PREMIERE PARTIE
Et ego in Arcadia (Un garde natio.ial du Poussin.)
Qu'on se rassure — ou plutôt qu'on ne s'efîraye pas ! Il se s'agit pas ici de la citadelle du S})ielberg, et encore moins du carcere duro. Silvio Pellico, ce n'est pas moi — heureusement pour moi.
Il s'agit d'une prison beaucoup moins poétique et beaucoup moins terrible. Elle ne prête ni à l'émotion, ni à l'intérêt, ni aux larmes. Avec 1»
meilleure volonté du monde, on ne pourrait pas en faire une tragédie; tout au plus en ferait-on un vaudeville. C'est plat, sec et froid comme un billet de garde.
Celte prison est une prison bourgeoise ; j'allais presque écrire une pension bourgeoise — mais je me suis rappelé à temps qu'on n'y recevait pas indistinctement tous les sexes, et surtout tous les âges. On n'a, en efîet, le droit d'y entrer, comme hôte, qu'à l'âge de vingt et un ans — et qu'avec un peu de barbe au menton. A partir de cinquante ans, elle ne veut plus de vous. C'est, comme vous voyez, une prison qui ressemble à une femme. Avec cette différence toutefois, et à son avantage, que, fussiez- vous couvert d'or et de pierreries comme un vieux nabab, elle ne vous recevrait pas — non parce que nabab, mais parce que vieux. Gette prison-là n'aime ni les vieux ni les jeunes ; elle n'aiine pas ceux-là précisément qu'elle devrait aimer. Elle réserve ses verrous les plus agaçants, ses grilles les plus égrillardes, ses geôliers les plus séduisants, pour les hommes qui nul besoin de loute leur liberté pour accomplir
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la grande besogne de la vie. Il esi vrai qu'elle ne les garde pas longtemps : tout au plus une nuit — comme madame Marguerite de Bourgogne. Quelquefois, cependant, elle les garde davantage : mais il faut qu'ils soient bien scélérats. D'ordinaire, elle en a assez au bout d'une douzaine d'heures — et ceux qu'elle a retenus dans ses bras en ont de trop.
J'ai nommé Vhôtel des Haricots, qu'on appelait autrefois Vhôtel Bazancourt — et qu'on nomme aujourd'hui, dans le langage officiel, légal, bourgeois, la Maison d'arrêt de la garde nationale.
C'est là qu'on renferme les soldats-citoyens qui n'ont pas été sages, qui ont déserté leur poste pour aller au café ou à la campagne, qui n'ont pas voulu monter leur garde parce qu'il faisait trop chaud ou parce qu'il faisait trop froid, ou qui se sont obstinés à la monter en bisets, voulant ainsi faire de l'ordre public en chapeau de paille et en paletot- sac — de l'ordre avec du désordre ! C'est là, en un mot, qu'on renferme tous les coupables — et même les innocents.
Je n'ai jamais eu les mains bien pleines, mais j'ai été innocent — au moins trois fois dans ma vie. D'abord, le jour où j'ai été injustement condamné à .12 heures de prison, — puis, le jour où, après avoir été injustement condamné à 12 heures de prison, j'ai été condamné à 24 heures de prison pour n'avoir pas fait ces 12 heures de prison, — et enfin, le jour où, après avoir été condamné de plus en plus injustement à 24 heures de prison, j'ai été condamné à -18 heures de prison pour n'avoir fait ni les premières 12 heures de prison ni les secondes 24 heures de prison.
Je frémis quand je songe au total que cela
aurait pu faire si je ne les avais pas faites, ces malheureuses 48 heures de prison, — en suivant cette progression géométrique croissante I
C'est le pendant de l'histoire de Sessa, l'inventeur du noble jeu des échecs. Sessa, fils de Daher, avait imaginé ce jeu si intéressant où le roi, quoique la pièce la plus importante, ne peut pas faire un pas sans le secours des pions, ses sujets, dans le but de rappeler à Schéram, l'un des rois de llnde, les principes de justice et d'équité d'après lesquels il devait gouverner. Schéram, quoique potentat, fut si enchanté d'une leçon ingénieuse, qu'il permit à Sessa, fils de Daher, de désigner la récompense qui lui conviendrait le mieux. Sessa, fils de Daher, sourit, et demanda un grain de blé pour la première case de l'échiquier, deux grains pour la seconde case, quatre grains pour la troisième case, huit grains pour la quatrième case, — et ainsi de suite en doublant toujours jusqu'à la soixante-quatrième case de l'échiquier. Schéram s'indignait de la modicité du prix que lui demandait Sessa, fils de' Daher; mais sa surprise fut plus grande
encore que son indignation, lorsque, tout calcul fait, on lui annonça que le nombre de grains de blé serait de 18,446,774,073,709,551,615, — c'est-à-dire, d'après l'estimation du célèbre géomètre Wallis, que cette quantité de blé aurait formé une pyramide de 9 milles anglais de longueur, de largeur et de hauteur, — c'est-à-dire encore qu'il aurait fallu 8 fois la superficie de la terre, supposée entièrement ensemencée de blé, pour donner en une année de quoi satisfaire au désir de Sessa, fils de Daher, — c'est-à-dire, enfin, que le grain produit par cette récolte couvrirait au moins toute la superficie de la France îi la hauteur d'un mètre ! Le modeste brahmine avait raison de sourire, n'est-ce pas ?
Et moi, n'aurais-je pas bien le droit de fris sonner d'épouvante en parlant de mes petites 12 premières heures de prison et en suivant la progression géométrique croissante suivie par Sessa, fils de Daher? Tenez, voyez vous-même :
12-24-48-96-192-384-768-l,536-3,.'>72-6,154- 12, 308-24, 616-49, 232-98. 464 196, 928-393, 856- 786,112-1,572,224 heures. C'est-à-dire qu'au bout de 17 ou 18 séances de ce féroce conseil de
discipline, j'aurais pu avoir, à ce compte -là, quelque chose comme deux cents ans de prison à faire ! J'aime encore mieux les travaux forcés à perpétuité : c'est moins long.
J'ai dit que j'avais été injustement condamné ; j'ai avancé que j'étais innocent. Il faudrait peutêtre le prouver.
Mais, à quoi bon? L'innocence n'est pas un théorème, elle ne se prouve pas plus que la beauté : elle est! C'est plus court.
Sum, ergo cogito... qu'on a eu tort de me condamner d'abord à 12, puis à 24, puis à 48 heures de prison. On a eu tort; d'abord, parce qu'on m'a condamné, — ensuite, parce que, m'ayanl condamné, on me condamne à condamner mes lecteurs à 12. puis à 24, puis à 48 lignes d'un
récit qui ne les intéressera peut-être pas beaucoup.
Je ne sais pas s'il y a quelque part, n'importe où, d'excellentes raisons pour monter sa garde, — mais je sais bien, en revanche, qu'il y en a de délicieuses pour ne pas la monter.
Je partage l'opinion qu'émettait à ce sujet Théophile Gautier, en mai 1839.
