‹ Les cocottes de mon grand-pèreChapitre 12 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Quand on n'est pas riche, on emprunte aux autres. N'ayant pas de conclusion dans ma poche, je vais en emprunter une à Alfred de Musset — qui est assez riche pour payer ma gloire.

Donc ,'

D'abord, pour ce qui me regarde,

Mon seiitimeni Est uu'il vaut mieux monter sa garde.

Décidément.

... Comme le fils de M"* de Sévigné, je m'en retournai chez moi « avec un fond de philosophie, chamarré d'un brin d'anachorète. »

P. S. — Novembre 1864. On démolit en ce momentVhôlel des Haricots. Si on pouvait démolir ainsi toutes les prisons^

MIEl PHIGIONI 147

DEUXIÈME PARTIB

Lille, 25 juin 1857.

Hier au soir, accoudé sur une table de la brasserie Bavaroise de la rue des Martyrs, à Paris, je regardais de mes deux yeux et j'écoulais de mes deux oreilles un groupe de causeurs enthousiastes qui faisaient défiler devant moi une armée de souvenirs de voyages. Celui-ci avait été à Saint-Pétersbourg et y avait mangé

du caviar — en compagnie d'une comtesse polonaise de la rue de Navarin. Celui-là avait séjourné deux heures à Greenwich — où il s'était donné une indigestion de winte-baits qui avait duré vingt-quatre heures. Cet autre avait visité Naples et son macaroni, — Bologne et sa mortadelle, — Venise et ses gondoliers, — Pise et sa tour penchée, — Genève et ses truites, — Berne et ses ours, — Mayence et ses jambons, Cologne et Jean-Marie Farina. Cet autre avait laissé de sa peau dans quelques posadas d'Espagne — et de ses napoléons dans toutes les auberges du continent. Cet autre, enfin, avait eu l'honneur de voir le poète Jasmin en train de raser ses pratiques agenoises — en leur lisant ses vers ; je crois même qu'il avait été assez heureux pour visiter Castres, la patrie de M. Pages (du Tarn), l'auteur désormais immortel de la Nouvelle Phèdre, — qui ne vaut pas l'ancienne. J'étais émerveillé et je leur accordais aux uns et aux autres tout ce que j'avais d'attention disponible : j'aime beaucoup les histoires de vo3'age — à cause des mensonges dont elles tourmillent.

Tout à coup, je ne sais plus lequel de ces causeurs enthousiastes se mit à parler de la Flandre et des Flamands — et surtout des Flamandes. L'eau m'en vint à la bouche et le souvenir au cœur.

— « Grelchen ! Gretchen I » m'écriai-je, en cassant une chope qui ne m'avait rien fait et qui se tenait, modeste et résignée, devant moi.

Et, en même temps, j'entendis chanter dans mon cœur une chanson naïve que chantait autrefois une bouche plus naïve encore :

Si je l'dis à l'alouette.

Tout le monde le saura.

Si je l'dis au rossignol A ma belle il le dira.

La violett' se double, double La vjolett' se doublera. . .

Les paroles sont un peu niaises, mais la musique en est d'une mélancolie attendrissante. Ce qui me les faisait trouver charmantes, c'étaient les deux lèvres roses d'où elles coulaient comme du miel. Chaque couplet en était ponctué de baisers joyeux :

Si je ['(iis au rossignol, A ma belle il le dii-a.

Rossignol prend sa volée.

Au jardin il s'en alla.

La violeti' se double, double, ~ La violeir se doublera.

Rossignol prend sa volée, Au jardin il s'en alla :

— Bonjour l'une, bonjour l'autre.

Bonjour, mamzell' que voilà :

La violelt' se double, double, La violeti' se doublera.

Bonjour l'une, bonjour l'autre, Bonjour, mamzeU' que voilà :

Votre amant m'envoie vous dire Que vous ne l'oubliiez pas.

La violett' se double, double, La violeti' se doublera.

Cela ne vous intéresse peut-être pas beaucoup, ce que je chante là ? Vous aimeriez mieux autre chose de plus — Nadaud? Alors, j'arrive au dernier couplet, qu'elle n'achevait presque jamais sans faire une petite moue adorable :

Votre amant ni'envoie.vous diro Que vous ne l'oubliiez pas.

— J'en ai oublié bien d'autres, J'oublierai bien celui-là!

La violelt' se double, double, La violett' se doublera...

— « Ah ! Gretchen I Gretchen I Gretchen ! » répétai-je, en saluant d'un calembour un de mes amis qui venait d'entrer et de s'asseoir à côté de moi.

Car c'était ainsi : pendant que mon cœur entr'ouvert laissait échapper de sourdes et douloureuses crépitations, mes lèvres indifférentes laissaient partir des fusées de gaieté insensée. La bouche riait de son rire le plus sonore, en même temps que l'esprit pleurait ses larmes les plus chaudes et les plus salées. Et ma bouche avait raison de protester ainsi contre mon esprit : quand donc se servirait-on de son rire, si on ne s'en servait pas dans les occasions qu'on a d'être triste ?

— « Voilà un homme heureux ! » disaient quelques voisins, gens graves et silencieux comme des fakirs qui joueraient aux dominos.

Bien heureux, en effet. Vous allez voir ; c'est simple comme bonjour.

152 LES COCOTTES DE MON GHAND PÈr.E

Il y a quelques années, deux ou trois, peutêtre quatre, peut-être dix, j'étais encore un adolescent doux et tendre, maigre et songeur, — une sorte de contrefaçon belge de René et de Werther, au lieu d'être, comme aujourd'hui, une contrefaçon française de Falstaff. J'appartenais au cJan des « plourards et auUres marmiteux », — au lieu d'appartenir à celte nombreuse légion de bons raillards à laquelle appartenaient « sainct Pansart et Mardy gras ». J'étais amoureux de l'amour — au lieu d'être amoureux « de cette nectaricque, prétieuse, délilieuse, céleste, joyeuse et déifique liqueur qu'on nomme le piot ».

Il y a quelques années, donc, j'aimais une petite fille de seize ans, blonde comme le mois de juillet et gaie comme le mois d'avril — un tableau de Miér-is ou de Terburg descendu de son cadre d'or. Je l'aimais comme un fou, et elle m'aimait aussi comme une folle — qu'elle était. Vous me passerez bien celte faluilé-là : c'est la seule que j'ai eue dans toute ma vie.

Gretchen — ou Marguerite, à votre choix — n'avait ni père ni mère, et j'en étais ravi, parce

que c'était pour moi une occasion unique d'être père, mère, et amant par-dessus le marché. Je la voyais tous les jours et tous les soirs — et je trouvais encore que ce n'était pas assez. Nous faisions ensemble, pendant de longues heures qui nous semblaient bien courtes et qui passaient en pétillant comme des étincelles, des projets de bonheur extravagants et délicieux. Je crois même — ces diables d'amoureux sont capables de tout — que j'improvisais de temps en temps en l'honneur de Gretchen, comme Thibaut de Chtmpagne en l'honneur de la reine Blanche,

Et maint sonnet et mainte recordie

et que Gretchen avait la bonté de juger mes « lais d'amour » infiniment supérieurs aux vers de M. Ponsard — les seuls que l'innocente enfant eût lus, par hasard. Les vers de M. Ponsard ne l'avaient pas amusée énormément, et il est probable que les miens ne l'amusaient pas beaucoup plus — mais les miens avaient sur ceux de l'es/imable auteur de Lucrèce l'a^vantaga

d'être les miens : quand on aime, on adore jusqu'aux infirmités de son amant.

Quels merveilleux châteaux en Espagne et en Bohême ! Des châteaux qui n'auraient pas coûté bien cher à édifier, cependant : un étage — brique et pierre — avec un grand toit ; puis un jardin, une cour et quelques animaux familiers, doux à caresser — et bons à manger — tels que bœufs et moutons. Oh ! les moutons, les moutons ! Quand Gretchen m'en parlait de sa bouche mignonne, rouge comme la fleur du grenadier, je ne pouvais m'empêcher de songer aux succulents gigots et aux non moins succulentes côtelettes que nous pouvions en tirer. La poésie n'exclut pas le déjeuner, il me semble.

