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CHAPITRE V VIE INTÉRIEURE DES COLLÈGES

Pénétrons maintenant dans la vie intérieure des collèges : les auteurs et les inscriptions nous fournissent sur ce point des renseignements intéressants. Libre de son organisation et de son administration intérieures, la corporation forme une sorte de petit gouvernement dans le gouvernement, un petit État dans le grand.

Ce qui la distingue avant tout, c’est son caractère éminemment religieux: chacune a sa divinité spéciale, qu’elle honore à des jours fixes par des jeux ou des sacrifices. Cest d’aitleurs là une règle commune à toutes les associations romaines : à l’origine, et aussi pour éviter d’être en butte aux tracasseries de l’autorité, les collèges d'artisans durent prendre la forme d'associations religieuses; aussi est-on souvent embarrassé pour savoir si l’on se trouve en présence d’un collège de prêtres ou d’un collège d'artisans : on discute sur ce point, depuis Godefroy, à propos des dendrophores.

La forme religieuse avait encore un autre avantage : elle dispensait de la nécessité d’une autorisation impériale, et son adoption dut tenter bien des associations qui n'auraient pas voulu demander l'autorisation, où qui n’auraient pas pu l'obtenir.

Le plus souvent, la divinité sous la protection de

laquelle se met la corporation, est choisie en raison des occupations de ses membres : Sylvain est le dieu des dendrophores ; Minerve, la divinité des tisserands, foulons, teinturiers, charpentiers, médecins, maîtres d'école (Ovide, Fastes, ITT, 829).

Parfois, plusieurs corporations ont la même divinité: c’est ainsi que nous voyons dans les inscriptions des temples édifiés par des corporations I. O. M., — c'est-à-dire Jovi oplimo maximo.

: À défaut d’une divinité connue, le collège choisit un de ces êtres imaginaires comme le monde romain aimait à en créer, un génie lutélaire quelconque, qui est chargé de présider à ses destinées. Les inscriptions constatant ce fait sont fort nombreuses (Orelli, 1710, 1711, 4122, 239; — Corp. Inscr. berol., IL, 424; — V. 7595, 7557; — Genio collegii centonariarum, ou fabrorum, ou pavimentariorum).

Le culte se manifeste extérieurement avec un certain éclat: à époques fixes, le collège célébrait des jeux ou des fêtes en l’honneur de sa divinité protectrice; c’est ainsi que les Augustales célébraient des jeux en l'honneur d’Auguste, et que les compitalitia se réunissaient pour la solennité des jeux de carrefours.

Il est probable qu’il en était de même dans les corporations d'artisans ; mais nous n'avons sur ce sujet aucune donnée certaine.

Le collège pour s’attirer les bonnes grâces de la divinité qu’il avait choisie, ou pour la remercier des faveurs qu’elle était censée répandre sur la corporation, lui élevait des temples: une inscription,

relatant une décision prise dans un colleqium fabrum et cenlonariorum (Orelli, 4123; — Pancirolle, de Mag. munic., p. 199, édit. de 1602) parle du Templum collegii fabrum el centonariorum Regiensium.

Souvent le temple servait de lieu de réunion; souvent aussi les réunions avaient lieu dans un local spécial, entretenu aux frais de la corporation, la schola ou curia qui avait, elle aussi, un certain caractère religieux. à

Pour le temple où se célébraient les cérémonies religieuses, pour le local où se tenaient les réunions, il y avait une consécration solennelle par la cérémonie de la dedicatio (Corp. berol., IT. 1174; — Orelli, 4088 ; — Cf, Forcinelli, vo Schola).

Le temple, avons nous dit, était généralement le lieu de réunion; on se préoccupait fort, dans la corporation, de son ornementation et de la décoration de la schola: et d’après ce que nous en connaissons par les inscriptions, tous les collèges, riches ou pauvres, paraissent tenir beaucoup à ces détails, et posséder des lieux de réunions très richement ornés.

Dans les collèges pauvres, tous contribuent à l’'embellissement de la schola, on ouvre des souscriptions : à Philippe, c’est de cette façon que fut relevé le temple de Sylvain (Corp. inscr. lat. IIT, 633) ; une inscription énumère les dons faits par les corporali qui pecuniam ad ampliandum templum contulerunt. Le président fait graver linscription à ses frais; parmi les membres, les uns

font des dons en argent, d’autres, des largesses en nature, par exemple, sous forme de statues, de vases, d'objets de décoration. Le plus pauvres apportent des objets de moindre valeur, comme des tuiles pour couvrir le toit, ou simplement le concours gratuit de leurs bras et de leur travail.

Dans les collèges riches, un luxe énorme éclate dans les temples: les membres se font un point d'honneur d’avoir la schola la mieux décorée ; c’est un véritable concours de générosité; les dons pleuvent sur le collège: candélabres, statues, ornements de tous genres, dons en argent. De nombreuses inscriptions nous ont transmis des exemples de cette générosité: les membres riches, les magistrats, les patrons, font au collège des dons continuels (Orelli, 2502, 4068).