« Nos raisons pour ne pas monter la garde sont si triomphantes que, pour rien au monde, nous n'aurions été les dire au tribunal disciplinaire, préférant les lui exposer de loin et en lieu de sûreté. Nous en appelons à tous ceux qui nous connaissent ou qui nous ont vu au théâtre ou dans la rue, si le sergent le plus porté sur sa théorie pourrait faire de nous un garde national un peu présentable ; notre seule présence déparerait le plus beau peloton du monde et troublerait la symétrie d'une revue. Avec l'humilité qui nous caractérise, nous avouons que notre extérieur est trop bizarre pour faire partie d'un corps aussi respectable. Les petits enfants riraient, les chiens aboieraient en nous voyant passer ! Nous ne serions jamais pris pour un
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garde national sérieux! Nous ôterions de la gravité à cette importante institution ! Nous sommes trop bohème, trop turc, trop morlaque, trop polaque, trop boyard, trop hospodar, trop palatin, trop chamarré de tresses, d'olives, de brandebourgs, trop haut, trop basané, trop chevelu, trop coiffé de calottes rouges à glands bleus, pour être immatriculé sans de graves inconvénients sur les registres de cette agréable milice... Nous espérons bien que ces velléités bizarres de nous faire monter la garde et de nous mettre en prison s'évanouiront sans retour. »
Théophile Gautier se trompait — et moi aussi. Les meilleures raisons du monde ne valent pas le diable ici-bas." Il y vint — et j'y suis venu.
Un matin j'étais à ma fenêtre, en train de voir lever Taurore, en fumant une cigarette. Il bruinait.
On n'a que deux façons de parler de la pluie : on dit « Il pleut à verse, » ou « Il ne pleut pas beaucoup. »
Gela n'apprendrait rien à un aveugle. Il y a autant de nuances intermédiaires entre « à verse » et « pas beaucoup » qu'entre le « morsaux-dents » et le « petit trot » d'un cheval. La pluie a ses allures, elle aussi : elle a son galop furieux, son trot, son amble, son traquenard, son pas relevé, son aubin, son troussage, sa manière
de se bercer, de billarder, de se couper, de forger, de faucher et de harper, — tout comme le premier roussin venu. Tantôt elle tombe avec fracas, comme un tonnerre liquide : c'est son mors-aux-dents. Tantôt on pourrait dire qu'elle va l'amble, elle tombe avec continuité, sans furie, mais avec persistance — comme une pluie qui remplit son devoir et fait sa besogne en conscience. Ses bouillonnements, son rejaillissement sur le pavé, son clapotement obstiné, rappellent à s'y méprendre le tapage du beurre dans la poêle ; l'illusion est si parfaite qu'il m'est arrivé souvent, en l'entendant, de rêver omelette. J'étais dans une grande cuisine d'auberge, devant un grand feu, dans une grande cheminée, les pieds sur de grands landiers de cuivre, mon chien entre les jambes, et somnolant au crépitement de la graisse dans la poêle. Puis, tout à coup, apparaissait un gendarme ceint de son baudrier qui me demandait mes papiers...
Oui, je ne sais pourquoi, la petite pluie crépitante me fait toujours rêver omelette, et l'orne-
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lette me fait toujours rêver gendarme. Probablement à cause du baudrier jaune.
Il pleuvait donc ce matin-là, et cela me contrariait, car je l'attendais — celle qu'on attend toujours quand on est jeune. Gomment pourraitelle traverser tout Paris sur la pointe de ses bottines- scarabée, avec sa robe de percalo décemment empesée, son mantelet de soie noire et son chapeau de paille d'Italie avec des rubans mauve ? Comment, en supposant qu'elle eût déjà tant de courage, aurait-elle l'héroïsme d'aller dans les bois de Marnes ou de Montmorency par un temps pareil?
Cependant, cette pluie-là était peut-être bonne fille, et l'on pouvait espérer qu'elle s'en rait en voyant combien elle était gênante.
Un coup discret fut frappé à la porte de ma chambre.
Il était 5 heures du matin, — heure charmante pour la rêverie, au printemps, lorsqu'on fume. Je n'ouvre jamais à cette heure-là, je n'ouvre jamais à quelque heure que ce soit — à moins qu'on ne me montre patte blanche et museau
rose. Quand on est jeune homme, on ne doit ouvrir qu'aux jeunes femmes.
On. frappa de nouveau - un peu moins discrètement.
J'allumai tranquillement une autre cigarette et je continuai à voir lever l'aurore — qui avait les yeux rouges à force de pleurer toute la pluie de son corps.
On frappa une troisième fois — avec une intention marquée d'être indiscret et de m'être désagréable. Quelqu'un marchait décidément dans mon mur — etce quelqu'unavaildes bottes.
— Bon ! fîs-je alors, je sais ce que c'est. Ce n'est pas la fortune... Rêvons!
Je roulai une troisième cigarette entre mes doigts, je l'allumai, et j'allais me remettre à ma contemplation matutinale, lorsque j'entendis un quatrième frappement destiné à compromettre la solidité de ma porte, suivi d'un « Au nom de la loi n destiné à compromellre la solidité de mon sang-froid, — car ma porte craqua et je fus médusé...
Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthèse.
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(J'ai eu fréquemment l'occasion de remarquer personnellement et généralement — que les innocents étaient beaucoup plus faciles à intimider que les coupables.
Ainsi, à la cour d'assises, les témoins qui viennent déposer dans une afîaire criminelle sont toujours plus agités, plus émus, plus inquiets, plus « chose » que le coupable, lequel cause tranquillement avec son municipal de droite, — quand il ne cause pas avec son municipal de gauche. C'est même là un symptôme irréfragable que je prends la liberté de recommander
98 LES COCOTTES DE MON GnAXD-PÈRE
à MM. les jurés et que je voudrais voir introduit dans leur séméiotique psychologique. Plus le front d'un accusé est calme, plus sa conscience est peuplée de remords. Plus sa conscience est inhabitée, plus son visage est convulsé. Et cela se comprend de reste ! Le crinunel sait ce qui l'attend : il est armé en guerre, il sourit comme le gladiateur qui va combattre ; tandis qu'au contraire, l'innocent mis pour la première fois en présence de l'appareil auguste, mais intimidant de la justice humaine, se sent involontaire ment remué jusqu'au fond des entrailles par des remords quelconques, l'homme le plus innocent ayant toujours quelques peccadilles à se reprocher.
C'est si bien ma conviction, que j'ai écrit quelque part, — dans un mauvais journal imprimé sur du papier à chandelles de luxe, à propos d'un criminel célèbre « Et il se présenta devant ses juges avec cette mei'veilleuse sérénité que donne seule la conscience d'une mauvaise action. »
Cela dit, je ferme la parenthèse.)
VJ
Cet « Au nom de la loi » me terrifia donc. J'en laissai tomber ma cigarette et j'allai ouvrir — très ému.
