EPILOGUE
(ELLE ET MOI reviennent de Saint-Ouen, où ils ont diné et où ils se sont beaucoup amusés. Ils rentrent.) MOI, tendrement. — Fifîne, si ma serrure a
encore un rat, ce soir, comment ferai-je ?
JOSÉPHINE, j;/us tendrement encore. — Mais... comme hier, André.
MOI, ayant fait semblant de mettre la clé dans la serrure. — Elle a encore son rat ! elle a encore son rat !
{Ils s'entraînent mutuellement,)
Paris, 20 avril.
— A quoi pensez-vous, chère âme? lui ai-je demandé en la voyant penchée mélancoliquement à son balcon, comme Juliette attendant Roméo.
— Il faut qu'il pleuve pour que j'aie des asperges! m'a-t-elle répondu en faisant la plus adorable grimace au soleil, qui jetait des poignées de sequins sur ses cheveux déjà si blonds.
— Vous aimez donc beaucoup les asperges,
mon âme? ai-je repris, attristé sur ce vœu impie sorti d'une bouche si mignonne.
— Je les adore ! a répondu Marguerite avec une passion, un enthousiasme, dont j'ai été jaloux.
— Comme vous profanez, chère âme, les mots les plus divins de votre dictionnaire intime ! Les Anglais, peuple positif cependant, ont deux verbes différents pour exprimer deux sentiments différents : ils disent to like et to love^ — like pour les asperges, et love pour autre chose. Vous, chôre âme, vous ne connaissez qu'un mot, que vous mettez à toutes les sauces "^r adorer/ Mais, si vous adorez les asperges, que réservezvous donc à vos amants?
— Mes amants ? je ne leur réserve rien : je leur donne tout.
— Eh bien ! voyez, chère âme, comme nous sommes exigeants et ridicules, nous, du sexe fort : je voudrais encore autre chose...
— Quoi donc, mon ami?
— La tendresse que vous témoignez aux asperges, Marguerite.
— Mais, mon ami, les asperges et vous, c'est bien différent !
— Je m'en aperçois, puisque vous faites une différence, et que vous me donnez les épluchures de l'amour que vous portez à ces turions disgracieux...
— Vous êtes un enfant, mon ami, et je ne comprends pas un mot à toutes vos subtilités. Je fais une très grande différence entre vous et les asperges, certainement : je les adore et je vous aime ; je les mange et je vous embrasse. Que voulez- vous de plus, ingrat?
— Je voudrais être adoré au lieu d'être aimé, Je voudrais être mangé au lieu d'être embrassé.
— Faites- vous asperge !
— J'y ai souvent songé, Marguerite, envoyant avec quelle joie vous les accueilliez, avec quelle sensualité vous les portiez à vos lèvres... Je les ai suivies souvent, par la pensée, quand elles mettaient le pied sur le seuil de votre bouche de rose, puis lorsqu'elles disparaissaient derrière ce portique de nacre que forment vos trentedeux quenottes déjeune chien... Marguerite 1 je
voudrais être asperge : il me sennble que je serais heureux d'être mangé par vous...
— Le boniieur serait partagé, mon ami.
— C'est presque de l'esprit ce que vous venez de dire là, chère âme.
— Je ne sais si c'est de l'esprit, André ; je crois plutôt que c'est du goût. Toutes les femmes aiment les asperges, et, si vous alliez dans toutes les maisons, à cette heure de l'année, vous entendriez chanter le même couplet par toutes les bouches de mon sexe ù toutes les oreillesdu vôtre. L'homme a inventé la poudre, pour son malheur mais le bon Dieu a inventé les asperges pour notre bonheur. Je remercie le bon Dieu à chaque printemps qu'il fait...
Je suis resté tout rêveur sur ces derniers mots de Marguerite. Marcel, le maître de danse, prétendait qu'il y a beaucoup de choses dans un menuet : j'ose affirmer qu'il y en a davantage dans un caprice de femme. La théorie génésiaque vient de s'effondrer dans mon esprit : non, ce n'est pas une pomme que le diable offrit à Eve pour la séduire, — ce fut une botte d'asperges ! Désormais on ne m'ôtera plus cette affreuse con-
viction de la cervelle : mon siège est fait — ■ comme celui de l'abbé Verlot.
Je suis jaloux des asperges.
Les Grimettes, 23 avril.
Pour enlever à Marguerite les occasions de m'être infidèle, je l'ai enlevée, et elle s'est laissée faire — tout en imaginant, pour rester à Paris, des douzaines d'arguments et de prétextes enchevêtrés les uns dans les autres, à l'exemple de ces boules d'ivoire sculptées par les Chinois.
