CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRES ASPIRATIONS COLONIALES ALLEMANDES
Bismarck Anti - Colonial (1871-1884)
Avant le triomphe de 1870-71, avant même que Guillaume Ier, « l’inoubliable grand-père», n’eût, dans la Galerie des glaces de Versailles, posé sur son casque à pointe la couronne impériale, certains politiques et certains professeurs teutons avaient déjà élaboré tout un programme d’expansion coloniale. Des offres émanant de' particuliers aventureux avaient été faites à la Confédération de l’Allemagne du Nord, telles que l’occupation de l’Est africain, l’achat de la région de Mozambique et celui de la baie de Delagoa.
A ces ambitions, nées dans les centres maritimes des villes Hanséatiques, Bismarck, alors simple Chancelier du Roi de Prusse, mais créateur de la Confédération de l’ Allemagne du Nord, jugea imprudent de s’associer. C’est ainsi que le Chancelier prussien écrivit à son collègue de la Marine, Roon, le 9 janvier 1868 : « Je pense que la Confédération ne doit p'as s’engager dans des entreprises coloniales, celles-ci devant être l’œuvre exclusive de l’initiative privée».
Au moment où Bismarck voyait l’œuvre de toute sa vie
Nota : Les renseignements donnés sur 'l’fyistoire de la colonisation allemande ont été tirés de l’ouvrage de M, Albert Zimmermann : La Politique Coloniale Allemande.
pleinement réalisée par la création de l’Empire d’Allemagne, à l’instant même où il arrachait à la France ses deux provinces de l’Est, il se refusait à demander, outre des spoliations territoriales et une effrayante indemnité de guerre, l’abandon d’un certain nombre de nos colonies Nous autres, Allemands, aurait-il dit, nous n’avons pas besoin de colonies. » Cependant, dès septembre 1870, un armateur de Brême, P. Rickens, avait demandé que des troupes allemandes aillent occuper Saigon, à peine défendue. Le journal, le National Zeitung , du '?0 septembre de l’Année Terrible, avait réclamé à grands cris l’annexion de la Cochinchine, de Tahiti, des Marquises et de la Réunion, en un mot, de la plus^ notable partie du dorqaine colonial de -la France impériale.
Devenq Chancelier de l’Empire, Bismarck continua sa politique de défiance envers toute pensée d’expansion coloniale. Il estimait que des possessions lointaines ne pouvaient qu’affaiblir l’Empire. En cas de conflit avec la France, déclarait-il, elles ne seraient pas défendables. Le Chancelier préconisait la ligne de conduite suivante, dont, du reste, on reconnaît aisément la marque «nnade in Germany» : rassurer les puissances coloniales sur les intentions de l’Allemagne, intentions éminemment pu^es et désintéressées, et obtenir des dites puissances que les sujets allemands puissent librement s’établir dans les régions dont elles ont assumé la protection. «L’envahissement pacifique», telle était la formule adoptée. Le commerce allemand devait tout faire par lui-même et ne pouvait compter que sur la protection consulaire et diplomatique de l’Empire.
«Les statistiques qui faisaient ressortir l’exportation croissante des marchandises constataient aussi, chaque année, le départ d’un plus grand nombre d’Allemands et les spécialistes inclinaient à croire que la progression s’accentuerait encore. Mais tout en se réjouissant d’un fait qui leur révélait la forte vitalité allemande, ces mêmes spécialistes regrettaient pourtant que le pays fût privé du concours de tant de bras, de bonnes volontés, voire de capitaux et ils se demandaient, dès lors, si mieux ne vaudrait pas que l’émi gration pût être dirigée sur des territoires allemands (1)».
(1) La politique coloniale allemande et le conflit européen, Sc.heffer, Revi des Sciences Politiques , 15 avril 1915.
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Aussi, quelle quefût sa répugnance de s’occuper dequesiions coloniales, celles-ci s’imposèrent petit à petit à l’attention de Bismarck. Des efforts efficaces furent faits à ce point de vue par la Société Coloniale allemande,' Deutsche Kolonialgesèllchaft », fondée en 1881. En effet, dans les régions dépourvues de toute organisation politique, les Allemands furent amenés à traiter à titre* privé avec des chefs indigènes, puis à requérir la protection des navires de guerre allemands: le Gouvernement allemand fut obligé, bon gré malgré, de s’intéresser à l’action de ses nationaux outre-mer.
