P. Mantz, Galette des Beaux-Arts, 1861, p. a5i et suiv
dans maint opuscule piquant, les amateurs du chantourné quand même. La marquise, placée aux premières loges pour juger de ces imperceptibles remous de l’opinion, a incontestablement favorisé la naissance du goût nouveau. Une femme dans sa situation tient toujours pour l’art de demain, puisqu’elle peut contribuer à le faire; rien d’autre part ne la contraint à rompre brusquement avec l’art d’aujourd’hui. Nous verrons donc la marquise continuer ses égards aux maniéristes, à Boucher son maître et son décorateur attitré, à Van Loo, auquel elle doit bien quelque chose pour sa Belle Jardinière , et à Pigalle dont elle ne peut oublier la statue de Bellevue L Mais ses faveurs ne sont pas moindres pour le calme Vien, le futur maître de David, qui en est alors à ses débuts; pour Bouchardon, qui est l’opposé de Pigalle; pour Guay enfin, que ses pierres fines ont entêté de vague antiquité. Le choix même des compagnons de son frère est significatif : Cochin, sous sa pétulance et son grand désir de parveni^, cachait un rare bon sens; Le Blanc « ne passait pas pour une tête folle », suivant le mot de M. Mantz; et quant à Soufflot, qui était surtout (et même uniquement) un géomètre2, elle voyait en lui « l’architecte de l’avenir », et elle en espérait bien autre chose encore que cette Ecole militaire dont on commençait à parler, et qu’un nommé Gabriel, — un grand artiste inconnu ou méconnu d’elle, — allait bâtir sans son congé. Vienne maintenant d’Italie un goût nouveau, importé par le nouveau directeur et par sa troupe : les faveurs iront à la jeune école, et la mode sera retournée. M. de Vandières aura fait ses preuves de connaisseur, et Mme de Pompadour aura plus que jamais la main mise sur l’art et les artistes. La mission de 1749 marque donc une date dans l’histoire de l’art sous Louis XV, et il est équitable d’en reporter l’honneur à celle qui la provoqua.
Ce serait d’ailleurs se méprendre que de croire au complet désintéressement de cette femme intelligente, mais chipotière. Même dans les questions d’art, Mlle Poisson perçait sous la marquise de Pompadour. Elle aimait recevoir et prendre; il n’y avait pas pour elle de petits profits. C’était d’ailleurs un trait de famille, que l’on retrouve chez son frère, malgré sa très réelle distinction acquise. Jal en cite cet exemple :
1. Il représenta la marquise en Déesse de l’Amitié. La statue, très légèrement vêtue, fut placée dans le parc. La surprise en fut faite à Louis XV.
2. « Soutflot était un homme de sens, très avisé dans sa conduite, habile et savant architecte, mais sa pensée était inscrite dans le cercle de son compas. » (Marmontel, Mémoires, liv. VI.)