Les patrons contribuent largement à la décoration du temple ou du lieu de réunion. Scholam cum statuis el imaginibus ornamentisque omnibus, sua impensa fecit. (Corp. inscr. beroi., VI, 1936; Orelli, 4689).

La schola, c’est le centre social, l'endroit où on se réunit pour célébrer le culte, ou accomplir les actes nécessaires à la vie de la corporation: c’est aussi l’endroit où l’on va causer et s'amuser, oublier les préoccupations professionnelles :'son nom l'indique bien, puisque schola veut dire repos, loisir, plaisir. Cest ainsi que nous avons maintenant des « Cercles du commerce. »

Parfois, l'installation est encore plus complète : ainsi, un collège peu riche d’Esculape et d’'Hygie a

une cour ombragée par des treilles, qui ménage, en été, une agréable fraîcheur, et permet de causer et de se reposer ; à côté, est une terrasse couverte et exposée au soleil, qui sert pour ces fameux banquets de corps, banquets qui ont Joué, nous le verrons, un rôle si important dans les corporations (Orelli, 2417). *

Dans le temple de la corporation, se célébrait le culte ; naturellement, sa principale manifestation, c’étaient les sacrifices. Il est probable qu’ils étaient faits par des prêtres appartenant spécialement au collège et rétribués par lui (le plus souvent, les magistrats de la corporation en faisaient fonction). Cependant, nous ne trouvons cette institution qu’à propos des collegia juvenum, associations formées pour célébrer des jeux, et des collèges militaires (Renier, Inscriptions de l’Algérie, 100). Mais les collèges riches devaient aussi avoir leurs prêtres Spéciaux.

Outre les sacrifices, les collèges avaient d’autres réunions dans un but religieux : ils se rendaient en procession à un temple renommé.

On les voyait aussi figurer aux triomphes impériaux ; ceci indique bien qu’ils avaient pris une grande importance, puisqu'ils avaient une place officielle dans les fêtes de l’État: à la pompe funèbre organisée par Septime Sévère en souvenir de Pertinax (Dion Cassius, LXXIV, 4) au triomphe de Gallien, au triomphe d’Aurélien, après la défaite de Zénobie, reine de Palmyre, on vit flotter fièrement, à côté des aigles des légions et des étendards

des temples, les vexilla collegiorum (Pollio Gallienus,— Vopiscus, in Aurelianum, 34).

Ce n’est pas seulement à Rome, mais dans tout l’Empire, qu’on accorde ainsi aux corporations une place de faveur : lorsque Constantin, au retour de son expédition contre les Bagaudes, rentra dans Autun, le chemin qu’il suivit avait été décoré des bannières des corporations et des statues des dieux.

Mais la grande préoccupation, on pourrait même dire la principale occupation des collegiati, ce sont les banquets de corps, et ils sont fréquents ! D’ailleurs, il semble qu’on ait de tout temps jugé que ces deux idées : société et banquet, sont inséparables ; on en pensait ainsi à Rome, on pense encore ainsi de notre temps, et plus que jamais!

Nous avons vu (Ile partie. chap. 1, $ 1), l’étymologie donnée par Paul Diacre: Sodales dicti……., quod ex suo datis vesci soliti sint.— Et une inscription dit en parlant d’un collège : Collegium convictorum qui una epulo vesci solent (Orelli, 4073).

Ces banquets étaient fort nombreux : tout servait de prétexte pour en organiser un: le souvenir d’un événement important, l’anniversaire de naissance du patron, etc., une cérémonie religieuse, la dédicace d’un temple. (Pline, Epistol., IV, 1; — Prudence, I, 6, 1, contr., Symmach., V, 287).

Souvent, ces banquets étaient fort luxueux et fort coûteux pour la corporation, et Aulu-Gelle (Nuits attiques, IT, 24), rapporte qu’on dût porter une loi somptuaire, et interdire aux corporations de dépenser, en frais de festins, plus de 120 écus:

dans ce chiffre, on ne comprenait ni le pain, ni le vin, ni les légumes.

Cette loi somptuaire dut avoir le sort inévitablement réservé à ce genre de dispositions, si l’on en juge par les termes dans lesquels Varron, qui écrit quelques années plus tard, se plaint du luxe déployé dans ces banquets: Collegiorum cœnæ innumerabiles incendunt annonam (de Re rustica, IT, 2, 16).

Cela est si vrai que l’on désigne le lieu de réunion, dans les inscriptions, par cette expression significative: Domus triclinii (Orelli, 4133 et s.)

Nous avons un document fort curieux concernant les festins des collèges: c’est le règlement d’un collegium funeratlitium établi à Lanuvium : seulement, il s’agit d’un collège en formation, d’un collège dont les ressources ne semblent pas très importantes, et qui ne doit se composer que de pauvres gens. Néanmoins, nous allons analyser rapidement cette inscription, tant à cause des détails intéressants qu’elle contient, que parce que bien des collèges prirent la forme des collegia funeratitia, et que ce que dit l'inscription de Lanuvium peut donner une idée (en tenant compte des proportions) de ce qui se passait dans les collèges en général.

