Journal des Économistes, t. XLVII, r'e série, p
naître cependant encore une certaine puissance. Dans la tradition, il y a une résistance que des efforts individuels ne suffiraiént pas à vaincre; les modifications que le progrès économique rend nécessaires pourront être obtenues précisément par des coalitions. Mais ce n’est pas là le côté important de notre question.
On oppose souvent le capital au travail et l’on a raison de le faire quand ce n’est pas pour proclamer entre eux un antagonisme fatal. Ce sont les deux forces essentielles à la production des richesses, placées entre les mains d'individus qui doivent les combiner pour en Urer un profit personnel et une utilité sociale. L'une ne doit pas tendre à dominer l’autre: le but que l’on doit au contraire poursuivre consiste dans une alliance entre elles aussi intime que possible, obtenue non par une réglementation auloritaire, mais par les seuls efforts de l'initiative personnelle. S’il n’y à pas opposition forcée entre le détenteur du capital, le patror, et le détenteur du travail, l'ouvrier, il ne s'ensuit pas qu'ils possèdent à un égal degré cette puissauce de résistance qui permet de ne subir qu’une partie des exigences d'autrui en lui imposant en échange une partie des siennes. Il faut bien s'entendre sur la mesure de cette inégalité.
L'école anglaise, depuis Adam Smith jusqu’à Stuart Mill, professe à ce sujet une doctrine néfaste par ses conclusions désolantes. C'est Turgot qui a dit, pénétré de ces principes : « En tout genre de travail, il doit « arriver etil arrive que le salaire de l’ouvrier se borne
« à ce qui est nécessaire pour se procurer sa subsis-
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« tance. » Et la démonstration de cette proposition paraît bien simple, pourvu qu’on admette les doctrines de Maithus : l’ouvrier travaillant pour vivre est dans une situation dépendante qui le force à se contenter des moyens de subsistance ; dès qu’on peut acquérir ces moyens plus facilement, la population augmente, mais alors la vie devient plus difficile et l’on est ramené comime par une main de fer à la première situalion. Stuart Mill de son côté, pour corriger cette rigueur, ne trouvait d'autre ressource que de s'en rapporter à l’humavité des patrons, ressource bien problématique, hélas ! « Dans ce pays (l’Angleterre), dit-il, « il y a peu d’espèces de travail dont la rémunération « ne püt être abaissée si l’entrepreneur poussait jus- « qu'au bout les avantages que lui procure la concur- « rence. » Voilà donc où l’on aboutitavec l’école indi; vidualiste: impossibilité pour l'ouvrier de s'élever audessus de ce qu'on appelle le salaire nécessaire; impossibilité par une coalition d’arriver à une amélioration générale du sort des travailleurs, puisqu'on ne peut étendre le fonds des salaires;et ce devient presque une ironie d’ajouter : injustice de former des coalitions parce qu'elles violent la liberté des contrats. N'y a-t:il pas là une véritable loi d'atrain, et Lassalle, s’autorisant des noms fameux d’Adam Smith, Say, Ricardo, Malthus, Stuart Mill‘, n'avait-il pas raison de dire :
1. C’est aussi ce que font les socialistes français. M. Benoît Malon, on Manuel d'économie sociale, n'a d’autres arguments que ceux
ans son ) qui lui sont fournis par les théoriciens de l’école anglaise : « En ce
« qui touche les salaires, dit-il, les économistes orthodoxes ont constaté
« À tout homme qui vous parle de l'amélioration du
« sort des travailleurs, vous devez poser avant tout « la question, s’il reconnaît ou s’il ne reconnaît pas « cette loi. S'il ne la reconnait pas, vous devez dès « l’abord vous dire que cet homme, ou bien veut vous « tromper, ouqu'il est d’une lamentable inexpérience « dans la science économique... Et si votre inter- « locuteur qui vous entretient de la situation des ou- « vriers a une fois, sur votre demande, reconnu cette « loi, alors posez-lui une autre question : Comment « veut-il triompher de cette loi?‘ »
M. P. Leroy-Beaulieu qui s'élève avec raison contre ces doctrines trop longtemps acceptées comme des axiomes, soutient que, depuis la transformation de l'industrie, la situation a radicalement changé. Au: lieu d’être dans une situation inférieure à celle des maîtres, les ouvriers occupent au contraire aujourd'hui une situation supérieure : « Autrefois, \dit il, « l'outillage était rare et défectueux; le nombre des « machines était faible proportionnellement au nom- « bre des bras, les capitaux engagés dans une en- « treprise étaient peu considérables. En veut-on des « exemples? Il y avait, à la fin du xvrrr' siècle, quelques « grandes manufactures en France; nous avons cité
« le fait existant avec assez de sagacité (p. 223).) » Puis viennent des citations de Turgot, Adam Smith, J.-B. Say, Ricardo, Malthus, Stuart Mill, J. Garnier, ete. Cependant M. Benoît Malon trouve un peu excessif le caractère absolu que Lassalle attribue à sa Loi d’airain ; c'est plutôt à ses yeux « une loi fortement tendancielle ».
