‹ Les colonies animales et la formation des organismesChapitre 50 sur 102 · OL · texte numérisé non relu

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fi%. 116. — Bouche de Carabe. — N*» 1, la booebe Tae en dessous : a, lèvre supérieare; m, mandibules ; n, mâchoires ; q, r,

ptlpes mtiillairei ; c, languette ou lëTre Pig. 117. —Bouche d'une espèce d'abeille (A.Qthophore) Tue inCirieure ; p, palpes labiaux. — N* 2, la par-dessous : m, mandibules ; n, mâchoire ; c, lèvre bouche me de profil; mêmes lettres. inférieure; p, palpes maxillaires (grossie).

ganglions cérébroïdes situés au-dessus de l'œsophage. Quelque-, fois chez les larves, celles des Hydrophiles, par exemple, ces antennes sont détournées de leur destination ordinaire et peuvent devenir des organes de préhension (1) ; c'est un exemple, rare

(1) Les larves d'Hydrophiles sont carnassières ; elles dévorent leur proie en la maintenant entre leur dos et leur tête renversée en arrière. Dans cette bizarre altitude les antennes sont mises en contact avec l'animal qu'il s'agit de maintenir, et leur article basilaire solide et armé de pointes joue alors le rôle d'une branche de pince.

chez les Insectes, de leur adaptation à la fonction Je nutrition.

Cette adaptation est au contraire constante chez les Arachnides. Là, en effet, M. Blanchard a prouvé qu'il n'y a ni mandibules ni mâchoires; mais les antennes se rapprochent de la bouche, comme chez les Scorpions, ou se recourbent vers elle, comme chez les Araignées. Chez les premiers elles prennent la forme d'une pince bifurquée, courte, dirigée en avant, rappelant en petit les grandes pinces de Tanimal ; chez les secondes (fig. 123, n* 2, iw, y), leur base se renfle, tandis que leur extrémité se transforme en un crochet mobile, aigu, recourbé et percé au sommet; c'est là l'appareil venimeux à l'aide duquel les Araignées saisissent leur proie et la tuent. Chez les Faucheurs (Opilionides), ces crochets sont didactyles, et il en est de même chez les Télyphones et les Phrynes, ce qui rapproche encore ces animaux des Scorpions. C'était là sans doute une disposition jadis très générale, car c'est encore sous cette forme qu'apparaît le rudiment des antennes dans l'embryon même des Araignées domestiques (1). On donne aux antennes ainsi transformées des Araignées le nom de chélicères. Cette transformation particulière des antennes explique pourquoi la tête des Arachnides ne supporte pas, comme celle des autres animaux articulés, d'appendices servant au tact ; ces appendices ont été employés à un autre usage.

Mais faut-il admettre entre les antennes et les pattes une différence radicale? Les antennes ne seraient-elles pas simplement les appendices d'un ou plusieurs segments antérieurs à la bouche, comme le segment céphalique des Annélides ? Ces suppositions peuvent paraître un peu hasardées, quand on mesure la distance qui sépare des pattes locomotrices les antennes plumeuses d'un Bombyx, le court stylet qui en tient lieu chez les Cigales, ou le long filament antennaire des Sauterelles ; mais un examen plus approfondi montre qu'elles sont parfaitement fondées. Les antennes sont, à la vérité, des organes de sensibilité, les pattes des organes de locomotion ; mais cela n'a rien d'absolu, car chez divers In-

(1) Balfour, Noies on the development of the Araneina, Quarterly Journal of microscopical science, avril 1880.

sectes, tels que les Grillons, les Sauterelles (I) et le Sphinx tête de mort, les organes de l'ouïe se trouvent sur les pattes antérieures. Dans une autre classe d'Articulés, celle des Crustacés, les pattes peuvent aussi porter des yeux (2), et les mâchoires partagent avec elles cette faculté : inversement dans quelques divisions de cette classe, telle que celle des Cladocères, les antennes peuvent demeurer des organes de locomotion. Chez les Araignées mêmes, les chélicères qui reçoivent, chez Tanimal adulte, leurs nerfs du cerveau et sont indiscutablement des antennes, naissent d'abord à la face ventrale, en arrière de la Douche (3), comme de Yérilables pattes, et ne passent à la face dorsale et en avant de la bouche que dans la suite du développement.

Toute différence physiologique entre les antennes et les pattes s'efface donc, et la question de l'identité anatomique de ces organes mérite par conséquent un sérieux examen. Les Crustacés permettront de résoudre plus facilement ce problème que les Insectes et les Myriapodes, dont les segments céphaliques se sont * adaptés trop complètement à des fonctions spéciales.