Un parti colonial se formait à Brême et à Hambourg; on commençait à envisager l’acquisition de terres restées vacantes et sans maître, on voyait grand, on parlait de s’établir en Chine, d’annexer les Fidji, de fonder des Établissements au Zululand, en Tunisie, sur la Mer Rouge et en Tripolitaine. A ces vastes projets, Bismarck opposa une fin de non recevoir absolue et cela malgré une vive insistance. C’est ainsi que le kronprinz d’alors ayant formulé le désir de créer une concession allemande au Yang-tse- Kiang, en Chine, le Chancelier lui répondit : « L’Allemagne ne dispose ni de l’argent, ni des hommes voulus pc/ur de semblables entreprises; elle ne peut contracter des obligations à perte de vue qui n’auraient comme conséquence que son affaiblissement extérieur. »
Pendant de longues années, Bismarck pratiqua ce qu’il a appelé d’un mot charmant «une politique de désintéressement colonial)) politique qui consistait bien à favoriser les entreprises coloniales des autres nations. Des instructions envoyées en 1875 au Consul allemand, Weber en résidence aux Samoa, interdirent à êe dernier de poursuivre une politique désagréable aux États-Unis, qui cherchaient à s’établir aux Samoa. Mais, fort de ce désintéressement colonial, Bismarck exigea qu’aucune entrave ne fut apportée au coinmerce allemand. Pour la même raison, il protesta contre les mesures arbitraires prises aux Carolines par les Espagnols, contre la mainmise des Anglais sur les Fidji et il menaça de représailles le sultan de Zanzibar au sujet de difficultés douanières.
Bismarck, entraîné par certains coloniaux allemands, alla même plus loin et soumit au Reichstag, en 1880, un projet concernant la main-mise allemande sur les Samoa. Le but de ce projet était
« de protéger les entreprises commerciales et les plantations allemandes à Samoa et dans d’autres îles de l’Océan Indien, au moyen d’une garantie accordée par l’État à la Deutsche Seehandlungsgesellscliaft de Hambourg». Le baron Karl von Stengel, professeur à l’ Université de Munich, ajoutait aux quelques lignes précitées ces mots pleins de saveur : « le projet donnait à sousentendre que, de cette façon, l’Empire allemand serait amené à acquérir des colonies. » Mais, en 1880, le Reichstag n’avait pas encore des appétits pangermanistes très développés et le projet fut rejeté.
Cet échec contribua à affermir chez le Chancelier sa foi en la conception d’une expansion coloniale économique mais non politique. C’est ainsi qu’il accéda aux désirs du Sénat de Hambourg qui demandait que l’on désignât un consul allemand à la Côte-d’Or, que des traités de commerce fussent signés avec l’Angleterre et la France en vue d’obtenir Légalité de traitement pour les Allemands et les nationaux et que des navires de guerre puissent protéger les citoyens d’outre-Rhin établis dans les régions encore indépendantes. A la suite de ce mouvement d’opinion, Bismarck ne s’opposa pas à la création de centres allemands de colonisation' au Togo, au Cameroun, sur la Côte Orientale d’Afrique, en face de Zanzibar, en Nouvelle-Guinée et aux îles Marshall en Océanie, mais ne voulut pas entendre parler d’occupations militaires. , « La protection effective assurée aux Allemands, écrivait-il au Consul général Nachtigal, sur certaines côtes ne doit comporter aucun appareil administratif ni ne doit entraîner l’envoi sur place d’un nombre élevé de fonctionnaires allemands, ainsi que l’entretien de garnisdns composées de troupes métropolitaines, car l’empire n’entend prendre aucun engagement vis-à-vis des colons allemands et de leurs établissements dans çes régions en cas de guerre avec une grande puissance navale. La protection doit être assurée par voie diplomatique.»
Par une évolution naturelle le Chancelier ne put rester sans s’occuper très directement des réclamations et des désirs des commerçants et des groupements coloniaux. « Malgré ces tendances traditionnelles, auxquelles je viens de faire allusion, le prince de Bismarck était trop avisé pour négliger des réclamations, aussi rigoureusement déduites de prémisses bien établies, et cela d’au-
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tant moins que les chefs de certaines grosses firmes semblent avoir exercé sur lui une influence directe. D’autre part, la situation intérieure se détendait tandis que la situation extérieure paraissait assurée. Les circonstances étaient ainsi favorables pour l’examen des problèmes nouveaux. Le Chancelier commença par se renseigner, sollicita des éclaircissements, provoqua des propositions, puis assez rapidement il arrêta ses vues. Il admettait d’intervenir désormais directement pour favoriser les entreprises commerciales dans les pays nouveaux.» (1).
Ebauche du Mouvement colonial allemand (1884 à 1889)