Nous habitons aux Grimettes, à la porte du bois de Fleury, dans une maison où ne vient personne, une chambre grande comme la main, qui laisse entrer par ses deux fenêtres les senteurs réconfortantes de la forêt voisine. Je me couche au dernier appel du.coucou et me réveille à la dernière note du rossignol. Marguerite est plus sensible au chant de l'alouette, parce que l'alouette lui rappelle les pâtés de mauviettes. Moi, je préfère le rossignol, parce que c'est un musicien qui travaille la nuit, et au petit jour,
une fois sa besogne faite et son cachet gagné, il s'en va ''etrouver son nid et sa famille — quand il en a. Les bourgeois disent un mal affreux des artistes et des poètes qui font de la nuit le jour et du jour la nuit; ils n'ont pas encore songé à calomnier le rossignol, qui ne fait cependant pas autre chose que ce que font les artistes elles poètes. Je me trompe : Debureau, jeur comédien de prédilection, a parlé une fois en leur nom au ténor emplumé, en lui criant : « Taistoi, vilaine bête. »
C'est une bête, en effet, le rossignol : il ne fait pas payer le plaisir qu'il procure.
Le matin, dans les bois, ne ressemble pas au matin des villes. Autant Paris est morne, aux premières clartés de l'aurore, autant la forêt est radieuse. Les gens qui viennent de se lever ont d'abominables visages, des faces exsangues, ternes, fuligineuses, chassieuses, qui accusent des insomnies malsaines, et donnent ainsi un formel démenti à cette énorme naïveté de Milton : Iluman face divine. Milton est trop bon : ce n'est pas l'homme qui a un visage divin, c'est ji' nature et tout ce qui grouille sous sa protec-
tion immédiate. J'ai surpris cent fois les lapins en train de faire leurs matutinales ablutions dans l'aigua'n : pas un n'était laid.
— Surtout, André, rapportez-moi des morilles! m'a recommandé Marguerite, en m'entendant partir et en frappant à la cloison qui nous sépare.
Des morilles! cela se mange : je reconnais bien là Marguerite. Ses recommandations sont toujours de la même famille. Ces adorables créatures que nous nous imaginons — vers la seizième année, l'âge des innocentes imaginations — se nourrissant du suc des fleurs, comme les abeilles, et buvant des gouttes de rosée, comme les oiseaux, condamnent leur bouche, faite seulement pour les baisers, à engloutir sans cesse des choses plantureuses. On nous appelle goinfres : pardon I les femmes ont le droit de réclamer...
J'aurais voulu rapporter, comme morgengabe, à la bien-aimée de mon cœur — qui a un si bon estomac — un plat ou deux de morilles ; mais, malgré mes recherches de limier sylvicole, je n'ai pu mettre la main sur un seul de ces cham
pignons qui ont une si singulière ressemblance avecles vieux bouchons à Champagne. Je n'ai trouvé et rapporté que des fleurs — à foison : renoncules, pervenches, orobes, fritillaires, jacinthes et fusains. Marguerite a fait la moue : « le moindre grain de mil... »
25 avril, midi.
J'ai laissé Marguerite en collaboration avec la mère Bazin pour le diner, el je suis allé en forêt battre les buissons, comme au temps où, gamin insoucieux des pensums, je calais l'école pour aller dénicher des nids que je savais, « Savoir un nid! » Ah! oui, alors, je savais mieux les nids que mes leçons. Aujourd'hui je ne sais plus les nids et je sais bien mieux mes devoirs, que la vie m'a appris avec son impitoyabilité accoutumée. En suis-je plus savant? Je ne le crois pas, puisque l'expérience ne nous sert h rien — qu'à nous attrister. Nous sommes tous comme les carriers et les écureuils après leur roue, nous croyons monter parce que nous mettons sans
cesse le pied sur un échelon nouveau : la roue tourne, la vie s'avance, — mais nous n'en sommes pas plus avancés.
En chemin, je me suis reposé pour laisser passer au-dessus de ma tête, sans en être atteint, les sagettes d'or de Phœbus-ApoUo. En ce doux mois d'avril, le soleil est plein de perfidie, et la calenture est à craindre.
Dans le voisinage murmure sur son lit de cailloux une rigole alimentée par la fontaine aux Lins.
J'entends chanter la mésange, ce baromètre ailé qui annonce le beau temps et la chaleur. Les paysans l'appellent huiL écus^ par onomatopée, comme ils appellent la rainette grasset, comme ils appellent coucou le type de la famille des cuculés.