Les statuts comportent au moins six repas par an ; mais aussi, quel menu frugal! Chaque convive a droit à une amphore de bon vin, un pain de deux asses et quatre sardines.

Les collegiali se réunissent pour causer et se divertir : 1l est donc formellement interdit, dans

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ces banquets, d’avoir de sombres pensées, et de traiter des affaires sérieuses. Si quis, disent les statuts, queri aut referre volet, in conventu referant, ut quieti el hilares diebus solemnibus epulemur. La police du festin, le service de la table, est assuré par quatre magistri cœnarum, sortes de maîtres d’hôtei choisis parmi les membres à tour de rôle: Magistri cœnarum ex ordine albi facti, dit l’inscription de Lanuvium. Ce sont eux qui doivent fournir chacun une amphore de bon vin, par chaque membre du collège, un pain de deux asses et quatre sardines ; ils doivent aussi se charger de procurer la vaisselle, les coussins pour les lits, de l’eau chaude pour atténuer le goût épais des vins italiens (Plaute, Curcul., IL, 11, 13-14).

Chacun est magister cænæ à son tour, ex ordine albi, et il est impossible de se soustraire à cet honneur, sans s’exposer à une amende de 30 sesterces. Comme dans la cité, les infractions aux statuts étaient punies par des amendes : ainsi, si l’on prenait au festin une place autre que la sienne, on pavait 4 sesterces, 12 sesterces lorsque l’on faisait du tapage pendant les repas, 30 sesterces pour insulte au président, etc. Ces amendes servaient à l'entretien de la caisse et probablement aussi à enrichir le menu; nous nous plaisons à espérer que les convives pouvaient corriger ce que le menu avait de trop frugal, en apportant autre chose, soit pour eux seuls, soit pour eux et leurs collègues.

Un point reste obscur, celui de savoir si c'était le magister cœnæ qui devait payer les frais du

repas, ou si les collègues se cotisaient pour fournir les fonds ; cette dernière supposition nous paraît de beaucoup la plus vraisemblable, surtout lorsqu'il s’agit d’un collège composé de gens peu aisés, et où les ressources devaient être bien peu considérables, comme l'était le collège funéraire de Lanuvium.

Dans les collèges riches, les repas de corps devaient être de vrais festins.

Souvent aussi, des fonds étaient donnés ou légués au collège, dans le but d’instituer, à époque fixe, généralement la date anniversaire de la mort du disposant, chaque année, un banquet, qui déterminait une cérémonie très particulière, et dont l’idée première était assez touchante. Les membres du collège allaient, à cette date, poser des roses sur le tombeau de leur bienfaiteur : cette cérémonie s'appelait les rosalia.

Tibulle (EL IL, 4, 48) y fait allusion, et plusieurs inscriptions contiennent des fondations faites en ce sens: ainsi, à Emona, un decurio du collège des fabri et sa femme, font à # décuries de la corporation un legs ui rosas carnariis ducant.— L. Ogius Patroclus, seculus pietatem collegii centonariorum, hortos cum ædificio huic sepuliuræ juncto vivos donavit ut ex reditu eorum largius rosæ el escæ patrono suo et quandoque sibi ponerentur. (Orelli, 4070, 4080. Gorp. inscr. berol., V, 2176, 2315, 4045.)

Nous avons vu que, le plus souvent, les banquets étaient offerts par des membres du collège, auxquels leur grande fortune permettait ce luxe; ils

avaient d’autres moyens de venir en aide à leurs collègues, notamment en faisant faire de leur vivant (ou en laissant des fonds pour que la chose püût être faite après leur mort) des distributions d'argent, soit une fois par an, soit même plus souvent. — Chaque membre avait sa part dans ces distributions ; on l’appelait sportula, nom que portaient les corbeilles avec lesquelles les clients se présentaient chez leurs patrons pour emporter les dons en nature ou en argent. Nous trouvons dans les inscriptions un grand nombre de donations de ce genre ; nous y reviendrons dans un instant, à propos des collèges funéraires.

Les collèges, nous le voyons, s’occupaient beaucoup des vivants; mais ils n’oubliaient pas non plus leurs membres défunts. Cette préoccupation a sa source dans la croyance romaine, que celui qui n'avait pas eu de sépulture était condamné à errèr éternellement sur terre. Il fallait donc s'assurer un endroit où l’on püt reposer en paix, et lorsqu'on n’était pas assez riche soi-même pour se construire un tombeau, on se réunissait à plusieurs, afin d’avoir des funérailles décentes. Cest le but, c’est la raison d’être des collegia funeratitia.

Ils étaient fort nombreux, surtout, naturellement, parmi les classes inférieures, et bien des collèges, dans ce but tout spécial, et pour avoir plus de liberté, et paraître moins suspects, prirent cette forme.

Les inscriptions nous révèlent cette préoccupation, et parlent bien souvent de lieux de sépulture

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