1. P. Leroy-Beaulieu, Æssai sur la répartition des richesses, Introduction et chapitre xrv,
les ateliers de van Robais, qui occupaient près de 1700 ouvriers. On pourrait mentionner aussi d'importantes verreries, faïenceries, distilleries. Quel était l'outillage de toutes ces fabriques? Des manèges, des rouages de bois, de grossiers engins... Assurément, il était alors facile aux industriels de supporter une grève avec si peu de capitaux engagés. Les temps sont bien changés... La part du capital engagé devient aussi plus grande de jour en jour ; des fabriques qui occupent le même nombre d'ouvriers qu’autrefois représentent des frais d’établissement deux ou trois fois plus cousidérables. C’est dire que de plus en plus l'industriel a besoin d'employer ce matériel coûteux pour en retirer l'intérêt et l'amortissement et qu’il est de moins en moirs capable de résister à une longue suspension de travail. Puis il y a des industries spécialement susceptibles, qui ne peuvent supporter le moindre temps d'arrêt: il faut que les hauts fourneaux restent toujours allumés; il est nécessaire, dans les mines, que les machines d’épuisement ne cessent pas de fonctionner, mais ce n'est pas seulement l'intérêt, c'est le capital lui-même qui est perdu pour le patron, pour la société et nous ajouterons pour l’ouvrier..…. Ce ne sont pas seulement les engins de production, ce sont aussi les procédés commerciaux qui se sont transformés. Les nécessités industrielles, qui ne permettent plus que la production sur une trés grande échelle, ont forcé de recourir au crédit. Il y a peu de manufacturiers qui ne doivent des
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« sommes importautes à des banquiers auxquels ils « versent de gros intérêts. Ce sont la de mauvaises « conditions pour résister à une suspension de travail « un peu prolongée. Aujourd’hui l’on produit de plus « en plussur commande, l’on a des livraisons à etfec- « tuer à jour fixe : les retards entraînent souvent des « dommages-intérêts ».
Nous partageons pleinement les opinions de l’éminent éconorniste sur la loi d’atrain et nous en déplorons les conséquences sociales, mais nous ne croyons pas devoir aller aussi loin que lui dans la réaction. Dans le remarquable exposé que nous venons de citer, il nous montre la position eritique du patron au milieu de la grève, mais il ne parle pas de la situation misérable de l’ouvrier quand il n’a qu'un maigre salaire. Ce salaire ne descend jamais, il est vrai, jusqu’à la limite dont parle Turgot et il faut placer plus haut le minimum normal. Méme en accordant ce progrès, ne faut-il pas reconnaître que bien des causes tendent à faire baisser les salaires et parmi elles, l'inégalité de force économique des patrons et des vuvriers, inégalité qui persiste malgré la délicatesse des procédés industriels actuellement en usage ?