Les Crustacés montrent d'ailleurs plus nettement encore, s'il est possible, toutes les modifications et transformationsd'appendicesque nous venons d'indiquer. Ces animaux jouent dans les eaux douces et dans la mer le rôle qui appartient sur terre aux Myriapodes, aux Arachnides et aux Insectes. Leurs organes de respiration sont externes, dépendent en général des pattes et portent le nom de branchies; ils sont disposés pour extraire de l'eau l'air qu'elle tient en dissolution ; les organes de respiration des autres Articulés sont au contraire, nous l'avons vu, situés à l'intérieur du corps, indépendants de l'appareil locomoteur et constitués par des tubes maintenus béants par une fine spirale chitineuse et dans lesquels

|<) Ceci s'applique seulement aux Locustides^ chez les Acndiens ou Criquets les organes de l'ouïe sont situés sur la partie antérieure du premier article de l'abdomen.

(2) Chez la Thysanopoda norvegica et diverses Evphamia il existe, outre les îeux céphaliques, huit paires d'yeux situés sur les segments et dont deux sont portés par l'article basilaire des 2« et V paires de pattes.

(3) Balfour, Notes on ihe development of the Araneinaj Quarterly Journal of microscopical science.

Fair atmosphérique pénètre directement ; ce sont des trachées. Cette différence dans le mode de respiration permet de diviser Tembranchement des animaux articulés en deux sous-embranchements également importants.

Bien qu'ils atteignent parfois une taille plus considérable, les Crustacés ont une organisation plus simple que celle des Articulés pourvus de trachées ; on ne trouve cependant pas parmi eux de colonies typiques, telles que nous en offrent les Péripates et les Myriapodes, mais on y observe une variabilité de forme et de structure beaucoup plus grandes que celles des autres groupes réunis ou, pour mieux dire, cette variabilité est d'une autre nature. Elle ne consiste pas seulement dans des modifications de détail, respectant les dispositions principales; mais elle affecte ces dispositions elles-mêmes, de sorte qu'un caractère qui parait de premier ordre dans les articulés pourvus de trachées, tel cpie le nombre des parties de chaque région du corps, est susceptible de varier dans un même groupe de Crustacés. C'est là, du reste, un trait commun à tous les groupes inférieurs du Règne animal : il suffira de rappeler le peu d'homogénéité de la classe des Poissons ou de celle des Reptiles comparée à l'identité presque absolue de structure de tous les Oiseaux ou de tous les Mammifères.

Tous les Crustacés, sauf les Crustacés supérieurs à yeux pédoncules qui forment l'ordre des Podophthalmes {i), traversent dans leur développement une forme commune, très caractéristique, prise d'abord pour type d'un genre particulier auquel on avait donné le nom de nauplius (fig. 118, n** 1 et 3). Quelquefois, cette forme n'est reconnaissable que dans l'œuf, mais le plus souvent le nauplius est déjà capable d'éclore et de mener une vie indépendante. Certains Podophthalmes, les Penœus, voisins des Crevettes, les Euphausia^ les Nebalia^ appartenant à des groupes assez éloignés, présentent comme les Crustacés inférieurs la forme de nauplius au moment de leur naissance ou dans l'œuf, preuve certaine que le

(1) De woOc, pied, ^çôoXfAo;, œil, liUéralement animaux à yeux pourvus d*un pied. C'est à cet ordre qu'appartiennent les Crevettes, les Langoustes, les Homards, les Écrevisses, les Crabes, etc.

nauplius est pour les Podophlhalmes aussi bien que pour les autres Crustacés, une forme larvaire typique rappelant l'organisme primitif d'où tous ces animaux seraient issus. Le nauplius est aux Cnislacés exactement ce que la larve à couronne vibratile que nous

Kg. 118 DÉVELOPPEMENT DES CRISTACÉS. — N« I. Nauplius de Notodelphys mediterranea

(grotd 1 Î5 fois). — N* 2. Notodelphyi mediterranea^ femelle avec ta poche à œufs. — N* 3. Nauplinad'un cirripède {Balanus balanoidei) très grossi, au sortir de l'œuf. — N* 4. Le même après la première mue. — N* 5. Le même ayant pris la forme cypridienne après son avant-dernière mue. — if*0. Jcuoe Balane peu de temps après sa fixation. — N« 7. Balanus balanotdes, adulte un peu réduit. (D«nf toutes les figures de 1 à 6, a^ et a^, les deux paires de membres qui deviendront les antennes ; m, les futures mandibule»; p, les pattes; dans les figures 6 et 7; A, À*, K', i}, B' 0, les diverses pièces de la coquille, T, les pièces postérieures {terga)^ S les pièces antérieures (scuta) qui forment le clapet de la coquille ; f, y, le manteau membraneux euveloppant l'animal ; B^ 6, A, muscles ; c, la portion céphalique de l'animal; e, la bouche ; d, e', la portion d'où naissent les pieds en forme de cirref.)

