DEUXIEME PARTIE GENEVIÈVE
La méditation crée le monde.
Eabhst R»■^*^.
Après plusieuç années écoulées, je pensais ne plus rien apprertre des tragiques héros du Val- Dolent, quand je-eçus un billet de Maître Véran :
« Si vous venez'i V... m'écrivait-il, veuillez vous rendre à nnon étud pour une affaire sans urgence, et seulement si Tocasion vous est donnée de traverser Vausselles. >»
Malgré la discrétitj de ce billet, je m'imaginai qu'il devait avoir que^ue rapport avec le château dormant. Ma curiositéio larda pas à me ramener dans le cabinc^t du vie^ notaire, (|ue je retrouvai encore plus argenté de hevelure avec ces yeux au regard lointain des vieillî\ds de plus en plus aspirés vers l'au-delà. Ma vue, ei^ui évoquant notre émouvante visite au Val-Dolentfoubla pendant quelques secondes la vertueuse eiti('. de sos prunelles qui
s'opacifièrent comme l'eau remuée d'une fontaine. Enfin, paupières baissées, il me dit :
— M"''* de Néjouls sont décédées et le nouvel héritier, leur cousin, entend laisser le château à son état d'abandon. M"° Marie vous sut gré de ne l'avoir pas jadis obligée d'exécuter, en cas d'aliénation du Val-Dolent, la clause du testament quiveut qu'on détruise par la poudre la colline des t>mbeaux. A cette époque, une situation embarrassée inclinait ^fiies ^Q Néjouls à cette location, qu'dles auraient regrettée. Touchée de votre délicatesse en cette circonstance, M"^ Marie, dernière sirvivante, m'a prié de vous remettre quelques mémoires, d'ailleurs assez incomplets, de M. Pierre di Cambout. En m'en confiant le dépôt. M''® de N(jouls ajouta que vous comprendriez, à leur lecture pour quel motif sa sœur et elle voulurent décourger les locataires possibles. Vous partagerez leur vis : l'abandon du Val-Dolent s'imposait...
... S'étant ainsi expliqué, M Véran me remit un cahier en m'avertissant que Is familles du Gambout et de Néjouls étant ma'itenant éteintes, il y avait moins d'inconvénients ce que fût révélée la destinée poignante des créa^urs du Val-Dolent.
J'acceptai dans un respetueux silence ces feuillets sans doute mouillés d^ larmes de l'amour.
En me confiant ce préc^ux dépôt, M. Véran prononça :
— Il fait souvent bie froid parmi les hommes. Près de M. du Cambou et de M°^« Héléna, j'avais trouvé un foyer admi^ble où je réchauffais mon cœur. Peut-être ces ca^ers conservent-ils quelques-
MHS des rayons (|ui furent la.i lumière. Vous en jiif,'erez. Adieu, Monsieur.
... Il me plut d'aller lire sur la colline tumulaire,
LU murmure de la Dolente, les manuscrits de Pierre
du (^ambout, mémoires incomplets et correspon-
lance sans ordre. Le nostalgique paysage de cette
Ihôbaïde d'amour ne pouvait qu'ajouter, par son
ambiance, aux a[)pels du grand cœur qui s'ouvrait
à moi. l>e cette lecture comme aussi des révélations
de M. Véran, la vie de Pierre m'apparut dans toute
a signification, et quel homme oserait ne pas s'y
leconnaître un peu?
Kn épigraphe do ses mémoires, Pierre du Cambout avait inscrit cette pensée de Pascal, soulignée d'un large trait rouge par lequel il montrait l'importance qu'il y attachait :
« L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur une mutuelle tromperie. Tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres. »
Kt je lus :
'< Hier, tandis que nous travaillions dans l'ancien lelier de peintre, transformé en coupole astronoinicjue, qui domine le ('ap il'Antibes allongé sur le Ilot comme un beau bras de femme, mon pèrt* m'a dit de son ton, sévère, mémo lorsqu'il se veut cordial :
— Tu atteins aujourd'hui la lientiéme année, IMerre, l'âge auquel je rae suis marié ; mon premier mariage avec ta délicieuse mère, décile. Je voudrais bien (|ue tu songes toi-même au mariage. — Ki\ prononçant (*es paroles, SébastitMi du Cambout, mon pérc, approche son visage du mien pros(pio à h*
toucher. Ses noirs yeux plongent dans les miens et ses lèvres minces frissonnent au souffle de sa pensée ardente.
— Trente ans I reprend-il. J'espère avoir tait de toi un homme, sinon un savant homme, car nous resterons toujours, toi et moi, des astronomes amateurs, parce que nous manquons de la forte culture mathématique. Qu'importe! Notre astronomie nous maintient dans l'habitude des pensées désintéressées. Cela seul compte : planer. »
Ayant ainsi parlé, mon père marcha en faisant retentir les « tomettes » rouges du dallage à la mode provençale. A travers le vitrage nous arrive le rayonnement des Alpes neigeuses. Par cette matinée de mai, nos orangers, pavoises comme des mariées virginales, embaument. Mon père regarde, à l'extrémité de leur harmonieuse avenue, la façade ocrée de notre maison à génoise. Sur la terrasse, il aperçoit sa femme, Christine, en peignoir de crépon capucine, assise, sa somptueuse chevelure répandue au soleil qui lui donne des tons de flamme. Et Christine abrite son front avec un éventail de plumes. Les sourcils de Sébastien se sont joints. Le menton relevé avec une fierté olïensée, quittant le vitrage, il se rapprocha de Téquatorial au cuivre brillant et me demande, sans me regarder :
— N'est-ce pas un pays de bonheur, ici? N'es-tu pas charmé que ta bonne fortune t'y fasse vivre?
J'incline le front. Mon père ajoute doucement :
— Ta faible affirmation équivaut presque à une négation. Pourtant l'existence t*a comblé. Né de bonne souche, — nous pouvons nous réclamer d'une
pareille par François du Camboul avec l'abbé de Pontchâteaii et les barons de Coislin, ^gouverneurs (le Basse-Bretagne, — et suffisamment aif^é pour rester indépendant, je te trouve injuste envers la vie. Hue lui reproches-tu donc, Pierre?
Mon père s'est exprimé du ton un peu tendu qui devait être celui des Messieurs de Port-Royal dont il perpétue, par le sang et l'inclination d'esprit, les tendances roides au milieu d'un monde trop assoupli.
Je lui réponds que j'aurais mauvaise grâce à ne plaindre.
— Mais tu ne te réjouis pas, Pierre.
— (le serait excessif, mon père.
— Ah ! combien je souhaite te voir marié !
— Croyez-vous donc le mariage une panacée aux mélancolies du cœur?
A cette repartie, (jui m'échappa, Sébastien se roidit et, d'instinct, se tourna vers la terrasse où (Christine faisait sécher sa chevelure de flamme. Et je songeai :
« Ce pauvre père crut aux vertus du mariage : comment ne s'étonnerait-il pas de mon célibat? Pourtant, à la mort de ma mère, veuf encore jeune, il s'était déclaré (jue c'en était fini pour lui du bonheur terrestre. Par imitation de noire ancêtre, l'abbé de Ponlchâleau, il avait alors vécu dans une petite chambre, sur un lit com|)osé de tréteaux, (l'une paillasse et (Tune claie d'osier avec un clunol «le chaume pour oreiller. Il portait un habit grossier sous le prétexte de bêcher son jardin. Le jour, il lisait saint Augustin ou les Psaumes ; la nuit, les youx sur les constellât ions, il poursuivait ses
recherches jusqu'à en tomber de fatigue. Il espérait tuer à jamais l'amour humain en lui. Or, la fougue même de ses sacrifices prouvait l'exaltation d^ sa nature. J'étais alors un bien petit garçon et je n'ai pourtant rien oublié. Il arriva donc que les rigueurs de mon père ne l'empêchèrent pas d'introduire cette captieuse Christine dans notre maison. Il suffît à cette rousse comète de paraître pour entraîner bientôt dans son ellipse Fastronome qui la contemplait. Ah! père, saurais-je vous reprocher d'avoir oublié ma mère, Cécile, la jeune morte de vingtquatre ans, pour cette insidieuse et intelligente Christine dont l'ardente chevelure devait enflammer votre sagesse? »
... Mon silence persiste. Mon père croirait-il à un blâme de ma part? Comment oserais-je critiquer, lorsque je ne suis moi-même qu'instabilité, désirs et stérilité? Non, l'existence indépendante qui est la mienne, sur cette terre provençale d'enchantement, ne me rend pas heureux, parce qu'il me manque l'amour... comme à la plupart des hommes. Mais tandis que ceux-ci laissent volontiers leurs cœurs battre à vide, il me paraît monstrueux de vivre parmi la détestalion des personnes de notre entourage, ou même seulement parmi leur indifférence. J'ai besoin d'aimer, et d'être aimé. Le verdict de Pascal affirmant que « tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres et que leur union n'est fondée que sur une mutuelle tromperie, » me révolte.
Croire absolument à la vérité d'une telle pensée serait un désastre, et d'ailleurs, la contemplation
(les étoiles m'a communiqué la sublime folie de l'amour. Quoique sans objet précis, j'y aspire. Depuis un moment, mon père, penché à la baie de notre vitrage, considère avec une expression angoissée, par delà l'avenue des orangers, la terrasse de notre bastide sur laquelle (Christine, étendue dans sa chaise-longue, continue d'exposer aux rayons solaires sa chevelure oxygénée. D'une portefenêtre bleue, je vois sortir mon oncle Uené, un personnage comme on en voit dans les tableaux de Chardin : nez moqueur, petits yeux bridés à l'expression à la fois naïve et maligne. 11 s'avance vers sa belle-sœur. Elle lui sourit d'un air fin. Mon oncle lui fait une révérence mi-sérieuse, mi-plaisante, et lui marque son admiration pour la splendeur de ses cheveux étalés. Il s'approche encore, chuchote et complimente. Ma belle-mère sourit glorieusement. En vieux gentilhomme nourri des messieurs de Port-Royal, mon père s'elTorce de rester impassible, quoiqu'il ait io cœur étreint. (Ihristine, plus jeune que lui de vingt années, l'a toujours laissé palpitant et désarmé. H souffre et subit. Mon oncle René, de dix ans moins âgé que son frère, fait maintenant rire par ses com[)liments r.hristine. Mon père pAlil. .le sors sans bruit de mon atelier et me dirige du pas rapide d'une personne allant à la recherche d'un objet oublié vers notre maison, l'eudanl la traversée du jardin, j'entends les épithètes superlatives de mon oncle : « Admirable, chère amie! Extraordinaire ! Prodigieux ! »
Son récit doit être le jdus innocent du monde et cependant, à mon entrée im|)révue sur la terrasse,
René clignote vers moi d'un air interrogatif ; puis après une courbette à sa belle-sœur, il se retire en prononçant sur le ton d'une admonestation :
— Prenez garde, Christine, vos drogues brûleront cette royale moisson.