Il y avait deux « messieurs » à la porte, — deux messieurs pas bien mis du tout, dont le visage érubescent témoignait énergiquement de leur culte dionysiaque. Maîlre François Rabelais avait fait leur portrait — avant leur naissance : « Tant leur croissoit le nez qu'il sembloit la fleute d'ung alambic, tout diapré, tout 3stincellé de bubulettes, pullullant, purpuré, à pompettes, tout esmaillé, tout boutonné, et brodé de gueules. »
Ils me saluèrent avec une politesse profonde, mais automatique, — une de ces politesses qui ne coûtent rien, — en me demandant la permission de franchir mon huis.
Ils entrèrent, et voyant que je n'avais pour tout vêtement qu'un cahier de papier à cigarette, ils prirent une chaise et se mirent à tourner leurs pouces à la façon des bonzes — en attendant qu'il rne plût de m'habiller plus complètement.
Je m'habillai sans trop savoir ce que je faisais — toujours médusé par cette apparition à laquelle je ne comprenais pas une syllabe. J'avais vu le tableau de Prudhon, et je m'étais fait d'après cela, de « la justice poursuivant le crime », une idée solennelle, grandiose et poétique qui n'avait aucun rapport avec mes deux visiteurs au visage érubescent.
S'aperce^ant que j'étais troublé outre mesure par leur présence et que je m'efîori^ais, mais en vain, de faire entrer mes jambes dans les bras de mon habit, et mes bras dans les jambes de mon pantalon, ils eurent, l'un après l'autre, puis tous les deux ensemble, l'extrême obligeance de ma
MlEl l'IUGIONI IQÎ
rassurer — en me mettant au courant de l'affaire. Je n'avais pas encore endossé mon pantalon que je savais déjà qu'il s'agissait pour moi de faire 12 + 12 + 24 == 48 heures d'hôtel des Haricots/...
Alors la sérénité rentra dans mon âme, quelques calembours joyeux vinrent folâtrer sur mes lèvres : et j'eus la satisfaction de provoquer l'hilarité de mes deux épées de Damoclès.
— Monsieur n'est pas souvent chez lui? fit l'une de ces deux épées, en remarquant mon air bon enfant.
— Toujours ! répondis-je, en songeant qu'Henriette viendrait dans la matinée et qu'elle ne me trouverait pas.
— C'est bien extraordinaire, alors ! reprit l'autre épée de Damoclès. Voilà cinq fois que nous venons à diSérentes heures de la matinée, et jamais nous n'avons eu celui de rencontrer monsieur...
— Ah ! c'est vous qui êtes venus l'autre jour...
— Samedi dernier? Oui, monsieur!... Puis dimanche... Puis lundi... Puis..;
— Ah ! c'était vous !... Si j'avais su...
— Si monsieur avait su?... demanda 1 un dea deux « messieurs » que mon exclamation intriguait.
— Si j'avais su, répondis-je, je me serais empressé... de vous ouvrir.
La parole a été donnée à l'homme pour lui permettre de mettre un nez de carton à sa pensée, comme l'a fort bien dit M. de Talleyrand — qui se connaissait en déguisements.
Ma toilette était faite. J'eus envie de faire mon testament, afin de retarder le moment du départ. Mais cela n'eût pas été assez long — attendu que je suis destiné à n'avoir jamais à faire d'autre testament que celui de Maître Alcofribas Nasier : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, et je donne le reste aux pauvres... »
Je me décidai à partir.
— Monsieur ne prend pas de voiture ? me demanda l'un des deux « messieurs » pas assez bien mis.
Je le regardai de travers. Il me semblait voit une intention diabolique dans ce point d'interrogation. Cependant il n'y avait là qu'une amicale
sollicitude de la part de mes recors — qui étaient fatigués.
Une voitu^'B par une matinée de printemps — une matinée superbe ! Car la pluie avait cessé pendant que je m'habillais, et le soleil jetait des napoléons dans les yeux des passants.
— En route, alors ! dit l'un des deux « messieurs » d'une voix qui manquait peut-être de fraîcheur, mais qui ne manquait pas de brutalité.
Le soleil avait oublié la monnaie d'un de ses rayons dans l'une de mes poches. Je conviai mes deux honorables compagnons à entrer dans un bouchon voisin « pour y tuer le ver. » Et comme ils faisaient des façons — étonnés qu'un homme qui n'avait pas voulu aller en voiture allât chez un marchand de vin — je les poussai doucement dans la boutique en leur disant :
— Buvez, de grâce, buvez : vous n'en cracherez que mieux après !...
Gela les dérida tout à fait. Ils n'avaient jamais lu Rabelais — mais ils avaient compris tout de même.
Ils se rafraîchirent donc en buvant, burent en
se rafraîchissant, et, à force de boire et de se rafraîchir, ils finirent par où ils avaient commencé — c'est-à-dire par être très altérés.
Pendant qu'ils se rafraîchissaient ainsi, je songeais à celte belle journée de printemps qui allait êlre perdue pour moi. Il y avait des parfums et des chansons dans l'air. Je me voyais — deux — dans mes bois aimés des environs de Paris. J'entendais la voix des cantonniers du chemin de fer de l'Ouest crier sur tous les tons : « Clamart I Fleury 1 Meudon ! Bellevue!... » Ah! Fleury ! les anémones, les jacinthes et tes muguets nous attendaient, elle et moi! Fontaine aux Lins I sentier des Grimettes ! étang de Trivaux! montée des Vertugadins !... Ah !...
Quant à mes deux cornacs, ils n'avaient pa» l'air de se soucier des bois ombreux, des sentiers mystérieux, des murmures de la brise, des chansons des rossignols. J'avais beau improviser des vers pour les attendrir, j'avais beau dire:
Songez que voici le printemps, Le renouveau des vieux poètes I
Les concerts mêmes de Vieux-temps Ne valent pas ceux des fauvettes.
Les bois sont verts, le ciel est beau, On sent (lartout des violettes; Les vipères changent de peau, Les femmes changent de toilettes.
La fraise rougit le gazon,
Les goujons sautent dans la poêle,
Le soleil dore l'horizon.
L'aubergiste tisse sa toile.
Ah ! depuis douze ou treize nuits
Je rêve d'omelette aux herbes,
De piquette imitant l3 Nuits
Comme maître... un tel — Malesherbes.
Je revois les bords du Lignon
Et les vivantes côtelettes
Qui, sous l'œil de quelque Manon,
Bioûtent goulûment les fleurettes ;
Je chiffonne les bavolets,
Je me grise d'amours rustiques,
Et je chante tous les couplets
Du grand Cantique des cantiques...
Je ronsardisais dans le vide : mes deux cornacs songeaient exclusivement, le nez dans leurs verres, à la prime que je leur avais fait gagner — car ma tête avait été mise à prix par le conseil de discipline. Pas cher ! mais enfin elle avait été mise à prix.
106 LES CÛCÛTTiS DE MON GRAND-PÈRE
Au bout d'une heure nous étions arrivés rue de la gare devant une vilaine maison très propre, encadrée de vilains murs très hauts,
— C'est ici ! me dirent mes cornacs en me priant poliment de passer devant eux.
On dit triste comme la porte
D'une prison ; Et je crois, le diable m'emporte 1 Qu'on a raison.