avons désignée sous le nom de trochosphère est aux Annélides; il est donc d'un haut intérêt de le connaître et de le suivre dans ses diverses métamorphoses. Au moment de son éclosion, c'est un animal transparent, ne présentant aucune trace d'articulation, de forme

ovale (fig. H8, n" i) ou triangulaire et muni de deux ou trois paires de membres. Ces membres, eux-mêmes dépourvus d'articles, sont souvent bifurques et terminés par un pinceau de soies raides, très longues, qui augmentent considérablement leur étendue. Ils servent exclusivement d'organes de natation ou de reptation ; ce sont par conséquent de véritables pattes. Bien que la plupart des Crustacés possèdent, à Tétat adulte, deux paires d'antennes eï une armature buccale fort compliquée, les nauplius ne possèdent jamais d'antennes ; leur bouche est un orifice dépourvu de tout appareil de mastication ; certaines espèces se servent seulement de quelques-unes des soies de leurs membres pour refouler vers elle les matières alimentaires. Bientôt, on voit apparaître les rudiments d'une quatrième paire de membres, puis généralement la peau qui enveloppait le jeune animal tombe et celui-ci se montre pourvu de membres nouveaux qui s'étaient formés sous les téguments, qui sont au nombre de trois à six paires et qui sont, comme étaient les précédents, des membres locomoteurs. Mais, pendant que cette évolution se préparait, les pattes primitives ont elles-mêmes subi les plus singulières métamorphoses: les deux premières paires («,, a^) sont remontées vers la région dorsale du jeune animal, elles constituent désormais les deux paires d'antennes ; la troisième paire {m) s'est rapprochée de la bouche, et s'est aussi profondément modifiée dans sa forme : elle a cessé de servir à la natation ; elle est désormais uniquement employée à broyer ou à saisir les aliments ; elle s'est transformée en une paire de mandibules. La quatrième paire de pattes, qui avait apparu postérieurement, subit à son tour une transformation analogue ; c'est elle qui constitue les mâchoires. Les membres qui se sont formés en dernier lieu n'échappent pas eux-mêmes à ces singulières adaptations : leur première paire au moins devient toujours, chez les Crustacés ordinaires, un appareil accessoire de mastication ,mais les deux membres qui la composent conservent d'ordinaire une plus ou moins grande ressemblance avec des pattes locomotrices, de là le nom de pattes-piâchoires sous lequel on les désigne.

Ce n'est pas tout : la plupart des Crustacés podophthalmes

quittent l'œuf sous une forme particulière qui leiir est également commune, mais qui est beaucoup plus avancée dans son développement que le nauplius. Cette forme larvaire qu'on désigne sous le nom de Zoe, est ordinairement caractérisée par les bizarres prolongements pointus de sa carapace et possède le plus souvent sept ou huit paires d'appendices, ta savoir : deux paires d'antennes, une paire de mandibules, deux paires de mâchoires et deux ou trois paires de pattes disposées de manière à servir plutôt à la natation qu'à la marche ; son corps se termine par un abdomen assez long mais ne portant aucune trace de membres (fig. 1 19). Eh bien ! des trois paires d'organes locomoteurs que porte la Zoë^ au moment de

Fig. 119. — CRISTACÉ. — Zoë ou larve de Crabe {Cancer mœnas).

son éclosion, aucune ne conservera cette fonction : toutes deviendront des dépendances de la bouche, des pattes-mâchoires, sans cesser cependant de conserver avec les véritables pattes une certaine ressemblance de forme, comme chacun peut s'en convaincre en examinant, chez un crabe, les parties qui entourent la bouche et qui précèdent la paire de grandes pinces. C'est seulement plus tard que se développeront, au nombre de cinq ou de six, les anneaux thoraciques portant les pattes définitives et qu'apparaîtront aussi les pattes abdominales destinées à subir elles-mêmes des modifications spéciales. Chez récrevisse{fig. 120) qui sort de l'œuf à peu près formée mais se lie d'une façon intime aux Crustacés traversant la forme de Zoë, il est facile de reconnaître les pattes-mâchoires, avec leur forme caractéristique, au-devant de la première paire de pattes.

Edmond Perribr. 34

Tandis que chez le plus grand nombre des Crustacés les appendices primitifs du nauplius sont détournés de leur fonction d'organes locomoteurs, il existe une petite famille bien remarquable où ils la conservent pendant toute la vie de Tanimal : tout le monde connaît, au moins sous leur nom vulgaire de /?wce5-(feaM, les Daphnies. Ce sont de petits Crustacés enfermés dans une carapace bivalve et qui abondent parfois dans les ruisseaux, où ils formenl