Au bout de quelques semaines de ce papotage amoureux, je commençais à être fou à lier — à délier plutôt... Je négligeais mes affaires — la belle affaire ! Je négligeais mes amis. Je négligeais mon caniche « à poils ras » qui ne comprenait plus rien à mes habitudes, et qui ne m'accueillait plus maintenant qu'en grognant — comme un simple étranger. Le fait est que, depuis que j'étais devenu amoureux, j'étais

devenu étranger à tout — et à tout le monde. C'était absurde ! Si bien absurde même, que — ne riez pas trop ! — j'allais laisser publier nos bans... « Eh quoi ! en si peu de temps? Pauvre jeune homme !... »

Hélas ! oui, madame I Mais, vous le savez, un malheur est si vite arrivé !

Un soir, je venais tout joyeux au rendez-vous habituel, plus joyeux même qu'à l'ordinaire. Pourquoi ? Ma foi I je n'en sais rien — mais j'étais plus joyeux.

Je frappe à la porte de Gretchen, silence ! Je refrappe, — même réponse ! Je deviens inquiet, et, dans mon inquiétude, j'enfonce la porte... Je ne trouve personne — pas même de meubles : la cage était veuve de l'oiseau charmant qui, la veille encore, y babillait si amoureusement.

Où s'était-il envolé, cet oiseau blond et rose! Il était parti pour la Belgique — en compagnie d'un autre oiseau d'un autre plumage, un oiseau à moustaches et à éperons, u») oiseau de six pieds ! Les petits oiseaux blonds et roses raffolent beaucoup, à ce qu'il paraît, des oiseaux de six pieds, à moustaches et à éperons. Il fallait

donc me dire cela, cruelle Gretchen ! je me serais procuré six pieds — et des éperons... Mais est-ce que je pouvais savoir, moi !

Queussiez-vous fait à ma place? Quand on s'est grisé avec celle liqueur forte qui s'appelle l'amour, il faut se dégriser au plus vite — mais sans rougir de son ivresse. Il faut toujours aimer la femme et la respecter — même ets::rtout dans ses défaites et dans ses fautes. Seulement, ô mes amis ! endormons-nous le moins possible sous les lauriers-roses, parce qu'ils enivrent et qu'ils tuent, et qu'il faut demander à l'amour, non la mort, mais la vie.

Le lendemain du jour où j'avais trouvé vide cette cage adorée, vide ce nid de colombe, vide celte chambre que nous devions habiter à deux — le lendemain de ce jour-là je reprenais mes éludes inierrompaes, mes occupations délaissées, mes affections négligées, et mon vieux caniche ne grognait plus. Je n'étais plus un amoureux, j'étais tout simplement un homme — comme le premier épicier venu.

Comment donc se fait-il alors qu'hier, à la brasserie des Martyrs, une phrase jetée au cou-

MIEI PRI&IONI 157

rant de la causerie dans ma cervelle y ait occasionné de teis ravages ? Pourquoi — à ces mots de Flandre, de Flamands et de Flamandes — ai-je tout à coup songé à Gretchen et à Toumay, sa ville natale? Et pourquoi encore — ayant tout à coup songé à Gretchen et à son enthousiasme pour les hommes de six pieds, à moustaches et à éperons — me suis-je mis à rire comme un homme qui a une forte envie de pleurer ?

Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est qu'un de mes amis qui se trouvait là, et qui m'examinait avec attention depuis un quart d'heure, me dit tranquillement : « André, vous portez toujours votre cœur en écharpe. » C'est le mot de Marie Neale à Chateaubriand, dans un jour d'exil : « You carry your heart in a sling /... n

Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que, au bout de quelques minutes, je me levais et me dirigeais vers l'embarcadère du chemin de fer du Nord, où je retenais une place dans le convoi de Lille. Ce que je sais encore, c'est que j'ai voyagé toute cette nuit, en troisième classe, sur des banquettes dures comme des parents, en

compagnie d'honnêlesgens ennuyeux et bavards comme — des honnêtes gens. (A propos, n'avezvous pas remarqué combien les honnêtes gens sont ennuyeux !) Ce que je sais enfin, c'est que me voici à Lille en Flandre — à beaucoup trop de kilomètres de Paris, et à très peu de lieues de Tournay, la ville brabançonne.

Le voyage — troisième classe, surtout ! — a considérablement modifié mes idées à l'endroit de Gretchen. C'est elle qui m'a fait quitter Paris précipitamment; c'est parce que mon cœur battait la chargea son souvenir, que je me suis mis à sa recherche comme Orphée à celle d'Eurydice.

«Rendez-moi mon Eurydice!... »

Non, au fait ! ne me la rendez pas. On sait bien comment on quitte les femmes, mais on ne sait pas comment on les retrouve. Ne me rendez pas mon Eurydice — décidément. Nos bans allaient être publiés, c'est vrai, mais j'ai rompu nos bans : je ne veux pas être le forçat de l'amour.

Si je vais à Tournay, c'est uniquement parce que Tournay est une ville intéressante, à deux pas de Lille, et que Bruxelles, autre ville intéressante, se trouve à deux autres pas de Tournay.

160 LES boCOTTES DE MON aRAND-PÈRE

Tournay, 27 juin.

Je me suis aperçu — trop tard comme toujours — que j'avais oublié de me munir des papiers nécessaires pour voyager à l'extérieur de la France sans avoir à redouter d'être pris pour un malfaiteur par les gendarmes. Je n'ai pas le moindre passe-port.

Pourquoi un passe-port? N'ai-je pas celui que la nature m'a placé sur le visage? Celui-là ne peul-il suffire? Et qu'a-t-on besoin, lorsqu'on a l'air d'un honnête homme, d'avoir un morceau

MlEl PKIGIO.NI 161

de parchemin qui constate que vous n'êtes pas un brigand ? Gela fait double emploi, il me semble.

Il te semble juste, ami André; seulement tu oublies que les passe-ports paraphés et visés rapportent des droits de paraphe et de visa aux pays d'où tu viens et où tu vas. Bilboquet aura éternellement raison — comme un saltimbanque de génie qu'il est : « Il s'agit de cinquinte centimes !... »

Heureusement qu'il est avec le ciel des accommodements. Les gendarmes ne seront pas plus féroces que les séraphins — que diable !

Et puis, avec mon habit bleu-barbeau à boulons d'or — l'habit dOswald, de Chateaubriand et de Tony Révillon — ne puis-je donc passer inaperçu parmi les cités de la Belgique ? Je ne suis ni une danseuse ni un grand homme pour exciter la moindre attention. On verra bien. En attendant, je vais me faire aussi petit que possible. Ah ! ce serait le moment d'avoir l'anneau de Gygès...

André, mon ami, vous êtes trop exigeant pour un voyageur seul. Si vous aviez l'anneau de

Gygès, vous joueriez le rôle de Gygès auprès de ia femme du roi Candaule, et, ayant joué cet agréable rôle une fois, vous seriez forcé de continuer, et — vous ne pourriez pas continuer ■votre course à travers la Belgique. Sainte-Gudule est une bien belle église, ami André !

Oui, mais la femme du roi Candaule était une bien belle femme 1

Je suis resté ce soir dans un café plein jus qu'à la porte. La bière y est bonne, et les chopes contiennent vraiment une chopine : elles sont plombées. Pourquoi n'en fait-on pas autant à Paris? Probablement parce qu'à Paris la bière est mauvaise et qu'on suppose avec raison que moins on boit et mieux cela vaut.

Les habitués du café m'ont regardé d'abord de travers — comme un fransquillon : on voit bien que ce sont des gens de la province du Hainaut- ,. Puis comme, apparemment, ils étaient fixés sur mon compte, pour m'avoir suffisamment fixé — écrirait Champfîeury — ils m'ont oublié bientôt pour reprendre leurs causeries. Je me suis mis à fumer et à boire comme eux, et,

ne pouvant causer avec personne, j'ai pris le parti d'écouter les autres.

