‹ Les colonies animales et la formation des organismesChapitre 39 sur 102 · W) LES COLONIES ANIMALES · texte numérisé non relu

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suffire, et comme le tissu funiculaire a conservé la faculté de reproduction dans sa presque totalité, le dommage est bientôt réparé. Nulle part la division du travail combinée avec Tindépendance des éléments anatomiques ne produit des résultats plus frappants et plus instructifs ; nulle part on ne trouve démontrée d*une façon plus nette cette faculté que possèdent les éléments de se grouper au sein d'un individu en individualités nouvelles, qui peuvent paraître ou même devenir réellement autonomes parce que les éléments qui les composent le sont eux-mêmes, mais dont la formation n'implique pas la disparition de l'individualité primitive. De ce que Ton peut considérer le polype et sa loge comme deux individus distincts, il ne s'eù suit pas, tant s'en faut, que l'être résultant de leur union ne soit pas lui aussi un véritable individu. N'avons-nous pas vu la Porpite, le Polype coralliaire, se constituer par la soudure d'individus dont chacun est l'équivalent absolu d'un Polype hydraire?

Les deux individus morphologiques qui constituent un Bryozoaire apparaissent de très bonne heure. Dans ce groupe du Règne animal les larves, ordinairement fort compliquées, affectent des formes assez variées ; chez toutes cependant le corps est divisé en deux moitiés par un bourrelet plus ou moins apparent (fig. 72, n**3, c), qui tantôt est parfaitement circulaire, tantôt se déforme de manière à présenter des courbes et des renflements pouvant changer complètement la physionomie de la larve (fig. 72, n** 1 à 7, c). Ce bourrelet est couvert de puissants cils vibratiles. Il est souvent surmonté d'une sorte de disque rétractile {mi) également cilié, tandis qu'au-dessous de lui se trouvent un ou deux orifices {ibid., o] constituant dans ce dernier cas une bouche et un anus reliés par un tube digestif déjà passablement compliqué. La larve des Membranipores, le Cyphonautes (fig. 72, n* 7), est l'un des organismes microscopiques les plus étranges que l'on puisse voir.

M. Joliet considère avec raison ces larves, quand elles sont complètement développées, comme équivalant à un polype et à sa loge, ce qui est, soit dit en passant, une preuve que cet ensemble doit être bien réellement considéré comme le véritable individu bryo-

zoaire. Le jeune animal est d'abord libre et nage en tournoyant sur lui-même d'une façon tout à fait caractéristique. Mais cette phase n'est que de courte durée. Bientôt le terme de la vie est

Fig. 72. — LARTES DE BRYOZOAIRES. -> 1. Jeuoe larre de Bugula flabêUala^ a\ai)t l'éclotion. — î. La même oageant librement. — 3. Très jeune larve (trochoEphère) à' Alcyonidium Mytili, — 4. La ■ène plus âgée. — 5. Larve libre de Membranipora nitida» — 6. Larve de Fhitrella hiapida» — 7. Larve libre (CypbODautes) de Membranipora pilota. Dans toutes les figures : c, couronne ciliée ; 1. région aborale de la lanre; «6, si, parties qui en proviennent ; «, région orale; mi, parties qui en proviennent: o, bouche; ph, pharynx; C(/, cavité digestive primitive; m/, estomac r, rectum au, disque vibralilc ; p,p/, ventouse de ce disque.

armé pour la portion de la larve qui correspond au polype : la lane tombe au fond de Teau. Ses parties intérieures perdent leur aspect primitif et éprouvent des modifications profondes : la larve cesse d'avoir une forme régulière ; elle se fixe. Désormais tous ses

organes locomoteurs lui deviennent inutiles ; elle prend peu à peu la forme d'une simple loge dans laquelle le polype apparaît bientôt. La colonie est maintenant fondée et se développe comme nous r avons vu. Nous retrouvons dans cette métamorphose de la larve les faits fondamentaux que nous connaissons déjà.

Quelle que soit la colonie de Bryozoaires que Ton observe, on ne voit jamais les individus complets se grouper, dans la colonie, pour constituer en elle des individualités d'ordre supérieur. Comme les Coralliaires, les Bryozoaires sont eux-mêmes le résultat d'une trop longue élaboration, d'une trop considérable accumulation héréditaire de modifications acquises, pour que leur organisme soit encore susceptible de se prêter à d'importantes adaptations. Les seules adaptations nouvelles que l'on observe, chez eux, tiennent à ce que la loge et le polype ont conservé l'un par rapport à l'autre une indépendance relative. Le polype très complexe et d'existence éphémère demeure toujours identique à lui-même; la loge, dont les éléments sont plus rapprochés de l'état primitif, se prête au contraire, nous l'avons vu, à un certain nombre de transformations. Nous connaissons déjà les principales ; mais il en est de plus intéressantes, car elles permettent à certaines colonies d'atteindre en bloc et d'une manière presque complète à la qualité d'individus.