Il y avait un factionnaire dans la première cour précédant le guichet. Je le regardai à deux fois pour m'assurer qu'il n'élait pas en bois
peint — comme le beau garde national en pantalon blanc du grand chantier du boulevard Montparnasse. Alors, comme s'il eût deviné les soupçons bien légitimes qui me poussaient dans l'esprit sur son identité, il remua un pied... puis l'autre... puis tous les deux ensemble... Le doute n'était plus permis : c'était un vrai factionnaire, ou alors il était bien imité — imité dans ['imperfection, aurait dit Grassot...
Après le factionnaire vinrent le geôlier, les grilles, le parloir, le greffe, l'écrou... On me visita depuis les cheveux jusqu'au tendon d'Achille — a capite ad calcem — pour constater que je n'apportais avec moi ni allumettes chimiques, destinées à incendier la maison, ni échelle de corde destinée à en franchir subrepticement les murailles.
Décidément j'étais prisonnier. C'était' le cas, ou jamais, de me rappeler l'inscription que le Dante a placée à la porte de son Enfer... Je me la rappelai donc — et je vous la rappelle :
Lasciate ogni sperama, voi ch'entrate !...
Pour faire plaisir à la mémoire du vieux Gibelin, je laissai donc l'espérance el mes deux cornacs— qui s'étaient fait délivrer récépissé de leur colis de chair humaine — el je suivis le guichetier qui est en même temps concierge, ou le concierge, qui est en même temps guichetier, au choix.
— Où me conduisez -vous, mon Dieu?
m*écriai-je, en songeant involontairement à l'Enfer de Dante, aux plombs de Venise, au pain sec et à la paille humide des cachots...
— Au numéro 2, répondit ce brave homme d'une voix douce.
Je ne sais pas si le numéro 2 se réjouit vraiment d'être impair — comme mes souvenirs classiques me l'assurent, — mais je sais bien que je ne me réjouissais pas du tout, moi, d'être conduit au numéro 2.
Ce qui ne m'empêchera pas d'ouvrir ici une seconde parenthèse.
J'étais resté pendant deux ou trois minutes dans la geôle — qui sert de logement au concierge. Il y avait là deux femmes : la femme et la fille de ce brave homme qui voulait me conduire au numéro 2. La femme, de formes opulentes, .allait et venait d'un air affairé, dans un mouvement giratoire incessant qui la faisait ressembler à l'amusante mistress Fid^et que l'humoristique anglais Nare met en scène dans « Je me dis à moi-même. » Ne vous fâchez pas, madame, il n'y a pas de mal à ressembler à l'amusante mistress Fidget.
La jeune fille — sa fille — avait dans les environs de seize ans. Elle était blonde commeCérès souriante comme une cerise, et Allemande comme sa mère.
f Cet oiseau dans cette cage? »
Oui, monsieur. Un oiseau charmant qui gazouillait le français avec une légère prononciation teutonne pleine de grâce dans sa gaucherie. Je n'aime pas beaucoup l'allemand, mais j'aime beaucoup les Allemandes — ù moins qu'elles ne soient alsaciennes, auquel cas je leur achète de petits balais en copeaux de sapins, si elles en vendent, ou je leur donne de quoi en acheter un
)n bouleau quand elles s'en servent pour balayer
Bs rues.
Toutes les Allemandes blondes, roses, bien portantes, me rappellent la Charlotte de Goethe ou l'Agnès Flettekoven de Goltfried Kinkel, Elles sont un peu grasses, mais elles n'en sont que plus savoureuses — comme les cailles. La grande santé chez les jeunes filles ne me déplaît pas, parce que les jeunes filles sont destinées à
MIEI PRIGIONI m
être de jeunes femmes — et les jeunes femmes à devenir de jeunes mères. Les Allemandes sont destinées à être tout cela. Aussi j'ai toujours envie de les embrasser sur les deux joues et sur les deux lèvres et de leur demander des tartines de beurre aux confitures. Elles me représentent à merveille la poésie du bonheur, et les mots les plus rudes de leur langage tudesque sont doux comme miel en coulant de leur bouche. Et quand elles me disent ; « Ungereimet! » ou a HochmiXthig/ » ou « Ausgalassener! » — qui ne sont pas des mots bien agréables pour ma vanité — j'entends toujours malgré moi « Mein Herkleini » ou « Meine liebste! » ou toute autre phrase tendre et invitante à la valse de l'amour. Oui, je rafîole des Allemandes blondes, roses et grasses ; mais j'en rafîolerais davantage si elles étaient brunes, pâles, frêles — et parisiennes...
La fille de mon geôlier n'était ni allemande hi parisienne de ce côlé-là. Elle avait une poésie à elle. C'était la Mignon de Gœthe croisée de la Mignon de Balzac : un type ravissant, au total. J'allais lui demander si elle avait lu la Ptcciola
de X. Saintine, lorsque son père arrêta dans son élan le point d'interrogation qui tremblait sur le bord de mes lèvres, en me priant de le suivre dans la cellule numéro 2 — où il m'enrerma à. clef.
Je profite de l'occasion pour enfermer cette parenthèse — également à clef. Je lui donnerai del'air tout à l'heure.)
MlEl l'HlGIONl 113
Me voilà prisonnier!
Que faire dans une cellule quand on n'est ni abeille, ni moine — et qu'on ne peut y faire ni miel ni prière?...
La Fontaine a prévu la question et il y a fait une réponse : « On y songe », dit-il. J'y songerai plus lard.
Voyons où je suis pour l'instant. Entre quatre murs blanchis au lait de chaux, — un bien laid lait 1... Des mursophthalmiques et meurtriers !... Et pour quarante-huit heures!... C'est dur et c'est long. Si je me faisais apporter un piano?...
A quoi bon? je n'ai jamais su jouer proprement d'aucun instrument, — pas même de la parole. Si je me faisais apporter un bain froid pour faire une pleine eau en miniature? Diable! mais je me noierais, — ne sachant pas nager... Eh bien, je ne nagerai pas, voilà tout... Faisonsnous apporter un bain froid... Ah ! bien oui! le règlement s'y oppose...
Un règlement! Encore un règlement! Il y en donc partout, des règlements? Dans quelque lieu qu'on aille, on en trouve, des règlements. Quel dérèglement de règlements!...
Ah! le spleen me gagne, le spleen me gagne, le spleen me gagne !... El pourtant, comme la Jeune Captive de feu André Chénier, « je ne veux pas mourir encore! » Non! car j'ai encore de grandes choses à faire, — un tas de choses.
Heureusement voici une fenêtre — une fenêtre illustrée de barreaux... Sont-ce bien là de vrais barreaux ? Je m'imagine qu'ils sont en chocolat ! je vais en gratter un pour mon déjeuner... Mais non !... ils sont sérieux et durs comme le fer... S'ils pouvaientavoir une paille comme les cigares d'un sou... Mais non ! ils n'onf, pas de paille...
MIEI PRIGION; 115
ils sont infumables : ce sont des Larreaux de la régie...
