IIT. ROLE POLITIQUE DE LA GILDE
Nous abordons une question assez complexe, et son intérêt seul peut excuser la témérité qu'il y a à vouloir pénétrer au milieu des luttes qui obscurcissent toute l’histoire du moyen âge. [ans ce mouvement général, il est difficile de saisir les influences particulières. Nous croyons mieux mettre en relief celle de Ja gilde en étudiant successivement — le rôle qu'elle joua dans l'émancipation des communes — ses rapports avec les pouvoirs féodaux — sa comparaison avec l'influence de l’Église,
En ce qui regarde la France, des idées très diverses ont élé émises touchant l’origine des communes. Les préoccupations politiques contemporaines des historiens ont souvent influé sur leurs doctrines et les ont transformées en thèses systématiques. La rareté des documents élargissait encore merveilleusement le champ des conjectures au détriment de celui de la certitude. Ces questions, qui nous semblent aujourd’hui ne pouvoir passionner que des érudits, devenaient alors presque brûlantes, parce qu’on y prétendait puiser’ des arguments pour ou contre la royauté absolue, Y avait-il eu conquête du sol gallo-romain par les Francks ? Quelle avait été la nature de la conquête ? Quel rôle la royauté avait-elle joué et quelles obligaons avait-elle à la noblesse et au peuple ? Quelle puissance détenait l'administration de la justice ? Qui avait le pouvoir de faire des lois ? C'était là autant
de mines à creuser pour l’érudition du xvrn siècle, et les partis, interprétant chacun à leur facon l'obscurité naturelle de ces époques de formation sociale, Y trouvaient toutes les armes désirées.
Des différents points de vue auxquels se plaça alors la science historique, la persistance ou la disparition de l’organisation romaine est celui qui touche de plus près à notre sujet. La théorie de Boulainvilliers sur la constitution traditionnelle de la nation française, avec la conquête pour base et la suprématie de la noblesse comme représentant les générations des conquérants, avait provoqné de nombreuses protestations et les théories plébéiennes n'avaient pas manqué de s'élever contre cette espèce de patriciat perpétuel. Dans un pamphlet remarquable, qui courut pendant longtemps à l’état de manuscrit avant d’être imprimé en 1730, l'auteur établissait, entre autres réfutations, Ja persistance du régime municipal romain dans un grand nombre de villes du Nord et du Midi et revendiquait pour les bourgeois du moyen âge la liberté civile et politique. Dubos, secrétaire perpétuel de l’Académie francaise, se fit l'interprète le plus autorisé des ressentiments de la classe moyenne contre cette distinction orgueilleuse et blessante de vainqueurs et vaincus : il publia dans cette vue en 173% son Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans la Gaule, le plus grand ouvrage qui aït été fait
1. Lettre d’un Conseiller au Parlement de Rouen, au sujet d’un écrit du comte Boulainvilliers. Mémoires de littérature du P. Desmolets, tx.
sur les origines nationales. Maïgré les critiques mordantes que lui adressa Montesquieu ‘ et l'inexactitude incontestable d’une grande partie de ses conclusions, son système renfermait une idée générale d’une vérité très féconde, la persistance du régime municipal qu’avait déjà fait ressortir la Lettre d'un conseiller au Parlement de Rouen. C’est là un fait indéniable pour un grand nombre de villes et cependant c’est à cette assertion que s'adressent les critiques les plus acerbes de Mabiy, l’auteur des Observations sur l'Histoire de France. « Mably, dit Augustin Thierry”, nie la durée « de ce régime avec une suffisance incroyable. Il « impute à des chimères de vanité la tradition qui « attribuait à plusieurs villes un droit immémorial de « juridiction sur elles-mêmes. Il voit un signe de peu « de science historique dans l'arrêt du Parlement de « Paris, favorable à l'antique liberté municipale de « Reims. Il ne trouve rien de commun entre les « sénats des cités gallo-romaines et l’échevinage des « villes du xrv° siècle, rien dans les actes publics « ou privés des deux premières races qui dénote « l'existence d’une magistrature et d’une justice « urbaines .»
Ainsi au xvir* siècle deux écoles historiques étaient en lutte, l’une accordant, l’autre refusant à des villes comme Reims, Lyon, Metz, Bourges, Boulogne, le droit d’invoquer une antique tradition remontant plus