‹ Les Collèges d'Artisans en Droit Romain Des Effets de l'Occupation Militaire dans la Guerre Continentale en Droit FrançaisChapitre 26 sur 87 · PATRONS · texte numérisé non relu

PATRONS

La corporation se composant le plus souvent d'artisans très peu aisés, on voit immédiatement qu’elle n'aurait pu se suffire à elle-même ; il lui fallait un protecteur, qui l’appuyât de son influence ; il lui fallait quelqu'un de riche qui la fit vivre par des largesses, des dons, des distributions : ce fut le patron.

Le patron est encore un emprunt fait par la corporation à l’organisation de la cité, et, certes, ce n’est pas, nous le verrons, l'emprunt le moins utile.

Dès la République, les colonies et les municipes se sont choisi à Rome des patrons ; c’est donc une institution très ancienne. Pris parmi les personnages influents, le patron représente les cités auprès du pouvoir central ; c'était une espèce de tuteur qui ou bien interposait son autorité pour faire cesser les troubles dans l’intérieur de la corporation, ou se chargeait de faire agir son influence, ou même de plaider pour elle, lorsqu'elle avait à paraître en justice.

Le choix des patrons était essentiellement libre de la part de l’universitas; il avait lieu par le mode solennel de la cooptatio. Pline fut, dès son enfance, comme il l'écrit à Fabatus, grand-père de sa femme, choisi pour patron par l’oppidum de Tiferne (aujourd’hui Citta di Castello), voisin d’une de ses propriétés (Epist., IV, 1): Oppidum est prædiis nostris vicinum, nomen Tifernum Tiberinum, quod me pœne adhuc puerum patronum cooptavit, lanto majore studio quanto minore judicio. Pline reconnaissant y avait fait bâtir un temple et devait, en passant, s'arrêter pour assister à la cérémonie de la dédicace, qu'il faisait suivre d’un grand repas.

Cicéron raconte avec fierté qu'il a été choisi comme seul patron par la ville de Capoue : Capoue l'a choisi parce qu’il l’a sauvée, en même temps qu'il sauvait la République: Me inaurala statua donarant ; me patronum unum adsciverant: à me se habere vitam, fortunas, liberos arbitrabantur (In Pisonem, XI).

C'était, en effet, un grand honneur que d’être choisi comme unique patron, car généralement, la cité en prenait plusieurs.

De la cité, l'institution passa avec les mêmes caractères dans la corporation. Souvent le patron était, comme celui de la cité, un personnage influent, un citoyen important, que cette distinction flattait et posait avantageusement; souvent aussi, surtout dans les corporations moins considérées, c'était quelque négociant enrichi, charmé de prendre cette dignité coûteuse, à défaut d’autres: tant il est et sera toujours vrai qu’il n’est rien de tel que de flatter l’amour propre et la vanité de son prochain pour arriver à ses fins. On le priait humblement d'accepter cette charge (c’en était bien une, en réalité), et on faisait graver au-dessus de sa porte le décret de nomination, avec force louanges sur ses mérites personnels et sa générosité. Cest ainsi qu'à Lyon nous voyons figurer au nombre des patrons un marchand d'huile et un marchand de vins (Boissieu, /nscriplions de Lyon, p. 207).

Le patron devra donc être riche et influent: ce sont là deux conditions essentielles pour la corporation. On a soin lorsqu'on fait graver une inscription en l’honneur d’un patron, dy relater tous ses titres : c’est flatteur pour la corporation, peut-être autant que pour le patron (V. Boissieu, loc. cit., pp. 259, 260: les nautes de Lyon annoncent avec fierté qu'ils comptent parmi leurs patrons le trésorier général des Gaules) ; lorsqu'il a quelque di-

gnité municipale, on ne manque pas de le dire (Corpus inscr. lat., III, 1207, 1208, 1209).

Ce que l’on recherche surtout dans le patron, c'est l’homme riche et généreux, aussi en a-t-on le plus grand nombre possible: certains collèges en ont deux, d’autres jusqu’à 10 (bateliers d'Ostie) (1): d’autres vont jusqu’à 15 (forgerons de Sarzane) (Muratori, p. 582).

Parfois, des femmes ont ce titre ; parfois même des enfants, pour flatter la vanité et la générosité des pareuts (Muratori, p. 517, 3; p.518, 2; p.521, 1. — Cf. Tables du Corp. inscr. lat.).

En revanche, le patronage de certains collèges était fort recherché ou accepté très facilement; c'était ou ces collèges, qui s’'intitulaient collèges splendides et qui étaient considérés comme très honorables (par exemple, les nautes du Rhône, qui avaient, à Nîmes, 40 places réservées dans l’'amphithéätre. — Boiïssieu, p.396), ou bien, et surtout, ceux dont l’influence pouvait être fort utile en temps d'élections.

Pour remercier le patron de sa générosité, le collège décide qu’on lui en rendra hommage publiquement par une inscription: pour reconnaitre ce bon procédé, et maintenir sa réputation, le patron se livre à de nouvelles largesses, qui lui valent, naturellement, de nouveaux témoignages de reconnaissance : par exemple, le collège achète un terrain pour lui faire bâtir un tombeau (2), ou bien,

(1) Orelli, 4054, 4104.

(2) Beaucoup d'inscriptions funéraires portent L. d. d. d., c'est-à-dire : Locus datus decrelo decurionum.

il lui élève une statue, soit dans sa maison (1), soit sur la place publique (2), — au cas de maladie du patron, on offre un sacrifice aux dieux; s’il fait un voyage, on élève un autel à Jupiter et à la Fortune, et on leur demande d'assurer au patron un bon voyage et un prompt retour (Forgerons de Dijon. — Orelli, 4083).

