ÉTUDE
Réduction de la gravure de Gilles Dcmarteau l'ainé, d'après le dessin exécuté par C. N. Cocljin le fils, en 1746,
LES ARTISTES CÉLÈBRES nature et les mœurs. Les richesses de ses musées et de ses collections particulières étaient éblouissantes pour l’étranger, ses sites surprenaient et charmaient le regard ; ses mœurs piquaient l’observateur. Cochin négligea les mœurs : aux musées il demanda son instruction, et aux sites un délassement, lorsqu’il était oppressé de chefs-d’œuvre. Il prit force notes, sauf dans quelques villes comme Rome, où, faute de pouvoir tout noter, le critique découragé laissa tomber la plume, et l’artiste prit le crayon. Voyage d’étude s’il en fut, où il bourra son portefeuille de notes et de croquis, et sa cervelle de souvenirs. L’occasion était trop belle pour n’en pas profiter à fond. Combien d’artistes français, je dis même de ceux qui avaient terminé leurs études à Rome, avaient eu le loisir ou les moyens de parcourir les divers centres des anciennes écoles classiques ? Pas dix, pas six. On vivait en France depuis cent ans sur les Bolonais et sur l’Ecole romaine. Cochin découvrait Venise et Florence, et Pise, et vingt autres villes; et il comptait bien faire part de ses découvertes à ses confrères une fois qu’il aurait repassé les monts.
En même temps que Léonard, Titien, Véronèse et Corrège se révélaient à lui, il n’avait pas les yeux moins frappés d’une autre renaissance, inattendue celle-là, celle de Part antique fraîchement exhumé à Herculanum. Il arrivait à point, l’heureux homme, pour admirer le premier fonds du musée dePortici,en attendant que les esthéticiens et les savants eussent noyé l’intérêt de ces morceaux sous le fatras de leurs notes. Avant Winckelmann, Mengs, Paciaudi, il observe, tâte et retourne. Un architecte français, Bellicard, se trouve dans la région à point nommé : il relève des plans, étudie le Vésuve, dessine des antiquailles. Cochin lie connaissance avec lui, et de leurs réflexions combinées naîtra un petit livre, médiocre assurément, mais nouveau, et peut-être le premier que des artistes français aient écrit sur le grand événement qui allait passionner l’Europe savante: Observations sur les antiquités de la ville d’Herculanum avec quelques réflexions sur la peinture et la sculpture des anciens 1 .
Ce petit ouvrage se compose essentiellement de deux chapitres descriptifs de Bellicard sur des bibelots antiques de peu de valeur, et d’une dissertation de Cochin sur la peinture et la sculpture antiques. Les échantillons que notre artiste avait sous les yeux étaient faibles ; les fouilles suivantes devaient en découvrir de meilleurs, en sculpture sur-
i. Paris, Jombert, 1754 (xxxvj-98 pages, figures).
tout, car les peintures d’Herculanum n’ont jamais valu les dissertations qu’elles ont provoquées. Les observations de Cochin ne pouvaient donc qu’être vagues ou porter souvent à faux. Le a caractère de grand », qu’il croit remarquer çà et là, était sans doute fort illusoire; et le défaut de perspective, sur lequel il crut toujours pouvoir élever une théorie de la peinture antique, qu’il déclarait très inférieure à la nôtre, n’était pas un point bien démontré. En revanche, il a remarqué avec justesse que la sculpture tirée d’Herculanum est en général supérieure à la peinture, et que les bronzes surtout a sont recommandables, sans être de premier ordre», à cette date du moins. Somme toute, la moisson est maigre. Il y a loin de cette ébauche à la Lettre de Winckelmann sur Herculanum , et à ses dissertations; il faut bien dire aussi qu’à partir de 1755 les fouilles révélèrent des trésors que Cochin ne pouvait pas soupçonner. Si donc nous avons consacré quelques lignes à cet épisode de son voyage, c’est uniquement pour montrer que sa curiosité était toujours en éveil; c’est aussi pour prouver qu'on trouve Cochin à la naissance même du mouvement qui poussa nos artistes vers l’antique. Si peu qu’il ait vu d’antiquités, c’est encore quelque chose pour Cochin d’en pouvoir parler de visu; et nous verrons qu’à l’occasion il ne se fait pas faute de dire son mot, et de pousser son argument1.
Nous ne suivrons pas Cochin et ses compagnons dans toutes les étapes de leur voyage. Il faudrait mentionner toutes les villes d’Italie qui tiennent une place, petite ou grande, dans l’histoire de l’art, Pistoia, Lucques, Ferrare après Florence et Bologne; Padoue, Vicence, Vérone, Crémone, Brescia, après Venise et Gênes. Notre artiste ne se contenta pas d’un rapide coup d’œil. Il prit des notes très complètes presque partout. Ce sont ces simples notes, à peine accrues çà et là d’une page de réflexions, qui remplissent les trois volumes du Voyage d’Italie. Si bien que cet ouvrage est un véritable guide du curieux en Italie au xvme siècle, une sorte de Bœdeker rédigé par un artiste français en quête de formule classique2. La preuve de cette exactitude nous est fournie par l’exemplaire de la bibliothèque des Beaux-Arts de Paris, qui est couvert
1. Notamment dans les discussions dirigées contre Caylus. On trouvera plus de détails sur Herculanum et les antiquaires dans notre Essai sur le comte de Caylus , chap. III (Hachette, in-8°).
2. « Il ne faut pas aller en Italie sans avoir mis ce voyageur dans son portemanteau, broché avec des feuillets blancs. » — Diderot, article sur le Voyage en Italie de Cochin, 1758.
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PORTRAIT DE E. C. FRERON.
Fac-similé de la gravure exécutée par C. E. Gaucher, en 1771, d'après le dessin de C. N. Cochin le filg.
(Collection de M, Bçraldi père,)