Dans le lointain, un rossignol, qui sans doute n'a pas vocalisé cette nuit, dégoise sa chanson amoureuse en grasseyant avec énergie. Un crapaud lui répond, tapi dans l'herbe, en lançant sa note de cristal qui fend l'air comme une flèche : il n'a que cette note à sa fîûle, ce Tulou rustique, mais pour ceux qui aiment cette note-là
— et je suis du nombre — elle suffit. C'est la sœur de la note du loriot, avec cette différence que celle-ci est moqueuse et que l'autre est mélancolique.
Les grenouilles, jalouses de ces harmonies ou mécontentes du dernier soliveau qu'elles ont choisi pour roi, font un raffut de tous les diables : quelque batrachomyomachie, sans doute ! Les hannetons, que les enfants appellent canquoëlles et les Allemands Maikiifer — bien qu'ils apparaissent toujours en avril — les hannetons arrivent par bandes et commencent leur druerie.
Ce mois d'avril est un grand libertin — Cythereus mensis. Les rossignols ne chantent que pour se faire aimer des rossignolles — qui ne chantent pas, elles, les paresseuses filles. Les crapauds ne pleurent leur note de cristal que pour se faire aimer des crapaudes. Les hannetons ne bruissent si extravagamment que pour se faire aimer des hannetones. Les tourtereaux ne roucoulent que pour se faire aimer des tourterelles. Greal attraction/
L'homme est décidément un animal — qui se plaît à calomnier les animaux. C'est en vivant
MISS FOURCHETTB 71
aux champs et dans les bois que je me suis assuré de cela. C'est en voyant avec quelle énergie les hannetons se prennent, se reprennent, s'étreignent, que j'ai compris pourquoi ils ont six pieds comme les tambours-majors et les hexamètres.
Et les crapauds ? l'homme en a-t-il assez médit !
Pour lui, cet innocent bufonoïde sert de synonyme à une foule de choses désagréables — comme le Christophe Colomb des truffes, que las charcutiers seuls ont songé à réhabiliter, parce qu'ils y avaient un grand intérêt. On le lapide, on l'écrase avec dégoût quand on le ren contre — et même quand on ne le rencontre pas
— sous le prétexte absurde qu'il est laid, pustuleux et venimeux.
Laid, je le concède — ne pouvant faire autrement. Mais il me semble que l'homme n'est guère beau, lui qui fait le dégoûté. Nous sommes très laids, mes frères : est-ce que cela ehipèche les femmes, qui sont si belles, de nous adorer
— je veux dire de se laisser adorer par nous? Pas le moins du monde, vous le sa^ez bien,
72 LES COCOTTES DE MON GRAND-I'ÈliE
hommes à bonnes fortunes. Le reproche de laideur est donc injuste, parce que le crapaud aurait le droit de nous le retourner à grande vitesse.
Pustuleux, je l'ignore. Et ici encore, l'homme n'a pas bonne grâce à faire ce reproche, cousin germain du précédent. D'ailleurs les crapauds seraient excusables dêlre pustuleux, n'ayant pas d'hôpital Saint-Louis à leur disposition.
Venimeux, je le nie de toutes les forces de mon indignation et de mon amour pour la vérité. J'ai vécu familièrement, pendant de longs printemps, avec des crapauds, les plus laids d'entre les plus laids; j'en ai pris dans mes mains, je les ai tenus pendant des demi-heures, causant avec eux de la pluie et du beau temps, leur parlant la langue bufïone, qui est plus facile à apprendre que le sanscrit et que le patois réaliste : je n'ai eu à me plaindre ni à m'essuyer d'aucun d'eux, et je me connais des ennemis plus laids, plus pustuleux et plus venimeux cjue tous les crapauds réunis de la forêt de Meudon.
Les Anglais ne sont pas aussi bêtes que nous en avons l'air. Ils manquent ù ce quil paraît de
crapauds, et comme ils ont reconnu, en France, de quelle utilité était pour l'agriculture ce batracien tant méprisé, ilsen font venir tous les ansdes cargaisons formidables — afin de purger leurs jardins de tous les insectes qui leur nuisent.