Fig. 120. — CRUSTACÉS. — M<> 1 . Écrevisse fluviatilo, Tue par sa face inférieare : a, antennes internes; 6, antennes externes ; c, yeux pédoncalés ; e, /, mâchoires et pattes-mâchoires ; g, première paire de pattes ambulatoires ou pinces ; h, pattes ambulatoires ordinaires ; t, pattes abdominales ehargées de porter les œufs; k, dernière paire de pattes abdominales transformées en rames; /, dernier anneau de l'abdomen en teUon. •— N* 2. Pièces buccales de l'écreTlsse : m, mandibules ; n,«X jifi" ^ 2« paires de mâchoires; q, r, s, les trois paires de pattes-mâchoires.

la nourriture la plus recherchée des jeunes poissons. On voit ces petits êtres avancer par soubresauts en fouettant Teau au moyen de deux longs appendices bifurques et garnis de soies, qui s'insèrent au voisinage de leur tète. Ces membres locomoteurs ne sont pas autre chose que la seconde paire de membres du nauplius, celle qui devient la seconde paire d'antennes chez les autres Crus-

lacés. Les Daphnies (1) nagent donc encore au moyen de leurs antennes. Ce sont, du reste, des Crustacés assez éloignés du type primitif, ils possèdent sous leur carapace cinq paires de petites pattes, tandis que leurs mandibules et leurs mâchoires sont atrophiées. Les Limules (fig. 121) sont le dernier reste d'un groupe d'Arti-

Kig. t2t. — CRUSTACÉS. — N» 1. Limulc polyphèmc, vue de Iroi» quarts. — N» t, La même,

Tue en deuoui.

culés qui a apparu dès la période primaire et qui a autant de rapports avec la classe des Arachnides, qu'avec celle des Crustacés. Là

(1) Elles sont le type du petit groupe des CUylocéres (de xXa^oç, branche et xipx;, corne, animaux à antennes branchues) auquel s'applique également tout ce que nous venons de dire.

nous trouvons encore la preuve de Tidenlité originelle de tous les appendices des articulés : tous les membres céphalo-thoraciques ont conservé chez les Limules une forme commune, sont demeurés des organes locomoteurs et se sont néanmoins appropriés, en même temps, à une autre fonction; ils se sont disposés en une sorte de cercle au centre duquel est venue s'ouvrir la bouche. Audevant d'elle une première paire d'appendices représente les antennes, articulées comme les pattes, et terminées comme elles par une pince didactyle ; autour d'elle les pattes servent à la locomotion, mais en même temps l'article basilaire de chaque membre s'est modifié de façon à pouvoir broyer les aliments en se rapprochant des articles semblables de ses voisins : tous ces appendices, au nombre de six paires sont donc, dans toute l'acception du terme, des pattes-mâchoires (1).

Ainsi l'identité fondamentale de tous les appendices du corps que la comparaison des articulés pourvus de trachées nous avait conduit à admettre, se trouve absolument démontrée chez les Crustacés. Au cours du développement de ces animaux nous pouvons voir ces membres, 'primitivement pareils sous le triple rapport de la forme, de la position et de la fonction, se modifier, se déplacer et, après avoir servi à la locomotion, devenir peu à peu exclusivement propres à d'autres fonctions spéciales, tandis que des membres nouveaux apparaissent pour remplir temporairement les fonctions locomotrices délaissées par les premiers et se modifier à leur tour dans des sens divers.

Les antennes, les mandibules, les mâchoires, les palles-mâchoi-

(1) Par les faibles modifications et le nombre de leurs appendices céphalothoraciques, par Texistence d'une seule paire d'antennes dont la ressemblance avec les chélicëres des Scorpions est incontestable, les Limules se rapprochent beaucoup des Arachnides. D'autres traits de leur organisation interne resserrent encore leur parenté avec ces animaux ; mais leur abdomen porte des branchies, ce qui est l'un des caractères essentiels des Crustacés ; aussi prend-on souvent les Limules comme types d'une classe spéciale, celle des Mérostomacés qui comprend, en outre, un assez grand nombre d'articulés des plus anciennes périodes géologiques.

M. Alphonse Milne Edwards a publié, il y a quelques années (Annaies des Sciences naturelles, 5* série, vol. XVII, 1872), des Recherches sur VanatomU fies Limules,

res sont indifféremment tout d'abord de yéritables pattes et servent soit à la marche, soit à la nage. Ces organes, si variés parla suite^ commencent par avoir la même forme et la même fonction ; ils naissent de la même façon ; nous avons donc le droit d'affirmer qu'il n'existe entre eux aucune différence. Malgré leur position en avant et au-dessus de la bouche, malgré leur mode tout spécial d'innervation, les antennes elles-mêmes ne sont pas autre chose que des pattes modifiées, et ce n'est pas là une hypothèse puisque tout observateur attentif peut voir s'accomplir sous ses yeux la métamorphose qui les tire des pattes du nauplius.