Les Belges, lorsqu'ils ne parlent ni flamand ni wallon, parlent français — du moins une contrefaçon de français qui rappelle beaucoup trop celui des romanciers réalistes. Toutefois, avec quelques efïorts, il m'a été possible de comprendre ce que disaient ces braves gens. J'ai entendu des phrases dans le style suivant : « J'aime de faire cela. — C'est comme si vous chanteriez, savez-vous. — Il a fait son plus que possible. — J'ai froid les mains. — Je suis assez riche pour avoir la commodité de nourrir deux chevaux. — Je m'en rappelle. — Il n"a rien besoin. — Gela me goûte. — Guillaume a menacé de ne plus se voir avec ses parents. — Vous menez du train, etc., etc. »

Joubert prétend que toutes lesî langues roulent de l'or, toutes — excepté le belge.

Dois-je m'informer ici de Grelchen ? A quoi bon? Elle ne doit pas y être, et, y fût-elle, que la chercher au milieu de trente-deux mille habitants ce serait chercher une goutte d'eau de Cologne dans le lac d'Enghien. D'un autre côté, le

hasard est si fantasque que, si je ne la cherche pas, je suis capable de la rencontrer, et, layant rencontrée... Oh ! non! non ! Seigneur! éloignez ce calice et ces éperons de mes lèvres !

Le plus sage — pour un fou de ma sorte — est de partir cette nuit pour Bruxelles.

Dans une auberge, sur la route rovale de Bruxelles, asjuin.

Il est deux heures de l'après-midi, et je bats !a campagne depuis trois heures du matin. Je suis destiné à battre la campagne toute ma vie.

Il faut vous dire que, dans la prévision ridicule où l'on exigerait mon passe-port à la gare de Bruxelles, j'ai demandé un billet r.our une des dernières stations, la plus proche de la capitale de la contrefaçon : pour Hal. Mais, comme

favais peu dormi, j'ai essayé de dormir en wagon. Mal m'en a pris, car je venais à peine de clore ma paupière fatiguée, que j'entendis crier: « Ath ! Ath! Ath ! » par les conducteurs du train. Ath — pour un homme ensommeillé — ressemblait si fort à Hal, que je me crus arrivé à destination, et que je descendis. Imaginez un -voyageur qui, de Saint-Germain, a pris un billet pour Asniêres, et s'arrête au Vésinet ou à Chatou — en pleine nuit !

Une fois mon erreur reconnue, je me résignai à attendre le jour dans une maison de la station, déjà ouverte, où l'on m'offrit une énorme lasse de café noir — sans sucre. Pour m'habituer aux amertumes de mon voyage, j'avalai courageusement cette ciguë belge — sans réclamer le sacrifice d'un coq à Esoulape.

Le jour commençant à venir, je m'en allai.

Vous pensez bien que, pour un homme sans jjapiers, je ne m'amusai pas à demander mon chemin de porte en porte — comme l'aumône. Le seul renseignement que je sollicitai — adroiement — concernait la direction que j'avais à prendre et la distance que j'avais à parcourir

pour me rendre à Bruxelles. Il me restait à faire dix-sept lieues — à pied.

— « Prenez à gauche, puis à droite, puis à gauche encore, suivez, et vous trouverez la route royale qui vous mènera tout droit à Bruxelles » — me dit la dame du café.

La recommandation eût été bonne — si j'eusse été homme à la retenir. Mais le malheur voulut que je me trompasse dès le point de départ, et, qu'au lieu de prendre à gauche, Je prisse à droite. Vous voyez d'ici l'aventure.

Me voilà, après onze heures de marche, à trois lieues de mon point de départ, et à quatorze lieues de mon point d'arrivée. Je les fais bo .mes, quand je m'y mets!

J'avais un appétit de chasseur : je viens d'achever une excellente omelette au lard, arrosée de quelques pintes d'une bière également excellente. Je vais allumer un cigare.

Bon ! voilà un gendarme. Comme il ressemble aux nôtres ! Même baudrier jaune, même bonnet à poils, mômes bottes fortes. Il m'a regardé: jouons le calme devant ce représentant de la loi.

Un second gendarme I II me regarde aussi '

qu'ai-je donc de suspect ? Un troisième gendarme ! Il me regarde comme m'ont regardé ses deux compagnons : ce trio devient inquiétant... Et cependant je suis bien sûr de n'avoir assassiné personne aujourd'hui — pas même le mandarin. Aurais-je mis, sans m'en douter, l'église de Tournay dans ma poche ?

Un quatrième gendarme ! — le brigadier ! Ah l cette fois, je suis perdu.

Au premier, j'avais tressai i ; au second, j'étais devenu pâle ; au troisième j'étais devenu pallidule ; à l'aspect de celui-ci, je me suis senti devenir vert: il n'y a que les consciences pures qui se troublent ainsi.

Ai-je besoin d'ajouter que le brigadier me regarde avec plus d'attention encore que n'ont fait ses subordonnés ? Si je me lève, mes jambes me trahiront. Si je parle, mon accent parisien me trahira : on n'est jamais si bien trahi que par soi-même. Je sais trop ce qui est arrivé aux hommes d'Éphraïm pour avoir mal prononcé Shibboleth^ aux Génois pour avoir mal prononcé Cavra, aux Français pour avoir mal prononcé

Ciriegia : je n'ouvrirai pas la bouche — même pour respirer.

Gomment échapper à l'inquisition fatidique des regards de ce quatuor de gendarmes ? Écrire sur mon album ce que j'ai vu depuis ce matin, dans ma course folle à travers champs: cela me donnera une contenance.

C'est égal, il faut avouer que je n'ai pas de chance : faire autant de détours, de crochets pour éviter les gendarmes — et tomber dans une « correspondance ! » Horace dit d'un homme heureux : Gallinse ' fllius albœ : il faut croire alors que je suis le fils d'une poule noire. Le ciel a bien fait de ne pas m'envoyer d'enfants : je les aurais noyés en voulant leur apprendre à nager.

Écrivons ! écrivons pour fuir l'obsession de ces quatre paires d'yeux que je sens braqués sur moi comme autant de carabines rayées. Écrivons.

J'avais donc quitté la station d'Ath et je m'étais lancé en pleine campagne — après avoir pris à droite au lieu de prendre à gauciie. Le jour était venu. J'allais, j'allais, j'allais — vaillamment, je

peux le dire. Au bout de trois ou quafre beurea, je rencontrai un petit ruisselet — un des affluents de la Trouille, je crois — qui me barra le passage. Je ne suis pas né entêté : je compris que du moment où ce rivelet me barrait le passage, c'est qu'il ne voulait pas que j'allasse au-delà. Je n'allai pas au-delà et je suivis la rive — en comprenant aussi que, du moment où l'aimable dame du café de la station d'Ath ne m'avait pas annoncé ce ruisselet comme faisant partie de mon itinéraire, je m'étais complètement fourvoyé.

Un peu découragé et non moins humilié, je l'avoue, par cette preuve d'inintelligence que je venais de me donner, je m'assis sur le gazon. Il faisait beau temps, le grillon grésillonnait au loin dans les blés, les abeilles bourdonnaient à l'entour d'un buisson d'églantiers — et j'étais fatigué.

Non loin de moi, à genoux sur une pierre au bord du x'uisseau, une vieille femme lavait ses vieilles nippes. Pauvre lavandière ! A son âge, venir encore meurtrir sur la pierre ses genoux amaigris par la rude besogne de la vie I n'est-ce

pas navrant? Malgré moi, en ce moment, devant (e spectacle de cette pauvresse lavaiit ses pauvres bardes, je me rappelai la Vieille Blanchisseuse de Chamisso — cet Allemand né en France, ce Français si bien allemand :

« Vois-tu, penchée sur le lavoir, cette pauvresse en cbeveux blancs ? C'est la plus active des blancbisseuses, malgré ses soixante-seize ans ; toujours elle s'est nourrie d'un pain honnêtement gagné : elle a parcouru laborieusement le cercle que Dieu lui avait tracé.

» Dans ses printanières années, elle a aimé, elle s'est mariée, elle a eu le sort de toutes lea femmes; la peine ne lui a pas manqué. Elle a soigné son mari malade, elle lui a donné trois enfants, elle l'a couché dans le cercueil sans perdre confiance en Dieu.

» Pour élever et nourrir ses enfants, elle se mit vaillamment à l'œuvre ; elle leur inspira l'amour du travail, l'ordre, l'honneur et la probité ; puis, quand ils purent gagner leur vie, elle s'en sépara, les bénissant, et demeura seule dans sa vieillesse, sans que sa sérénité en fût troublée.