Mais ce n'est pas tout. J'ai signalé la tendresse des canquoëlles : celle des crapauds mérite d'être signalée au même titre, et, au même titre aussi, tue à la plus belle moitié du genre humain. Il suffit, pour se bien pénétrer de l'importance que les crapauds attachent à l'amour, dont ils sont les véritables pontifes, il suffit de se promener dans les bois et d'ouvrir un peu les yeux. Imaginez-vous une pièce de quarante sous et une pièce de cinq francs — en argent — superposées : l'une est le crapaud et l'autre lacrapaude. Ils sautèlent ainsi l'une portant l'autre, pendant huit jours — tout une semaine d'extases silencieuses, la semaine sainte de l'amour. Suivis d'autres pièces de quarante sous et de cinq francs superposées, ils vont par les sentiers verdoyants, par les chemins herbus, le long des ravins de la forêt — si pleine à ce moment d'aphrodisiaques senteurs, — chantant
leur duo ineffable avec la voix du cœur, que lea indifférents n'entendent pas plus que les imbéciles les vers. C'est un spectacle étrange et pittoresque que ces théories de batraciens énamourés sautelant gravement par les chemins, suivies, comme d'un chœur antique, par un peuple haletant de petits batraciens pubères ou impubères qui grillent de l'envie de remplir à leur tour, auprès d'une crapaude quelconque, l'office de cavalière servante — cavalière est le mot exact. La semaine finie, finie aussi est la vie de ceux qui ont aimé — la vie des pièces de quarante sous seulement, non celle de leurs maîtresses les pièces de cinq francs. Les sentiers sont jonchés de cadavres que vous avez dû rencontrer souvent sans y rien comprendre : ces cadavres sont ceux des Daphnis de la race bufone, morts au champ d'honneur — et immédiatement remplacés par leurs Chloés, qui ignorent l'hypocrisie du deuil et des larmes, et ne se sentent nullement disposées à jouer.le rôle de veuves du Malabar. Elles brûlent, mais elles ne se brûlent pas. Quelle leçon pour nous, mes frères I
Voflà ce que j'avais à dire en l'honneur de ces estimables victimes de la calomnie et de l'amour, dont la réhabilitation sera longue à venir — parce qu'il est plus facile de planter un paradoxe que de déraciner un préjugé. Les crapauds auront fort à faire pour prendre le rang qui leur appartient dans l'estime générale : ils ont trop de monde contre eux et pas assez pour eux. Pour eux, ils n'ont que les Anglais, Charles Bataille et moi. Contre eux, ils ont tout le monde : les enfants, les femmes, les hommes et les savants. Je pardonne volontiers "leur injustice aux enfants parce qu'ils sont jeunes, aux femmes parce qu'elles sont belles, aux hommes parce qu'ils sont ignorants; mais je ne puis pardonner aux savants : ils sont trop inconséquents dans leur étiquetage zoologique. Croiriez-vous, après ce que je vous ai raconté plus haut, qu'ils appellent les crapauds anoures ?
Anoures vous-mêmes, grossiers !
— Mais arrivez donc, André ! la gibelotte vous attend, et la gibelotte aime à être mangée chaude ! m'a crié Marguerite avec une mauvaise humeur qui avait une voix d'estomac.
— La gibelolte aime à être mangée ? Qui vous a mise ainsi, mon âme, dans les secrets de cet intéressant ragoût? La gibelotte aime ! la gibelotte aime...
— Tout aime dans la nature, André, et moi la première ! a dit Marguerite avec une grâce et une coquetterie extrêmes, en se penchant vers moi pour me permettre de cueillir quelques baisers sur son joli mufle rose.
— Comment écririez-vous cela, mon âme? lui ai-je demandé en lui servant le râble qu'elle convoitait.
— T-o-u-t, tout, t'-a-i-m... m'a-t-elle répondu, la bouche pleine.
Elle avait la bouche pleine — et j'avais le cœur plein. Elle aimail la gibelotte, « qui aime à être mangée », et moi, qui avais la folie d'adorer celte folle, j'aurais, celle fois encore, souha,ilé d'être changé en lapin de garenne, afin d'être passionnément aimé d'elle — pendant un quart d'heure.
!•» mai.
Petite marcheuse, comme toutes les Parisiennes, Marguerite a néanmoins consenti à me suivre dans les allées les plus ombreuses et les plus pittoresques de la forêt.
Nous nous sommes arrêtés aux bords de l'étang de Trivaux, les petites bottines à talons de Marguerite refusant de la porter plus loin. Il y a là une île, une îlelte plutôt, à laquelle on arrive, en se mouillant un peu les pieds, par une série de pierres placées sans doute par quelque dénicheur d'oiseaux. L'endroit est plaisant et aucun souvenir n'y peut gêner le présent. Les grenouillent coassent plus que jamais. La calobate pétronelle rase l'eau, cherchant son infiniment petite proie qu'elle seule peut deviner. Quelques grèbes — peut-être ne sont-ce que des poules d'eau — virent et plongent parmi les roseaux, en ricanant comme des mouettes. Au-dessus de nos têtes un émouchet plane sur une alouette tapie dans un sillon voisin. De temps en temps
une brise légère nous apporte des parfums d'aubépines et de jacinlhes. Il me semble qu'il me pousse des feuilles.