Cette détermination des antennes a une importance de premier ordre, car elle nous permettra de comprendre la véritable nature du cerveau des animaux articulés. Mais l'ensemble des faits que nous venons de rappeler' a une portée plus générale encore. Quel sens auraient, en effet, les assimilations entre les appendices des Articulés, auxquelles sont parvenus, après de si grands efforts, tant d'illustres anatomistes, quelle signification pourraient avoir les admirables phénomènes d'évolution que nous offrent ces appendice» dans le cours du développement d'un animal, si l'on n'admettait pas que les animaux articulés sont, comme les animaux annelés, formés de segments placés bout à bout, primitivement tous semblables entre eux, jouissant malgré les liens qui les unissent d'une indépendance relative, pouvant dès lors se modifier chacun dan^» une direction différente ; si l'on ne reconnaissait pas que les animaux articulés sont de véritables colonies dont tous les membres, rempUssant des fonctions diverses, sont associés pour constituer une unité nouvelle ?

Nous avons suivi chez les Annélides l'évolution de segments analogues ; nous savons que là les segments ne sont pas indissolublement unis à leurs semblables, qu'ils peuvent s'en séparer, vivre d'une vie indépendante et reproduire des organismes identiques à celui d'où ils se sont détachés ; nous savons en un mot que ce sont de véritables individus; nous savons encore que l'Annélide,. au moment de sa naissance, n'est pendant un temps plus ou moins long constituée que par un seul de ces individus qui se meut, se nourrit et se reproduit comme un organisme complet, et que les

5;i LLS COLONIES ANIMALES.

autres viennent, par la suite, s'ajouter un à un à celui-là pour former TAnnélide adulte ; le mot individu a donc bien ici le sens d'ammal indépendant ayant en lui tout ce qu'il faut pour virrc isolé et n'ayant perdu cette faculté que par suite de modifications consécutives. On ne saurait contester que TAnnélide soit une colonie à la façon des colonies d'Hydres, mais de forme difTérente. Comment douter qu'il en soit de même des Articulés, en présence du parallélisme si parfait qu'ils présentent} avec les Vers annelés? Comment refuser aux segments des Articulés cette qualité d'individus quand nous les voyons se comporter en tout, d'une façon aussi manifeste, comme les segments des Annélides?

D'ailleurs, le nauplius des Crustacés produit un à un les segments de l'animal adulte, exactement comme la trochosphère produit ceux de l'Annélide ; il est lui aussi constamment en voie d'accroissement et de reproduction agame. La trochosphère ne forme qu'une seule partie de l'Annélide, sa tête ; de même le nauplius ne fournit, par métamorphose directe, qu'une seule partie du Crustacé et c'est également la tête ; ses membres deviennent les appendices de la tête : les antennes et les mandibules. Le plus souvent de nouveaux anneaux formés en arrière de cette tête primitive^ viennent s'ajouter au nauplius pour former la tête définitive et apportent à la bouche des appendices supplémentaires, les mâchoires et \e^ pattesmâchoires; en même temps la région thoracique fait son apparition tandis que d'autres segments, se formant entre le dernier et l'avant-dernier anneau dii corps, complètent l'abdomen. Entre le thorax et l'abdomen la séparation est brusque, en général; mais le mode même de formation de la tête et du thorax, qui se développe derrière elle et dont les premières parties formées se soudent très souvent avec elle, indique qu'aucune démarcation tranchée ne peut exister entre ces deux régions ; aussi est-on souvent amené à les confondre sous la dénomination commune de céphalothorax.

La tête se trouvant formée, comme le reste du corps, d'anneaux, c'est-à-dire d'individus distincts, équivalents à ceux qui entrent dans la constitution du thorax et de l'abdomen, le seul caractère des anneaux céphaliques consiste dans les fonctions spéciales que remplissent les appendices de ces anneaux. A moins de réserver,

comme Ta fait M. de Quatrefages pour les Annélides, le nom de tète aux anneaux qui précèdent la bouche et portent les antennes, il faut considérer comme faisant partie de cette région du corps tous ceux dont les appendices seront transformés de manière à devenir soit des organes de sensation, soit des pièces buccales, et c'est ce que Ton est bien forcé de faire chez les Myriapodes et les Insectes où les anneaux à appendices modifiés se fusionnent de manière à former un tout nettement séparé. Rien dans tout cela ne diffère de ce que nous avons vu chez les Annélides sédentaires.

Singulier rapprochement ! Le nauplius au moment de son éclosion représente seulement la tête du Crustacé, tout comme la trochosphère .représente, à ce moment, la tête de TAnnélide. La tête n'est, dans les deux cas, que le premier individu ou F ensemble des premiers individus formés dans la colonie. Si Ton veut exprimer le fait d'une façon) plus saisissante on peut dire que les Crustacés^ comme les Annélides^ sont^ au moment de leur naissance^ des animaux réduits à leur tête^ et doni la tête se répétant elle-même^ produit le reste du corps. Dans le cas des Annélides, dans celui des Crustacés, les phénomènes sont exactement les mêmes ; tout aussi rigoureusement que Tembryogénie des Annélides, l'embryogénie des Crustacés démontre donc que ces animaux, et avec eux, les autres Articulés qu'on ne saurait en séparer, sont des colonies linéaires.

