la louange du roi et des arts. Ce morceau marquait les débuts de Cochin dans un genre qu’il devait cultiver jusqu’à l’abus par la suite. L’allégorie avait alors bonne réputation en haut lieu. L’Académie, charmée, commanda à Cochin pour sa réception la gravure du dessin présenté. Sans doute il se hâta? Il n’en eut pas le temps. Rien ne peint mieux la fièvre de travail au milieu de laquelle vivait Cochin qu’un

1. Sur l’histoire de ce dessin, que Cochin avait donné à Bonneval «en pure perte», sans en rien recevoir, voyez Mémoires, p. 94 et 106-107. Il fut gravé en 1774, par Poilly.

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