» Elle s'est amassé une petite somme pour acheter du lin ; elle a passé les nuits pour trans, former son lin en fil ; elle a porté son fil au tisserand qui, alors, en a fait de la toile. Dans celte toile elle a coupé et cousu de ses 'oropres mains une blanche chemise mortuaire.

» Ce linceul pur et sans tache, elle le conserve en son armoire sur un lit de lavande fraîche; c'est son unique trésor, elle s'en couvre le dimanche pour aller prier à l'église, puis elle le serre en attendant le jour où elle doit s'en ensevelir.

» Ah ! puissé-je, à mon dernier soir, avoir, comme celte pauvre femme, accompli ce que je dois accomplir dans le cercle qui m'est tracé I Puissé-je avoir su, comme elle, me désaltérer à la coupe de la vie! Puissé-je, avec autant de joie qu'elle, revêtir ma chemise mortuaire !... »

Je m'éloignai de la vieille lavandière pour échapper au bruit monotone de son battoir — ainsi qu'à la mélancolie qui m'envahissait, comme cela m'arrive toutes les fois que je me trouve face à face avec le spectacle de la décrépitude. Les vieux chênes, frappés par les années

et par la foudre, me réjouissent l'œil ; mais les vieux hommes frappés par l'âge et par les maladies m'attristent l'esprit. Les vieillards ne sont intéressants que dans les tableaux de Greuze — parce qu'ils sont jeunes sous leurs cheveux blancs. Mais cette vieille blanchisseuse, avec ses yeux chassieux et ses dents pleines de tartre, n'était vraiment pas assez intéressante pour que je restasse longtemps à la contempler.

Je m'éloignai donc sans trop savoir où diriger mes pas. A quelque distance de là, j'avisai une ferme dont l'accès était défendu par une haie absalonnienne ornée de petites baies rouges du meilleur effet. Entre cette haie et les bâtiments de la ferme, il y avait une sorte de cour normande — c'est-à-dire un tapis de verdure planté de quelques arbres, et, en ce moment de l'année, orné de quelques meules de foin.

Vous n'êtes pas sans savoir quelle bonne odeur les foins fraîchement coupés vous envoient au nez et au cœur : on se souhaite toujours deux quand on est seul, alors, n'est-il pas vrai?

Je profitai d'un accroc fait à la haie pour m'introduire dans le clos qu'elle était chargée

174 LES COCOTTES DE MON fiRAND-PÈRE

de protéger contre les vagabonds, et j'allai me blottir à l'ombre d'une de ces belles meules de foin qui sentaient si bon. J'y serais probablement encore, — et je ne me le reprocherais pas, au contraire ! — lorsque je fus tiré de ma songerie par des chuchotements singuliers. Sans bouger de place, j'allongeai les bras et la tête, et je compris aussitôt le pourquoi des chuchotements que j'entendais. Assis à l'ombre d'une meule voisine de la mienne, dans l'atlitude nonchalante des enfants et des amoureux, un jeune homme de vingt-cinq ans et une jeune fille de dix-huit ans causaient en se tenant par la main. Le jeune homme portait le costume des paysans aisés ; la jeune fille celui des paysannes qui gardent les vaches. 11 avait les mains presque blanches ; elle les avait tout à fait rouges. Il était propre comme un sou ; elle avait un coLillon de l'année précédente, avec quelques accrocs et quelques taches qui lui donnaient le pittoresque en lui enlevant de la propreté. Mais elle était jeune, mais elle était fraîche, mais elle était jolie, mais elle était appétissante — et cela faisait largement compensation. Le jeune homme,

d'ailleurs, n'avai't pas l'air d'y regarder de si près — tout en la regardant de très près. La couronne de paille qu'elle porlait, comme Ophélia, lui allait aussi bien — à ses yeux de vingtcinq ans — que toute autre couronne à toute autre femme.

— Je t'aime, Mike ! disait le jeune homme avec cette douceur de voix que les Flamands ont en prononçant les noms de femmes.

— Oh ! c'te farce ! répondait la jeune fille avec un gros rire un peu niais, mais fort engageant.

Remarquez, je vous en prie, qu'elle disait : « Oh ! c'te farce ! » — et non : « Oh ! cette farce ! » Les deux mots ont l'air d'être cousins — et cependant ils ne sont pas de la même famille. Les romanciers ont trop l'habitude de parler aux lieu et place de leurs personnages, et de leur faire dire des choses dont ils n'ont jamais eu la moindre idée. Il peut se faire que les gens bit.n écluqués des villes parlent très correctement, mais les gens des campagnes — belges ou français — n'y vont pas par quatre chemins pour s'exprimer. Mike avait dit : « Oh ! c'te farce !» — et non : « Oh 1 cette farce ! » Je

répèle fidèlement ce qu'elle disait — en demandant pardon de la liberté grande à, monsieur le Dictionnaire de l'Académie.

— Veux-lu me faire la valissance d'un baiser? reprenait le jeune homme, qui connaissait son métier de séducteur jusqu'au bout du doigt.

— Oh! c'te farce!... répondait la jeune fille, en embrassant le jeune homme de la meilleure foi du monde.

— Veux-tu être ma femme, Mike? demandait le jeune homme en rendant généreusement le baiser qu'il venait de recevoir.

— Oh ! c'te farce ! répondait la jeune fille, en riant toujours de son rire d'innocente, et en se croyant obligée de rendre à son tour au jeune homme le baiser qu'il venait de lui rendre.

- Tu ne diras pas à Nelche, Mike? reprenait le jeune homme qui, voyant la jeune fille persister à lui rendre les baisers qu'il lui rendait, persistait de son côté à lui rendre les baisera qu'elle lui rendait.

— Oh! c'te farce!... répondait lu jeune fille qui persistait à persister — sans doute pour ne

pas être en reste d'honnêteté avec son camarade.

Je ne sais vraiment pas combien de fois cet invariable et monotone : « Oh ! c'te farce ! » aurait pu se prolonger, si la Netche dont il venait d'être question n'était intervenue — comme le Deus ex machùiâ classique — pour l'interrompre par un coup de poing à double délente.

0 Daphnis ! ô Virgile ! ô Théocrite ! ô Moschus ! ô Bion ! ô Némésianus ! ô Galpurnius ! ô Racan ! ô Segrais ! ô madame Deshoulières ! 6 Florian ! ô madame Sand ! ô monsieur Sandeau I ô faiseurs d'idylles et de bucoliques, de berge* rades et de paysanneries, comme vous nous avez trompés ! Comme vous vous êtes trompés vousmêmes ! Et comme vous me rappelez désagréablement ce pauvre cheval à qui son coquin de maître mettait des lunettes vertes — afin qu'en mangeant de la paille il s'imaginât manger du foin !... Vous avez mis des lunettes, ô chers ignorants de la vie réelle ! et vous avez cru Toir des paysans du temps de Triptolême où il y avait des paysans des mauvais temps, — des pasteurs de l'âge d'or où il y avait des pasteurs de l'âge

de cuivre!... 0 les belles lunettes vertes que vous avez chaussées là et que vous vouliez nous faire chausser, — ô poètes! Vos Tircis et vos Corydons, vos Amaryllis et vos Daphnés sont des Aniaryllis de canapé et des Corydons de trumeau ! Cela existe dans les toiles de Boucher et de Vanloo, de Lancret et de Walteau, — mais cela n'existe pas dans la nature ! Vous ne connaissez pas Jean Guêtre, mes maîtres.

— Veux-tu marcher plus vite que ça, longie ! criait la Nelche à la pauvre Mike, tout encharibollée, en la menaçant de nouveau de son robuste poinf

Mike s'esquiva en pleurant.

— Et vous, monsieur le joli-cœur, me direzvous ce que cela signifie ? reprit la virago en se tournant vers le jeune homme, qui riait comme un fou de celte équipée...

— Bien volontiers, belle Netche ! réponclii-ii en s'approchant d'elle pour lui prendre la taille. Cela signifie que Mike est une innocente et que tu es toujours la préférée de mon cœur...

MIEI PRIGIOM 179

— Enjôleur!... reprit Nelche, en s'opposant

— faiblement — aux démonstrations du jeune homme.

— Enjôleur? Pourquoi?... En aimant ta sœur Mike, d'ailleurs, c'est toujours toi que j'aime... Mon amour ne sort pas de la famille...