Chez les Crustacés supérieurs, chez ceux qui sont adaptés à la vie terrestre le développement s'accélère : au moment de la naissance les diverses régions du corps sont déjà formées et continuent à se développer isolément ta la façon d'individus distincts, comme nous le montrent les Zoës; assez souvent même le jeune animal sort de l'œuf avec tous ses anneaux comme cela arrive chez les Cloportes et les Écrevisses, ou bien il ne lui manque que quelques anneaux abdominaux, et nous arrivons ainsi graduellement au mode de développement des Arachnides et des Insectes qui possèdent toujours à leur naissance tous les anneaux de leur corps.

Les Myriapodes, parmi les Articulés pourvus de trachées, semblent être demeurés en arrière, mais il n'en est rien : leur tête est,

en effet, beaucoup plus parfaite que celle des Arachnides; le nombre de ses appendices (1) nous autorise à la considérer comme résultant de la fusion de quatre articles au moins ; en revanche, V abdomen n'ayant subi aucune adaptation, peut atteindre une grande longueur ; il fournit souvent à la tête un nouvel article, celui qui chez les Scolopendres porte les crochets venimeux.

Chez les Arachnides, comme chez les Limules, la région antérieure du corps ne se divise pas en tête et en thorax : les appendices du premier anneau, représentant les antennes des Crustacés, forment les crochets à venin ou chélicères ; ceux du second anneau forment les palpes tout en conservant l'apparence de membres locomoteurs, ceux des quatre anneaux suivants demeurent à Tétat de pattes.

Enfin chez les Insectes, la tête se constitue très vite comme chez les Myriapodes et se trouve, comme chez eux, formée de quatre et peut-être même de six (2) anneaux; là, elle est complètement individualisée ; derrière elle, le thorax, également bien distinct, se constitue toujours à Taide de trois anneaux; enfin vient Tabdomen dépourvu de membres chez les insectes adultes mais qui montre encore chez diverses larves qu'il en était originairement pourvu.

Il est difficile de passer par une transition absolument ménagée des Crustacés aux Arachnides et de ceux-ci aux Insectes ou aux Myriapodes ; mais tous ces animaux se relient entre eux avec la plus grande facilité et leur mode de développement parait extrêmement clair lorsqu'on les ramène au type fondamental de la colonie linéaire tels que les Annélides nous Font montré.

Si, dans une même série, celle des Crustacés, par exemple, ou celle que forment les Arachnides, les Myriapodes et les Insectes, on vient à comparer les phénomènes embryogéniques, on constate, comme chez les Annélides, ce phénomène général : dans les

(1) Une paire d'antennes, une paire de mandibules et deux paires de mftchoires.

(2) Il serait possible, en effet, que Ton dût considérer le labre des Insectes comme un résultat de la fusion d'une paire d'appendices correspondant aux antennes internes des Crustacés, et que Ton dût compter, comme chez les Crustacés podophthalmes, un anneau pour les yeux.

types inférieurs les appendices au moment de leur apparition sont tous semblables entre eux et ne se modifient que par la suite ; mais à mesure qu'un type déterminé se fixe ou se perfectionne davantage, ces appendices se montrent sous une forme et à une place de plus en plus rapprochées de la forme et de la place définitives. Les antennes, les mandibules et les mâchoires tendent à prendre d'emblée leurs fonctions particulières. De même les segments tendent à se former de plus en plus vite ; les parties de ceux qui doivent plus tard se fusionner finissent par se former dans un blastème commun, de sorte que les appendices demeurent seuls distincts. Ainsi, bien qu'il soit démontré par les considérations et comparaisons précédentes, que la tête des Myriapodes et des Insectes résulte de la fusion de plusieurs anneaux, ces anneaux ne sont d'ordinaire reconnaissables à aucune période du développement de l'animal. Enfin les segments, dont le plus grand nombre se formait d'abord après l'éclosion, finissent par apparaître simultanément dans l'œuf d'où le jeune animal sort avec tous ses éléments constitutifs : la larve d'un insecte, par exemple, quitte l'œuf avec tous ses anneaux (1). En dehors de toute hypothèse, le résultat de cette comparaison ne peut s'exprimer, aussi bien pour les Articulés que pour les Annelés que de la façon suivante :

« Dans les types élevés, il y a tendance à la production de plus en plus rapide de lafornre définitive, précocité de plus en plus grande du pouvoir reproducteur des. individus associés, raccourcissement toujours croissant de la durée des phases embryogé niques qui précèdent l'apparition de la forme définitive, de telle façon que celleci finit par se constituer directement dans l'œuf. »

C'est le phénomène que nous n'avons cessé de constater depuis le commencement de ces études et que l'on peut designer simplement du nom à' accélératio7i embryogénique.