Ma belle-mère rit d'un petit rire nerveux qu'elle interrompt brusquement à mon arrivée. Et comme je garde l'expression banale d'un flâneur, le visage de Christine se nuance aux sentiments qui se succèdent en elle les uns après les autres comme une eau se ride sous la brise. Pas un instant ses traits spirituels ne gardent leur repos. Il suffit que je pose mes yeux sur elle pour qu'aussitôt Christine me présente Texpression qu'elle me croit le plus agréable. Tout fut toujours calcul chez cette femme de bonne naissance, mais pauvre, dont l'esprit est uniquement soucieux des conquêtes qui peuvent assurer à son égoïsme le bien-être, les hommages et les plaisirs. Elle joue sa vie comme une actrice tient ses emplois sur la scène. Lorsque c'est nécessaire, Christine remplit son rôle jusqu'à verser des larmes. Or, à travers ses attitudes et ses intentions, Christine malheureuse tend, comme les autres femmes plus simples et moins perspicaces, au bonheur. Elle le recherche même avec l'énervément qu'elle apporte en toutes ses actions. Image de l'instabilité, cette pauvre femme souhaite toujours d'être ce qu'elle n'est pas, et elle ne saurait s'arrêter de désirer l'impossible. A la vérité, elle s'ennuie, quelle que soit la douceur de son sort.
Quand elle me voit garder le silence, elle donne à sa figure l'expression pure d'une madone de
Raphaël en faisant remonler ses sourcils dans son front lisse. Les paupières à moitié baissées, elle élève ses bras nus sur sa chevelure qu'elle encadre. Et elle me dit d'un ton ambigu :
— Si ces messieurs de Port-Royal m'aperçoivent en ce moment de leur empyrée, ils en feront une communication astrale à Sébastien. Ahî je dois leur paraître un objet de scandale.
Comme je me tais, ce qui doit lui paraître un désaveu, elle dit d'une voix plaintive, avec une timidité alTectée :
— La susceptibilité de votre père m'a fait toujours craindre de l'ofrenser... Asseyez-vous donc, l^ierre.
Afin de changer le cours d'une conversation dangereuse, je fais remarquer à Christine la féerie de cette matinée de Provence. Les Alpes d'azur, brodées d'argent à leurs cimes, tombent dans la mer d'un violet de campanule.
A mes paroles, elle tourne vers moi ses mobiles prunelles dont l'expression révèle la lomme inquiète qui cherche encore, à la quarantaine passée, l'inconnu des distractions. Les manches pagodes do sa robe capucine ont glissé jusqu'à ses coudes ronds et polis. !*uis, comme je n'ai pas correspondu à ses préoccupations, jo vois lonnui recouvrir son visage d'une sorte de cendre. Oiioiijue toute proche de moi, elle me devient aussi lointaine que Sirius peut l'être de la terre. Hélas! {)as plus mon père (jue les autres gens de ma connaissance, personne no lui fut jauKiis rien plus d'un instant ; mais, pondant cet inslani, (]uel (nilliousiasmc ! N'oilà lo pauvre
amour qu'il m'est donné de côtoyer chaque jour.
Dans le jardin notre serviteur, Jacques, agite la clochette du déjeuner. Sorti de son atelier, mon père descend le haut escalier de maçonnerie recouvert par les rosiers de bengale dont les sarments aux fleurs cramoisies s'échevèlent sur l'outremer de la Méditerranée.
Pendant le repas qui nous réunit à mon oncle René, nous échangeons les paroles polies, strictement nécessaires. Christine annonce ses nombreuses visites projetées. Mon père, d'une inclination de tête, semblait approuver, lorsqu'il crut surprendre un sourire aux lèvres de sa femme et de son frère. Il ploie sa serviette et après un bref salut, se retire. Ma belle-mère prend un air de martyre et s'offre à l'injustice avec une figure angélique. Silencieusement, mon oncle s'éloigne, les yeux bridés par la réflexion.
Debout contre la porte-fenêtre, Christine observe de loin son mari. Par humilité traditionnelle et afin de ressemblera son aïeul l'abbé horticulteur de Port- Royal-des-Champs, mon père soigne lui-même son jardin. Un sécateur au poiog, il émonde ses rosiers.
Une demi-heure plus tard, Christine s'avance sous les oliviers en élégante toilette d'un rose de glaïeul. Elle a la sveltesse des hampes de ces fleurs. Elle guette mon père dont la tristesse empreint les gestes de raideur. Après avoir tourné autour de lui, elle lui sourit avec modestie. Au premier signe de détente surpris, elle se rapproche avec une expression câline et l'approuve dans son travail.
Quelques minutes plus tnrc3, dans Tallée dcsarums^
j'entends Christine, pâmée d'admiralion, qui s'exclame :
— Vous me révéJez des merveilles, Sébastien. Cette loi botanique des mutations me confond. Quel ravissant mystère!
Et mon père parle, parle de sa voix chantante qui révèle tant de pureté d'âme! Maintenant la physionomie de jolie chèvre de sa femme exprime, en l'écoutant, l'ironie et la victoire.
Lorsque mon père vient me rejoindre dans notre atelier astronomique, son visage au grand front religieux est encore tout animé d'une joie profane. A peine m'aperçoit-il qu'il prononce en se pressant les mains :
— Ainsi, c'est ton trentième anniversaire, aujourd'hui!
Quelle est son intention en reprenant notre conversation au point où nous l'avions laissée le malin? Ses yeux noirs, aux paupières alourdies, fixés sur moi. il reprend :
— A le l'avouer franchement, je ressens une véritable peine de ton célibat prolongé. Kst-ce délerminatiow chez toi?
Je lui réponds (pie je n'éprouve aucun(* hostilité de princi[)e contre» le mariage, mais (|ue je ne le conçois pas comme une alVaire. Sans 1 amour absolu et récipro(pie, une union conjugale me parait une assez pauvre chose. Je conclus, on a[)puyant un regard sérieux sur mon père :
— Je voudrais aimer et être aimé, — ou bien ma condition actuelle me paraît préférable à une illusion.
A cette repartie, Sébastien s'émeut comme s'il se sentait atteint. Il dit ensuite sur le ton du regret :
— Ah ! pourquoi avons-nous laissé partir cette pauvre Geneviève?... Jamais peut-être femme ne te donnera la preuve d'un aussi complet attachement que cette charmante cousine?
Je lève les mains. A ce geste vague, mon père répond :
— Oui, je sais... parce que nous l'avions élevée avec toi, comme une sœur; cette façon de voir fut la cause de notre erreur à tous. J'en éprouve le regret le plus vif. Cette âme aimante méritait ton attention.
Devant l'insistance de mon père, je crois devoir lui déclarer que je n'ai jamais éprouvé qu'une amitié fraternelle pour Geneviève.
— L'amour né s'ordonne pas : il y faut la grâce !
— Oui! oui ! c'est très juste, la grâce, Pierre. Ah! parfois cette grâce est d'ailleurs un sentiment violent, terrible.
Sur cette réflexion mon père remonte jusqu'à sa bouche le livre qu'il tient, les pouces introduits «ntre les feuillets, et son fiont et ses yeux seuls, découverts, marquent une profonde mélancolie. J'en soupçonne la cause : maintenant que mon père subit moins aveuglément l'effet de sa « grâce », il souffre. La scène de coquetterie du matin revient à sa mémoire. Il s'aperçoit que Christine joua l'amour,
et pourtant il ne peut s'empêcher encore d'en goûter le leurre.
Reprenant sa course dans notre atelier, Sébastien va regarder par la baie ouverte la radieuse vallée d'or, de rose et d'argent, et la mer qui rit à la brise comme un grand œil bleu. Des collines aussi harmonieuses que des épaules féminines, la surplombent.
— Oui, ce pays fut créé pour le bonheur, prononce-t-il, et sans doute il doit y avoir beaucoup de notre faute lorsque nous laissons échapper la joie que l'occasion nous offre. Je ne me consolerai pas d'avoir marié Geneviève à Laurent Rodelle. C'est toi qu'elle devait épouser. Il n'est pas possible qu'à sa tendresse, que dis-je! qu'à l'admirable et pure passion pour toi de cette jeune fille, ton cœur ne se fût pas ému.
Ces dernières paioles remuent en moi des désirs incertains. En effet, comment ai-je pu rester indifférent à la tendresse d'une jeune cousine délicieuse, élevée près de moi? Comment son inclination si totale ne m'a-t-elle pas troublé? Quand je songe à Geneviève que je vis s'épanouir en beauté et en intelligence à mes côtés, depuis l'instant où cette orpheline fut recueillie par mon père, je reste stupéfait en songeant (juc, jamais, l'idée d'une union possible entre elle et moi, ne me soit venue? I/affection d'une suavo créature n'a donc pas de llamme communicalive, puis(]uo l'amour de Geneviève ne m'a pas brûlé? (Jucls regards ses yeux appuyaient parfois sur moi! Ils semblaient me dire : « Pitié pour moi! Ne remarques-tu pas que tu resles ma préoccupation constante? >»
C'est aujourd'hui seulement qu'ils resurgissent dans mon souvenir avec toute leur signification. Quand il m'eût fallu la remercier de toute mon âme de m'accorder sa délicieuse tendresse, ses douces approches mêmes m'écartaient d'elle. Déjà, lorsque nous étions enfants, ses baisers m'excédaient. Aussi loin que je remonte dans le passé, et dès l'arrivée dans notre maison de cette fillette toute affamée d'amour après les pertes irréparables de ses père et mère, je me vois tout rétracté devant ses avances. Alors que j'aurais dû l'accueillir de tout mon cœur, car elle était une enfant ravissante et bonne, les élans de son âme sans calcul me contrariaient comme des atteintes à mon indépendance de jeune garçon. Aux innocents embrassements qu'elle voulait prodiguer au petit homme de dix ans que j'étais alors, je rougissais d'ennui. Les marques multipliées de son affection, loin de me toucher, me fatiguaient. Aussi me dérobant à ses caresses, je lui criais parfois en colère : « Laisse-moi! » Elle ne pouvait comprendre et allait pleurer dans la solitude. Personne ne la consola, car mon père était alors tout épris de Christine, qui venait de remplacer ma mère. Christine, escomptant l'avenir, prit ombrage de cette jeune parente dont les purs regards et la sincérité lui étaient comme un reproche perpétuel. Dès cette époque, ma belle-mère, méditant l'éloignement de Geneviève, multiplia, pour y parvenir, les occasions de désaccord entre nous.