« Pour se distraire, si l'on bâille.
On aperçoit D'abord une longue muraille,
Puis un lonir toit... »
écrivait, en septembre 1840, Alfred de Musset, — un académicien qui fut aussi soldat-citoyen réfractaire...
C'est de la muraille qui enclôt la prison qu'il veut parler. Derrière cette muraille est la rue de la Gare, puis le chemin de fer d'Orléans, puis le Jardin des Plantes — c'est-à dire la liberté. Ah! je donnjrais vingt sous de grand cœur pour fumer un cigare d'un sou sur le trottoir de la rue de la Gare, ou dans une des allées de marronniers du Jardin des Plantes ! Oui, vingt sous pour offrir un petit pain de seigle d'un sou à Tours blanc, dont les mouvements tautochrones sont si mystérieux I
Guichetier, la liberté pour vingt sous, if you pleasef...
Le guichetier est sourd — et moi je commence
116 LES COCOTTES DE MON OnAND-PÈRE
& être aveugle, grâce aux murs lait de chaux de ma cellule et au mur blanc d'en face ..
Regardons toujours, ce mur s'animera peutêtre. Ce mur a une crête; cette crête, quoique taillée en biseau, peut servir de perchoir à un chat ou à un oiseau... Ça anime un paysage, un chat — surtout quand c'est un oiseau. Et puis, cette crête de mur est ornée çà et là de tuiles C'est très gai, les tuiles... Vous ne me croyez pas?... Vous en croirez peut-être Alfred de Musset. Tenez :
€ Ceux à qui ce séjour tranquille
Est inconnu, Ignorent l'effet d'une tuile
Sur un mur nu.
Je n'aurais jannais cru moi-même,
Sans l'avoir vu, Ce que ce spectacle suprême
A d'imprévu !... »
Puis encore :
« C'est une belle perspective, De grand matin,
Que des gens qui font la lessive Dans le loin'ain... »
On ne voit pas que cela, poète envolé. On voit la Seine, la grande Séquane, large et profonde, grossie des eaux de vingt rivières, portant une forêt mouvante de b^.leaux chargés de vins de Bourgogne. Cela réconforte le cœur de voir de la purée seplembrale en tonneaux!
Et puis, j'aurais tort d'ôlre ingrat envers cette cellule qui me remet sous !e nez, sous les yeux et dans l'esprit un souvenir d'enfance : la Bièvre, qui vient se jeter là dans la Seine, — la Bièvre, dont j'ai fait une Vouizie.
Ici, je me demande la parole pour un fait personnel, et je me l'accorde. Gela me distraira peut-être .
La Bièvre symbolise l'existence de certains individus. Elle commence humble, chélive, silen cieuse, mais roulant une eau claire sur un lit de cailloux, à travers des méandres capricieux et le long de rives ensaulées, se perdant dans les prés où paissent, majestueuses et nonchalantes, de belles génisses au fanon blanc, à la croupe anguleuse, et la queue battant les flancs — comme dans les toiles de Paul Potter, ou comme dans l'un de ces tableaux trop rares de Johann Breughel qui m'ont fait écrire quelque part :
« Si j'avais de l'argent, j'irais passer mes jouis Dans un des pays peints par Breughel-de-\eiours. ■
m;ei pniGiONi liy
C'est ma vie à sa source. Obscure et roulant son onde limpide où le soleil vient de temps en temps désaltérer un de ses rayons brûlants, où le ciel vient de temps en temps laver un lé de sa tunique bleue. Pas de grands bruits, pas de grosses tourmentes, pas de désastres considérables. Des rides légères que font les brises attiédies en passant à sa surface — une caresse plutôt qu'une larme — et, pour toute tempête et pour tout malheur, un murmure innocent, une gronderie sans éclat du petit flot contre un petit caiHou qui entrave sa course vagabonde. Puis, peu à peu — les années venant et l'adolescence s'en allant — la vague se courrouce, le flot s'emporte et se brise avec plus de fougue contre des obstacles plus sérieux. Le ruisseau courait tout à l'heure à travers les prairies, le long des haies daubépine et de sureau, au sifflement gaillard des merles, avec toute l'allure un peu folle du poulain qui n'a encore senti ni la selle, ni le collier, ni le harnais — m l'éperon. Il pouvait rêver à son aise, dormir à son caprice et chanter à son gré ; on ne lui demandait pas d'être utile, et il ne demandait qu'à être inutile. "Voilà que son Ut se
creuse el s'élargit ; sa course se règle, sa fantaisie se modère, sa vie s'endigue; il est fort, il faut qu'il soit utile. C'est la loi commune et providentielle. L'homme doit commencer de bonne heure son labeur, endosser de bonne heure la livrée du travail. Le ruisseau fait maintenant tourner la roue d'un moulin, il aide à moudre le blé, il aide à la vie des autres et de luimême.
Ce n'est pas tout; ce n'est là que le commencement, que l'apprentissage du devoir. Il faut obéir à la pente, aller à travers le grand chemin au grand but, traverser la Seine pour aller se perdre dans l'Océan, goutte d'eau au départ, goutte d'eau à l'arrivée, — larme tombée des yeux bleus d'une nymphe rêveuse des environs de Versailles et bue par une huître baillante des environs d'Étretat. Mais avant de mêler son onde aux eaux du grand fleuve, puis de la grande mer, il faut quelquefois la laisser rouler sur un lit de vase, le .^ong de rives froides et tristes, sans consolatiovi et sans poésie. C'est le moment terrible — c'est la crise. L'eau de la jeunesse est souvent aussi noire et boueuse, sans gaieté
et sans soleil, sans grandeur et sans parfum, remuée pat* les passions, endiguée par les devoirs, servile el laide, avachieet sans conscience, contrainte par le besoin ou forcée par les désirs — coupable ou malheureuse...
Il faut toujours aller, aller sans cesse, aller sans fin. L'homme commence au berceau, mais il ne finit pas à la tombe: la rivière commence dans un creux de rocher, mais elle ne finit pas à l'Océan, car l'Océan est « le père des choses », comme la mort est le moule des êtres. L'humble rivière — hier limpide, aujourd'hui troublée — sera demain un fleuve calme et fort, portant tous les fardeaux sans murmure, recevant toutes les fanges sans en être souillé, tous les tributs sans en être enorgueilli, courageux et indifférent aux chances diverses de sa course, résigné aux fortunes diverses de sa pérégrination.
Je remonte la Bièvre comme je remonte mes souvenirs, allant contre le courant, tournant le dos à l'avenir plein de nuages, les yeux fixés vers la source pleine de lumière où j'aime à me
baigner de temps en temps, pour me retremper.
Mais je m'aperçois que j'abuse de la permission que je me suis accordée : je me la relire.
MI El PRIGIONI 123
Autrefois -— sous ce débonnaire tyran qui avait nom Louis-Philippe — il n'en était pas ainsi. La Maison d'arrêt de la garde nationale n'était pas rue de la Gare, entre l'embarcadère d'un chemin de fer bruyant et l'embouchure d'une rivière fangeuse : elle était rue desFossés- Saint-Bernard, à l'hôtel Bazancourt, et c'était une prison pour rire.