Par une exception assez remarquable, c'est chez les Bryozoaires d'eau douce que nous voyons cette transformation s'accomplir. Au ieu d'être encroûtées de calcaire ou de matière cornée, comme les loges des Bryozoaires marins, les loges des Bryozoaires d'eau douce demeurent souvent molles et gélatineuses. Chez le Lophopus cristcdliiius (fig. 67), qui forme de petites colonies adhérentes aux tiges des lentilles d'eau (1) et d'autres plantes aquatiques, toutes les loges sont confondues entre elles et forment une masse glaireuse, d'une transparence parfaite, de laquelle émergent les polypes. Les Lophopus Bi\ec leurs polypes unis par une substance commune, n'ayant à proprement parler qu'un seul corps, sont déjà un

(1) Les diverses espèces dfi Lemna,

acheminement évident vers la constitution d'une individualité particulière.

Les Cristatelles (fig. 73, n* 1) sont bien plus avancées dans cette direclion. Là encore, chaque polype garde son individualité; les

¥i%. 73. — BRYOZOAIRES. — I. Colonie de Cristatella mucelo rampant sur des herbes aquatiquci et moatraot des Polypes épanouis et des œufs d'hirer. — 2. Patudieella Ehrenbergn, une loge tTee le polype épanoui : k, tentacules ciliés du polype ; t. gaine du polype plusieurs fois repliée sur eiJe-mèioe; f, muscle rétracteur du polype; «, muscles pariéto-Taginaux : v, muscles pariétaux; m, glande mâle déreloppée sur la paroi de la loge à l'exlrémilé de l'une des brabches du funicule et spermatoxoîdes flottant dans la loge; o, oraire à l'extrémité d'une autre branche des funicules ; »| endocyste; 6, cctocyste; h, œsophage du polype. — 3. Jeune larve à'Aleyoneella fungosa. — 4. Larve plus âgée et contenant deux embryons.

loges seules se fusionnent dans une certaine mesure et la colonie tout entière, parfois assez volumineuse, est une plaque ovale, dont

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la forme est bien déterminée. Mais le point le plus important, c'est que cette plaque n'est plus fixe comme les autres colonies des Bryozoaires ; sa face inférieure constitue une sorte de pied sur lequel la colonie rampe, comme une limace sur sa sole ventrale. Elle peut même s'infléchir autour des tiges d'un suffisant diamètre et les embrasser assez étroitement pour grimper sur elles, à la façon d'un Ver. Cela suppose qu'une coordination s'est établie entre les mouvements des diverses loges confondues, qu'une conscience générale a commencé à se développer, en d'autres termes que la colonie a acquis un degré assez élevé d'individualité. C'est déjà presque un animal à un seul corps, mais à une multitude de bouches et d'appareils digestifs. Les polypes Coralliaires nous ont montré une transformation analogue de leurs colonies : les Cristatelles correspondent aux Pennatules, aux Vérétilles, aux Rénilles et aux autres Alcyonnaires nageurs.

Il semble que des rapports aussi étroits ne puissent s'établir entre les membres d'une même colonie sans que des organes ou des tissus spéciaux prennent en même temps naissance pour présider à ces rapports. Quand l'organisme se complique, on voit toujours apparaître un système nerveux chargé de maintenir l'harmonie entre ses diverses parties. Si les éléments nerveux sont" disséminés chez le plus grand nombre des Polypes hydraires ils se rassemblent chez les Méduses en organes bien définis. On a signalé qUelque chose de semblable chez les Coralliaires. On ne serait pas surpris de découvrir chez les Siphonophores un appareil de cette nature , d'autant plus perfectionné que la solidarité doit être plus grande entre les différents membres de la colonie flottante. Les Bryozoaires, dont les tissus sont formés d'éléments plus variés et mieux caractérisés que ceux de tous les animaux que nous avons étudiés jusqu'ici, devraient se prêter merveilleusement à l'étude de l'évolution de ces organes directeurs. Quand on observe une de leurs colonies, on voit assez souvent tous les polypes s'épanouir ou se rétracter en même temps. 11 semble donc que, même dans le cas où les individus sont parfaitement distincts les uns des autres, une sorte de conscience sociale

se soit déjà développée. Un observateur sagace et ingénieux, Fritz Mûller, a décrit tout un ensemble de tissus qu'il considère comme le siège de cette conscience et auquel il a donné le nom de système nerveux colonial (1). 11 a vu chez la Serialaria Coutinhii tous les polypes unis entre eux par des cordons contenant des éléments cellulaires qui lui paraissaient être des cellules nerveuses. Ces cordons se divisent, envoient des rameaux aux parois des loges et se renflent de loin en loin de manière à figurer des ganglions analogues à ceux qui caractérisent le système nerveux des Mollusques ou des animaux articulés. Des observateurs émincnts, Sraitt, Qaparède, Hincks, ont successivement retrouvé, chez nombre de Bryozoaires marins, les organes décrits par Fritz Mûller et leur ont attribué la signification à laquelle s'était arrêté cet auteur. Le fait paraissait si bien établi que Haeckel, depuis sa découverte, n'a cessé de soutenir que chez les Bryozoaires le véritable individu c'est la colonie. Comment admettre en effet qu'un ensemble doué d'un système nerveux particulier n'ait pas une personnalité ?

