Mony, Cod. loc., t. IT pt17r
mais le législateur ne peut entrer dans ces considérations et réglementer la liberté de chacun de telle sorte qu’elle ne lui nuise pas plus à lui même qu’elle ne nuit aux autres.
Ce n’est donc pas du côté de la réglementation que nous chercherons un remède aux inconvénients possibles des coalitions. Comme toute insutution libérale, celle-ci ne peut subir d'autre frein que l'intelligence et la raison de ceux auxquels ce droit est reconnu. 11 faut éclairerles ouvriers sur les conséquences de leurs actes, Car nous avons vu en passant à quelles conséquences peuvent les conduire de fausses doctrines économiques. La grève, reconnaissons-le franchement, c'est la guerre, avec ses nécessités, ses duretés, quelquefois son utilité mêlée d’amertumes ; mais c’est la guerre ouverte, la lutte au grand jour, tandisqu'’avant la loi de 1864, c'était presque une conspiration. « De « même que la guerre ne sera vaincue qu'à force de « civilisation et de lumière, disait M. Ollivier, la « grève aussi ne sera vaincue qu’à force de liberté et « d'instruction. »
La liberté, les ouvriers la possèdent certainement ; l'instruction leu r fait encore défaut, Il faut leur apprendre à ne pas dépasser une limite fatale pour tout le monde, à ne pas porter atteinte à la production; si la production diminue, ce sera pour les salaires aussi une cause de dimioution. Tous les phénomènes économiques s’enchaînent; il est de l'intérêt de tous de faire conaître aux ouvriers ces rouages sociaux : ils
épargueront à la société bien des troubles et éviteront
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eux-mêmes bien des insuccès, qui ne doivent être considérés par personne comme des victoires.
Les ouvriers ne gagnent pas toujours à se mettre en grève. Pour qu’une coalition réussisse, il faut d’abord qu'elle se produise dans des conditions assez favorables et qu’elle puisse suspendre assez longtemps l'offre de travail pour que l'entrepreneur juge plus avantageux de céder aux exigences des ouvriers que d’y résister : ensuite, qu’il ne puisse remplacer les ouvriers en temps utile. Lorsque les ouvriers se mettent en grève sans être certains que ces deux conditions leur sont assurées, ils échouent fatalement et perdent leur argent. On a fait le calcul des sommes qu'ont coûtées certaines coalitions anglaises, en salaires et en argent fourni par les caisses de résistance ; en France, on n’a pas atteint un total aussi considérable qu'à Preston et à Manchester, peut-être parce que les ouvriers et les patrons ont fait un usage moins intelligent du droit de coalition et se sont épuisés en efforts isolés et souvent inutiles. Néanmoins il faut considérer comme une conséquence fâcheuse la misère à laquelle une grève condamne ceux mêmes qui préféraient centinuer leur travaii, l'abus du crédit par lequel l'avenir se trouve engagé, lorsqu'un salaire régulier ne vient pas subvenir aux besoins de la famille. C’est une arme dangereuse et en la mettant entre les mains des ouvriers et des patrons, le législateur ne leur a pas caché combien il est délicat de s’en servir. Ce n’est pas un instrument permettant de hausser ou de baisser à volonté les salaires; il ne
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produit d’heureux résultats que s’il s’harmonise avec une situation normale de l'offre et de la demande et avec la quotité disponible du capital réservé aux salaires ; alors il peut servir à vaincre certaines résistances égoiïstes, sinon il tourne au désavantage de ceux qui l'emploient".
C'est là un point sur lequel doit se fixer toute l’attention de ceux qui se coalisent. Malheureusement on est porté à se faire illusion sur l'influence et sur la légitimité indéfinie de toutes les revendications. Le droit de coalition a des limites tracées par l'utilité qu'on en peut retirer; il en a d’autres aussi résultant du but même qu’on se propose d'atteindre. Il ne permet pas en effet d'établir la lutte sous quelque prétexte que ce soit : l'intérêt public et le respect de la liberté d’autrui ne peuvent être compromis par aucune coalition. Ainsi, nous ne saurions admettre que la grève devint un appui pour le socialisme. D’après M. Leroy-Beaulieu « l’on peut dire que, dans laimajo- « rilé des cas, les grèves se rattachent à des idées « beaucoup plus générales, à des visées plus hautes, à € des profits plus ambitieux que les griefs allégués ne « sembleraïent l’indiquer. Quand elles n’ont pas pour « cause une inspiration socialiste, les coalitions ont « souvent une démonstration socialiste pour effet*. » Nous pouvons constater cette tendance sans pour
1. Lefèvre, Des coalitions d'ouvriers et de Leurs effets. (Journ. des Économ.,t. XLII, 2° sér., p. 81.) — Audiganne, les Mémoires d'un ouvrier de Paris, p. 228. — Denys Poulot, /e Sublime, p. 294. — Rapport fait par les délégations ouvrières à l'Exposition de 1867.
RU 22. Leroy-Beaulieu, La question ouvrière, p. 40.
cela conclure contre la loi de 1864. En effet, lorsqu'une coalition en arrive à mettre en péril la constitution de la société et prétend la reformer sur des bases socialistes, elle sort absolument du point de vue auquel le législateur s’est placé pour rédiger les arücles 414 et suivants. Contre des menées de ce genre, ne se bornant pas seulement à des écrits ou à des paroles, mais passant de la doctrine à l'application, la loi doit être toujours armée, quelle que soit la législation sur les coalitions et quel que soit le nombre des individus qui unissent ainsi leurs forces. La question des coalitions ouvrières et celle du socialisme sont absolument indépendantes; entre elles il y a une barrière qui ne doit pas être franchie.