Avec les ans, Geneviève, devenue une jeune fille de vive intelligence, me précédait dans toutes mes intentions et s'ingéniait à me plaire. J'étais gêné d'être
si bien deviné. Ce cœur fidèle qui 'méritait reconnaissance et adoration, m'inquiétait, me fatiguait. Je rencontrais Geneviève dans tous mes projets, qu'elle contrariait, sans s'en douter. J'étouffais dans l'atmosphère d'amour dont elle m'enveloppait. Son affection jamais démentie et son perpétuel esprit de sacrifice me devenaient presque des ennemis dont j'aurais voulu débarrasser ma route. Plus tard, mon attitude, toujours plus distante, l'obligea enfin à m'éviter. Si son âme de soleil rayonnait toujours vers la mienne, je demeurais glacé comme un astre mort. Et pourtant je ne suis pas insensible par essence, (domine tous les du Cambout, je me crois au contraire d'une nature passionnée. Triste et charmante Geneviève, si je vous accueillis ainsi, comment donc l'amour pourrait-il triompher parmi les hommes? N'est-ce pas l'explication du fatal égoïsme, cause de tous nos maux? On ne s'impose pas d'aimer. C'est l'effrayant mystère qui nous domine. Désespérément, Geneviève tendit vers moi et, par un singulier choc en retour, loin d'ôtre attiré, j'éprouvais le besoin de la fuir. Maintenant, ma cousine est devenue, presque par ordre. M"*" Hodelle, la femme d'un ennuyeux ingénieur agronome. Le roman de sa vie est clos et aussi tout espoir de grand bonheur. Ne fut-ce pas un crime de l'avoir obligée à ce mariage de raison? Kn suis-je coupable? Peutelle me r<^procher dt^ n'avoir pas éprouvé ce <|ui ue se commaniJe point? Kn songeant encore à Geneviève, mon cœur ne précipite point ses battoincnts. Pourquoi ne suis-je qu'aridité, mais une aridil(' qui soupire après l'orage?
Voilà l'état présent de mon cœur.
— Pierre I Pierre! répète mon père impatienté, veux-tu que nous reprenions la rédaction de notre mémoire sur l'aspect télescopique de Saturne?
Il me faut discuter sur les trois zones observées à l'époque où les anneaux se présentent le moins obliquement, et nous nous accordons pour décrire Tanneau intérieur comme un léger crêpe dont la diaphanéité permet d'apercevoir la planète au travers. Notre travail nous retient attentifs plusieurs heures. Déjà l'occident a pris la nuance de nos roses-thé et la mer n'est plus qu'une eau de pervenches. Parmi leurs terrasses aux orangers luisants, les bastides de Gagnes prennent l'éclat des citrons. L'air embaume comme si le soleil mourant tout entier n'était qu'une cassolette aux rayons de parfums. Par les baies de notre observatoire monte l'arôme voluptueux des jasmins.
Mon père inscrit le chiffre obtenu par ses calculs pour le demi-diamètre du système saturnien : 135.000 kilomètres, et relève la tête avec cette petite exagération de fierté qui lui fait froncer les arcades sourcilières en avançant un peu le menton lorsqu'il est content de lui. Le portail au fond du jardin s'ouvre en grinçant sur le sable que souffla le dernier mistral, et Christine rentre d'un pas alerte qui affecte la jeunesse. Le soleil à son déclin traverse son ombrelle mandarine, et son visage paraît du même feu que sa chevelure fraîchement oxygénée. Mon oncle René, galant, se précipite, son nez pointu en avant, afin d'écarter une branche épineuse qui déborde l'allée. Il lui parle avec anima-
tion. Elle rit. L'un et l'autre semblent encore excités par la réunion mondaine à laquelle ils viennent d'assister. Penché sur l'allège de la baie, mon père se recule avec honte. Soudain une flamme terrible jaillit de ses yeux exorbités et il marche vers le seuil de l'atelier. Au moment d'y atteindre, il laisse tomber les bras, et le pli de sa bouche indique qu'il répugne à des observations qui le diminueraient sans profit. Si j'en juge par la fixité de ses prunelles, il s'absorbe dans une contemplation intérieure, pleine de misère.
Un vol de martinets tourbillonne avec des clameurs d'allégresse sur un ciel coloré où semblent pleuvoir les crocus, les sauges et les valérianes. Lorsque les oiseaux se sont évanouis au zénith, mon père me dit gravement :
— Comme tu n'es pas seulement mon fils, mais mon unique ami, il convient que tu connaisses ce soir toute ma pensée. De môme que notre aïeul Pontchâteau s'était jeté à l'abbaye de Conques, par désespoir de la société des hommes, je me suis réfugié dans l'astronomie, cette science de poète, parce que je n'avais pas trouve dans la vie ce que je me croyais en droit d'y rencontrer. Tu vas apprendre ce soir, Pierre, ce que je crois être la découverte de mon existence.
Depuis mon enfance, l'indifférence de mon entourage, ou pis encore, me prouva l'erreur de mon ambition d'aimer ol d'tMre aimé. Je ne découvris que bien rarement l'amour conjugal, l'amour filial, et surtout, presque jamais, l'amour du prochain, La société ne semble peuplée (juc d'individus volu{t-
tueux, mais sans tendresse, et qui, pourtant, désirent autant l'amour que je le souhaitais moimême. L'amour, ce mot emplit la vie entière et s'inscrit au fronton des temples. L'amour inspire la littérature et suggère toutes les formes de Tart. II est l'Evangile. C'est l'essence des prières. Il est donc partout, l'amour ; et pourtant, essaie de le saisir et tu ne le trouveras nulle part. Il fuit dans autrui. Aussitôt que tu veux faire acte d'amour, tout s'évapore. T'obstines-tu dans ton affection, qui donc t'aime? Pourtant, dérision funèbre! ceux ou celles qui te refusent leur tendresse, la souhaitent ardemment pour eux-mêmes. Qu'y a-t-il donc au fond de ce tourbillon décevant et insensé d'hommes qui se veulent tous aimer en se dérobant tous les uns aux autres? Je crois l'avoir découvert...
Ces pensées de mon père s'appliquaient, hélas! si justement à Geneviève et à moi, que j'en éprouvai un cruel malaise. Sébastien continua.
— Nous subissons les effets de la gravitation universelle. Un homme ou un astre, c'est tout un, au regard du Créateur. Un cœur n'est pas moins grand qu'une étoile. Pourquoi donc ce cœur échapperait-il à la loi cosmique qui règle à jamais les rapports des mondes entre eux? Les attractions célestes exercent leur empire sur tout ce qui est. Les esprits comme les mondes gravitent donc dans le vide infini de l'éther et parmi l'obscurité de l'espace. Les milliards d'âmes sont agitées d'un mouvement éternel les unes autour des autres, mais sans jamais pouvoir se joindre. Ainsi se désirer perpétuellement, souhaiter le bonheur et l'amour, et ne pouvoir, par la raison
des autres atlrauîtioDs secrètes, y réussir, voilà notre fatale condition. Liés par ces lois terribles de la gravitation, les hommes qui se haïssent graviteront éternellement sans pouvoir se fuir, d'où la perpétuité de la haine prouvée. Quant aux amants, leur poursuite éperdue ne leur permettra jamais de se réunir et ils décrivent des ellipses qui les rapprochent ou les éloignent indéfiniment. Enfin, si par exception une fusion devenait possible, désastre! deux mondes comme deux amants q^ii se rencontreraient enfin, disparaîtraient Tun dans l'autre. Ils ne seraient plus eux-mùmes, mais une nouvelle planète ou la mort. Ainsi donc, Pierre, de quelque côté que je me tourne, quel es[)oir?
...Mon père enlace l'équatorial. L'exaltation illumine son grand front religieux et, le menton haut, il semble braver sa destinée amère. Il regarde vers le ciel où le diamant de Vénus commence à jeter ses feux. Sur l'orient, et juste à la corne de notre jardin en terrasse, aussi pâle que l'eau d'une fontaine, le j)remier ((uartier de lune s'avance comme une faucille vers quelques petits nuages en buissons d'églantines.
Au huitième coup sonore dune pendule à gaine, noire serviteur sort de son office. Il agite une cloch(*lte, les yeux fermés, comme s'il épargnait ainsi des vibrations trop vives à son ouïe.
Quand il a fini de sonner, mon père me dit seulement :
— Va I lu m'excuseras.
.le dois me diriger seul vers notre salle où je vais manger entre rindilVérence, la duplicité ot le
ridicule. Ajoutons-y la politesse des gens bien
nés.
Sur la première page de la seconde liasse des mémoires de Pierre du Cambout, était écrite cette pensée :
« La foi et l'amour sont l'unique moyen qu'a l'homme de comprendre quelque chose au problème de son origine et de sa destinée. »
Toujours la dérision de ces adorables journées de printemps méditerranéen entre mon père préoccupé, Christine inquiète et mon oncle René mécontent et caustique. Notre vieille bastide de Gagnes, érigée sur sa colline à cent mètres au-dessus d'une mer violette striée d'or, qui semble un immense parterre d'iris, s'éveille en face de montagnes blondes d'une exquise nudité, car ces premières Alpes ont vraiment la beauté des corps nus. En cette terre grecque ne devraient vivre que des ApoUons sagittaires radieux. Or, pourquoi les hommes n'y sont-ils pas moins inquiets que sous les cieux du septentrion? De plus en plus j'éprouve dans ma famille et parmi les personnes de nos relations, le sentiment d'une solitude totale. Après l'effusion provoquée par l'excès de sa souffrance, mon père est rentré dans une espèce de crépuscule moral plein de dignité et de réserve. Quand ses yeux me regardent, j'ai l'impression d'astres morts que la passion ne vivifie plus. Quelquefois son immobilité m'effraie, lorsque ses longs cheveux rejetés en arrière de son front, il rêve sans qu'un trait de sa face ne bouge.
