PREFACE. XXI
n'était soulevé que de la hauteur de ses jambes et de ses avantbras, hauteur généralement insuffisante pour empêcher le ventre de traîner à terre; ils rampaient. C'est Tattilude que présentent encore les seuls Reptiles qui aient subsisté jusqu'à nos jours et les rares représentants des Mammifères primitifs, les Monotrèmes. Les Reptiles Dinosauriens de la période secondaire qui ont donné naissance aux Oiseaux et les Mammifères actuels présentent, au contraire, des allures variées qui toutes peuvent être reliées par cette formule : les allures diverses des Mammifères et des Dinosauriens sont entre elles comme si les Vef*tébrés rampants avaient fait une série d'efforts pour ramener d abord leurs cuisses et leurs bras dans un plan vertical^ puis pour se dresser sur V extrémité de leur doigt le plus long^ et comme si certains d entre eux s'étaient arrêtés aux diverses phases de cette attitude limite. En d'autres termes, tout s'est passé comme si certains Vertébrés s'étaient évertués à voir le plus loin et à courir le plus vite possible.
Ces exemples montrent combien Lamarck avait raison de faire intervenir les besoins, parmi les causes de l'évolution organique dans le règne animal. Il leur attribuait seulement une influence trop exclusive.
Les séries régressives et la progenèse. — Les effets du parasitisme sur les parasites mettent en relief les conséquences, dans une direction opposée, du défaut d'usage des organes ou, ce qui revient au même, de l'inertie de la volonté ; ils forment l'exacte contre-partie des cas précédents. Dispensé de rechercher une nourriture abondamment accumulée autour de lui, le parasite n'use plus de ses membres qui s'atrophient ; il ne fait qu'un faible usage de son appareil musculaire qui se dégrade; ses organes des sens non stimulés succombent dans la concurrence que se font les éléments anatomiques ; le système nerveux n'ayant plus à recueillir que de vagues sensations et à régenter qu'un appareil musculaire sans importance, subit à son tour une profonde déchéance ; tous les groupes d'éléments, tous les organes qui marquaient le plus nettement la délimitation des mérides venant ainsi à disparaître, il n'y a aucune raison pour que ceux-ci subsistent ;
xxiï PREFACE.
si bien que, par suite du parasitisme, ont pu dériver des animaux segmentés des êtres dégradés dont le corps est tout d'une venue. La longue série des Némathelminthes paraît être ainsi une lignée d'Arthropodes déchus. Les Vers plats, qui forment au moins trois classes distinctes (Trématodes, Cestoïdes, Turbellariés), se relient de la même façon aux Vers annelés ; en les considérant comme des formes dégénérées, comme des sé?nes régressives^ on évite de constituer pour eux une série distincte, difficile à justifier. Des déchéances analogues résultent de Timmobilité, chez les animaux fixés au sol ou simplement sédentaires. Les éléments qui profitent de cette atonie générale des organes de la vie de relation sont les éléments reproducteurs. Ils prennent une importance exceptionnelle, et leur développement est souvent si précoce qu'ils apparaissent quand les autres organes de l'animal sont encore à peine ébauchés ; leur apparition détermine souvent l'a vortement complet de ces organes. Ce développement précoce des organes génitaux n'est pas spécial aux parasites, nous l'avons rencontré chez les Polypes (p. 228 et 234) et nous nous en sommes servi pour expliquer les divers états sous lesquels on rencontre les mérides reproducteurs et les Méduses dans la grande classe des Hydroméduses. M. Giard lui a donné depuis le nom de progenèse. La progenèse a dominé toute l'évolution des Ascidies composées ; elle fournit l'explication des formes en apparence si différentes (Sporocyste, Rédie, Cercaire), qui se succèdent dans l'évolution des Trématodes et qu'on a essayé d'embrasser dans la théorie aujourd'hui émiettée des générations alternantes (1); elle peut être observée chez un certain nombre d'espèces éparses dans les groupes variés du règne animal (Pucerons, Lampyres femelles, Cirrhipèdes, Bonellies mâles), parfois sur un seul sexe, et le sexe progénétique garde presque toujours des caractères embryonnaires ou larvaires. Les séries régressives qu'elle a déterminées ont souvent compliqué les questions de généalogie des animaux. On a elleetivement tout d abord confondu les formefi simplifiées avec les formes simples ; les unes et les autres ont
fj) Edmond Perrier, Traité de zoologie, 1896, p. 171)1.
PRÉFACE. xxiii
été, par suite, considérées comme des têtes de séries, et l'on a été ainsi conduit non seulement à faire des Némathelminthes et des Vers plats des groupes isolés, ne conduisant à rien mais encore à dresser à rebours la généalogie des Tuniciers. Si l'on remarque que dans tous ces groupes les modes de reproduction deviennent de plus en plus compliqués à mesure que Torganisme se simplifie, il ne peut cependant rester aucun doute sur le sens dans lequel s'est produite l'évolution.
Aussi bien que les organes génitaux, tous les organes peuvent être affectés de développement précoce; Tembryon est un champ clos dans lequel la lutte pour la vie entre les éléments anatomiques, les tissus et les organes est d'autant plus serrée que la multiplication des éléments est plus active. Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà cherché dans ce fait l'explication de sa loi du balancement des organes', il avait vu que certains organes peuvent être plus ou moins tôt frappés Jarret du développement et que de leur avortement résultent des rapports anormaux entre les orgranes subsistants (1) ; ces arrêts de développement peuvent être temporaires et Tordre d'évolution des organes présente alors des interversions apparentes que M. Giard nomme hétérochronies. Ces hétérochronies nous ont permis d'expliquer toutes les anomalies du développement des Siphonophores (p. 270).
Hérédité. — Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent n'a de valeur que si les modifications acquises par un organisme, sous l'iniluence des conditions extérieures et de l'exercice même de ses facultés physiologiques, sont susceptibles d'être transmises à sa descendance. C'est là le phénomène de Vhérédilé qui, malgré une récente dissidence (2), a servi de base, depuis Lamarck, à toute la théorie du transformisme. Le fait de l'hérédité met en relief une singulière propriété de la substance, telle qu'elle existe tout au
(Il Et. Geoffroy Safnt-Hilairk, Principes de philosophie zoologique, 1830, p. 71.
(2) Weissmann a essayé d'établir que les modifications acquises n'étaient pas Iransmissibies ; il attribue l'évolution des organismes aux variations graduelles de constitution d'une certaine substance vivante, \e plasma gei^minatif, que les êtres vivants se transmettraient sans interruption depuis Torigine.