Cependant on a fait remarquer que ce prétendu système nerveux ne contractait jamais aucun rapport avec le système nerv eux particuUer de chaque polype ; en vain le docteur Henrich Nitsche a cherché en lui les éléments caractéristiques du tissu nerveux ; U a dû demeurer, à cet égard, dans une réserve parfaitement justifiée. M. Joliet est venu, à son tour, démontrer que les connexions des rameaux de l'appareil en question n'avaient rien qui vînt confirmer l'opinion que s'en était faite Fritz Mûller. Loin d'aboutir aux organes les plus actifs du polype ou à quelque point spécial de la loge, ils viennent s'attacher au hasard aux parois do celle-ci, en des points où il n'y a certainement ni impression à percevoir, ni mouvement à produire. Ses prétendus ganglions sont, en réalité, partagés dans toute leur épaisseur par le diaphragme corné qui sépare l'une de l'autre deux loges consécutives, et qui ne laisse communiquer les deux moitiés de l'organe que par un très étroit orifice central. Enfin, fait plus grave que tous !tr.

(1) Ârthiv fur Naturgeschichte, 1860, p. 310-318, pl.Xni.

autres, M. Joliel a vu les globules du sang, les œufs, les spermatozoïdes, les polypes eux-mêmes engendrés par ces nerfs singuliers I

On Ta deviné déjà, le système nerveua: colonial de Fritz Mùlier n'est que l'ensemble des funicules des diverses loges et de leurs dépendances. M. Joliet a montré d'ailleurs que les mouvements qu'exécutent simultanément tous les polypes d'une colonie ne se manifestent jamais que lorsqu'une action a été exercée à la fois sur eux tous, comme lorsqu'on ébranle le vase qui contient une colonie. Mais, à la condition d'y mettre quelque précaution, on peut exciter un polype, le détacher même de la colonie sans que les autres paraissent s'en apercevoir.

Il n'y a donc pas irradiation dans toute la colonie des sensations éprouvées par chaque polype, et, malgré tout ce qu'avait de séduisant cette idée d'un tissu particulier établissant entre tous les membres d'une même société la communauté des sensations et de la volonté, il faut convenir que rien de semblable n'a encore été découvert.

A la vérité les Bryozoaires qui ont Sjervi à ces recherches comptent précisément parmi ceux où les individus sont le plus nettement séparés, parmi ceux où rien ne permet de supposer qu'une conscience sociale ait commencé à se développer. Peutêtre une semblable recherche donnerait-elle chez les Cristatelles de meilleurs résultats.

Faut-il d'ailleurs s'attendre à découvrir un système nerveux présentant tout l'appareil de fibres, de cellules, de ganglions que Von observe chez les animaux supérieurs? Non, sans doute. Quelques éléments cellulaires à peine modifiés suffisent probablement aux premières manifestations de l'individualité psychologique d'une colonie : une simple fibre unissant le ganglion nerveux d'un polype à ceux de ses voisins, il n'en faudrait pas davantage pour assurer la communauté des sensations dans une colonie de Bryozoaires.

Les parties qui unissent entre eux les différents membres d'une colonie de Bryozoaires sont, même chez les Cristatelles, peu

compliquées. Chez les Coralliaires, un appareil circulatoire très ramifié met en rapport les différents polypes ; s'il n'y a pas communauté d'impressions, il y a au moins communauté de nutrition dans toute l'étendue de la colonie ; un liquide unique circule dans les vaisseaux et répartit également partout les matières nutritÎTes élaborées par les différents polypes. Chez les Bryozoaires rien de semblable; chaque loge est séparée de ses voisines (1); chaque individu digère pour lui seul et ce n'est que par endosmose qu il peut communiquer à ses compagnons la part de matières nutritives qu'il ne consomme pas lui-même.

Des animaux plus élevés que les Bryozoaires, quoique présentant avec eux certaines affinités de détail, vont nous offrir des associations plus parfaites à certains égards : ce sont les Ascidies dont les larves, en forme de têtard de grenouille, sont devenues fameuses depuis que Kowalevsky a cru voir en elles les plus simples des Vertébrés, les représentants de la forme primitive deTembranchement du règne animal auquel l'homme lui-même appartient, les êtres qui comblent la lacune que tous les naturalistes ont longtemps admise entre les animaux pourvus d'une colonne vertébrale et les animaux sans vertèbres.

{{] 11 y a cependant des exceptions.

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