Mon père m'a-t-il vraiment aimé? Souvent je me pose cette question pénible. Ne suis-je pas pour lui seulement une habitude et un compagnon de travail": Aussi loin que je puis remonter dans mon passé, je le revois surtout préoccupé de ses propres atîaires de cœur. J'avais à peine cinq ans lorsqu'il perdit ma mère. Quoique je fusse à cette époque un bien petit garçon, il me souvient de la douleur grave et durable qu'il éprouva. Il souflYit avec une ardeur intérieure qui le faisait se désintéresser du reste du monde. Il ne parut plus m'apercevoir que par distraction, dans les instants où ses yeux, souvent levés, consentaient à redescendre sur cette terre. Je grandis donc dans le délaissement et seulement soigné par Jacques, notre fidèle serviteur. De temps à autre, mon père, se rappelant ma présence, m'adressait un sourire contrit qui rn'eût plutôt fait pleurer. Ce sourire signifiait .; « C'est ta mère Cécile que je cherche à travers toi, mon pauvre petit. Ta mère inoubliée. » Et Dieu me pardonne 1 il songeait peutêtre aussi : « Pourquoi cet enfant survit-il quand j'ai perdu sa délicieuse mère? » Quelques années j)assèrent. J'avais dix ans lorsqu'un matin de juin mon père m'avertit que les sœurs aînées de ma mère, Mario et Madeleine de Néjouls, me réclamaient à Laissac. Elles s'étonnaient de ne pas connaître lo fils de leur pauvre Cécile.
— Tu [jartiraïi donc avec .laciiues pour le Uouergue, [)rononra mon père.
L'annonce de ce vovage, première aventure de ma vie. m'agita de crainte et d'espoir. J'avais une
bonne envie d'aimer mes tantes. Plus âgées que ma mère, leurs visages d'austères montagnardes et leur noire maison de schiste me contraignirent. Mon allure discrète d'enfant solitaire leur parut la preuve d'un caractère sournois. J'eus avec ma tante Marie, la plus vive, une petite scène qui l'offensa :
— Va désherber le jardin. Gela t'amusera, petit, me proposa-t-elle certain jour.
Le petit n'avait aucun goût pour le racloir et il refusa d'aider aux soins du potager.
— Regarde-le, Madeleine, ce jeune Pierre n'a pas la douceur de notre chère Cécile. C'est tout entier un du Cambout.
— Oui, je suis un du Cambout, répliquai-je fièrement.
— Voyez-moi ce cochet, reprit tante Marie dont le visage bistré se plissa d'une infinité de petites rides. Il répudie la mémoire de sa chère maman. Oui, tu n'es qu'une tète chaude dans un caractère fermé, à la mode des du Cambout. Parlons-en de ces volcans qui ne font jamais éruption! Singulières gens! Exaltés sous une apparence glacée ! Religieux avec des appétits de païens!
Outré de ces critiques, je l'interrompis pour lui déclarer que les du Cambout avaient des saints dans leur famille.
— Des saints! Quels saints? se récria cette fois ma tante Madeleine, la plus conciliante à son ordinaire, mais dont les yeux brillaient d'ironie. Des saints? Ce garçon fait sans doute allusion au fameux abbé de Pontchâteau! Ah! le beau héros de vertu que ce janséniste! Quelles sottises il commit avant
de se jeter dans son Port-Royal-des-Champs. Son .ardinage, pur orgueil I Ce beau martyr se martyrisa ■^lorsqu'il eut épuisé la coupe des ivresses.
— Madeleine! Madeleine I interrompit tante Marie effrayée.
Madeleine conclut que les du Cambout s'étaient surtout recherchés eux-mêmes, sous leurs mines d'austérité, et qu'ils vêtirent leurs passions des habits d'ermite. Ils ne trompèrent jamais qu'euxmêmes.
— Et encore! ajouta tante Marie avec un sourire ambigu, car elle n'ignorait pas l'attention que mon père portait à (Christine qu'il devait épouser après quehjues années d'hésitations.
Leurs critiques m'avaient ulcéré. Je me sentis encore plus étranger dans le manoir violàtre de mes tantes. Pour vaincre mon silence et mes mines tendues; — sans doute elles regrettaient cette discussion, — elles commencèrent à me promener dans leurs environs. Un jour, elles mo conduisirent dans leur calèche, jamais lavée par crainte d'en rayer la peinture, jusqu'aux ruines d'un château édilié sur la colline rouge entourée de montagnes boisées et impénétrables. .le grimpai sur les restes d'une courtine.
— Tu foules du pied les pierres du donjon de tes ancêtres, m'avertit tante Mario, et sa scmir continua :
— Il y a quatre siècles, les du Cambout faisaient, de cette forteresse, la guerre aux Néjouls, leurs voisins dr Laissac, et aux la Tour Saint-Igest. Ils furent des guerriers agités avant d'arriver à la fiérénité.
Mes tantes rirent doucement à leur allusion, puis, leurs mains sur mes cheveux, elles me plaignirent :
— Ce pauvre petit !
Nous rentrâmes à Laissac. Pendant ce retour, leur cocher sur le haut siège duquel j'aurais voulu prendre place, me dit négligemment :
— Ce Val-Dolent, votre propriété, c'est du roc et des arbres sauvages. Quant à la Dolente, ce méchant torrent emporte la bonne terre à toutes ses crues. Non, il ne vaut guère, ce Val-Dolent.
— Je l'aime ainsi, ripostai-je.
Tout à coup, ces ruines m'émurent et j'eus peutêtre la première impression de beauté et d'art de mon existence. L'âme des choses, invisible aux yeux insuffisants des personnes qui m'en entretenaient, m'apparut. Cette impression ne devait plus s'effacer et le Val-Dolent resta dans ma mémoire comme le paysage puissant oii fleurit ce qu'il y eut de fort dans ma race.
Le surlendemain, quand je pris congé de mes tantes, à ma surprise, je pleurai d'attendrissement en songeant qu'elles étaient les sœurs de ma mère;, fine et délicate. Elles se regardèrent l'une et l'autre et je compris qu'elles me trouvaient tout de même un brave petit cœur.
— Qui t'oblige à partir? s'écrièrent-elles. Devant l'intérêt tardif qu'elles me témoignaient,
j'eus une hésitation; puis il me souvient que je les saluai très bas. Mon salut significatif n'était pas d'un petit garçon et elles en parurent chagrinées. Un peu plus tard, dans le train qui me ramenait vers Gagnes, je larmoyai à nouveau.
Quand je rentrai dans notre bastide après une absence de deux mois, l'air animé de mon père m'étonna. Il m'accueillit par un embrassement prolongé. Cette démonstration affectueuse était provoquée chez lui par des raisons extérieures que je découvris bientôt. Jamais Sébastien, autrefois indifférent à sa toilette, n'avait eu cette mine recherchée, et bien qu'il eût alors dépassé la quarantaine, il était vêtu de gris et de blanc comme un jeune homme. Ses cravates, vives de ton, renouvelées chaque jour, m'étonnaient. Enfin il négligeait ses travaux astronomiqnes pour se rendre à Nice chaque après-midi. Jamais il ne me pria de l'accompagner. Il ne rentrait que pour le dîner. Pendant ces repas, il me regardait souvent avec un curieux intérêt. Parfois je surprenais ses sourires émerveillés à je ne sais quelles pensées dont il se gardait bien de me faire part. Je sentais qu'il m'échappait et que je n'étais plus guère son fils.
Un après-midi, quelques dames accompagnées de mon oncle René, qui ne demeurait pas en ce tempslà près de nous, vinrent nous rendre visite. Mon père me parut tout hors de lui, et je ne fus pas longtemps à remarquer son empressement pour une jeune fille rousse au fin visage d'une mobilité déconcertante. Christine aurait pu m'amuser, car elle avait un esprit superficiel plein de séduction et une telle soif de vie qu'elle s'enthousiasmait pour les plus simples objets. Klle me témoigna de l'attention, m'embrassa i)lusieurs fois sans raison et m'entretint avec un zèle (jui m'cITaroucha plus qu'il ne me convainquit do son amitié subite. Charmé de
la cour qu'elle me faisait, moii père crut devoir lui assurer que j'étais « un bon petit » un peu grave pour son âge.
— Je jouerai avec lui, s'écria-t-elle. Il sera mon camarade et je Fégaierai.
— Vous êtes délicieuse, Christine, prononça mon père reconnaissant.
Ce même soir, quand nous fûmes seuls, Sébastien, apercevant dans notre salon la miniature de ma mère, se couvrit tout à coup les yeux. Pendant plusieurs jours, il demeura préoccupé.
Une dépêche lui arriva.
-^ Je serai absent quelques jours, me prévint-il. Jacques, vous veillerez sur lui.
Il m'étreignit longuement. J'eus une bizarre impression : était-ce moi qu'il voulait embrasser ainsi ?
Un mois plus tard, Christine mariée à mon père régnait dans notre vieille bastide. Elle n'était guère ma camarade et oubliait de jouer avec moi. Dans notre maison mouvementée, car dès les premières semaines Christine reçut des visiteurs bruyants et empressés, je me trouvai bien vite en exil. D'abord ravi par cette agitation qui le rajeunissait, mon père s'inquiéta lorsqu'il constata que cette fièvre de sa femme, loin de s'apaiser, s'exaltait. Bientôt elle lui échappa. Vingt ans d'âge les différenciaient. Par tempérament, il goûtait d'ailleurs la vie contemplative, tandis que Christine ne concevait Texistence que comme une suite de parties indéfiniment renouvelées. Elle eût voulu connaître le monde entier, qiaând Sébastien n'aimait rien tant que l'in-
limité. Leur surprise fut vive à l'un et à l'autre. Trop tard ils se reconnaissaient de deux races adverses. Il souffrit. Elle en fut aigrie. Il se tut. Klle s'exprima beaucoup. Il se recoquilla. Elle se dispersa. Entre ces deux personnes exclusivement intéressées par leurs états d'âmes, je restai l'abandonné. Sans les soins de .Jacques, l'on eût négligé jusqu'à mes vêtements. Il m'arrivait d'en pleurer dans ma chambre. Au sortir de ces scènes d'affliction secrète, je présentais le front le plus insensible. Je voulais m'endurcir, puisque l'égoïsme cmblait la loi du monde,
C-ependant, chaque fois que j'apercevais l'image peinte de ma mère exposée dans le salon, il me souvient que je m'étreignais ridiculement moim(^me, en présence de cette miniature, faute d'une autre fioitrine [)0ur aller m'y presser.
Un matin, une fillette de huit ans, habillée de noir, avec un joli visage ovale et des yeux d'un vert de mousse, fut introduite dans notre jardin par une religieuse qui réclama M. du Cambout.
— Voilà (îeneviève, votre nièce, cette pauvre orpheline que vous voulez bien accueillir.
Et mon père s'exclama :
— Ah ! mon Dieu ! c'est vrai ! j'avais écrit... entrez donc, madame... Bonjour, chère migrionne.