Tout cela se fait aux frais du collège ære conlato, ce que les inscriptions n’ont garde de passer sous silence, comme cette inscription où les fabri de Salone manifestent leur reconnaissance envers leur patron : Ob merita ejus collegium fabrum ex ære conlato (Corp. berol., IT, 2026).

Mais, évidemment, ces petites manifestations n'étaient pas très lourdes pour les collègues, puisque les frais s’en répartissaient entre tous les membres, tandis que le malheureux patron payait fort cher une fonction qu’il n'avait acceptée que parce qu’elle chatouillait agréablement son amourpropre, qui ne lui rapportait rien, sinon des ennuis et des dépenses, dépenses d'autant plus considérables que le même personnage était souvent patron de deux ou plusieurs collèges.

Cest lui devait travailler à améliorer la situation du collège, le défendre en toute occasion contre les empiètements du pouvoir central : le véritable defensor du collège, c’est le patron (Corp. inscr. lat., V, A3A1 : Les dendrophori de Brescia remercient leur patron d’avoir obtenu la confirmation de leurs privilèges).

(1-2) Corp. inscr. lat., X, 5968 et 4724.

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La générosité du patron affectait toutes les formes, même les plus bizarres : ainsi, à Aquinium, CI. Pompeius Faustius conduit à ses frais en promenade le collegium fabrum, dont il était le patron et le préfet, et le collège a consigné, dans une inscription, l’expression de sa reconnaissance, et le souvenir de ce mémorable événement : Duxit collegium sumplibus suis in ambulativis (Corp. berol., IT, 4138).

Toutes ces inscriptions nous révèlent que, de tout temps, on a exploité, toujours avec succès, la vanité de son prochain, et qu’il est et sera éternellement facile de trouver des individus qui seront très flattés d’être choisis par leurs concitoyens pour faire, en somme..…..., leur bonheur !

Les plus intelligents d’entre eux, qui ne considéraient la qualité de patron que comme un titre purement honorifique, devaient sourire lorsqu'ils voyaient à quel point les collèges recherchaient leur patronage, dans quelles formes d’humble, disons même de plate flatterie, 1ls sollicitaient leur acceptation. Une inscription nous en offre un bien curieux exemple : un collège d’artisans (de marchands de draps), demande humblement à T. Julianus de consentir à prendre le titre de patron : on exalte ses mérites, on s’excuse auprès de lui de n'avoir pas songé plutôt à lui, etc.

- Au Bas-Empire, surtout pour les corporations qui concourent à l’approvisionnement de Rome, une très sensible modification se produit dans le caractère du patron : ce n’est plus comme autrefois

un personnage influent, que lon va chercher à Rome, c’est à un homme considérable de la cité même qu’on décerne ce titre, souvent aussi à un membre ou mème un dignitaire de la corporation ; nous voyons le même individu cumuler les titres de patron et de præfectus (collegia fabrum) ou de patron et de curator quinquennalis (collegium naviculariorum Urbis Romaæ) (Bollettino dell” Instituto Archeologico Romano, 1871, pp. 148 et 199 ; — Pigeonneau, de Conveclione urbanæ annonæ, p.71).

Ainsi, les boulangers (pistores) étaient répartis en officinæ ou ateliers; à la tête de chacun était un * patron: (GC: Th,, loi 7, XIV, 3; lois 2et 12:44}; — God. ad. leg. 7). Outre la direction de latelier, il avait la surveillance et la responsabilité de tout ce qui faisait partie de l'atelier (Paul, Sent., IL, 6, 64): esclaves, animaux, meules, instruments de travail; il administrait les fundi dotales.

Nous tronvons une organisation analogue dans d’autres corporations comme les suart et les caudicarii (Loi 9, C. Th., XIV, 4; loi, C.Th., XIV, 23).

Chez les pistores, il y avait plusieurs patrons par atelier : dans d’autres corporations, ils n'avaient pas sous leur direction une subdivision de la corporation, mais la corporation tout entière.

Entre les patrons existait une sorte de hiérarchie: il y avait des primi patroni: l'un d'eux, le prior patronus, était élu pour cinq ans. On interdisait formellement au patron de s'occuper d’une autre corporation (Lois 2 et 7, C. Th., XIV, 3—3, 9 et 10, id., XIV, 4); il devait se consacrer exclusivement à

la corporation qui l’avait choisi, surveiller les membres dans l'exercice de leurs fonctions et garder les magasins. C'était une espèce de régisseur.

S'il s’'acquittait bien de ses fonctions, lorsqu'il les quittait, on le nommait comte de 3e classe; au cas contraire, on le reléguait au dernier rang de la corporation, ad pistrina revocentur.

Voilà, certes, une très importante réforme; mais, on la comprend, puisque les corporations qui en furent l’objet dépendaient directement du pouvoir central, et que leur organisation particulière venait de ce qu'ils servaient la politique impériale, en assurant Papprovisionnement de la populace romaine. Nous croyons donc que ce système spécial n’exista qu’à Rome, et que les collèges de province, et même les collèges de Rome, qui n'étaient pas placés aussi directement que ceux que nous venons d'étudier, sous la main du pouvoir central, continuèrent à avoir dans leur patron un simple protecteur, comme autrefois, et. non plus un chef sur lequel retombait la responsabilité de toute l'administration. |

Alexandre Sévère encouragea et développa l’utile institution des patrons ; ce sont les véritables defensores de la corporation, et la loi leur reconnaît le droit d'agir en justice pour elle.

SECTION IV

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