EN INDIVIDUS
(Les Siphonophores.)
Bien peu d'animau^i marins excitent rétonnement au même degré que les Siphonophores ; bien peu offrent des formes aussi capricieuses, aussi variées, aussi inattendues. Qu'on imagine de véritables lustres vivants, laissant flotter nonchalamment leurs mille pendeloques, au gré des molles ondulations d'une mer tranquille, repliant sur eux-mêmes leurs trésors de pur cristal, de rubis, de saphirs, d'émeraudes, ou les égrenant de toutes parts, comme s'ils laissaient tomber de leur sein une pluie de pierres précieuses, chatoyant des innombrables reflets de Tarc-en-ciel, montrant en un instant à Tœil ébloui les aspects les plus divers ; tels sonl ces êtres merveilleux, bijoux animés que Ton croirait fraîchement sortis de Fécrin de quelque reine de FOcéan. L'esprit ne saurait rêver rien de plus riche, et c'est précisément pourquoi la froide ansdyse des naturalistes est demeurée longtemps confondue en présence d'organismes qui ne semblaient relever que de la fantaisie d'un divin joaillier.
Les Siphonophores sont bien connus des navigateurs qui désignen t Fun d'entre eux, la Physale^ sous le nom de Galère. C'est surtout
dans les mers chaudes et tempérées qu'ils abondent. Par les temps calmes, ils viennent à la surface, et se laissent aller à la dérive, emportés par les courants ; mais ils savent aussi très bien se soustraire à la poursuite de leurs ennemis : après avoir suivi plus ou moins longtemps la même route, on les voit tout à coup changer d'allure. L'extrême complexité de leur corps, fait pour flotter et non pour nager, n'est pas un embarras pour eux : toutes ses parties se mettent admirablement au service de la volonté directrice ; leurs mouvements se coordonnent de la façon la plus précise.
Rien n'égale cependant la multiplicité et la variété des parties qui doivent obéir ainsi.
Les Galères ou Physales montrent tout d'abord une sorte de ballon allongé, aux reflets d'un violet brillant, qui peut atteindre la grosseur d'une outre de cornemuse, flotte à la surface de l'eau et présente à l'action du vent une large crête membraneuse, vivement colorée, lui servant de voile. A l'une des extrémités de son grand axe, le ballon est effilé et se trouve percé à sa partie supérieure d'un orifice par lequel l'air peut s'échapper, tandis qu'un bouquet de tentacules orne sa partie inférieure; l'autre extrémité est plus large, et sur toute la portion qui plonge habituellement dans l'eau, on voit naître une forêt de filaments qui peuvent, à la volonté de l'animal, ou s'étendre démesurément, ou se rétracter au contraire jusqu'à venir se perdre dans le fouillis d'organes suspendus comme eux à la coque de ce petit navire gonflé d'air.
Parmi ces organes, on distingue surtout de grands tubes pourvus d'une ouverture à leur extrémité libre et portant chacun un des filaments dont il vient d'être question. Ce sont les siphons dont l'existence très générale chez les animaux qui nous occupent leur a valu le nom de Siphonophores. D'autres siphons plus petits portent des filaments moins longs et sont disposés d'une façon assez irrégulière sur de longs rameaux charnus, divisés de mille façons, qui naissent du ballon, à la base des grands siphons. Ces rameaux portent encore des bouquets de tubes sans ouverture, qui semblent sécréter un suc digestif particulier et que M. de Quatrefages (1) a nommés, pour
(1) A. de Quatrefages, Mémoire] sur V organisation des Physales {Annales des sciences naturelles), 4« série, vol. II, 1854.
celle raison, lubes hépaliques. Les lubes hêpalhiques sonl enlremêlés de grappes d'organes reproducleurs. Un même rameau peut porter un nombre indéfini de branches secondaires, présenlant une constilution idenlique à la sienne. La cavité inlerne des siphons et celle de tous les autres appendices communiquent directement avec un canal qui occupe la cavité centrale de chaque rameau ; tous ces canaux viennent enfin se réunir en un réseau qui rampe dans l'épaisseur des parois de la vessie aérienne.