Sébastien avait tout à fait oublié son invitation, tellement, à cette é[)0(|ue, il était obsédt» par It^ souci de Christine «lu'il sentait lui échapper.
(îeneviève portait un sac de voya^je qui pesait à ^on bras frète. Elle le serrait tendrement à son «oude; il contenait tous ses trésors : quelques sou-
venirs de ses parents. Je m'avançai pour l'en soulager; elle s'y refusa craintivement en me regardant avec des yeux éplorés. Je l'embrassai. Mon avance la toucha et elle y répondit avec un élan terrible.
— La pauvre fillette! disait mon père. Seule au monde! Non, non^ c'en est fini de sa solitude. Chez nous, elle trouvera une famille affectionnée.
Il fallut nous séparer, Geneviève et moi. Elle n'y consentait pas et voulait encore se jeter à mon cou pour y verser des pleurs, cai' cette enfant avait une âme qui débordait d'amour. Depuis la mort presque subite, et coup sur coup, de son père et de sa mère, elle éprouvait l'horreur qu'il y a pour des cœurs tendres et sans défense, à se trouver perdus au milieu de l'universelle indifférence.
Enfin, ma belle-mère, après s'être fait attendre, parce que les soins de sa toilette la retenaient jusqu'au déjeuner, se présenta :
— Ah ! voilà cette petite Geneviève, dit-elle d'une voix calme. Elle promet d'être jolie et fine. Approchez, ma chérie.
Elle posa distraitement ses lèvres sur les cheveux de Geneviève et poussa sa nièce dans la salle à manger afin de l'y restaurer. Même pour un garçon de mon âge^ il était évident que Christine n'acceptait qu'à regret l'introduction de cette orpheline dans notre maison. Plusieurs fois, pendant ce déjeuner, elle interrogea du regard mon père, et celui-ci semblait lui répondre :
— Le devoir me l'ordonne. Sa mère était ma cousine germaine.
Geneviève ne se trompa guère à ce liède accueil et son petit visage livide exprimait une désolation contenue.
Après avoir bien dîné, la religieuse se retira. Nous restâmes seuls en présence, ma petite cousine et moi. Comme je la considérais avec douceur, elle se jeta dans mes bras et m'embrassa si fougueusement qu'elle me lassa. Je fus obligé de la repousser.
Notre attitude dans cette première journée fut alors significative. Nous allions vivre l'un à côté de l'autre^ elle toujours pleine d'effusions dans le besoin d'être aimée, et je devais rester moi-même sur la défensive, quelquefois touché, jamais profondément ému. Presque aussi orphelin par l'abandon, qu'elle était orpheline de fait, j'aurais dû la chérir, afin de trouver dans sa délicieuse tendresse une consolation.
Maintenant que j'y réfléchis, je ne puis encore m'expli(iuer les raisons de mon insensibilité. Sans être jamais mauvais pour Geneviève, je gardais avec elle le ton supérieur d'un garçon avec une fille. Je représentais la raison, quand elle n'était que sentiment. Ouolle infériorité! A cet état d'esprit inepte, je dus certainement la médiocrité d'une enfance qui pouvait être ravissante avec Geneviève dans le cadre merveilleux de notre orangeraie, sous le ciel d'azur éternel. Ne sommes-nous pas responsable, pres(jue toujours, de notre misère? Hélas! avons-nous les moyens de devenir ce que nous ne pouvons pas être?
A (juinze ans, je partis pour Paris et je ne devais revenir ii Cagnes que mes études terminées, à la vingt-troisième année. (îeneviève av;iil alors la
splendeur de la jeunesse et une intelligence originale développée par les méditations de son existence très particulière. Christine s'était peu souciée d'elle, et mon père, par complaisance pour sa femme, n'avait pas osé lui marquer de l'intérêt. L'affection de ma cousine pour moi n'avait pas diminué et elle la dissimulait mal. Raisonnement étrange, il me semblait que, seul, l'amour de l'homme doit être offensif, tandis que le rôle de la femme est de s'y dérober. Les humbles avances de Geneviève me parurent autant d'offenses à la règle. Je crois bien que je la méprisais un peu de sa ferveur et de ses attentions jamais démenties. Parce Qu'elle allait audevant de mes désirs et qu'elle était ma timide servante, j'en éprouvais de l'ennui. Avais-je oublié un livre, elle se précipitait à sa recherche. Elle s'inquiétait comme d'un malheur, lorsque j'accusais quelque migraine. Si je voulais bien condescendre à écouter son admirable voix me chanter Schumann ou Litz, elle m'en était reconnaissante. Ma suffisance et ma dureté n'ébranlèrent jamais son fervent amour.
Ce fut alors que mon père et Christine le jugèrent dangereux et s'occupèrent de marier Geneviève à l'ingénieur Laurent Rodelle. L'horrible scène, lorsqu'ils lui en firent la proposition. Geneviève n'avait pu concevoir sa vie séparée de la mienne ; or l'abîme s'entr'ouvrait. 11 fallait qu'elle y tombât. On l'y poussa ot je lui donnai le coup de grâce lorsque, attendant de moi une protestation contre la médiocrité de Laurent R-odelle, ma passivité lui prouva ma secrète complaisance aux projets de Christine.
— Comment, vous voulez, Pierre ? Vous souhaitez ce mariage, me dit-elle avec des sanglots. Eh bien! soit, puisque c'est votre volonté, je m'incline.
Devenue M°"' Rodelle, Geneviève quitta notre bastide et, trop tard, j'eus l'impression d'avoir perdu tout ce qui faisait la douceur de mon existence. Ma stérilité d'àme m'effraya et je me jugeai indigne d'être jamais aimé.
Ce départ de Geneviève eut bientôt sur moi l'effet le plus dangereux. Je commençais à être hanté du désir de rencontrer la jeune fille qui ferait bondir mon cœur. L'imagination exaltée, j'essayais de me représenter ma future passion à la grandeur de ce que je croyais être ma valeur personnelle. Sans s'en douter, mon père devait encore souffler sur ce brasier. Une fois que nous feuilletions un album de famille, à la vue des profils à caractères de mes parents, il m'avait dit :
— Oui, quels yeux dévorants sous leurs fronts de mystiques 1 Depuis notre abbé de Pontchâtean, à toutes nos générations, les du Cambout poursuivirent l'amour de Dieu ou des créatures avec fougue. Combien s'y sont consumés I
Sur cette déclaration, Sébastien avait rougi.
Du ton le plus nui, je lui avais répondu sans sincérité que, pour l'instant, mon sang restait de glace romnie ma tète.
Avec un sourire assez sceptique, mon père me re[)arlit :
— A vingt-cinq ans? Tant pis! .\v m- l'en fais point mon compliment... Kt je fus tout à coup humilié, (]uoique je me fusse faussemont vanté
118 LBS CŒURS GRAVITENT
d'une paix qui n'était pas dans ma conscience. Etais-je si pur que je l'avais assuré? Je fus bien obligé de reconnaître qu'il n'en était rien. A défaut de l'âme, mes sens, en cette Provence grisante et brûlante, risquaient d'être surpris. Sur cette Riviera paradisiaque, des baisers s'échangent sans que la raisoji même en soit avertie.
Une nuit que des Italiennes cueillaient encore à la clarté lunaire les fleurs des bigaradiers, en chantant ces romances langoureuses qui nous énervent, je m'attardai à les contempler. Des draps étendus sur l'herbe diffusaient la lumière de la lune et recevaient l'averse des boutons parfumés. Une de ces jeunes filles, séduisante comme la Graziella de Lamartine, sautait de branche en branche ainsi qu'un oiseau^ afin d'atteindre aux frondaisons. Cette Toscane semblait la vivante effigie d'une « Vendangeuse » de Gozzoli avec ses cheveux en bandeaux sur un front ovale et des yeux d'émail noir. Harmonieuse comme une œuvre de l'art, elle avait des gestes précis dans leur rapidité. Sa voix avait ces sonorités veloutées qui sont une caresse pour l'oreille. Plusieurs jours de suite, je revis cette Italienne dans les orangeraies aux senteurs trou- '| blantes. Elle m'apprit qu'elle arrivait de Fiesole. Chaque année elle venait en Provence aider à la cueillette des orangers, puis des tubéreuses, des jasmins et des roses pour les distilleries de Grasse. Sa vie n'était qu'un passage à travers les fleurs. Embaumée à tous ces contacts, elle devenait, quoique fille du peuple, une créature de luxe. Je croyais la regarder avec le plaisir désintéressé d'un
GEiNEViÈVE 119
artiste, lorsque nous tombâmes aux bras i"un de l'autre. Attraction subite, irrésistible. Le soleil, les parfums du néroli, notrejeunesse, nous unirent une saison. Et puis l'insuflisance de cette belle fille et sa vulgarité d'esprit se découvrirent peu à peu a moi. Quand, l'automne venu, cette Toscane m'annonça son départ pour Fiesole, après un dernier embrassement nous nous regardâmes l'un et Tautre avec un sourire reconnaissant. Nous ne devions plus nous revoir et nous ne le désirions peut-être point.
En nie remémorant avec ({uelle ardeur j'avais chéri cette belle lillo et en constatant mon subit apaisement, je demeurai tout étonné. Plus tard, à la réflexion, je reconnus dans cette boufl'ée de flamme comme l'annonce du grand amour possible, durable et définitif, obscurément souhaité. Dans ce caprice ne fallait-il pas voir une inclination de nature aux plus violents entraînements? Si quelque jour mon sort, encore confus, me réservait la rencuutre d'une jeune fille assez com[»hMc pour ravir à la fois mon esprit et mes sens, ma vie j)Ourrait bien n'être que passion. Désormais les paroles do mon père m'obsédèrent ; « Les du Gambout ont poursuivi l'amour avec un ulan terrible. » Il était dangereux de remuer ces pensées, .le finis par m'y brûler. J'étais dans l'attente perpétuelle du miracle souhaité. Dieu règle nos destinées à notre insu et ne restons-nous pas toujours les pions d'un jeu d'échec (lue remue sur le damier la main invisible?
... (IhîKiue jour, à la vue do la radieuse Métlilcrranée et des Alpes éblouissantes, je rêve d'actions admirables. Je voudrais mettre un [»ou ilu sublime
qui s'offre à mes regards dans mon existence intérieure. Je me sens des réserves de passion. Tout le riche capital accumulé par mes ancêtres me semble une source abondante dont le torrent finira bien par déborder superbement quelque jour, quand les voies de l'amour s'ouvriront à mes regards éblouis. Je ne cesse plus d'aspirer à l'amour. Je l'espère.