On a dit avec autant de raison que d’esprit que le capital est du travail accumulé ; comment l’ouvrier qui vit au Jour le jour, qui n’a pas d'économies pour lui permettre de rester quelque temps sans travailler, pourrait-il lutter contre cette accumulation? Si l’ou-
1. P. Leroy-Beaulieu, /a Question ouvrière au xtx° siècle, p. 67.
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vrier est obligé d'utiliser à chaque instant ses forces, le capitaliste au contraire peut attendre plus ou moins longtemps avant que la nécessité le contraigne à accepter les conditions que veulent lui imposer les ouvriers. Un ralentissement se produira peut-être dans la production, le patron en souffrira; mais, pour l’ouvrier, cesser de travailler c’est quelque chose de pire, c'est l’anéantissement. La mort industrielle est plus rapide chez l’ouvrier que chez le capitaliste. C’est encore aujourd'hui la véritable situation et, quoique, après les paroles de M. P. Leroy-Beaulieu, ceci puisse paraître un paradoxe, il nous semble que les grèves sont aujourd'hui moins dangereuses qu'autrelois pour les industriels, malgré les charges et les complications de toutes sortes qui naissent de la concentration des capitaux. La preuve en est dans ce fait que les grèves sont redoutées surtout des petits patrons. Dans les syndicats, ce sont eux la plupart du temps qui <’opposent à une fermeture générale, à un lock out : pourquoi cela? Parce que leur situation se rapproche beaucoup de celle de l’ouvrier ; eux aussi travaillent à peu près au jour le jour; ils rachètent leurs risques, plus grands que ceux du manœuvre, par une indépendance plus grande, mais non pas toujours par une fortune plus considérable. Or c’est la situation des petits patrons d'aujourd'hui qui donne l’idée la plus fidèle de l’état ancien de l’industrie. Ils n’ont pas de capitaux considérables engagés, des intérêts énormes à payer à chaque échéance; mais en revanche, le moindre arrêt est pour eux la ruine parce qu'ils n’ont pas d’avances
et peu de crédit. On voit donc bien que ce n’est pas l'accumulation de capitaux qui peut soumettre le patron à l’ouvrier ; les faits prouvent le contraire.
Ainsi le droit de coalition apparaît non comme un moyen de violer la liberté desconventions, mais comme une arme utile aux ouvriers pour compenser une infériorité sensible vis-à-vis des patrons. C’est un instrument beaucoup plus puissant aujourd’hui qu’autrefois; nous accordons même qu'il est plus dangereux et qu'on arrive plus facilement à en abuser, mais cela n’atteint pas la légitimité des services que la classe ouvrière peuten attendre, en sachant l’'employer. M. Léon Faucher, ennemi des coalitions, cite un cas où d’euxmêmes les patrons avaient élevé le salaire de leurs ouvriers, les affaires étant prospères, et où, de leur côté, les ouvriers avaient, durant un moment de crise, supporté une réduction’. On pourrait assurément énumérer encore d’autres faits prouvant une entente amicale entre patrons et ouvriers. On pourrait ajouter aussi que si les ouvriers paraissaient moins menaçants et hostiles, ils seraient tenus peut-être au courant des affaires du patron, dans une mesure qui leur ferait comprendre les motifs momentanés d’une baisse de salaires’. Mais il serait illusoire de se fier à ces heureuses exceplions où à ces espérances optimistes; on ne peut s'en rapporter uniquement au bon vouloir des chefs d'industrie pour la fixation des salaires selon
1. Journ. des Économ., t. XII, 1'°sér., p. 113. CN: Laboulaye, Economie des machines et des manufactures d’après l'ouvrage anslais de Bahbage, eh. xxmr.