Autrefois, dans cette prison du bon Dieu, on avait à discrétion du vin, des amis, des maîtresses, des fêtes, et, à cause de cela, si l'on s'y faisait écrouer gaiement, on en sortait navré,
parce que là du moins, dans celte façon d'abbaye de Thélème, on était à l'abri de toutes les tuiles qui assaillissent un honnête homme en liberté, les créanciers, les importuns, les devoirs, les soucis, les ennuis. C'est en liberté que nous sommes le plus esclaves; c'est en prison que nous sommes le plus libres. Je regrette l'hôtel Bazancourt, où ma mie Henriette serait venue parfumer ma cellule de sa présence adorée, et où M. Dimanche serait venu se casser le nez sur mes barneaux.
Adieu donc, bombances épiques ! festins de Balthazar ! noces de Ganiaches! déjeuners d'Apicius! dîners de Trimalcion ! soupers de Lucullus! nuits de Tibère à Gaprée ! adieu! adieu! adieu !
Aujourd'hui cette prison garde-nationalesque ressemble à toutes les prisons connues, et l'on peut y vivre aussi mal que chez soi, — avec la liberté, les amis et les maîtresses en moins.
Mais voilà qu'en me remembrant les prandions épiques de l'hôtel Bazancourt, l'eau — ou plutôt le vin — m'en vient à la bouche. J'ai soif : c'est le commencement de la faim Pas de sonnette
MIEI PniGIONI 125
pour appeler le garçon de cabinet... les murs sont sourds — ces murs qui vous rendent aveugle. Mes dents s'allongent... Je comprends l'anthropophagie maintenant... Si du moins j'avais avec moi mes fils, je les mangerais comme Ugolin, pour leur conserver un père... Mais je n'ai ni fils ni filles ; à quelques exceptions près, les gens de lettres sont réfractaires à la reproduction : ils commencent à quelqu'un, comme le leur prouve leur cordon ombilical, le seul qui les rattache à l'humanité, — mais ils finissent à eux-mêmes.
4 Messieurs les grands esprits, d'ailleurs fort estimables, B Ont fort peu de talents pour former leurs semblables.»
Ainsi que le dit très justement Destouches en son Philosophe marié. Gela m'explique la préférence que les femmes accordent aux imbéciles.
On lire les verrous... la clef tourne dans la serrure... un canlinier paraît !
— Monsieur déjeune-t-il?
126 LES COCOTTES DE MON GnA.N Li- PÈllE
— Certes ! plutôt deux fois qu'une, car je meurs de faim et d'ennui.
— Que veut monsieur?
— Mais... de quoi se compose l'ordinaire de la maison?
— Ah ! vous voulez manger de l'ordinaire? On a beaucoup parlé du monde de choses
que Talma mettait dans son r^u'c>?z dis-La'/ de Manlius. Je ne l'ai pas vu, je ne l'ai pas enlen du — et je ne le regrette pas, parce que cela me ferait le contemporain de M"'^ Mars au lieu de me faire celui de M""-" Alice Ozy — mais j'affirme qu'il y avait beaucoup moins de choses, et surtout moins de mépris, que dans celte phrase du cantinier.
Je lui répondis :
— Dam ! l'État nourrit d'ordinaire ses prison niera, il me semble... C'est son devoir, comme le mien est d'apprivoiser des giroflées et d'arroser des araignées, pour imiter Pelisson et Pellico...
Mon cantinier répliqua d'un ton sec comme de l'amadou — qui faillit me faire prendre feu :
MIEI PRIGlOxNI 127
— Très Lien ! Alors, on vous apportera une soupe... à midi...
Il était dix heures, notez !
Je m'exclamai, avec une douleur panachée d'ironie:
— A midi ?.... Une soupe ?.-.. Aux haricots, peut-être, pour justifier l'enseigne de cette odieuse maison ?... Aux haricots?...
— Oui, monsieur, aux lentilles.
— Aux lentilles ! Je ne es aime pas autant qu'Esaû, et si j'avais un droit d'aînesse quelconque à vendre, je le troquerais contre autre chose de plus solide...
— Après ça... peut-être est-ce une soupe aux haricots.. Vous comprenez, Monsieur, que pour les cinq sous par tête qui sont alloués par l'administration, on ne peut pas donner aux prisonniers des perdrix aux choux, ou des pigeons aux petits pois !...
Cet homme me rendait la monnaie de mon ironie. Mais j'en avais encore de grosses pièces à son service ; je les lui payai en disant :
— Oui, je comprends parfaitement... On nous donne seulement les pois et les choux... nous
mangeons les pigeons et les perdrix quand nous sommes sortis d'ici... Les choux! les pois! les haricots ! les lentilles 1 Que voilà des plats délicieux pour un modeste anachorète comme moi... L'administration d es prisons a deviné mes goûts, elle vient au-devant de mes vœux... D'ailleurs, c'est aujourd'hui vendredi, je ferai maigre.
Le cantinier n'avait plus de monnaie blanche d'ironie à me rendre : il eut recours aux gros sous de l'impatience et de l'impertinence :
— Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Il faut vous décider... Je n'ai pas le temps de causer là deux heures pour ne rien dire... J'ai à servir les payants...
Les payants ! Le bout de l'oreille de l'ironie reparaissait.
Je répondis :
— D'abord, puisque vous me demandez ce que je veux, je désirerais sortir d ici. C'est une tombe, et je ne suis pas encore mort.
— Vous en sortirez à midi, si cela vous plaît, pour aller i'ous promener dans le préau...
— Très bien, cantinier! Vous savez la vie... ça me va !... Ce qui m'iraiL mieux, cependant,
c'est un filet, un succulent filet de bœuf, d'excellent bœuf...
La figure du cantinier eut une grimace joyeuse qui avait l'intention d'être un sourire gracieux.
— Je croyais que Monsieur voulait faire maigre, aujourd'hui vendredi ? me dit-il.
— Oh ! lui répondis-je, je suis comme Érasme : j'ai l'esprit catholique et l'estomac luthérien. Vous n'oublierez pas du vin, s'il vous plaît, beaucoup de vin, trop de vin: je veux me noyer !
— Un carafon?...
— Un carafon ! Mais... suis-je en prison ou chezFlicoteaux?... Retenez bien ceci, cantinier, ça été inscrit en manchettes sur un journal parisien : « Haine vigoureuse du carafon ! Tendre et profond amour du litre! »
— Il n'y a pas de litres ici, monsieur, il n'y a que des bouteilles.
— Deux bouteilles, soit !
— Monsieur , le règlement s'oppose à ce qu'on donne plus d'une bouteille par jour à un détenu...
— Ah!... Eh bien, donnez -moi une bouteille.
— Je vais donner une bouteille à monsieur : seulement je ferai observer à monsieur que, si monsieur la boit à son déjeuner, monsieur n'en aura pas pour son dîner, ce qui sera certainement désagréable pour monsieur...