Ce soir, pendant notre dîner plus silencieux encore qu'à l'ordinaire, j'apercevais sur la mer, du jaune chaleureux des ravenelles, quelques tartanes aux voilures arquées qui semblaient promener des croissants de lune. Je m'imaginais dans l'une de ces barques avec une jeune fille : je voyais les lignes de sa beauté et me grisais du son supposé de sa voix, quand Christine annonça son prochain voyage à Vichy. En regardant aimablement mon père, le cou j renversé, elle avait des mouvements onduleux de sa taille flexible et ses mains s'écarquillaient sur la nappe en patte de chat qui veut saisir une proie. La singulière expression de mon père me frappa. Quoique cette nouvelle lui fût désagréable, il souriait à Christine d'un sourire navré. 11 fallait à ce pauvre janséniste défaillant la présence de cette jolie plante humaine parmi les autres fleurs de son jardin.
Son nez descendu vers son assiette, mon oncle René découpait d'un air narquois une pèche. J'éprouvais une telle tristesse de cette scène muette, qu'aussitôt le repas terminé, je m'évadai de notre bastide.
« Dans une trentaine d'années, aurais-je à mon tour ce sourire d'affliction, de pardon et de déception en regardant une femme, ma femme? Est-ce là le résultat d'une vie? Après sa brève union avec ma mère, dénouée par la mort, l'existence de mon père ne fut que déception. En sera-t-il ainsi de moi? L'harmonie délicieuse de l'amour partagé ne me sera-t-elle jamais révélée? Est-ce là le lot fatal? Sébastien l'assure qui applique les lois de la gravitation aux âmes et ne voit que des cœurs en tourbillon dans le ciel vide, à moins d'une catastrophe. L'amour, une catastrophe! Quelle détresse révèle cette croyance! Pourquoi, mon Dieu, nous auriezvous donné une conscience, si ce n'est que pour éprouver l'impossibilité de l'amour? »
Les pensées qui m'agitent précipitent mes pas dans les ruelles escarpées de notre village. Des ponts do maison enjaml)ent ses venelles. A travers leurs tunnels se voient des montagnes violettes cernées d'un trait de corail par le ciel couchant. Lesgalots enchâssés dans les chaussées sont devenus des rubis. Pourquoi tant de pure somptuosité perdue? Et je continue, sans joie, une promenade (jui n'a d'autre but (jue d(^ nie faire oublier qu('l([ues instants la déroute de Fua vie intime.
J'arrive ainsi à l'esplanade sur laquelle s'érige l'antifjue forteresse des Grimaldi. Dans les montagnes, dos paysans ont allumé «luelques feux de ' baumes dont les llammc^s énornies somblont des cyprès d'or roug«^ dans la nuit naissante, .ladis, en ces mômes lieux, les Ligures allumaient des bûchers en hommage aux divinités hostiles, ('ar l'homme
122 LES CŒURS GP>AVrL-E.\T
craint autant le ciel que la terre, tellement il a peu ie sentiment de Tamour.
A ma droite, dans une vieille tour qui surplombe Cagnes, une voix ardente et chaude monte comme un beau jet d'eau dans le silence nocturne. C'est Yseult qui se plaint ; Yseult enivrée par son philtre d'amour crie vers Tristan. Quel chaleureux appel est le vôtre, Geneviève IMaisplusinforlunéequ'Yseult, celui qui pouvait vous aimer ne répondit pas à votre tendresse et vous êtes maintenant unie à l'ingénieur agronome Laurent Rodelle. Unie? Liée plutôt.
Quel accent sa voix donne à cette musique déchirante ! Pourquoi, quand j'aurais pu la sauver, ne l'ai-je pas fait? Hélas î Je ne le pouvais point, puisqu'elle seule avait bu le phi] ire.
Ce chant poignant de Geneviève solitaire dans sa tour, sous le ciel vert qui se fleurit peu à peu des pâquerettes de l'infini, me prouve bien que son mariage ne l'a pas changée. Elle est demeurée la même femme véhémente qui protesterait devant Dieu même contre sa destinée.
— Hé bien! Hé! s'il vous plaît? Hep! M. l'astronome! si vous n'y prenez garde, vous allez tomber dans le puits. Remettez pied sur notre globe.
Par-dessus son mur, Laurent Rodelle surgit. Il reste encore assez de clarté diffuse pour que brillent dans sa bouche ses dents auréfiées, car son sourire rétracte ses lèvres à petites moustaches cirées. Il agite vers moi un calepin, en ajoutant :
— Je me presse de visiter mon anémomètre et | mon hygromètre, car je tiens à la régularité de mes observations journalières. Venez donc examiner un |
pluviomètre de mon invention, Pierre. Et si mon offre ne vous intéresse pas, je vous conjure d'entrer au nom de Geneviève. Elle ne vous pardonnerait pas votre fuite.
Je dois me rendre à cette insistance. Il me faut, dans le jardin d'essais où Rodelle s'efforce d'acclimater les plantes utiles d'Afrique et d'Amérique, le complimenter sur Fingénicux entonnoir qui recueille l'eau dans une éprouvette graduée.
— Entendez-vous chanter Geneviève? s'écrie Laurent avec un sourire ironique. Cette musique vous touche-t-elle? Comme je n'en ai pas fini avec mon baromètre enregistreur, que je soupçonne d'un déréglage, excusez-moi de ne pas vous accompagner, cher ami.
D'une petite tape à l'épaule, Laurent me pousse dans la direction de la Tour. Il ne saurait ignorer l'inclination jadis éprouvée par Geneviève et comment j'y répondis ; mais je crois bien que toute vie sentimentah^ lui paraissant une fadaise, il éprouve autant de dédain pour sa femme que pour moi. Nous sommes des individus au « squelette poétique, » comme il nous caractérise en plaisantant.
A peine l'ai-je quitté, qu'il me rappelle, l'index levé :
— Vous trouverez Geneviève changée. J'altribue son état d'abattement à des troubles stoinnohi(iues. Je vous prie d'insister apr«»s moi pourciu'ello mange lentement et reste étendue après avoir pris des infusions brûlantes. Aidez-moi à le lui faire comprendre. La méthode, tout est là !
h'un pas aussi régulier que l'oscillation d'un balancier, Laurent marche vers son laboratoire,
dont les bocaux, emplis de rhizomes et de bulbes, touchent au vitrage.
Par la baie en hémicycle, ouverte à la base de la tour couronnée d'une balustrade en ferronnerie, Geneviève m'apparaît devant son piano. Une tulipe orangée répand sur sa figure et sa blanche tunique à la grecque, la patine dorée des siècles, semblerait-il. Ainsi cette jeune femme a Fair d'une oeuvre de Fart. Elle s'est tue et ne bouge point. Ses mains longues posées sur les touches, son visage levé vers la partition garde encore une ardeur grave, comme si les accents passionnés d'Yseult retentissaient toujours en elle. Les traits de Geneviève ne sauraient prétendre à la perfection classique et pas davantage au piquant des physionomies dites à la française. Il y a plus de passion que d'esprit dans ses yeux glauques dont les pupilles brunes flottent comme des algues sur des eaux profondes. La fièvre cerne ses yeux océaniques aux sombres cils. Ses sourcils remontent sur son front bombé et leur arc donne une expression d'étonnement douloureux à la figure entière. Carminées comme des fraises, les lèvres ont la sinuosité des ailes d'une hirondelle au vol. Geneviève est coiffée de tresses accouplées qui couvrent à moitié les oreilles et descendent presque jusqu'à la ligne du menton ovale, partagé par une fossette profonde. Il y a un tendre entêtement dans ce masque féminin qui s'incline sur un cou long, et cette inclinaison de fleur trop lourde pour sa tige est l'attitude coutumièrede Geneviève.
Sa robe, simples voiles de lin qui drapent son corps élancé, ne doit presque rien au génie d'une
coutarière et épouse les lignes du busle tlexueux. La faible clarté bleue du jardin noctonfîe, en se mêlant aux ondes orangf^es de la lampe, revêt Geneviève de son éclairage mystérieux. En son immobilité songeuse, et encadrée par ia baie cintrée, elle semble plutejt un chef-d'œuvre de la peinture florentine qu'une femme moderne. Quel Botioelli rêva cette madone du « Magnificat » à la fois angélique et charnelle, résignée et nostalgique, qui, semblant se souvenir d'un haut destin, redoute les misères de l'avenir?
En avançant je fais craquer le gravier. Elle frémit et se tourne avec terreur vers moi. Aussitôt l'angoisse s'efface de son visage qui m'exprime lapins exquise des affections. De sa belle voix sombrée, elle dit seulemenl :
— Oh 1 vous, Pierre I
Lhins un geste spontané de son doux bras, sur lequel le lin de l'emmanchure retombe à larges plis, elle me tend la main.
— N'étiez-vous pas là depuis (pioUjucs instants, reprend-elle avec une sorte de crainte ?
J'incline la tête.
— Méchant, fait-elle d'un ton tendn> à m'émouvoir. El je lui réponds :
— Tristan, à l'ombre du vieux château des Gri- HKildi, entendit Yseult, et il accourut.
Elle secoue le front d'un air indécis.
— Ne me croyez- vous pas ?
— Que sais-je? murmure-l-elle, sa tète plus im-linée sur l'épaule, et sa bouche a le pli d'un petit rnfant chairrin.
— Oh! Geneviève, n'ai-je pas toujours été sincère? Brusquement redressée elle prononce d'une voix
amère :
— C'est vrai !
Elle étreint ses doigts, tandis que, renversée sur le dossier de son siège, les paupières presque closes, elle semble regarder au fond d'elle-même.
Par le jardin nous arrive la voix doctorale de Laurent qui note : — Minimum 14^ Maximum 25, moyenne 19. —
Avec un pâle sourire, Geneviève répète :
— Moyenne : 19 ! Oui! température modérée!... Oh ! je ne suis pas à plaindre, puisque l'oranger vit à cette chaleur.
Les cernes de ses orbites en exagèrent la profondeur. Afin de faire diversion, je l'entretiens de sa santé, et, pour la décider à se soigner, je déclare que je lui trouve une mine consumée. Pourquoi ne veille-t-elle pas plus attentivement à son régime? Elle m'a laissé parler avec une expression étonnée.
— Merci bien, m'interrompt-elle avec un petit rire nerveux, j'ai mieux que vos conseils. Je possède les instructions écrites de Laurent.
— Que voulez-vous dire ?
— Simplement ceci : mon mari rédigea pour moi une liste de recommandations qu'il fit même dactylographier. Dans la salle à manger vous en apercevriez le tableau encadré. C'est donc de ma faute si je suis malade.