Comme le dit M. Leroy-Beaulieu, les griefs allégués sont quelquefois de simples prétextes. L'intérêt professionnel dont il est si fréquemment question, est ut mot bien vague dont il serait bon de préciser le sens. La tâcheil est vrai est délicate; car on ne peut énumérer limitativement tous les objets qui touchent plus ou moins directement à la situation d’une classe d’individus. Cette situation est susceptible de se modifier à bien des égards. Il nous semble qu’il v en a trois principaux : le point de vue politique, le point de vue moral, le point de vue matériel. Est-ce à dire qu'il n’y ait pas entre eux quelque connexité? Nous n’allons pas jusque là ; si nous établissons cette petite classification, c'est pour exclure immédiatement du champ d'action de la coalition les revendications purement politiques, quelle que puisse être leur influence sur l'amélioration
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morale et matérielle de la classe ouvrière. Au point de vue politique, nous ne reconnaissons en effet aucune distinction de professions ; il n'y a que des citoyens, munis chacun d’un droit égal à celui de son voisin. Pour nous il n’y a d'intérêts professionnels qu'au point de vue moral et matériel. La coalition n’est sans doute pas le meilleur moyen d'y pourvoir et le mode de l’association syndicale nous paraît préférable, mais ce n’est là qu'une question secondaire ; vous parlons surtout des diverses tendances qui groupent ensemble les ouvriers.
Nous croyons avoir établi directement la justice du principe qui inspira le législateur de 1864, sans taire ses inconvénients pratiques. Si nous passons sans hésiter par-dessus les dangers, malgré la gravité qu'ils ont parfois, ce n'est pas par un attachement exagéré aux conclusions absolues et à la doctrine pure. Mais c'est parce que l’individualisme que nous combattons ici nous conduirait forcément à une conséquence dernière dont nous ne voulons à aucun prix. Lorsqu'on professe l’individualisme, à moins d'être barbare, on est obligé d’ajouter à l’exposé de ses principes ce que Chapelier disait en 1791 : « C’est à la nation à fournir « des travaux à ceux qui en ont besoin pour leur exis- « tence et des secours aux infirmes ». Établir le droit au travail et le faire sanctionner par le législateur, c'est du socialisme. M, Ollivier, que nous nous plaisons toujours à citer, disait en 1864 avec beaucoup de raison : « Les travailleurs ne sy sont pas mépris : ils « out toujours considéré la prohibition de se coaliser
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« comme impliquant le devoir pour les gouvernements « d'intervenir dans la question des salaires. »
En 1791, ces idées ne présentent rien d’anormal pour celui qui réfléchit à l'influence des idées philosophiques de Rousseau sur les législateurs de la Révolution. Rousseau avait dit : « Quand les pauvres ont « bien voulu qu'il y eût des riches, les riches ont pro- « mis de nourrir tous ceux qui n'auraient pas de quoi « vivre. » Que les pauvres le veuillent ou non, il y aura toujours des riches; c’est notre opinion. Nous admettons aussi que la fortune crée une obligation morale de charité; mais dire qu’elle est une fonction sociale, une sorte de mandat, c’est passer à un point de vue tout différent du nôtre. Dans ce système, il faut que L'État se fasse répartiteur et, par l'impôt, puise dans la bourse de chacun pour venir en aïde à ceux qui ont consenti à rester pauvres et permis qu’il y eût des riches. De là des nuances d'un socialisme plus ou moins mitigé. Sous cette appellation, nous rangeons l'allowance system pratiqué en Angleterre par les paroisses depuis le xvur° siècle jusqu’en 1834, les subventions votées par les municipalités, l’établissement d’un minimum de salaires, la création d'ateliers nationaux ou municipaux. Tout cela peut être logique, mais le point de départ est à notre avis une conception fausse de la société. À ce titre nous repoussons énergiquement la doctrine individualiste qui est entraînée fatalement à ces conclusions.
Toutes ces pratiques se comprennent comme des institutions philanthropiques, du moment qu’on aban-
donne l'individu à ses seules forces et qu’on érige en principe, dans toute sa brutalité, la lutte pour l’existence. Elles n'ont pas leur raison d'être avec la liberté des coalitions; elles sont même injustes, Nous.condamnons sans hésiter les municipalités qui prennent sur le budget de la commune des secours qu’elles distribuent aux grévistes : nous condamnerions aussi l’emploi de soldats offerts à des patrons en qualité d’ouvriers, comme cela s’est déjà vu en cas de grèves. L'Etat où là commune prend forcément partie pour uve des causes et la rend prépondérante, contre toute idée d'équité. Organiser le travail pour les ouvriers ou pour les patrons seuls n’est pas le but que l’on doit se proposer et 1l est difficile en pratique de supposer que les procé:'és autoritaires arrivent à combiner dans une sage mesure des intérêts si différents les uns des autres. Une semblable intervention ne peut que jeter un trouble plus grand dans l’ordre économique et perpétuer les guerres industrielles en offrant l'appât \d’un secours gratuit. Nous n’insistons pas davantage sur les autres inconvénients du socialisme: nous voulions seulement faire ressortir la liaison qui existe entre lindividualisme théorique et l'application des doctrines autoritaires. C’est une dernière démonstration de la supériorité des idées que nous défendons sur cet autre système. Admettant comme juste et utile le principe proclamé par la loi de 1864, il nous reste à en étudier les conséquences juridiques.
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