Les Galères sonl extraordinairement urlicantes. Les longs filaments adossés à leurs Siphons sonl garnis d'une multitude innombrable de volumineux némalocystes qui en font de puissants instruments de défense. Ce sont aussi pour les Physales de précieux instruments de chasse. S'é tendant de toutes parts, comme un filet vivant, autour de l'animal, explorant sans cesse les eaux environnantes, attirant même par leur apparence inoffensive les poissons et les crustacés nageurs en quête d'un gibier facile, ils déchargent au moindre contact leurs mille flèches subtiles et empoisonnées sur toute proie qui vient à les toucher, la paralysent, l'enveloppent de leur inextricable écheveauet méritent ainsi leur nom de filaments pêcheurs; ils sont capables chez les grandes Physales de s'emparer d'animaux d'ordre élevé et de taille relativement considérable.
Dès qu'une proie a été capturée, il se passe un phénomène curieux : un certain nombre de filaments pêcheurs concourent à la maintenir d'abord et à la porter ensuite au contact de tubes hépatiques qui dégorgent sur elle leur suc corrosif. Les tissus de l'animal et jusqu'à ses os et à ses écailles, s'il s'agit d'un poisson, sont transformés peu à peu en une épaisse bouillie ; le liquide de tubes hépatiques, sans qu'il soit besoin d'un estomac, d'une cavité spéciale, a opéré une véritable digestion extérieure. La proie est maintenant à point : les Siphons grands et petits s'appliquent sur cette sorte de chyme, Tabsorbent, et la masse nutritive, après avoir séjoiurné quelque temps dans leur cavité, passe dans les canaux qui la répartissent entre toutes les régions du corps. -
Dans tous les actes qui composent cette singulière digestion, la Physale n'a cessé de se comporter en individu parfaitement autonome. Entre sa façon de faire et la façon de faire d'une Méduse, en
pareil cas, on ne pourrait signaler que de bien faibles différences^ et Ton est tout d'abord tenté dp voir dans les siphons qui portent les bouches les représentants des suçoirs d'un Rhizostome, dans la vessie aérifère qui soutient Fanimal à la surface de Teau Tanalogue de Tombrelle d'une Méduse. Tout comme la Méduse, la Physale sait accélérer ou ralentir sa marche, émerger ou plonger à volonté, monter, descendre, aller droit devant elle ou virer de bord ; elle sait faire concourir tous ses organes à ces actes compliqués. Au point de vue physiologique, comme au point de vut^ psychologique, si je puis m'exprimer ainsi, une Physale et une Méduse semblent être des individus du même ordre.
Un fait, tout d'abord insignifiant en apparence, vient cependant provoquer la réflexion. Les grappes reproductrices des Physales présentent une apparence que nous connaissons bien : elles sont essentiellement constituées par de petites Méduses incomplètement dé\eloppées, tout comme lesgrappes reproductrices des Tubulaires. De là trois conséquences importantes : premièrement, la parenté des Siphonophores -avec les Hydro-Méduses se trouve confirmée; secondement, puisque la Physale, au lieu d'être directement sexuée comme le sont les Méduses, produit au contraire des Méduses sur lesquelles se développent les éléments reproducteurs, on ne saurait la comparer à la phase Méduse^ mais bien à la phase Hydre an développement de nos Polypes; troisièmement enfin, si cette conclusion est exacte, la Physale ne peut être un individu unique ; c'est une agglomération d'individus équivalant chacun à une Hydre, une véritable colonie flottante de Polypes bydraires. Les grands et les petits siphons du singulier Acalèphe nous apparaissent donc comme autant d'Hydres portant chacune un énorme tentacule, le filament pêcheur. Les tubes hépatiques sont également des bouquets de Polypes, des dactylozoïdes accomplissant une fonction particulière ; les grappes reproductrices sont enfin, nous Tavons vu, des grappes de Méduses des deux sexes. Il y a donc ici cinq sortes d'individus, sans compter le globe flottant ou vessie aérienne, organe très particulier dont nous verrons un peu plus tard Torigine. On pourrait même à la rigueur considérer les filaments pêcheurs comme dérivant de Polypes analogues soit
aux daclylozoïdes, soit aux nématophores des Hydraires et leur attribuer une individualité propre ; mais que ce soient des individus ou des organes^ cela n'a pas grand intérêt, puisque nous savons que toute partie du corps d'une Hydre est susceptible de s'individualiser et que d'autre part, chez ces êtres, le mode de production des organes est fondamentalement le même que celui des individus, en sorte qu'on pourrait presque, dans la région où nous sommes du ràgne animal, définir l'organe, un individu adapté à une fonction particuiière.