Parmi les conséquences de cette accélération, il en est une qui

(1 j 11 y a donc une grande différence entre celle lane définitivement consliluée et le nauplius auquel on donne souvent le nom de larve des Crustacés cl qui ne présente que la tôle du Cruslacé.

doit être signalée d'une façon particulière. Lorsque le corps se décompose en régions distinctes, ces régions arrivent à se comporter comme autant d'individus secondaires, qui peuvent se modifier indépendamment des régions voisines ; leurs éléments constituants peuvent, par exemple, se fusionner complètement, alors qu'ils demeurent distincts partout ailleurs. Ces diverses régions subissent, chacune d'une façon particulière, l'accélération embryogénique, de telle façon que, malgré l'identité de leur constitution primitive, elles peuvent arriver à se développer par des procédés, en apparence différents, et qui tiennent simplement à ce que la forme et l'intensité de cette accélération n'ont pas été les mêmes pour toutes. Cela est particulièrement manifeste en ce qui concerne la tête des Myriapodes et des Insectes. Cette remarque trouvera par la suite d'importantes applications.

Du moment qu'il est démontré que les Articulés sont des colonies linéaires, ces animaux peuvent nous fournir des renseignements précieux sur les modifications dont leur genre d'association est susceptible, enseignements^ dont nous aurons plus tard à faire notre profit.

L'étude des Articulés à respiration trachéenne et notamment celle des Arachnides nous a déjà permis d'établir des faits importants que l'on peut résumer ainsi. Dans une colonie linéaire, les anneaux de la région antérieure du corps ont une tendance particulière à se modifier soit en se compliquant, plus ou moins, soit en se soudant les uns aux autres. Ces modifications concordent avec une réduction du nombre des anneaux du corps et une fixité dans ce nombre qui deviennent de plus en plus grande. La réduction du nombre des anneaux du corps se produit par une atrophie graduelle des anneaux postérieurs qui peuvent persister en formant une queue, être utilisés comme tels ou disparaître entièrement.

Ces modifications dans l'apparence extérieure de l'animal ne vont pas sans entraîner dans son organisation intérieure des modifications d'autant plus intéressantes que l'on voit quelques-unes d'entre elles- se produire sur un même animal, à mesure qu'il avance en Age. Les plus remarquables sont peut-être celles qu'é-

LES ANIMAUX ARTICULES.

prouve le système nerveux auquel on attache, depuis Cuvier, une importance prépondérante dans les classifications.

L'histoire des métamorphoses du nauplius et celle du développement des Arachnides nous montre d'abord un fait important que nous avons déjà constaté, du reste, dans le développement des Annélides. C'est que des parties primitivement ventrales telles que les deux premières paires d'appendices du nauplius ou les chélicères des Araignées passent à la région dorsale, tandis que la bouche recule de manière à se laisser précéder par ces parties qui étaient

q p 0 ch

f\%. 122. — Anatomie de la chenille et du papillon d'une même espèce de Sphinx : a, ganglions cérébroïdes ou sus-œsophagiens ; 6, collier œsophagien ; c, premiers ganglions de la cha^^ie nerveuse ventrale; d, fy les divers ganglions de la chaîne nerveuse tous nettement séparés chez la chenille ; ^ masse nerveuse résultant chex le papillon de la fusion des 3* et 4* paires de ganglion de la chenille; A, bouche ; i. trompe ; j^ œsophage ; Ar, estomac ; /, m, intestins ; ii, anus ; o, p, q^ r, pattes ; «, vaisseau dorsal servant de cœur; u, corne postérieure de la chenille.

primitivement plus ou moins nettement derrière elle. De même que le premier anneau qui portait la bouche se trouve finalement placé au-dessus d'elle , chez les Annélides, de même un ou deux anneaux ont subi cette modification chez les Articulés et se sont adaptés exclusivement aux fonctions de sensibilité. Ils ont naturellement entraîné les parties du système nerveux, formées tout d'abord de deux moitiés symétriques , qui leur correspondaient ; ces parties sont venues se placer au-dessus de l'œsophage et ont

constitué les ganglions cérébroïdes (fig. 122, a), tandis que leurs connectifs sont forcément demeurés à droite et à gauche de l'œsophage. Ainsi s'explique Texistence du collier nenreux antérieur qui est une disposition commune à tant d'animaux (fig. 122, b). Toutes les objections que Ton pourrait tirer du mode actuel de formation des diverses parties de ce collier ne sauraient prévaloir contre les faits primordiaux qui nous montrent quelle est son origine. L'expérience de tous les jours prouve, en effet, combien sont variables les mécanismes grâce auxquels se produisent, lors du développement embryogénique, des dispositions identiques et manifestement dues aux mêmes causes primitives. Ces causes une fois précisées, les phénomènes intimes qui s'accomplissent dans les tissus sont des procédés secondaires d'abréviation auxquels il faut se garder de donner, comme on le fait trop souvent, le premier rang dans l'appréciation des affinités.