— Mais, cantinier, si vous n'accordez pas plus d'une bouteille par jour à un détenu, c'est parce que vous supposez qu'avec deux bouteilles il pourrait se griser, ce qui est sage. Mais, cantinier, si ce détenu, à qui cependant vous accordez une bouteille le matin ou le soir, ne se grise pas avec cette bouteille, il n'y a pas de raison pour qu'on ne lui en accorde pas une seconde à son second repas, ou alors on a résolu de n'en donner qu'une par jour, quoi qu'il arrive, et il importe peu à l'administration que le détenu tombe ivre-mort dans sa cellule le malin avec le contenu d'une autre bouteille... Cantinier, je n'hésite pas à vous le déclarer : cet article de votre règlement, que vous dressez comme une barricade contre ma soif, est tout simplement le comble de l'incohérence et de l'illogisme 1...
Le cantinier fît ce que devraient faire tous les gens qui n'ont pas de satisfaisantes répc nses à leur disposition : il se retira pour aller surveiller mon déjeuner.
Les filets de l'hôtel des Haricots sont, comme l'Enfer, pavés de bonnes intentions — ce qui ne les empêche pas d'être duriuscuies en diable.
Enfin j'ai déjeuné. Il est midi. C'est l'heure où Ton déverrouille les prisonniers qui ont alors le droit d'aller se promener en commun ou isolément dans le préau. — Profitons-en — sur un air d'Auber...
Nous sommes treize — dont un tambour qui se promène dans un préau à part. Pourquoi cela ? On ne le saura jamais.
Treize ! nombre fatal et charmant! Total :
MIEI PHIGIONI 133
douze... individus fort ennuyeux : épiciers, marchands de bois, marchands de soupe, marchands de vin — de ces gens que Léon Gozfan sppelle si spirituellement des doges...
Vous connaissez les doges de Léon Gozlan ? Ce sont ces artistes subalternes de certains théâtres de Paris, qui, pendant le jour, exercent des professions honnêtes, comme celles de cordonniers, de tailleurs, de peintres en bâtiments, de porteurs d'eau, et qui le soir sont chargés de représenter — avec noblesse — des seigneurs, des princes, des margraves et des doges !
J'abomine ces doges-là, moi. Et vous?... Il y en a un, entre autres... Mais cette histoire-là serait trop longue. Je la raconterai quand nous aurons le temps — vous de l'entendre, moi de la dire...
Ils causent de leurs femmes, de leurs affaires, de la pluie, du beau temps, de la paix, de la guerre, des récoltes et des vendanges; puis, quand ils ont bien causé des vendanges, des récoltes, de la guerre, de la paix, etc., ils recausent de leurs femmes, des récoltes, de la pluie, etc. Ils n'ont que ça dans leur sac, ces
braves gens I Quand ils l'ont vidé, ils le remplissent avec les mêmes ordures, pour le vider de nouveau — et toujours ainsi, jusqu'à la consommation des siècles.
Après cela, vous me direz peut-être que je suis bien difficile... Ma foi, non !.. .
Alexandre Dumas racontait un jour qu'il s'était trouvé, lui aussi, nouveau Daniel, dans la fosse aux doges... Quelqu'un lui dit : « Vous avez bien dû vous ennuyer, au milieu de ces gens-là?... — « Moi? non! J'y étais!... » — répondit naïvement le père de la Reine Margot et le grand-père de la Dama aux Camélias.
Ehibien ! moi aussi, fy étais — et c'est môme pour cela que je m'y suis ennuyé d'une façon si remarquable.
« Qu'on me ramène aux carrières !... >
Ce mot d'un ancien a été entendu du guichetier, qui vient m'auloriser de la part du directeur, M. Dusommerard fils, 5 visiter la cellule n' 14, inventée par Gérard Séguin,
Enfin! voilà donc quelque chose d'intéressant.
Celte cellule est meublée tout aussi anachorétiquement que les autres, quant aux meubles
MIEI PRIGIONl 135
meublants — comme on dit en style d'huissier. - Mais, en revanche, elle est richement, somptueusement meublée de souvenirs. Presque toute la littérature contemporaine y est venue, grande ou petite, et l'art y a envoyé ses meilleurs représentants.
Ce cachot-là n'a- rien de triste,
Il s'en faut bien ; Peintre ou poète, chaque artiste
Y met du sien...
Les murs sont illustrés comme un album de duchesse — ou de lorette :
De dessins, de caricatures,
Ils sont couverts...
Çà et là quelques écritures
Semblent des vers !...
Chacun tire une rêverie
De son bonnet :
Celui-ci la vierge Marie,
L'autre un sonnet...
Ici, c'"st un vigoureux dessin de Decamps, une superbe têle de loup égrillard qui s'enlève sur les draps blancs d'un lit de fer, dans lequel
il attend sans doute l'imprudente enfant au petit chaperon rouge. Il la croquera tout à l'heure, le brigand. A sa place, j'en ferais autant : quand une jeune fille est jolie à croquer, on la croque. Je ne connais que ça, moi — et vous?
Puis, du même artiste, une autre fantaisie : c'est une femme couchée, qui a peut-être aussi été piquée par un serpent comme la statue de Clésinger, car elle a l'air de se tordre — sous la couverture... Elle étouffe sans doute : c'est pour cela qu'elle a ôté son corset... Il y a bien de quoi, du reste : une lourde clef forée tombe perpendiculairement sur sa poitrine — laquelle poitrine est malheureusement recouverte par le drap... Je comprends tout, alors : cette clef de Damoclès, cette femme qui se tord, c'est une allégorie ! Decamps a voulu représenter la Muse des pièces siffiées. Pauvre Muse ! Elle est dans de bien beaux draps !...
Là, c'est Madeleine en peinture,
Pieds nus, qui lit ; Vénus rit sous la couvcrluro
Au pied du lit.
Celle Madeleine-là sent assez la rue Bréda pour être de Gavarni.
Plus loin, c'est la foi, l'espérance,
La charité.
Grands croquis faits à toute outrance,
Non sans beauté.
Ce sont des dessins de Dévéria.
Une Andalouse assez gaillarde.
Au cou mignon, Est dans un coin qui vous regarde
D'un air prognon. »
Cette Andalouse-là est de Gérard Séguin, un crayon très fin et très habile, très doux et très tendre. J'aime beaucoup cette Andalouse-là — non parce qu'elle est Andalouse, mais parce qu'elle est jolie. Si elle a l'air grognon, c'est parce qu'il ne vient pas assez d'hommes la visiter...
Ct'.'i'i qui fit, je le présume,
Ce médaillon.
Avait un gentil brin de plume
A son crayon.
Le « je le présume » d'Alfred de Musset n'est
mis là que pour amener la rime « plume », car ce médaillon est signé en toutes lettres : Théophile Gautier. Médaillon charmant, du reste, avec de grands yeux d'un noir d'enfer — de ces yeux qui pleurent à la porte d'un cœur pour obtenir de l'amour :
Le Christ regarde Louis-Philippe
D'un air surpri?.
Un bonhomme fume sa pipe
Sur le lambris.