Les Physophores (pi. II, n"" 3) sont constitués un peu autrement que les Physales et élargissent encore l'idée que nous devons nous faire de nos Acalèphes flottants. Ici la vésicule aérifère {a) est fort petite : elle présente la forme générale d'un ellipsoïde dont le grand axe serait vertical et qui serait le bouton terminal d'une sorte de tige portant le reste de la colonie. Cette colonie comprend à son tour : 1* une double série de cloches contractiles, parfaitement transparentes, situées immédiatement au-dessous de la vésicule aérifère (pi. II, n"" 3, b); 2** une couronne de longs tentacules vermiformes, sans bouche ni organes, souvent colorés des teintes les plus vives et rangés circulairement autour d'un disque qui termine la tige inférieurement {ibid.^ k); 3** des siphons (lôtrf., /) pourvus d'une bouche et d'une cavité digestive présentant à leur base une couronne - de nématocystes et munis chacun d'un long filament pêcheur [ibid.^ y), portant lui-même de petits organes d'un beau rouge {ibid.jh), semblables à des boutons de fleurs et qui ne sont autre chose que des appareils urticants d'une structure assez complexe, contenant des milliers d'énormes nématocystes ; 4* et 5** des grappes d'individus sexués. mâles et femelles (1) intercalés entre les siphons, et dont le développement est toujours considérable.
Nous retrouvons donc chez les Physophores, comme chez les Physales, des individus nourriciers ou gastrozoïdesj des dactylozoîdes qui jouent seulement le rôle d'organes protecteurs, des
(i) Non visibles dans 1 es gravures.
individus reproducteurs ou gonozoîdes, qui sont des Méduses avortées. Mais, en outre, si l'on vient à considérer les cloches contractiles que porte la tige, on est tout de suite frappé de leur ressemblance avec des Méduses dépourvues de sac stomacal ou de manubrium, avec des Méduses réduites à leur ombrelle. L'ombrelle a du reste conservé ses fonctions : par ses contractions rythmiques elle détermine la locomotion de la colonie ; c'est toujours une cloche natatoire. Nous voyons donc apparaître ici une nouvelle cî^tégorie d'individus, les individus locomoteurs^ chargés de remorquer leurs compagnons : ces individus ne sont plus des Hydres, mais bien des Méduses, c'est-à-dire des individus reproducteurs transformés.
Nous avons signalé déjà un phénomène identique lorsque nous avons montré comment les Eponges se constituaient au moyen d'êtres monocellulaires. Nous avons vu, dans le groupe des Protistes, la forme Amibe donner naissance, pour les besoins de la reproduction, aune forme plus mobile, la forme Monade ; nous relrouvonscesdeux formes associées dans l'Éponge. Seulement, la Monade est détournée de sa destination primitive, qui était la dissémination de l'espèce, et sa faculté locomotrice est utilisée pour la production des courants qui traversent l'Éponge, et portent à ses diverses parties l'eau aérée et les matières nutritives qui sont nécessaires à l'entretien de leur existence. De même, pour les besoins de la dissémination de son espèce, l'Hydre se transforme en une Méduse qui nage et se meut avec agilité dans le liquide qui l'entoure. Puis l'Hydre et la Méduse cessent de se séparer, forment une colonie complexe, un être nouveau, le Siphonophore, et là encore la Méduse est détournée de son rôle primitif; elle cesse d'être un individu reproducteur; mais ses facultés acquises sont utilisées et elle devient un individu exclusivement locomoteur. Le parallélisme entre les deux modes de transformation ne saurait être plus complet.
Ce n'est pas, du reste, la seule adaptation à laquelle se prêtent les Méduses. Chez les Agalmes (pi. II, n"* 1), la colonie commence, comme chez les Physophores, par une vésicule aérienne (tô/rf., a)^
suivie d'une tige le long de laquelle sont disposées deux séries de cloches natatoires {ibid,, b). Mais au lieu de s'épanouir en un disque portant le reste de la colonie, cette tige {ibid.j e) se prolonge et c'est sur sa longueur que sont disséminées, formant comme un épi mobile et transparent, les diverses sortes d'individus.
«Je ne connais, dit M. Cari Vogt(l), à propos de Tune des espèces, VAgalme rouge, rien de plus gracieux que cette Agalme lorsqu'elle flotte étendue près de la surface des eaux. Ce sont de longues et délicates guirlandes marquées de place en place par des paquets d'un rouge vermillon, tandis que le reste du corps se dérobe à la vue par sa transparence.