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les principes les plus équitables, car ils seraient à la fois juges et parties ; les consciences les plus droites failhraient à cette tâche sans même s’en rendre compte. Comme le dit Mac Culloch, « on ne « trouve pas beaucoup de maîtres qui consen- « tent à élever les salaires; il y a fort à parier que les « réclamations d’un ou de plusieurs individus ne « recevront aucun accueil, aussi longtemps que leurs « camarades continueront à travailler au prix contre « lequel ïls protestent ». L’entrepreneur se trouve d'une part en présence du vendeur de matières premières et de l’acheteur : il ne peut les contraindre à lui vendre ou à lui acheter à des conditions désavantageuses pour eux. D’autre part, il se trouve en présence de l’ouvrier : c’est sur son salaire qu’il essaiera naturellement de gagner. Cela lui sera d'autant plus facile qu’il a par rapport à l'ouvrier une force économique considérable et peut être regardé, comme on l’a dit depuis longtemps, à l’état habituel de coalition.
Il a toujours été nécessaire d'établir un pouvoir intermédiaire aui corrigeñt celte infériorité presque constante de l'offre du travail par rapport à la demande. Lorsque le marché est restreint, aussi bien que dans un marché de pleine concurreuce, le prix des marchandises suit les lois économiques de l'affre et de la demande; dans le premier cas cependant, il est déterminé, non plus seulement par la quantité offerte, mais aussi par l'intensité relative des deux offres, ou l'intensité du besoin de vendre par rapport à celle du besoin d'acheter. Cette intensité n’est pas toujours
uuiquemerit en raison inverse de la quantité de la marchandise; elie résulte aussi d’un élément accessoire, l’utilité au point de vue de la vie quotidienne des objets dont l'échange se négocie. Or l’ouvrier a certainement un besoin de louer son travail plus pressant que n'est pour le patron celui d'accepter ce travail. Celui-ci pouvant suspendre plus longtemps son offre a une puissance plus grande pour faire triompher son tarif, De là l'utilité quis’imposait autrefois d'établir une réglementation destinée à balancer cette disproportion dans les situations. À mesure que le marché s’est étendu, par suite de la facilité croissante des communications, la concurrence entre vendeurs ou entre acheteurs d’une même denrée à fait disparaître presque sur tous les points l’utilité de semblables mesures. Elles ont persisté plus longtemps dans cette question des salaires : d’&bord parce que les entreprepeurs, plus influents que les ouvriers, ont lutté de toutes leurs forces pour le maintien des lois qui\enlevalent à ceux-ci la faculté d’une entente collective : ensuite parce que, en cette matière, le marché est resté plus longtemps restreint, étant donnée la difficulté de transporter et de négocier cette marchandise‘. Aujourd’hui, la liberté des coalitions a été proclamée ; nous avons vu que c'est le moyen le plus léoitime et le plus pratique de régulariser le contrat de louage d'ouvrage. Quelques publicistes ont en outre proposé la création de Bourses du travail où seraient centralisees
. Molinari, Le socialisme en 1869
ta XVI, of série, p. 330.
(3° article), Jour. des Économ.,
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les offres et les demandes des ouvriers et des patrons. L'idée paraît bonne en elle-même; mais il n’est pas nécessaire pour arriver à ce résultat de créer une institution particulière: les syndicats professionnels remplissent parfaitement ce but. De plus, en donnant aux Bourses du travail une portée si générale, il y aurait peut-être lieu de craindre que les salaires ne subissent des fluctuations trop rapides, ce qui serait contraire à l’une des principales utilités de ce mode de répartition de la richesse.
En admettant que tous les motifs précédents ne puissent prévaloir contre la doctrine individualiste et que les coalitions soient considérées comme un délit, l'équité la plus stricte voudrait que les coalitions de patrons fussent en tout point assimilées à celles des ouvriers. C’est le progrès que la loi du 27 novembre 1849 essaya de réaliser sur le Code pénal. Mais on n’a qu'à remarquer quelles difficultés la justice rencontre pour poursuivre, en vertu de l’article 419, des coalitions à peu près analogues. Quoi fque l’on fasse, jamais on ne pourra découvrir et punir les coalitions de patrons aussi facilement que celles des ouvriers : l'égalité que le législateur établirait n’existerait qu’en théorie *, Cet argument n’a sans doute pas une valeur absolue au point de vue juridique, maïs il tire une certaine force du danger social qu'il y aurait à augmenter par des répressions dissemblables un antagonisme qui est déjà
LA trop accentue.