Toujours renversée au dossier de sa chaise, Geneviève appuie ses index l'un contre l'autre, et en les
faisant ployer, elle continue avec un battement des paupières :
— Oui, Laurent soigne mon âme à la liqueur de Fowler et à la camomille.
Il y a tant d'àcreté dans son accent, que je crois devoir lui demander si elle aurait à se plaindre?
— Au contraire, répond-elle. Votre père et Christine m'ont trouvé un mari parfait dont les attentions sont presque scientifiques. Celte méthode finit par me torturer. Vous savez, Pierre, par l'opinion de vos parents, quelle jeune fille excessive j'étais? Eh bien ! femme, je suis restée extravagante dans la maison de l'ingénieur Laurent Kodelle. Comprenezvous?
Je saisis une main de Geneviève, car il m'est pénible de lui voir presser ses index jusqu'à en faire craquer les phalanges. Elle continue d'un ton qui s'essouffle :
— Je suis injuste pour Laurent (jui m'aime autant qu'un cœur régulier comme un chronomètre peut éprouver de tendresse. Hier, comme je lui reprochais son caractère trop uni, il m'a répondu en laissant tomber ses mots avec la lenteur des gouttes d'eau d'une clepsydre :
— Ne me reprochez pas l'esprit de méthode de mon alïcction. Au lieu de l'épuiser dans le désordre, nous lui devons notre amitié durable.
Et j'ai reparti (pie je ne pouvais penser ainsi. Conmient (^[uouver une im[)ressioii heureuse sans être ému? 1/éiiiolioii, ce n'est pas la Troide raison. Mon mari m'a répli(iué :
^ Môme dans le cas qui me touche le plus au
monde. Geneviève, c'est-à-dire notre union, ma réflexion dominera toujours mon imagination. A quoi, je lui ai dit ;
— Je vous en remercie et vous en félicite, Laurent. Néanmoins, en ce qui me concerne, dès que la réflexion l'emporte en moi, mon cœur n'est plus rempli.
Cette répartie l'a peiné au delà de tout ce que je le croyais capable de ressentir, et il est relourné à son laboratoire de chimie avec le sentiment attristé de sa trop grande supériorité...
...A la confession de cette scène intime, pouvais-je même compatir au sort de ma cousine? Elle aurait eu le droit de dire :
— 11 ne tenait qu'à vous, Pierre, qu'il en fût autrement î
Et je me serais trouvé dans la cruelle obligation de lui répondre que l'amour, comme la grâce, ne se conquiert pas ; c'est un don divin. En effet, pourquoi votre tendresse m'effrayai t-elle, Geneviève? Je vous ai chérie comme une sœur jusqu'au jour où j'ai senti que vous espériez davantage. Alors j'ai presque éprouvé le sentiment d'une délivrance, lorsque, quittant notre bastide, vous vous êtes exilée dans la maison de Laurent Rodelle.
Tandis que ces pensées me viennent, Geneviève, pour échapper à la gêne que lui cause mon silence commence à jouer, dans la nuit naissante, la sonate Clair de lune. Elle s'interrompt sur un accord qui se meurt avec une lourdeur poignante. Baigné d'une atmosphère d'un bleu argenté, le jardin garde un silence merveilleux. Penchée sur h clavier, comme
GEKEVIEVE
si elle lui faisait une coûfideiice, Geneviève dit tn'js bas :
— Comme on est seul en ce monde!
Je ne puis que lui chuchoter :
— Oui.
Après quelques instants de méditation, elle reprend sa sonate avec un jeu si pâle, abandonné et mol, qu'il fait rendro aux cordes des soupirs plutôt que des accents. Cette musique à trop lente mesure et près d'expirer, me pousse à lui demander :
« Je ne vous savais pas si malheureuse?
— Malheureuse, moi? s'écrie-t-elle d'une voix vibrante qui m'effraie, le cri d'une personne réveillée d'un cauchemar. Quelle erreur! Je suis aussi heureuse qu'une épouse peut l'être avec le plus attentioimé des maris. Seul Laurent aurait quelque droit de se plaindre.
Les f^'rauds yeux d'océanide de Geneviève s'emplissent de larmes; aussitôt elle les voile de ses mains, se lève et sort d'un pas rapide comme si elle voulait surprendre quelque personne au jardin.
C'est un(5 nuit provençale de mai, d'une splendeur incomparable. Les diamants des conslollal ions jettent leurs feux et la voie lactée lance à travers le ciel son écharpe de gaze pailletée. Geneviève gravit le petit escalier eu colimaçon qui conduit à la plate-forme de la vieille tour des Grimaldi. l'Mle se tient droite dans ea tunique à l'antique d'un blanc azuré contre la rampe de ferronnerie. Ses doubles tresses noires me cachent son visage tourné vers la mer. Comme iii elle s'adressait au ciid, elle dit :
— Là-haut, seulement, plus de solitude î
— Croyez-vous ? lui dis-je en la rejoignant.
— Comment en douter ? me répond-elle avec un sombre enthousiasme, son bras nu dressé vers les astres .
Après quelques instants de silence, elle reprend d'un ton pathétique :
— Musset l'a bien exprimé : aux temps primitifs, chaque étoile s'est éveillée sous l'inspiration de l'amour :
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes ; Mais une autre l'aimait elle-même, et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament.
— Hélas! Geneviève, que vient faire là ce poète? Par sa démonstration. Newton a détruit cette naïve croyance.
— Que vient faire votre savant en amour ? se récrie-t-elle.
— Peut-être en effet mon savant découvrit-il sa terrible loi contre le vœu des cœurs affamés de tendresse. Pas une seule planète, assure-t-il, qui n'obéisse aux attractions diverses des autres étoiles et pas deux mondes qui puissent jamais s'unir, d'où ces courbes, ces ellipses, ces fuites vertigineuses dans le noir infini, glacial. Et mon père, étendant cette loi aux pauvres cœurs humains, les croit euxmêmes victimes des attractions contraires : s'ils errent seuls, à travers la vie, il faut y voir une nécessité inéluctable. Toute rencontre de deux âmes serait la catastrophe.
M'ayant écouté attentivement, Geneviève laisse retomber son bras avant de repartir :
:Jk-
GE.XEVIÈVE 131
— Si c'était vrai, quelle horreur! Ahî corabieD les poètes ont raison de haïr la science !
Assise sur un banc, ma cousine considère pardessus ma tête le ciel fleuri de toutes les gemmes bleues, roses, oran,£,'ées des étoiles. La lune étend la traîue argentée de sa rube sur la Méditerranée et, dans cet éventail de clarté, un noir navire oscille.
— Comment! vous ici, à cette heure? Oh! Geneviève, vous n'êtes pas raisonnable !
Laurent est arrivé sans bruit, mais son erapressejjient n'a vraiment d'autre but que de jeter un lainage sur les épaules de sa femme. Il l'enveloppe avec le même soin qu'il apporte à proléger une plante délicate. De son organe nuancé, qui s'écoute, il reprend :
— Vous paierez cette imprudence par de lafièvre. Pierre, vous auriez dû gronder votre cousine. Etesvous bien couverte, maintenant, mon amie? finit-il eu assurant encore la fermeture du liclui apporté par lui.
Kilo le remercie.
Avec un sourire, Laurent essaie de dire sur un ton évaporé qui reste cependant professoral ;
— Il est curieux de «-onstater combien le clair do lune agit sur les esprits poctiijues. Moi, pendant ce temps, savez-vous à quoi je m'occupais? A comliattre la mori'ée, ce désastreux parasite de nos orangers, [)ar une bouillie do mon invention. Ah! j'en suis certain, vous me trouv(vz ridicule «le vous raconter mes espoirs utiles en ce moment. Oui ! Oui! l'utilité semble toujours laide. Pardonnez-moi. Je me sauve. Ma solution doit être saturée.
Avant de redescendre l'escalier, Laurent, avec les
précautions d'un chirurgien procédant à une dangereuse résection, pince entre ses ongles l'écharpe de sa femme etla lui remonte dans le cou. Il contemple alors Geneviève avec un profond sérieux et s'éloigne. Ses semelles frappent les degrés avec mesure. Dès que retentit la porte de son laboratoire en se refermant, comme à un signal, ma cousine qui poursuivait ses pensées sans que son mari les eût fait dévier en rien, me désigne d'un air de triomphe, au firmament, les Gémeaux :
— Pierre, voici votre théorie pessimiste réfutée. Ces Gémeaux symboliques ne sont-ils pas la preuve de Tamour éternel? Les étoiles doubles, c'est l'union immortelle proclamée au ciel.
— Laissez-moi vous faire observer, Geneviève, que ces couples d'étoiles, célestes amants, s'ils ne s'écartent en effet jamais l'un de l'autre, pourtant, jamais ne fusionnent, victimes des mêmes lois imprescriptibles. Ils vont côte à côte par les voies du ciel, mais pas davantage.
— Côle à côte, une éternité ! murmure-t-elle d'une voix basse et pourtant chaleureuse. Ah ! ce serait encore la félicité.
La lune en argentant le visage de Geneviève lui communique son infmie pureté. Tandis que les mois déferlements de la mer soupirent avec langueur, j'ai l'impression délicieuse d'un accord de nos deux cœurs. Fugitive harmonie chez Geneviève : quelques instants plus tard, elle prononce d'une voix plaintive :||
— Ah ! si les hommes ont pour eux la raison, les cœurs des femmes sont insatiables. C'est tant pis pour elles !
Les bras croisés sur la rampe de fer, Geneviève s'absorbe dans une vague contemplation. Sur son cap en proue de navire, le phare de Villefranche rayonne, mais sa clarté jaune parait d'une qualité Tulgaire à côté de la lumière exquise des étoiles. Ses pensées dévorent toujours la jeune femme et je devine qu'elle rapporte tout des splendeurs de cet univers à sa petite détresse particulière. Mais n ost-ce pas la beauté poignante de chaque âme de se juger le centre du monde sensible?
Son blanc fantôme penché sur la rampe de la tour, (ieneviève prend la physionomie secrète qu'on voit aux chimères de nos cathédrales.
Devant son silence, je lui exprime mon intention de me retirer. Relevée d'un bond, elle me prie de rester.
— Tout à riieure Laurent reviendra, lorsque la onz.ème heure sonnera, ajouie-t-cllo ; alors je vous permettrai de nous quitter.
Elle m'oblige à m'asseoir près d'elle. Dans le mouvement (ju'elle fait pour me laisser de la place, les bracelets de jade de son poignet tintent. A moitii! tournée vers moi, elle me demande du ton le plus caressant (ju'elle est ma vie à la maison? A ses dernirres visites, Christine et Sébastien lui ont fait ui tel accueil qu'elle renonce presque à venir nous voir.