« L'organisme entier nage toujours dans une position un peu oblique, mais il peut se mouvoir avec assez de vitesse dans toutes les directions et plus d'une fois les guirlandes ont échappé par des mouvements subits au courant qui devait les entraîner dans mes bocaux.
« J'ai souvent eu en ma possession des guirlandes de plus d'un mètre de long, dont la série des cloches natatoires mesurait plus de deux décimètres, de sorte que dans les grands bocaux de pharmacie dont je me servais pour garder mes animaux en vie, les colonnes de cloches natatoires touchaient le fond alors que la vésicule aérienne flottait à la surface. Immédiatement après la capture, les colonies se contractaient à tel point qu'elles étaient à peine reconnaissables, mais lorsqu'on laissait les bocaux spacieux en repos, sans remuer, ce qui ne pouvait avoir lieu dans le bateau, tout Tensemble se déroulait et se déployait dans les contours les plus gracieux à la surface du bocal. La colonne des cloches natatoires se tenait alors immobile dans une position verticale, la bulle d'air en haut, et bientôt commençait le jeu des différents appendices. Les Polypes placés de distance en distance sur le tronc commun de couleur rose s'agitaient en tous sens et prenaient, par les contractions les plus bizarres, mille formes diverses... Mais ce qui exdtait le plus la curiosité, c'était le jeu continuel des fils
(1) Recherches sur les animaux inférieurs de la Méditerranée, !•' Mémoire: 8ur les Siphonophores de la mer de Nice, p. 63.
pêcheurs qui tantôt se déroulaient en s'allongeantde la manière la plus surprenante, tantôt se retiraient brusquement ayec la plus grande précipitation. Chaque Polype semblait un pêcheur qui fait descendre au fond de Teau une ligne garnie de hameçons vermeils qu'il retire lorsqu'il sent la moindre secousse et qu'il lance ensuite de nouveau pour la retirer de même. Tous ceux qui ont vu chez moi ces colonies vivantes ne pouvaient se détacher de ce spectacle saisissant. »
Les filaments pêcheurs (fig. 3, n* 1, g), qui semblent formés de tronçons distincts placés bouta bout, se bifurquent gracieusement de place en place et leurs branches sont, en général, terminées par une vrille épaisse du plus beau rouge, véritable arsenal, constitué par une accumulation d'organes urticants, en forme de sabre, contenant un fil spiral barbelé (fig. 50, n* 4), qui est lancé au dehors au moindre attouchement. Les vrilles, de 2 millimètres de longueur environ, se prolongent en un appendice transparent, contourné luimême en spirale ; elles sont capables de s'enrouler ou de se dérouler plus ou moins, montrant alors dans leur axe un double cordon transparent, également garni de nématocystes et sur lequel s'appliquent leurs spires. A la base de chaque filament pêcheur s'en trouvent beaucoup d'autres en voie de formation, prêts à le remplacer au cas où il viendrait à être brisé. Entre les Polypes nourriciers [ibid,^ /), pourvus d'une large bouche et de suite reconnaissablés aux douze bandes rouges qui parcourent leur longueur, se trouvent de nombreux individus astomes (e'Aîrf., A)àla base desquels on voit un fil pêcheur rudimentaire. Ces individus ondulent en tous sens constamment agités, semblables à des vers et paraissent disposés sans ordre le long de la colonie. Us ressemblent beaucoup aux dactylozoïdes vermiformes, rouge-vermillon, des Physophores Autour d'eux, mais sans rapport apparent avec eux, se trouve disséminée sans ordre la multitude des individus reproducteurs.
Jusqu'ici, au point de vue de la constitution fondamentale, il y a la plus frappante analogie entre un Physophore et une Agalme ; la différence la plus notable consiste en ce que chez les Physophores les individus reproducteurs des deux sexes se ressemblent beaucoup et sont les uns et les autres réunis en grappes, tandis que chez
les Agalmes les femelles seules (fig. 3, n* 1, A: et fig. 1, n* 3) sont ainsi groupées. Les mâles (fig. 50, n* 2) sont isolés et seraient des Méduses parfaites si leur manubrium [ibid.^ /), creux comme d'habitude et à parois remplies d'éléments fécondateurs, présentait
'^^ SO. — Détails de VÂgalma Sanii. — 1. Kxtréinité d'une daetyloxoïde contenant deux couplet de fiitux e; M catité a eit garnie de cili tibratiles. — 2. Individu mile, a, pédoncule qui l'attache > Cue; 6, canans gaatro-taicalairet de l'ombrelle; c, outerture de l'ombeller ; ^, cafité de l'om- ^le; A ne itomaeal ou numuM^m dont les parois contiennent les spermatosoïdes. — 3. Inditidu ''■«Ue. — 4. Une capsule urtictnte ou nématocyste atec son fil spiral déroulé. — 5. Une bractée. * «. Uoe cloche naUtoire, très réduite.