— Ne dis donc pas de bêtises, Claes ! s'écria la grosse Netche, vaincue par ce raisonnement.

Avez-vous remarqué, ami lecteur, combien l'incohérence et l'illogisme ont d'influence sur la femme? Elle se paye trop volontiers de raisons

— déraisonnables. Ainsi, autant que j'en pouvais uger, Netche était dans son droit de « bonne

amie » supplantée, et Claes dans son tort « d'amoureux » suborneur. Accusé par elle, parce que, surpris par elle en fraude sentimentale, il devait se taire ou avouer humblement son aimable crime — qu'on lui eût pardonné avec bonheur. Tout au contraire, pris la main dans le sac et dans le bavolet de l'innocente Mike, il nie le larcin, — et Netche se contente de ce mensonge impudent!

Décidément, les femmes aiment les mensonges et les menteurs.

Et — puis — Je — foin — sentait — si — bon I

MIEI PRIGIONI Î8t

Dans une cellule de la prison d'Alh, 28 juin.

— Que monsieur n'est pas de ces contrées? me demanda le brigadier, d'une voix insidieuse, en faisant quelques pas vers moi pendant que les trois autres gendarmes, ses subordonnés, regardaient, attentifs, ce qui allait se/iasser.

J'étais acculé dans mon dernier retranchement. La fuite était impossible ; la résistance plus impossible encore. Je dus me résigner. D'ailleurs, dans ma candeur par trop primitive,

je m'imaginais que tout ce qui pouvait m'arriver de pis, c'était d'être immédiatement reconduit par ces braves gendarmes à la frontière de France ; et, quoique je fusse chagrin de ne pas pouvoir poursuivre ma route, je n'étais pas fâché de rebrousser chemin — à cause de ma pénurie de pécune.

Ainsi, à la question de l'honnête bigadier :

— Que monsieur n'est pas de ces contrées ? Je répondis en souriant :

— Pas précisément.

— Que monsieur vient de loin ? demanda de nouveau l'honnête gendarme.

— D'assez loin...

— De Tournay, peut-être ?

— De plus loin.

— De Lille, peut-être?...

— De plus loin encore : de Paris.

— De Paris ! sécria le brigadier stupéfait, car je n'avais pas avec moi la moindre valise, et j'avais l'air d'un monsieur en promenade aux environs de son hôtel.

Les trois gendarmes, également stupéfaits, so rapprochèrent, — d'instinct.

Mlfl PRIGIONI iS3

— De Paris ! reprit le brigadier. Que j'aurais dû le deviner à votre accent, quand vous avez demandé une pinte, tout à l'heure.

Il paraît que, tout entier à la rédaction de mes notes de voyage, je m'étais oublié, et que j'avais demandé de la bière — malgré la résolution que j'avais précédemment prise de n'ouvrir pas la bouche.

— A mon accent, brigadier ? répondis-je, étonné de la perspicacité du chef des trois hommes en bottes fortes. Je croyais que les Parisiens n'avaient pas le moindre accent ?...

— Sans doute, monsieur, et que c'est précisément leur absence d'accent qui est leur accent, et qui les fait reconnaître partout, même ici où pourtant on parle bien proprement le français, savez-vous ?

— Ma foi, brigadier, vous me confondez ! Rien n'est plus juste et plus spirituellement dit!...

Le brigadier eut la bonté de rlrG — et ses trois subordonnés l'imitèrent.

Imaginez le bruit d'une porte dont les gonds, sont rouilles, — le bruit d'une douzaine d'œufs

que l'on écrase, — le bruit d'une pile d'assiettes que l'on casse, — le bruit d'une pierre que l'on scie, — le bruit d'une poule qui pond, — le bruit d'un régiment de grenouilles qui prend le frais autour d'une mare, — le bruit d'une volée de pierrots qui se chamaillent sur un toit ; — mêlez-les tous ensemble, superposez-les, et vous n'arriverez pas encore à vous rendre compte de l'eSet produit par les quatre rires de ces quatre gendarmes.

— Quand ils eurent suffisamment ri — ri est un mot bien pâle ! — ils se reposèrent comme Dieu après avoir créé le ciel et la terre, et le brigadier, s'adressant de nouveau à moi, dit :

— Que monsieur est muni de ses papiers, puisqu'il vient de Paris?...

— Des papiers? Non, je n'ai pas le moindre papier, hormis celui de l'album sur lequel je prends mes notes de voyage, imitant en cela l'illustre Poussin qui rapportait, des campagnes voisines du Tibre, des cailloux, des fleurs, de la mousse, en se disant : « Cela trouvera sa place. »

— Que monsieur n'a pas de passe -port? s'é-

MIEI PniGIONI 185

cria le brigadier, plus stupéfait que tout à l'heure. Les trois gendarmes se rapprochèrent encore.

— Que je n'ai pas, répondis-je, d'autre passeport que l'honnêteté de ma physionomie et la tranquillité de ma conscience. N'est-ce donc pas suffisant?

— Oh ! non ! Que le passe-port, monsieur, c est de règle.

— Est-ce que j'ai jamais suivi de règles? obéi à des règles? tenu compte des règles? m'écriai-je comme Diderot, oubliant que, s'il avait eu quelques lettres, le brigadier aurait pu me répondre, comme l'avocat Renardeau : « Vous n'en avez pas été plus sage. La règle, mon ami, la règle ! »

— Alors, que je vais être contraint et forcé de mettre monsieur en état d'arrestation, reprit le brigadier en tirant son portefeuille pour verbaliser.

— En état d'arrestation ! m'écriai-je en pâlissant à la pensée que j'allais être privé, même pendant une heure, de ma chère liberté. En état d'arrestation? Vilain état que celui-là! J'en aimerais mieux un autre...

Je croyais que ma plate facétie allait désarmer mon quatuor de gendarmes ; je me trompais : ils n'avaient pas compris. Avez-vous remarqué, à ce propos, qu'il y a des choses auxquelles il faut un certain milieu, et que ce qui est compris à Paris, du boulevard de la Madeleine au boulevard Bonne-Nouvelle, ne l'est plus de la porte Saint-Denis au quai de la Mégisserie?

— Le nom de monsieur? dit le brigadier en mouillant son crayon et en se disposant à prendre mon signalement.

— André.

— Le « petit nom » de monsieur?

— André.

— Alors que monsieur s'appelle?...

— André. Est-ce que vous n'avez pas lu un roman de Paul de Kock, inlilulé André le Savoyard ?

— Que peut-être que je l'ai lu...

— Eh bien I ce n'est pas moi, c'est un autre. Le brigadier, continuant à ne pas comprendre

mes facéties, continua à verbaliser :

— La profession de monsieur ?

— Homme de lettres.

MIEI PRWIONI 187

— Hom — me — de let — très?... dit le brigadier, comprenant de moir« en moins. Pardon, faites excuse... Que monsieur a dit?..,

— Homme de lettres.

— Ah!...

Il y avait un accent d'élonnement et d'embarras si naïf dans cet « Ah ! » du brigadier, que — de peur qu'il ne mît sur le procès-verbal : « Profession inconnue », — je me hâtai d'ajouter :

— Brigadier, si cela vous gêne, mettez que je suis rentier: c'est la même chose...

— - André, rentier... Bien ! Votre âge, s'il voua plaît ?

— Il me plaît, car je ne suis pas une jolie femme : vingt-huit ans.

— André, rentier, vingt-huit ans, vagabond.

Bien! Que maintenant monsieur va nous

suivre, savez- vous?

— Où donc, honnête brigadier?

— A Ath.

— Etd'Alh?

— Que l'on vous reconduira à la frontière française, donc !

— Ah! parfait! messieurs, je suis à vos ordres.

Je payai à l'hôtesse ce que je devais, j'offris même au quatuor de gendarmes le coup de l'é- Irier — qu'ils burent volontiers — et j'attendis le bon plaisir du brigadier, tout en fumant mon cigare.

Quelques minutes après, le brigadier et un de ses hommes étaient à cheval et se plaçaient l'un à ma droite, l'autre à ma gauche.

— Allons!

Puis ils marchèrent en silence, Et l'on n'entendait que le pas Des chevaux marchant en cadence :

Le brigadier ne parlait pas.