— Soyez tout à lait sincère, Pierre, comme avec la personne (jui vous reste la plus altacluv».
Des (toiles lilanles pleuvaient sur la Méditerranée. Leurs ^oies de IVii, aj>rès avoir ébloui quelques secondes, s'éteignaient.
— Vous me demandez ce que je deviens, Geneviève? La réponse vient de briller au ciel.
— Je ne vous comprends pas.
— Pardonnez à un astronome de chercher toujours ses comparaisons dans sa science, mon amie. Je veux dire que, semblable à ces aérolithes, j'erre à travers l'espace sans pouvoir m'attacher nulle part. Vous connaissez les sentiments de Christine. Mon oncle René s'enferme dans ses préoccupation» égoïstes. Mon père, qui me témoignait un peu d'attention, m'échappe presque complètement. Est-il donc exagéré de me comparer à ces étoiles filantes?;
Quoique Geneviève ne me donnât pas le plus léger signe d'émotion, j'eus l'intention que ma réponse l'avait obscurément satisfaite. De me sentir assez semblable à elle devait lui causer un mélancolique contentement. Enfin, le front incliné, elle me dit à voix basse :
— Si je vous ai bien compris, par votre comparaison, vous avez voulu me signifier que vous vous considériez comme une sorte de cœur poignant lancé à travers Finfini? S'il en est de la sorte, il pourrait rencontrer le mien.
Pais, les mains portées à son visage, elle soupire à leur abri.
Au campanile de Gagnes sonnaient les onze coups de l'heure. Nous entendîmes le battemenl d'une marche égale sur le sable du jardin. Sanglé dans son veston et le canotier sur la tète afin de se garantir de la fraîcheur, Laurent s'avançait vers sa femme. Avec un sourire satisfait, il dit en la saluant :
— Vous avez entendu?
Et comnae Geneviève, tournée vers les Alpes dont les neiges avaient la blancheur diaphane de la lun^ sur le sombre outre-mer du ciel, ne bougeait pas, il reprit d'un ton plus ferme :
— Vous les retrouverez demain, petite fille ! Elle se leva en répondant :
— Oui, mon père.
Il reprit, offensé par son intention :
— Je le crains, en effet, vous serez toujours une enfant.
Il lui offrit le bras avec une telle résolution qu'elle fat obligée de le prendre. Ils rentrèrent dans la tour et une domestique aposlée ferma volets et verrous de sûreté à grand bruit.
Kn ui'en revenant à la bastide, je regrettai Gene- \iôve. Je songeais que sur cette terre de beauté nous pourrions connaître la paix et l'amour, mais que noire folie nous empêche d'apercevoir notre bien.
Oiiand je traversai l'avenue tl'orangers de notre baslide, je mv, trouvai on même temps coupable et pitoyable. Le bonheur s'était offert et, dans la sécheresse de mon cœur, je l'avais négligé.
Le vitrage do notre observatoire, construit en pont di' maison au-dessus des arcades (jui chovauchaiinl lo jardin, rayonnait sous une ampoule élec- Iriijuo. Au sonimot du haut ostalicr do briques, j'ouvris doucement le vieil huis, mouluré comme un baltaut d'armoire.
Sur la chaise-longue disposée sous l'oculaire de sa grande lunette, alin que, couché sur le dos, il lui
136 LES CŒL'iiS GRAVITENT
fût aisé d'observer les astres au zénith, Sébastien dormait. En son sommeil il conservait une expression de grandeur austère. Ses cheveuX;, rejetés en arrière, dégageaient son front étonnamment lisse pour son âge; mais à la naissance du nez aquilin, un bourrelet indiquait que, même en rêve, ses soucis l'obsédaient. Une volonté pénible serrait sa bouche. Par le vitrage supérieur ouvert, les constellations du Centaure, de Cassiopée et d'Hercule dominaient le repos de l'astronome. Tout à coup, dans l'inconscience du sommeil, Sébastien eut le geste de l'homme qui cherche à saisir un objet. Ses doigts se refermèrent sur le vide, tandis qu'une profonde inspiration soulevait sa poitrine.
A ce moment, je remarquai qu'une miniature ovale, représentant ma mère à vingt-deux ans, avait été retirée de la muraille et posée parmi les feuillets de notes. Le visage trop amenuisé de cette mère qui avait laissé, par sa disparition prématurée, mon père veuf à trente-deux ans, avait donc été, pendant mon absence, le sujet de sa contemplation? Désespérant de garder la vivante insidieuse, mon père élevait son âme vers la morte. Saisissant la miniature au cadre d'ébène. je considérai celle qui me connut à peine, tout petit enfant. Quel aspect d'étonnement apitoyé dans ses prunelles aux douceurs de brume! Cette maman avait encore la fragilité de l'adolescence. Le jour où elle avait posé pour l'artiste, ('décile s'était faite délicieuse pour son mari et sa pensée illuminait sa menue figure. Oh! le pauvre sourire de celle qui allait bientôt mourir ! Déjà l'au-delà l'avait prise, ma jeune mère,
et tu nous remaniais encore, mon père et nnoi, que tes pupilles avaient ce scintillement exténué des étoiles trop lointaines qu'aspirent les infinis ténébreux.
Mes lèvres pieusement posées sur la miniature, il m'apparut que si ma mère avait vécu, nos vies, à mon père et à moi, eussent cessé de graviter.
... Une nouvelle inspiration dégonlle le cœur lourd de mon père, toujours étendu, et son masque prend une sérénité auguste. Et comme je regarde à nouveau, très pieusement, la miniature, je distingue sur son émail le reflet d'un astre rosé. Au ciel, je reconnais Algénib, l'étoile de feu placée à l'extrémité de l'aile de Pégase.
Depuis une semaine, c'est l'atmosphère la plus paisible, mais aussi la plus morne, dans notre bastide, jaune au soleil comme le zeste du citron. 11 semble que seul le hasard nous y a réunis, Sébastien, (Christine, René et moi. A peine, nos repas terminés, chacun vogue vers des rives diirérente.^'. Oui, chacun de nous gravite solitairement.
Ce matin, brusque changement dans l'attitude de ma belle-mère, hier encore languissante. Elle rayonne en nous disant :
— Comme ce serait gracieux à vous de m'accompagner, demain, chez M"" de la Tour, Sébastien! Vous êtes aussi invité, Pierre.
Nous la considérons avec étonnemeut. Quelle est cette fantaisie?
— Christine tient à nous montrer sa dernière conquête, fait mon oncle René qui sourit malicieusement. Acceptez, vous ne regretterez pas votre visite à cette fameuse dame créole.
Alors ma belle-mère commence l'apologie de sa nouvelle amie, délicieuse autant que distinguée d'âme et de manières. En son enthousiasme, la bouche, les paupières et jusqu'aux joues et au menton de Christine, se plissent, s'agitent, s'émeuvent. Et elle s'écrie :
— N'est-il pas extraordinaire de penser que mon amie dont l'aïeule, une bégum des Indes, était fille du prince Osman Khan de Delhi, a été mariée à l'un des descendants de l'héroïne de Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre ? Quel roman ! Un nabab et un héros poétique dans cette famille !
— Surprenant, en effet, convient mon père. Et je sais que les la Tour, originaires de Saint-Igest, occupaient une gentilhommière peu éloignée de notre vieux château rouergat.
Ravie de cette coïncidence, Christine reprend avec feu :
— Sarah sera enchantée de l'apprendre. Ainsi les du Cambout et les la Tour furent voisins de campagne? Je vous demande, Sébastien, d'en venir faire vous-même le récit à mon amie. Elle en serait infiniment intéressée.
Mon père s'excuse, mais il m'invite à accompagner moi-même Christine. Comme j'hésite, ma bellemère prononce avec vivacité :
— Entendu, Pierre. D'ailleurs, je vous ai annoncé à M"^ de la Tour. Faut-il vous assurer que vous
serez intéressé et charmé... oui charmé, plus que vous ne le pensez, par les enfants exquis de mon amie, une jeune fille adorable, lléléna, et Henri, son frère.
Tant d'exaltation m'amuse et pique cependant ma curiosité. Christine s'en aperçoit, qui ajoute :
— Ils habitent 1' « Ajoupa, » merveilleuse propriété du cap d'Anlibes où Ton peut se croire à l'Ile de France. Dans ce paradis, Sarah de la Tour compte donner des pantomimes à la mode créole avec une figuration d'indigènes du Bengale et leur musique. Ce sera délicieux !
Combien de fois Christine nous offrit-elle le témoignage de ses délires pour de nouvelles connaissances dont un mois à peine fanait l'amitié! Je venais d'assurer à ma belle-mère que je l'accompagnerais, lorsque l'entrée d'une personne, à l'ouverture ensoleillée de la porte-fenêtre, vint projeter son ombre sur la nappe et nos tasses à café. Ainsi un nuage, passant au ciel, attriste tout à coup un paysage.
— Toi, Geneviève! quelle bonne surprise, s'exclame Christine avec un froid sourire.
Mon père baise au front l'arrivante et René lui présente une chaise.
En robe de ce rouge violacé qu'on admire à certains pélargoniunis, (ioneviève, cernée à contre-jour par le soleil, semble un charbon ardent.
— Et vous avez pu (juitter votre cher Laurent, Geneviève? fait ma belle-mère.
Sans répondre à cotte question insidieuse, ma cousine appuie sur moi sou regard in(iuiot. Lorsijue l'atlenlion do mes parents s'est retirée d'elle.
quelques instants plus tard, elle me chuchote brus quement :
— Vraiment ! vous tenez à fréquenter chez M™* dej la Tour? '•
Christine dont les prunelles, en sautant de ma cousine sur moi, luisent d'ironie, reprend :
— Pierre va connaître à V « Ajoupa » la plus délicieuse des jeunes filles, Héléna.
La tête fléchie sur son cou svelte, Geneviève murmure :
— Ce n'est qu'une enfant, seize ou dix-sept ans, si je suis bien renseignée?
— Eh! ma chère, répliqua ma belle-mère, à quinze ans, Virginie, rhéroïne de Bernardin de Saint-Pierre, n'était-elle pas aimée de Paul ? Toi et moi, nous avons peine à concevoir ces juvéniles amours, les plus exquises, les plus pures.
Sur cette observation d'une méchante intention, les yeux d'océanide de Geneviève expriment la détresse.
Et c'est ainsi que je connus ton existence, Héléna, ô mon amour enfin trouvé!