une ouverture buccale. Durant la vie de FAgalme, Tombrelle de ces Méduses mâles se contracte rythmiquement comme les cloches natatoires elles-mêmes et contribue peut-être à la locomotion.
Quand la Méduse est mûre, elle se détache et nage librement autour de la colonie qui Ta produite.
Voici maintenant une disposition nouvelle qui manque à la fois aux Physales et aux Physophores. Le long de la tige des Agalmes, sur le côté opposé aux Polypes, généralement au-dessus des siphons et des dactylozoïdes et comme pour leur servir de bouclier, se trouvent un grand nombre de lames parfaitement transparentes (pi. Il, n° 1, /et fig. 50, n** 5), de consistance cartilagineuse et dont les bords sont découpés en écu de blason. On ne saurait mieux les comparer qu'aux bractées qui, dans un épi de blé, protègent les épillets. Quelle est la signification de ces organes dont nous n'avons nulle part rencontré les analogues? Si Ton considère l'extrême variabilité de forme de l'ombrelle des Méduses, qu'elles appartiennent à des colonies d'Hydraires fixés ou à des Siphonophores, si l'on remarque que les bractées contiennent presque toujours une indication d'appareil gastro-vasculaire, qu'elles sont enfin étroitement unies au siphon qu'elles recouvrent, on arrive à leur trouver une réelle analogie avec l'ombrelle d'une Méduse dont le siphon serait le manubrium. L'Agalme serait donc non plus une colonie de Polypes hydraires, mais bien une colonie de Méduses. Au fond, la distinction n'est pas de grande importance, puisque les Méduses elles-mêmes ne sont qu'une modification des Hydres: il est cependant bon de savoir, pour la précision des comparaisons que l'on peut avoir à établir entre les divers Siphonophores, si le mélange des deux formes hydre et méduse n'est pas nécessaire pour constituer un Siphonophore ; chez ceux de ces êtres qui seraient exclusivement des colonies de Méduses, les siphons ne pourraient plus être considérés, dans ce cas, comme indépendants des organes qui les accompagnent.
L'existence de colonies de Méduses est aujourd'hui bien connue ; malgré leur qualité d'individus sexués, les Méduses, en effet, n'ont pas perdu la faculté de se reproduire par bourgeonnement, à la façon des Hydres. Le bourgeonnement peut même avoir lieu, comme chez les Hydres, sur les parties les plus variées de la Méduse : la Méduse d'une sorte de Tubulaire très voisine des Corymorpha^ YBybocodon prolifer, d'Agassiz, produit de nouvelles
Méduses tout le long de son tentacule unique ; les Amphicodon ont deux tentacules, souvent chargés de grappes de jeunes; chez les Méduses de diverses Syncorynes (fig. 51 , n** 2), c'est sur le pourtour de Vombrelle, à la base des quatre tentacules, que naissent les bourgeons ; chez les Éleuthéries, le bourgeonnement se produit au
Fig* 51. — BocBGBoimiHKifT DU MÎDUin. — 1. Sarsia portant de jeuoes Méduses pédooeulées sur son ne stomacal. — 2. Héduse d'une Syncoryne portant de jeunes individus sur le bord de son ombrelle. — 3. Jeane Lixzia portant de petits individus sessiles sur son sac stomacal.