Le brigadier ne parlait pas — et cela me chagrinait, parce qu'il avait l'air bon homme, ce brigadier. Il se contentait de regarder, pour la millième fois, le paysage qu'il avait devant les yeux — paysage tranquille et blond comme un Berghem, ou comme un Paul Bril, ou comme un Corneille Poelenburg.

— Brigadier, dis -je, savez- vous que, malgré

les huit jambes de vos chevaux, je pourrais facilement vous brûler la politesse en me jetant là, à droite, dans ce ravin, ou à gauche, dans ce bois?.,.

— Oh ! oh ! répondit le brigadier.

Et il tira de ses fontes une paire de pistolets, dont il fil jouer la batterie, pour me montrer qu'ils étaient en bon état.

— Et puis, ajoula-t-il en me montrant une chaînette d'un acier reluisant et sinistre, que nous ne vous avons pas mis le cabriolet, mais que nous pourrions bien vous le mettre, si vous songiez à vous envoler.

— C'était une simple plaisanterie, brigadier : je suis trop bien en votre compagnie pour essayer de m'y soustraire par une fuite précipitée... D'ailleurs, à quoi bon risquer de recevoir une balle dans les reins quand^ en attendant un peu, on sera reconduit aux frontières de sa patrie?

— Sans doute, répondit le brigadier.

Nous prenions un chemin que je n'avais pas pris — et que j'aurais dû prendre, au lieu de marcher depuis le malin à travers champs. J'aperçus bientôt des fortifications en briques

qu'il me sembla reconnaître, quoique je n'eusse fait que les entrevoir aux premières lueurs de l'aube. C'étaient, en effet, les fortifications d'Alh.

Nous avions fait en une heure et demie le chemin que j'avais trouvé le moyen de faire en onze heures.

La poterne franchie, nous nous arrêtâmes presque iintnédialemcnt devant une maison d'apparence triste. Les deux gendarmes descendirent de cheval et me prièrent poliment de passer devant eux. Aussitôt, des verrous grincèrent, une lourde porte tourna sur ses gonds et un homme en casquette parut sur le seuil.

— Entrez, s'il vous plaît, monsieur, me dit le brigadier.

— Vous ne me reconduisez donc pas ù la frontière? m'écriai-je, douloureusement étonné.

— Que ce sera pour demain, sans doute, par une autre correspondance, répondit le brigadier. Pour aujourd'hui, nous sommes contraints et forcés de vous déposer ici... Que vous y serez bien, rassure-toi, — se hâta d'ajouter le bon gendarme en s'apercevant de ma subite tristesse.

Je me résignai et j'entrai. Le brigadier écrivit

son procès-verbal sur le registre d'écrou, et s'en alla après m'avoir souhaité bonne chance. Puis le geôlier me fouilla. ,11 mit de côté un briquet, mon argent, un petit couteau-poignard à manche de nacre et à une lame très fine, tous les objets généralement qnelconques que je pouvais avoir sur moi, et qui me seront remis à ma sortie d'ici — à ce que m'a assuré cet homme (1). Il allait m'enlever de même mon album et mon crayon, lorsque je le suppliai de me les laisser pour me distraire.

— Est-ce que monsieur est artiste ? me demanda-t-il vivement.

A la façon dont il me demandait cela, je crus devoir lui répondre affirmativement — me parant„ ainsi des plumes du paon.

(1) Tous les objets me furent rendus, le petit couteau excepté. Je signale cet involontaire oubli à l'honnête geôlier de la prison d'Atb, qui, certes, après mon départ, a dû le regretter. Comme ce petit couteau m'avait été donné, — et comme on ne l'avait pas donné pour le perdre, — j'y tenais ; j'y tiens encore, — bien qu'il y ait cinq ou six ans depuis celte époque. Si le geôlier de la ))rison d'Atb avait occasion — par lui ou par son fils — <ie venir à Paris, je le prierais de ne pas m'oublier, cette ^ois. A. D.

— Alors, c'est différent, savez-vous? Gardez votre album et votre crayon... Cependant, vous n'aurez pas beaucoup le temps de vous en servir ici. La nuit ne tardera pas à venir... Et la prochaine correspondance viendra demain de très

bonne heure pour vous prendre Avez- vous

mangé?

— Je vous remercie, j'ai dîné.

— Mon devoir m'ordonnerait de vous boucler immédiatement ; mais puisque vous êtes artiste, je vous serais bien obligé de venir voir l'atelier de mon fils, qui est artiste aussi, savez-vous?...

J'acceptai la proposition — heureux de jouir d'une quasi-liberté, c'est-à-dire de n'être pas verrouillé dans une cellule comme le premier gredin venu.

Il paraît que la prison dAlh n'est pas une prison d'une grande importance et que le geôlier n'a pas grand'chose à faire, car il n'hésita pas à quitter la geôle pour me conduire au troisième étage, dans l'atelier de son fils — et y rester une belle heure avec moi.

— Pierre, dit-il, en entrant et en me présentant à un jeune homme assis devant un chevalet

à côté d'une belle fenêtre donnant sur la campagne; voici un artiste de Paris que la correspondance nous a amené.. Il a été arrêté pour défaut de^ papiers... C'est une imprudence, monsieur, savez-vous?

Sans doute, c'était une imprudence. Mais pouvais-je dire à ces braves gens que j'avais si brusquemt at quitté Paris pour courir à la poursuite de Grelchen, que je n'avais pas eu le temps de me munir d'un passe-port? Ils ne m'eussent pas cru — ou plutôt, ils m'eussent cru fou.

— Je ne le ferai plus! me contentai-je de répondre en souriant.

Je parlai de Sainte Gudule, du Manneken-Piss^ de la Maison au Pain — Drood-Huys — les tableaux de Rubens, de Breughel-de- Velours, de Gérard Dow, de Miéris, de Karel Dujardin, d'Everdingen, de van Dyck, de Luc de Granach, de Cornille Bega, d'Adrien van Ostade, de Sebald Beham, de Jordaens, de Michel Coxie, d'Otlo van Veen, de Franz Flous, — de tout ce que je savais enfin, et même de tout ce que je ne savais pas.

M. Pierre crut à ma qualité d'artiste, — d'autant plus que les Flandres regorgent de mes homonymes, et que, parmi ces homonymes, il y a eu un sculpteur de talent, — avec un x. Cet .x là prouve bien qu'il m'est inconnu — comme parent.

M. Pierre est un jeune homme qui ira loin — je me plais à l'espérer. Il est, en tout cas, très digne d'y aller. Seulement, il me parait afiectionner un peu trop les natures mortes. Les natures mortes ont du bon — mais quand elles sont signées Jean Fyl, Henri Zorg, David de Heem, Jean Weenix, N. Griff, François Sneyders, Abraham Mignon, van Slingelandt, — ou Chardin.

Au bout d'une heure de causerie artistique, le père de M, Pierre — que cela ennuyait peut-être — déclara que son devoir l'obligeait à me conduire à ma cellule. D'ailleurs, la nuit venait, et, la nuit, les vagabonds — même artistes — peuvent se changer en on ne sait quoi.

Voilà pourquoi je suis dans une cellule ornée d'un lit de camp et d'une cruche d'eau — à profiter des dernières lueurs du jour pour écrire

mes impressions de voyage. Le lit n'est pas gai il est même trop dur — une planche de chêne ! Dormons jusqu'à demain. Quand ouest aussi fatigué que j'ai le droit de l'être, on dormirait sur un paratonnerre. C'est égal, M, Pierre a bien tort de faire des natures mortes!

196 LES COCOTTES DE MON ffRAND-PERE

Prison de Mons, 30 juin.

Je n'ai pas été du tout reconduit à la frontière !

Hier malin, à huit heures, la correspondanca est venue me retirer de la prison d'Alh. 11 y avait devant la porte deux gendarmes à cheval et deux vagabonds à pied : les deux gendarmes arrivaient du dehors, les deux vagabonds du dedans. Les gendarmes, me trouvant sans doute dangereux, m'ont passé une corde à chaque poignet, et, h chaque bout de cette corde, ils ont attaché un des deux vagabonds en question — un vieux,

hideux comme un type de Callot, et un jeune, horrible comme un héros d'Eugène Sue, tous les deux en loques, bien entendu : Glopin Trouillefou et Tortillard. Puis en route, mauvaise troupe!