Pour le Christ, je n'en connais pas le père... Mais quant au Louis-Philippe, il est de Daumier, le robuste pamphlétaire du crayon.
Ensuite vient un paysage
Très compliqué, Où l'on voit qu'un monsieur très sage
S'est appliqué.
Je ne sais pas de quel paysage « compliqué » Alfred de Musset veut parler, mais ce que je sais, c'est que j'en ai vu un, entre autres, signé Français. Tout le monde le connaît, d'ailleurs, car il a été reproduit par la lithographie et par
la gravure sur bois. C'est une femme couchée mélancoliquement sur la mousse, dans un encadrement de feuillage, et regardant l'horizon bleu que zèbrent les voiles blanches de deux ou trois barques de pêcheurs. C'est la mer de Sorrente, sans doute, et quelqu'un qu'on attend monte une de ces barques aux voiles latines. Je voudrais bien être attendu par cette délicieuse femme-là : je ne la ferais pas attendre.
Puis vient une grande machine de Rambert, un artiste de talent, qui a fait une série d'allégories à la manière allemande et très belles : la Débauche, le Duel, l'Usure, etc., depuis longtemps à l'étalage des marchands d'estampes. Cette machine murale représente une quasisainte femme, le bras levé, et tenant dans ses mains un papier roulé portant ces mots terribles, tracés en lettres onciales : « TV N'AS PAS MONTÉ TA GARDE... 48 heures!... » De son autre bras, elle soutient un jeune homme languissant, parfaitement nu, à l'exception d'une giberne qui est placée en cartouchière — de façon à servir au besoin de giberne de chasteté... Et il y a, en légende, ces mots également ter-
ribles et également en lettres onciales : « Le
REMORD (sans s) TVE LE MALHEVREVX GARDE NATIONALE (aveC Ull e)... »
A côté de cette machine, il y en a une autre du même au même, représentant un garde national couché — habillé seulement de ses buffleleries — auquel un petit amour, poussé par une femme, présente des fleurs. Il y a aussi une légende écrite en lettres de plus en plus onciales, et que voici : « Il favdrait qv'ici l'amovr novs offrit des flevrs... » Farceur d'artiste I...
Puis enfin viennent des pochades de Mouilleron, de Bisson, de Pottin, de Leleux, de Nanteuil, de Bertall, de Lorentz, de Falconnier, de Ciceri, de Ghatillon et de quelques autres, dont l'énumération serait peut-être un peu longue. Ce sera, si vous le permettez, comme l'histoire de mon doge de tout à l'heure — pour une autre fois.
Après les artistes, les poètes, que de vers, que de prose ! que de gaietés champêtres I que de tristesses b^ronniennes ! Toutes les écoles s'y rencontrent et s'y donnent la main. Classiques
et romantiques, idéalistes et réalistes, gens de talent et gens sans talent, bohèmes et bourgeois...
J'ai lu tout, avec plaisir souvent, avec émotion parfois — rarement avec ennui.
Toutes ces lettres effacées
Parlent pourtant !
Elles ont vécu, ces pensées,
Fût-ce un instant I
Que de gens, captifs pour une lieure,
Tristes ou non, Ont, à cette pauvre demeure,
Laissé leur nom I
Sur ce vieux lit où je rimaille
Ces vers perdus.
Sur ce traversin où je bâille A bras tendus,
Combien d'autres ont mis leur tête,
Combien ont mis Un pauvre corps, un cœur honnête
Et sans amis !...
Dans un coin — entre une petite odalisque et l'image pvriforme du dernier monarque — j'aperçois un t«s de grands coquins de vers qui
grimpent les uns sur les autres avec une furie qui rappelle l'assaut de Constantine. De peur qu'ils ne nous mangent, ne nous en approchons pas et passons à ceux-ci, beaucoup plus cavaliers, mais un peu moins mélancoliques. Ils sont intitulés : Méditations au n" 14 :
J'avais pensé me révolter
Goiitre l'arrêt qui me condamne,
Et, d'un vers sanglant, molester
Mon sergent-major — que Dieu damne I
Mais les peintres ont emporté Ma colère sur leur palette ; Les poètes m'ont dégoûté De suivre leur veine indiscrète.
Ils n'ont déjà que trop sali...
Etc.
Il y en a comme cela pendant soixante vers, signés au bout : « Edmond G..., 23 juin 1849; 24 heures /. . . »
Plus loin — entre la signature de Théodore Pelloquet, avec cette date « 18 janvier 1851 !.. » et les grands coquins de vers que je n'ai pas
voulu citer — il y a encore ces vers, aussi mélancoliques qu'italiens :
Nessun maggtor dolore Che recordarsi del tempo felice Nella miser ia...
(Dante.)
suivis de leur traduction en vers français, blancs et libres — excessivement libres même :
Il n'est pire douleur Que de se rappeler le temps heureux Dans la misère I
Hier, le bal et ses folies
L'amour et son ivresse I Ce matin, l'hôtel des Haricots.
0 destin I voilà bien de tes coups !...
Et le tout est signé : « Edmond d'Ortho, 20 février 1851. » Puis, d'autres encore, signés : A. M.
Dans cette petite chapelle .
L'ennui ne vient qu'aux ennuyeux; Rêve un moment et pars joyeux, Ta maîtresse en sera plus belle !
Puis de la musique, avec des couplets des' ous — l'une et les autres de Frédéric Bérat :
144 LES COCOTTES DE MON GRAND-l'ÈRE
Dès le malin, chacun, à pleine voix, Entonne ici gaiement sa mélodie.
Jusqu'au gardien, qui m'enferme parfois En fredonnant l'air de Ma \ormandie.
Sous les verrous, le chant des mariniers M'arrive des bords de la Seine, Avec des parfums printaniers Que le soir, de sa douce haleine, La brise apporte aux prisonniers.
Puis de la prose, tantôt bien élevée, tantôt triviale — de la prose d'homme établi et de la prose d'artiste. « L'hôtel des Haricots » est une sorte de pont d'Avignon : tout le monde y passe.
Par exemple :
« Le corps est à l'âme ce que la prison est au corps. » Signé de ce pauvre Papety — dont l'âme est sortie de prison il y a huit ans.
« Il vaut mieux monter sa garde que de la descendre. » Signé de Commerson — l'homme qui passe son temps à passer la jambe à la langue française, au grand chagrin de M. de Buffon et à la grande jubilation du public parisien.
J'allais oublier la signature de Numa, l'acteur du Gymnase : « 48 heures! F... ! Numa ! »
Puis cette autre chose qui n'est ni prose ni
HIEI FRIGIONI i^
vers, ni chien ni chat, et qui est signée d'un nom assez connu — dans le m,nde des tables tournantes :
« Liberté a pour racine le verbe chaldéen liber (extraire). »
a Aussi
Le vin extrait du raisia se nomme liber, L'enfant extrait des flancs de sa mère se nomme liber. Le livre extrait du cerveau se nomme liber, L'âme extraite du corps se nomme liberté, Henri Delaage, extrait d'ici, se dira libre 1 •