contraire sur le manubrium et il en est encore ainsi chez les Sarsia (fig. 51, n* 1) qui sont également des Méduses de Syncorynes et chez les Lizzia (fig. 51, n* 3). On peut même trouver, sur le long manubrium des Sarsia, des Méduses de plusieurs générations constituant déjà des colonies d'une vingtaine d'individus. Le bourgeonnement
peut aussi avoir lieu sur le dos de Tombrelle, comme Ta vu Metschnikoff chez des Méduses parasites d'autres Méduses; il peut enfin être tout à fait interne et se produire au fond du sac stomacal. Il est à noter que dans tous ces cas les Méduses produisent par voie agame des Méduses et non des Hydres : il ne peut donc résulter de ce mode de génération que des colonies exclusivement composées de Méduses. Tout porte à penser que les individus constituant ces colonies peuvent éprouver, comme les Hydres elles-mêmes, les diverses modifications de forme qui résultent de la division du travail et constituer des colonies tout aussi complexes que celles qui résultent du mélange d'Hydres et de Méduses. Il n'y aurait donc pas lieu de s'étonner si, parmi les Siphonophores, on trouvait des colonies exclusivement composées de Méduses plus ou moins modifiées et, en même temps, des colonies à qui l'on ne saurait appliquer de qualification plus exacte que celle à'hydromédusaires^ puisqu'elles contiennent à la fois des Méduses et des Hydres véritables.
Chez les Agalmes^ le rôle des individus astomes, des dactylozoîdes, qui poussent isolés le long de la tige commune, semble au premier abord assez mal défini. Ces individus ne paraissent pas remplir un rôle digestif particulier, comme ceux observés par M. de Quatrefages chez les Physales ; ils sont trop courts et trop cachés parmi leurs compagnons pour qu'on puisse leur attribuer un rôle dans la recherche ou dans la capture des petits êtres dont la colonie se nourrit; on ne peut même voir réellement en eux des individus chargés spécialement d'explorer les alentours de la colonie et de la renseigner sur les dangers qu'elle peut courir. Du moment qu'on ne leur découvre aucune utilité, ils semblent infirmer cette grande loi de la division du travail physiologique, dont le polymorphisme des individus constituant une même colonie est une conséquence. La forme devant s'adapter à la fonction, il ne devrait pas y avoir de forme inutile. Cela est incontestable, en principe; en fait, quand la réaction réciproque d'un organisme donné et du milieu extérieur a déterminé le développement simultané d'un organe et d'une fonction, il peut très bien arriver que l'organe et la fonction se séparent, que la fonction disparaisse même et l'organe, désormais inutile, n'en persiste pas moins plus
ou moins longtemps, sauf à disparaître ou à se modifier à son tour pour accomplir quelque fonction nouvelle. Il n'est pas d'animal taat soit peu éleyé qui ne porte les traces indubitables de quelque transformation de ce genre. Les organes rudimentaires de tant de Vertébrés, sur lesquels Etienne Geoffroy Saint-Hilaire a le premier attiré Tattention et qui sont d'une si haute importance pour les déterminations de Tanatomie comparée, ces organes rudimentaires ne sont pas autre chose que des organes qui ont cessé d'accomplir leur fonction primitive et qui sont, par suite, en voie de disparition ou de transformation : tels sont le caecum de l'intestin grêle des mammifères, le coccyx de l'homme et des singes supérieurs, les ailes d'un assez grand nombre d'oiseaux, les pattes de beaucoup de reptiles du groupe des Scincoïdiens. Il y a donc lieu, quand on trouve un organe problématique chez un animal, soit d'étudier le même organe aux différents âges de l'animal, soit d'étudier chez les animaux voisins les organes analogues et de rechercher s'ils ne fournissent pas quelques renseignements sur sa véritable nature.
Il sera facile d'expliquer la présence d'individus à la fois astomes et stériles, en apparence, chez les Agalmes si l'on examine, comme l'a fait Garl Vogt, au lieu d'Agalmes adultes de jeunes colonies. Là point d'individus inutiles. Tout d'abord, chaque individu possède sa plaque protectrice, chaque plaque protectrice son polype. Les polypes eux-mêmes ne sont que de deux sortes : les uns, pourvus d'une large bouche et d'un long filament pécheur, sont les individus nourriciers que nous connaissons déjà ; les autres, transparents, dépourvus de bouche, portent tous à leur base des grappes plus ou moins volumineuses, dans lesquelles on reconnaît sans peine les bourgeons des individus reproducteurs. Plus tard, à mesure que la colonie grandit, que le nombre des individus augmente, il se fait entre ces éléments une véritable dissociation. Les rapports primitifs des plaques protectrices avec les divers individus deviennent difficiles à constater ; les bourgeons reproducteurs s'éloignent des individus qui les ont produits et se dbséminent sur le tronc commun. Bientôt il devient impossible de reconnaître entre eux aucun lien de parenté; nous arrivons à
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