C'est ainsi que d'Ath je suis arrivé à Mons, en passant par Maffles, Chièvres, Movergnies, Brugelette, Lens, Jurbis, Erbisceul, Casteau et Nimy. Je faisais, à ce qu'il paraît, un efîet assez singulier, avec mon habit bleu, ma figure pâle et ma barbe rouge, entre ces deux gendarmes à cheval et ces deux vagabonds à pied, car, dans les villages que nous traversions, les petits enfants couraient après nous — en me montrant du doigt; et les femmes se mettaient sur le seuil de leurs portes, scandalisées de me voir calme et souriant, c'est-à-dire dominant de toute la hauteur de mon indifférence l'abjecte situation dans laquelle je me trouvais.

— C'est quelque assassin 1 murmuraient-elles — assez haut cependant pour que je les entendisse — en me jetant des regards d'efîroi, de colère et de mépris.

Quoi ! toujours la même bêtise et la même

I9>i LES COCOTTES DE MON GRAND-PÈRE

ignorance! En quelque lieu qu'on aille, le peuple mâle ou femelle, se mettra donc toujours contre l'habit, — parce qu'il porte une blouse? Toujours, toujours, toujours?

Oui, toujours, ami André. Le monde ne changera pas, — se trouvant très bien comme il est. Souviens-toi de Barrabas et de Christ. Barrabas, le fils de Vignominie, et Christ, Voint du Seigneur, sont tous deux condamnés à mort, l'un pour ses crimes, l'autre pour ses vertus; mais comme c'est l'époque de la pâque juive qui permet de sauver une tête condamnée, le préteur romain demande à la foule en faveur de qui elle veut se prononcer, et la foule hurle : « Barrabas ! Barrabas ! Barrabas ! » La foule sera toujours la même : toujours elle préférera, aux gens qui l'humilieront par leur dévouement et par leur génie, ceux qui flatteront ses bas instincts et ses honteuses superstitions par leur bêtise ou par leur coquinerie. Les mères aiment les enfants qui leur ressemblent, — et les misérables sont les fils des foules.

Les enfants et les femmes me regardaient donc comme une bête curieuse — bêtes curieuses

qu'ils étaient eux-mêmes. En effet, pour des voyous morveux et des paysans enfumés de crasse, c'est un si grand crime d'avoir le visage pâle, les mains propres, une chemise blanche, une barbe rouge et un habit bleu — à boutons d'or!

C'est ainsi que je suis arrivée Mons — la capitale du charbon de terre — et à la prison de Mons, où l'on m'a donné provisoirement la cellule du comte de Bocarmé, l'inventeur de la nicotine. Les quelques sous qui me restaient — car je ne m'étais pas plus muni de papiers Garât que d'autres papiers — ont suffi pour me tirer de là et pour payer une quinzaine à la pistole^ Je viens d'écrire à Paris, à mon banquier, je veux dire à mon père, pour qu'il m'envoie de l'argent, mon séjour ici devant se prolonger encore une semaine. Nous sommes aujourd'hui dimanche, et la « correspondance » de Mons à Quiévrain ne viendra que samedi prochain.

Si je pouvais être marmotte ou loir, ou avoir le secret d'Epiménide, je dormirais pendant les huit longs jours dont va se composer cette horrible semaine.

200 LES COCOTTES DE MON GRAND-rÈnB

Lundi, l«' juillet.

J'ai quatre compagnons de pislole, quatre détenus pour dettes, braves gens sans nul doute, mais qui n'ont malheureusement aucune ressemblance avec l'abbé Galiani, lequel, inépuisable de mots et de traits plaisants, était un trésor pour les jours pluvieux — du moins au dire de Diderot. Ils ne sont pas bêles, ils sont seulement ennuyeux. D'ailleurs, Millon a raison : Amongst unequals no suciety.

Aussi je m'ennuie 1

MIEi PRIGIONI 201

Mardi, 2 juillet.

Abbé Galiani, où êtes-vous? Il pleut ici de Pennui — à verse !...

Mercredi, 3 juillet.

Il pleut toujours dans notre cellule, et je n'ai pas le parapluie du stoïcisme pour éviter d'être mouillé jusqu'au fond de l'âme. Je crois que je ferais un mauvais Latude.

Jeudi, 4 juillet.

Mon banquier paternel vient de m'envoyer de l'argent. Gomme l'argent ne fait pas mon bonheur, j'ai voulu faire au moins celui de mes quatre compagnons de pistole, — dont l'un a voulu m'apprendre le piquet, l'autre le bézigue, le troisième le flamand, et le quatrième le français. Aucun d'eux n'ayant réussi, je dois les récompenser tous les quatre.

Le canlinier a reçu mes ordres — et un louis de Ipelit module. Le faro s'est introduit en cachette dans notre chambre, ainsi que le genièvre — deux puissants agents de bonheur pour les Belges, à ce qu'il paraît. A l'heure qu'il est, mes quatre compagnons de pistole sont ivresmorts. L'un d'eux vient de m'ofîrir sa protection pour entrer dans les tabacs — de contrebande. Je préférerais entrer dans Paris.

Mes quatre compagnons de pistole m'ennuient beaucoup.

Vendredi, 5 juillet.

Mes compagnons m'ennuient un peu moins, — car c'est demain que je leur fausse compagnie : celle perspective me rend indulgent.

Samedi, 6 juillet, 6 heures du matin.

C'est ce soir, à cinq heures, que me prendra la « correspondance » pour me reconduire à la frontière. C'est drôle, je commence à trouver in-

MIEI PRir,TONI 203

léressants mes compagnons de pistole, et je regrette presque de n'avoir pas profité de leur bonne volonté pour apprendre le piquet, le bézigue, le flamand — et surtout le français.

Midi.

Je viens de leur faire faire le déjeuner de l'étrier. Ils sont encore plus gris qu'avant-hier. Celui qui m'avait proposé de me faire entrer dans les tabacs vient de m'emprunter carrément cinq cents francs. Cette confiance m'a touché : je lui ai donné cent sous. Il a voulu me rendre dessus.

Ils sont bien bons enfants, mes compagnons de pislole — mais j'aime mieux les arbres du grand chemin. Les arbres du grand chemin sont destinés à être des bûches — mais beaucoup plus tard.

5 lienres.^ Je n'ai plus qu'une heure !

C'est très long une heure ! On croit que cela n'a que soixante minutes : on se trompe.

5 heures moins une minute.

Enfin!...

5 heures i/i.

Personne ...

G neures.

Je reviens du greffe.

— Monsieur, ai-je dit au directeur, j'ai été arrêté et amené ici, dimanche, comme vagabond et comme Français. En celte double qualité, je devais être reconduit par la correspondance, aujourd'hui, à cinq heures, à la frontière française...

— C'est très vrai, monsieur, m'a répondu le directeur, du ton paternel de l'homme que son dîner attend ; mais la correspondance vous a oublié : ce sera pour samedi prochain !

— Pour samedi prochain !

MIEI PRIGIOM 205

— Oui, monsieur.

— Monsieur, je ne sais pas s'il y a des juges à Mons, mais je sais qu'il y en a à Berlin. Je proteste!...

— A votre aise, monsieur. Joseph, donnez une feuille de papier tellière à monsieur, pour qu'il écrive à monsieur le procureur du roi.

— Ma protestation lui sera remise aujourd'hui, monsieur?

— Il Càt un peu tard, et je ne réponds de rien. Ecrivez toujours; cela ne coûte rien — que le prix du papier.

Je me plaçai sur la chaise et sur le pupitre du commis-greffier, où j'écrivis :

» A Monsieur le Procureur du Roi, à Mons.

» Monsieur,

» Je suis Français, et non Belge. J'ai été arrêté samedi dernier, à quelques lieues d'Ath, par la gendarmerie qui a voulu voir en moi un vagabond, parce que je n'avais pas de passe-port. Vagabond, soit! mais vagabond français et très français.

ji) Je n'entends pas être dislrail de mes juges naturels — qui siègent à Paris.

