CHAPITRE II
La gilde et sa constitution.
La gilde telle que nous venons de l’étudier dans son origine se présente avec des formes diverses, selon les pays, selon la condition sociale de ses membres et selon l’époque à laquelle on se place pour la considérer. Malgré toutes les nuances, elle offre cependant partout un certain fonds commun qui permet d'étudier d’une façon générale sa constitution. Son rôle, nous le verrons au chapitre suivant, ne présente pas la même uniformité.
Les gildes se distinguent entre eites d’abord par Île nom de leurs patrons. Religieuses ou non, les. gildes avaient au moins un patron dont elles prenaient le nom. Souvent ce patron était un saint dont le culte était généralement répandu dans Ja contrée et servait alors à plusieurs associations. En Danemark, les gildes royales répandues à partir du xr° siècle avaient pour protecteurs célestes le roi Kanut, le duc Kanat Lavard, ou le bon roi Éric, tous trois canonisés après leur mort. Mais cette distinction tenait à un fait accidentel plutôt qu’inhérent aux associations mêmes et n'empéchait pas la confusion entre elles, puisqu’un certain nombre avaient les mêmes patrons.
Dans les pays Scandinaves, à côté de la gtide principale, il s’en formait parfois une de moindre impor-
tance dédiée au même saint: on l’appelait Awirdvring pour la distinguer de la première‘. On pourrait soutenir aussi que les gildes prenaient parfois le nom de leurs fondateurs ; cependant le fait est plus douteux *.
Le criterium le plus positif, et celui dont on se sert le plus souvent pour établir une classification queiconque parmi les gildes, repose sur la séparation des buts principaux qu’elles se proposaient, ou plus exactement encore le genre de personnes qui les compo: saient. Comme le fait remarquer Otto Gierke dans son ouvrage sur les associations allemandes’, ce qui distingue les gildes de nos associations modernes, c’est la généralité de leur but. Tandis qu'aujourd'hui chaque association a un but spécial nettement déterminé, au moyen âge on embrassait un horizon beaucoup plus vaste et on unissait dans une même vue le principe religieux, moral, à l'assistance mutuelle dans tous les dangers ou les malheurs. Primitivement c’est avec tout cet ensemble que la gilde nous apparaît; ensuite le point de vue purement positif se sépare du point de vue religieux. Les gildes religieuses, Kalendsgilden*, paraissent d’abord, avec leurs subdivisions de sociétés hospitalières, E/endsgilden {convivium aliepigenarum discedentium), de confréries pieuses pour
1. Wilda, cod. loc., p. 82. note 4. Exemple tiré des Jura Civitatis
Apenrad, 2. Wilda, eod, loc., p. 97 note 1.
3. Otto Gierke. Das deutsche Genossenschaftsrecht, t. I, $ 26,
Pare 4. Nom qui vient, dit-on, de l’irlandais Calla, convocare ; selon d'autres, des Calendes, époque à laquelle elle se réunissaient primiti-
vement.
la construction des églises, pour faire dire des messes, célébrer des offices ou réciter des prières communes. D'un autre côté davs les gildes laïques, à mesure que des classes distinctes se formèrent, après une première scission entre les gildes religieuses et les gildes laïques, ce ne fut plus que le but principal qui domina et les intérêts majeurs des anciens propriétaires du sol, des marchande et des artisans amenérent la formation de trois sortes d’associations : les gildes de protection mutuelle (Schutzgilden en Allemagne, social gilds en Angleterre) — gildes de marchands (Kaufmannseilden et merchantsgilds) — giides d'artisans (Gewerbsgilden ou Zünfte en Allemagne, craftsgilds en Angleterre).
La forme primitive est celle des Schutzgilden, beaucoup plus générale que les autres, créée entre les premiers bourgeois des villes et les propriétaires fonciers : elle a persisté et constitué rapidement une sorte d’aristocratie ou de patriciat dans les villes allemandes et scandinaves sous le nom de summum corviwium. Les gildes marchandes comprenaient également la partie riche de la bourgeoisie, Leur apparition n'est pas postérieure à celle des Schutzgilden, mais elle tient à d’autres causes; c’est en Flandre et en Angleterre qu’elles se développèrent surtout. Quant aux gildes d'artisans ou aux corps de métiers, leur naissance, sans être beaucoup plus tardive, est moins spontanée ; elle est en partie la conséquence forcée du dédain des classes riches pour les classes inférieures, de l'exclusion et de l'oppression qui pesa sur celles-ci.
L'étude de la constitution de ces associations, pour présenter un certain caractère de généralité, doit emprunier ses documents à peu près à tous les genres, à toutes les époques et à tous les pays. Les statuts qui nous ont paru les plus remarquables sont : ceux de la gilde de Cambridge, rédigés au xr° siècle, lorsque la gilde existait deja depuis deux ans; ceux de la gilde marchanae de Saint-Omer, du commencement du x1° siècle ; ceux de la gilde d'Éric ou de la gilde de Kanut, les deux fameuses gildes royales du Danemark créées aux x1°et xu° siècles : en Angleterre, ceux des gildes de Chesterfield (1218), des foulons de Lincoln (1297), des marchands de Berwick sur la Tweed(1284) et de Ludlow (1284).