Marguerite, qui a encore sur la conscience le plat de girolles que la mère Bazin lui a servies le matin à déjeuner, revenues dans la poêle avec force condiments et un soupçon de cumin, Marguerite a bien voulu me laisser parler.
— Que de petits mondes il y a dans le grand monde, chère âme ! lui ai-je dit, croyant de mon devoir de l'instruire en l'amusant et de l'amuser en l'instruisant. A chaque brin d'herbe il y en a un, un monde d'infiniment petits, mais un monde ayant ses passions, ses amours, ses haines, etc., tout comme le grand monde auquel nous sommes si fiers d'appartenir — comme s'il y avait de quoi et comme si c'était le seul...
Mon joli boa ne m'écoutait pas, occupé qu'il élait de ses girolles. Je n'en continuai pas moins :
— Pendant que nous sommes là, nonchalants et rêveurs, des millions de créatures humaines s'agitent dans la joie ou dans la douleur, car il y a, calcul fait par des savants, un individu qui
meurt ou qui naît par minute sur toute la surface du globe ; autant de minutes, autant de cercueils, autant de berceaux ; autant de suaires, autant de langes...
— Ces grenouilles sont importunes ! se décida à dire mon joli boa, à qui les girolles laissaient un peu de répit.
— Elles sont en amour, mon âme : voilà leur excuse !
— Comm-ent ? reprit Marguerite indignée ; les grenouilles aiment?
— Tout aime dans la nature, chère âme ! lui répondis-je tendrement en lui citant sa propre phrase. La vie n'est pas autre chose qu'une conjugaison du verbe Aimer — à tous les temps : leben, leiben.
— Vous rappelez-vous, André, où nous nous sommes connus ?
— Si je me le rappelle? Ah ! chère âme, il est des souvenirs qui ne mourront qu'avec moi !... C'était un soir d'été... Vous descendiez, du pas d'une déesse marchant sur un nuage, le trottoir de la grande rue de BatignoUes...
— A propos, pourquoi n'allons-nous plus y
manger de godebillaux, chez Jouanne? C'est si bon!
— Ah ! quel doux souvenir tu évoques là, Marguerite! Nous sortions pour une heure... Il était bien convenu que je reviendrais travailler à l'atelier, où m'attendait une grande toile blanche, un chef-d'œuvre : ton futur portrait peint par moi!... Nous partions allègrement, bras dessus, bras dessous, toi fredonnant un air de M. Nadaud, moi répétant les paroles rabelaisiennes : « Gaudebillaux sont grasses trippes de coiraux ; coiraux sont bœufs engressez à la crèche et prez guimaux ; prez guimaulx sont prez qui portent herbe deux foys l'an... » Nous allions, nous courions!... nous passions fièrement devant Wépler, le Very, et devant Lathuile, le Véfour de ces parages. Nous entrions, nous saluions le fils Jouanne — un sage qui a préféré le commerce de son père au commerce des Muses auquel il avait été destiné — nous commandions deux 2-)ortions sans feuillet, nous gravissions l'escalier en colimaçon, un peu gras, pendant l'ascension duquel je comprimais l'envergure de ta crinoline qui eût permis aux man-
geurs d'en bas de voir ta jambe de cheval arabe, et nous nous installions sur la terrasse bordée de cyprès qui donne sur la grande rue... Les godebillaux arrivaient, odorants, sur leurs petits réchauds à manche gras... Puis, nous allions prendre le café en face, dans le jardin d'Aubry, où il y avait une grande toile de Palizzi l'animalier, et, comme il avait été convenu que nous reviendrions travailler, nous allions finir notre journée à Saint-Ouen, dans l'île.
— Où l'on mange de si bonnes matelotes ! soupira Marguerite avec la mélancolie de Mignon regrettant sa patrie.
On a compté les larmes qui peuvent sortir des yeux des rois : on ne pourra jamais compter les additions qui entrent dans la bouche des femmes.
Paris, 13 mai.
Monselet est venu passer quelques jours à Fleury avec nous Sa littérature — culinaire — a réjoui et enthousiasmé Marguerite, qui n'a
plus daigné m'accorder la moindre attention. J'ai dû en prendre mon parti — et le chemin de fer.
a C'était un si grand homme que j'ai oublié ses vices, disait lord Bolingbroke à propos de Malborough,
Marguerite était une si belle fourchette que j'ai oublié les chagrins qu'elle m'a causés.
MIEI PRIGIONi