» La correspondance qui devait me prendre aujourd'hui, à cinq heures^ pour me reconduire à la frontière et me remettre entre les mains de la gendarmerie française, — cette correspondance m'a oublié. Elle a manqué à son devoir : un homme peut oublier un autre homme ; mais un magistrat n'a pas le droit d'oublier un prisonnier.

» Si donc je ne suis pas mis hors de céans demain, je considérerai cela comme une atteinte portée au droit des gens et comme une violation de la Uberté individuelle.

» Confiant en votre justice, monsieur le Procureur du Roi, et en la valeur de ma réclamation, j'ai l'honneur, etc.

« André. »

Ma lettre est partie ! fasse le ciel qu'elle arrive !

Dimanche, 7 juillet, 6 heures du matiu.

— Numéro 12, au greffe! la correspondance supplémentaire vous attend!...

Celte voix ne peut pas être celle d'un guichetier, — c'est celle d'un ange !

Enfin!... enfin ! enfin I

Je suis prêt. Adieu, numéro 11! Adieu, numéro 13! Adieu, numéro 10! Je vous ai ennuyés, vous m'avez ennuyé, nous nous sommes ennuyés... — Pardonnez- moi comme je vous pardonne... Nous nous reverrons dans un monde meilleur, où il n'y a pas le moindre créancier : tous débiteurs !... Adieu, mes amis, adieu!

Midi, en chemin de fer

Je suis sur la route de Paris.

Notons nos dernières impressions.

Descendu ce malin, à six heures, au greffe de la prison de Mons, j'y ai trouvé réunis le directeur, un brigadier de gendarmerie et un simple gendarme.

— Monsieur, m'a dit le directeur, M. le procureur du roi a eu l'obligeance de faire droit à votre juste requête. Il a compris qu'il n'étaitpas juste, qu'oublié ici par la correspondance d'hier, vous restassiez jusqu'à celle de samedi pro-

chain... Aussi, a-t-il donné l'ordre qu'une correspondance particulière, aux frais de la ville et non aux vôtres, vînt vous prendre ce matin et vous reconduisît à la frontière. Vous allez suivre ces deux messieurs... Messieurs, a-t-il ajouté en se tournant vers le brigadier et son gendarme et en me désignant, monsieur est un journaliste français sans passe-port : ayez des égards...

— Il suffît, monsieur le directeur, répondit le brigadier.

La porte de la prison s'ouvrit : nous étions dans les rues de la ville.

Ah! mes amis, pour savoir ce que vaut la liberté, faites-vous mettre en prison pendant huit jours 1

Au bout de quelques pas, le brigadier — qui m'avait toisé — renvoya son gendarme.

— Vous ne vous sauverez pas, n'est-ce pas? me dit-il en souriant.

Ce sourire valait dans les environs de dix francs — frais de chemin de fer compris. Car, je crois l'avoir dit, les frais de voyage qui, la veille, eussent été tout naturellement à ma

210 LES COCOTTES DE MON GhAND-PÈRE

charge, étaient aujourd'hui à la charge de la gendarmerie — trop oublieuse.

Je n'avais pas trop l'air d'un prisonnier. Le brigadier marchait à mes côtés — comme eût marché un ami. Il me racontait l'histoire de la ville.

— Que si vous vouliez vous arrêter un brin, me dit-il, nous irions voir es principaux monuments, car nous avons le temps d'ici huit heures Nous avons l'hôtel de ville, l'égise Sainte

Elisabeth, la basilique de Sainte- Vaudru...

— Non! non! m'écriai-je. Non, brigadier! J'ai hâte de fouler de mon pied libre le sol de ma patrie bien-aimée !... Parlons 1... partons!...

— Que je le veux bien, monsieur. Mais que nous ne pouvons partir avant le convoi. Ayez patience, je vous en prie.

Ce brigadier était un fort bel homme, doux comme un agneau. Il fît tousses efforts pour me distraire — sans pouvoir y réussir.

Enfin, huit heures sonnèrent. Le brigadier avait retenu — et payé — nos deux places; nous montâmes en wagon, la locomotive siiïîa, on partit — et l'on arriva à Quiévrain.

A Quiévrain finissait la mission du brigadier. Je veux dire que là finissait son voyage. Quant au dernier mot de sa mission, il consistait à me remettre entre les mains des gendarmes français, — et cela commençait à m'inquiéter, car il allu.t alors m'arriver, venant de Belgique, avec les gendarmes français, ce qui m'était arrivé, venant de France, avec les gendarmes belges.

Heureusement qu'il me restait encore devant moi une heure el un cabaret.

— Brigadier, dis-je d'une voix insinuante à mon aimable compagnon, il fait une chaleur du diable, savez- vous?

— Qu'en effet, il fait une chaleur du diable !..

— Voilà un cabaret qui nous tend les bras.... Croyez-vous qu'il y ait là du faro, brigadier ?.... En ma qualité de Parisien, je ne serais pas fâché de goûter à la bière nationale de Belgique, et, en même temps, de trinquer avec vous, brigadier...

— Que ce n'est pas de refus, monsieur! Nous entrâmes dans le cabaret situé en vue

de la gare. On nous servit du faro et du jambon.

Je mangeai beaucoup et je bus très peu. Le brigadier — qui, probablement, avait déjà cassé une croûte aux premières lueurs de l'aube, comme font d'ordinaire les guerriers — le brigadier mangea très peu et but beaucoup.

— Excellent faro! murmurait-il — souvent.

— N'est-ce pas qu'il est délicieux, ce faro ? disais-je en versant abondamment.

La cloche du départ sonna. Le brigadier se leva. Ses jambes étaient un peu lourdes.

— Monsieur, me dit-il, que mon devoir exige que je vous remette entre les mains de l'honorable gendarmerie française... Mais que vous me faites l'effet d'un si honnête garçon que je ne veux pas vous faire ce chagrin... Que vous allez prendre votre billet et monter en wagon... Qu'une fois que vous serez parti, que je serai tranquille...

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je pris un billet de première classe, je montai en wagon, et, au moment où le train se mettait en marche, j'envoyai mes adieux au brigadier qui, droit comme un I, se tenait sur le seuil du cabaret où

l'on buvait de si bon faro. Au moment où le train allait disparaître, Je jetai un dernier coup d'œil sur l'aimable guerrier qui m'avait accompagné depuis Mons : il avait déjà disparu — à l'intérieur.

« Brigadier, vous aviez raison 1... »

214 LES COCOTTES DE MON GRaND-PÈHE

J'ai été merveilleusement inspiré de prendre un billet de première !

Mon billet me donnait droit à une salie spéciale dans la gare. Comme je venais dj m'as seoir, attendant le moment de monter en voi ture, j'ai aperçu les gendarmes — français — • qui demandaient leurs passeports aux voyageurs des deuxième et troisième classes dans la salle voisine. J'ai tressailli. Mon angoisse n'a pas été de longue durée, heureusement. Les gendarmes ne sont pas entrés dans le salon d'attente où je me trouvais — en compagnie de messieurs fort bien et de dames beaucoup mieux encore.

MI El PRIGIONI 215

Billet de première classe, merci I

Septembre 1861.

Post'scriptum. — La France et la Belgique viennent de décider que l'hospilalité qu'ils accordent à leurs nationaux réciproques sera un peu plus écossaise que par le passé, et que les Belges pourront voyager en France, et les Français en Belgique, sans avoir besoin de passeport.

Ceci est très bien : on a compris que les honnêtes gens pouvaient quelquefois être moins en règle que les filous, qui ont toujours trois passeports pour un ; mais ce qui est jugé inutile aujourd'hui ne l'était donc pas, il y a un an?

Si j'intentais une oclion contre mon quatuor de gendarmes — une action d'éclat?...

SIMPLE AVERTISSEMENT AUX LECTEURS DE l'uN ET DE l'autre SEXES

Il ne faut prendre personne en traître — pas même ces traîtresses charmantes qui s'appellent les femmes ; il ne s'agit pas le moins du monde ici du roman crébillonnant de Diderot. Il n'y sera question ni du sultan Mangogoul, ni de la favorite Mirzoza, ni de l'anneau merveilleux du génie Gucufa. ^

Le roman de Denis Diderot est charmant sans doute, mais il est aussi par trop sofa, et — • à le suivre sur le terrain scabreux où il s'est

placé — je risquerais de me rompre les os et le cou.

Et je tiens à ma peau.

Page 1