Les statuts que nous aurons à examiner ne sont pas tous contemporains de l’origine des associations qu’ils réglementent. Avant leur rédaction ils étaient à l’état de coutumes orales. Cette constatation officielle des statuts des corps de métiers fut faite en France par Etienne Boileau. En Angleterre elle fut beaucoup plus générale et s'appliqua à toutes les associations. En 1388, le roi Richard, « par la grâce « de Dieu, roi d'Angleterre et de France et seigneur « d'Irlande, » adressa une lettre aux shérifs de Londres et de tous les comtés, leur enjoignant de convoquer tous les maîtres, supérieurs et chefs des glides, confréries et corporations avec toutes les pieces, chartes ou lettres patentes, constatant leurs coutumes ou privilèges. Celles des associations qui ne feraient pas ce dépôt devraient être déclarées cou-
pables de forfaiture et perdre toutes les libertés ,garanlies et privilèges contenus dans ces chartes ‘. Dans les autres pays, nous ne trouvons pas d'exemple d’une semblable reconnaissance officielle des statuts de gildes. Nous avons tenu à citer celui de l'Angleterre parce qu'il tient le milieu entre la rédaction du Livre des Métiers et celle des coutumes proprement dites qui eut lieu en France au xvi siècle. Il y aurait peut-être quelque intérêt à approfondir cette comparaison, mais celte étude nous écarterait trop de la ligne que nous nous sommes tracée.
Le principe qui domine en général tous ces statuts est celui de la liberté la plus complète; l'autorité n'y paraît pas, si on en excepte certaines gildes de méliers, sous la forme d’une surveillance quelconque ; elle protège ou proscrit les gildes, mais n’agit pas pour modifier les lois qu’elles se sont données. La gilde de Saint Kanut à Odensée commence en ces termes: « Nous, confrères de la gilde de Saint-Kanut « d'Odensée, faisons savoir .. » expressions rappelant le « placuir universis » que l’on trouve dans les collèges romains. Ceci n’empêchait pas le pouvoir royal de s'intéresser à la formation d’une gilde nouvelle. En Angleterre nous le voyons ordonner une enquête ad quod damnum avant de permettre aux habitants de Coventry (1340) et de Birmingham (1392) d'en établir
1. Early english text society. The original ordinances of more than hundred early english gilds, edited by Toulmin Smith, p'Ac7ettréo. Ce recueil est très précieux et fort intéressant à consulter pour l'histoire des associations au moyen âge,
une et de se donner les statuts qui leur conviendront”. En raison de leur caractère spécial, les statuts des gildes d’artisans avaient besoin d’être reconnus par le seigneur de la ville où les hourgeois, sans quoi ils auraient manqué de la sanction qui seule faisait leur force”. Mais, dans tous ces cas, il n’y a pas d'indices d’une ingérence de l'autorité supérieure ayant pour but d'imposer des règlements qui ne seraient pas consentis par tous. Primitivement, on se contentait sans doute de tracer les bases de l’association et on nommait une commission composée d’hommes sages et expérimentés (a/dermen, seniores) pour | ies interpréter et les tenir au courant des besoins du moment. Les statuts des gildes royales de Danemark sont toutes précédées de celte mention : « quam « homines senes et discreti olim invenerunt* ». Chaque année, à l’une des réunions générales, on en relisait les différents articles et on y faisait les changements reconnus nécessaires. Disons en passant que ces transformations et ces perfectionnements, si précieux pour suivre l’histoire d’une gilde, rendent difficile à saisir sa constitution primitive, pour ainsi dire cachée sous tous ces amendements superposés,
Primitivement il n’était pas nécessaire sans doute de faire partie d’une certaine classe pour étre reçu
1. Early english text society. The original ordinances etc. p. 226,239. 2. Brentano. History and development of Gilds, p. CXIX. 3. Gilde d'Eric, princip., citée par Aug. Thierry. (Considéralions sur l'histoire de Franee, Pièces justificatives ; d’après Kofod Ancher).
dans telle ou telle gilde : il n’y avait que des condiuons générales à remplir; la première de toutes était de naître dans une condition libre. Les feinmes ellesmémes n'en étaient pas exclues; en Angleterre, sur cinq cents gildes, à peine s’en trouverait-il cinq qui ne les admissent pas. Ces femmes (sorores) ne participaient pas aux délibérations et n’étaient pas mêlées à la gestion des affaires communes ; elles avaient seulement le droit d’assister aux réunions religieuses ou aux autres assemblées et bénéficiaient d’ailleurs de l'assistance mutuelle que se devaient les congildæ, à condition de prendre leur part des charges et des dépenses communes ‘.
Le nombre des adhérents était très variable; mais, en général, les textes ne nous donnent pas de détails sur ce sujet. À en juger par quelques exemples, il pouvait être considérable. Dans la station de marchands étrangers formée à Bergen, on comptait jusqu’à 3000 membres divisés en deux giides, celle de Saint-Martin et celle de la Sainte - Vierge, et comprenant trois classes : 7ragistri, famuli, discipuli?. La gilde Corpus Christ d'York était beaucoup plus considérable encore; elle avait 44 850 membres.
En Danemark, celui qui aspirait à faire partie de la gilde, outre ses droits de bourgeoisie, devait encore avoir une bonne réputation et une conduite honnète, S'il n’était pas citoyen de la ville dans laquelle se