La chaîne nerveuse] subit, chez les Articulés, des transformations importantes sur lesquelles il est utile d'insister.

Les Insectes passent successivement, tout le monde le sait, partrois états, au moins, l'état de larve, l'état de nymphe et l'étal d'Insecte parfait. A l'état de lar\'e, les diverses régions du corps sont beaucoup moins distinctes, les anneaux beaucoup plus semblables entre eux et, sauf le dernier ou les deux derniers, chaque anneau possède un ganglion nerveux. Dans les adultes correspondants, tout autre est la disposition des centres nerveux : les ganglions abandonnent souvent l'anneau auquel ils correspondent, pour venir se souder aux ganglions les plus rapprochés (fig. 122, n* 2, e). Ces déplacements se font, dans les Insectes voisins, avec une telle régularité que M. Emile Blanchard, à la suite de ses belles et précises recherches sur le système nerveux des animaux sans vertèbres (1), a pu trouver « dans le degré de centralisation des noyaux médullaires, des caractères de famille ayant une persistance des plus remarquables ». Ce ne sont pas seulement les ganglions d'une même région du

(i) Emile Blanchard, Rechetrhes anaiomiques et zoologiques sur le système nerveux des animaux sans vertèbres {Annales des Fcmces naturelles^ 3« série, t. V, i84«).

corps qui peuvent se souder entre eu\. Chez beaucoup d'Insectes, les ganglions postérieurs du thorax se soudent également avec un ou plusieurs ganglions abdominaux.

En général, durant les métamorphoses, le système nerveux se raccourcit par suite de la fusion ou du rapprochement d'un nombre plus ou moins considérable des ganglions de la larve ; mais il n'en est pas toujours ainsi. M. Jules -Kûnckel, aide naturaliste au

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Pî|. 123. — ARACHNIDES. — Anatomie d'une Mygale : et, céphalothorax ; m, chélicères ; g, crochet qui les termine ; ma, pièces dépendant de la 2« paire d'appendices et Tonctionnant comme mâchoires ; p{, t* paire d'appendices |ou palpes maxillaires ; p, les 4 paires de pattes ; 6, bouche ; (B, œsophage; tf, estomac; a6, abdomen; e, ganglion cérébroïde; /, masse nerveuse thoracique résultant de la fusion de tous les ganglions de la chaîne ventrale ; ea^ cordons nerveux ; no^ nerf optique ; y, yeux ; r, poches respiratoires ou poumons ; s, leurs orifices extérieurs ou stigmates ; m, muscles ; o, ovaire ; ocf, orifice des oviductes ; a, anus ; f, filières.

Muséum (1), a, le premier, montré que chez certains Diptères dont les larves ont un système nerveux très concentré le contraire

(1) J. Kûnckel, Comptes rendus de V Académie des sciences de Paris, t. LXVII, i868; p. 1232.— Les recherches postérieures de M. Kunckel et celles de M. Brandt ont montré que le système nerveux se dilatait au lieu de se condenser chez un assez grand nombre de Diptères. Voir dans le môme Recueil, t. LXXXIX, 1879 : Ed. Brandt, Recherches anatomiques et morphologiques sur le système nerveux des Insectes, p. 491. — J. Kûnckel, Recherches morphologiques et loologiques sur le système nerveux des Insectes diptères, p. 497.

pouvait avoir lieu; mais la concentration des ganglions de la larve n'est elle-même qu'un phénomène secondaire, car il résulte encore des recherches de M. Rûnckel que « chez tous les Diptères, les ganglions sont distincts et nettement séparés dans Tembryon ». Ainsi, dans le cours du développement, les ganglions quittent d'abord la position que leur assigne leur origine, pour s'en rapprocher ensuite de nouveau. Il est impossible dans Tétat actuel de nos connaissances d'assigner à ces phénomènes une cause précise et d'en découvrir le véritable sens; le fait important pour nous est d'avoir constaté qu'ils peuvent se produire chez un même animal aux âges successifs de sa vie, car nous devons en conclure à fortiori qu'ils ont été également possibles durant l'évolution paléontologique des espèces et leur demander la raison des différences que présente le système nerveux dans les divers types. On s'explique ainsi, par exemple, comment chez les Araignées toute la chaîne ganglionnaire ventrale a pu être remplacée par une masse nerveuse unique (fig. 123, t), de forme étoilée située dans le céphalothorax, et qui envoie des nerfs aux palpes, aux pattes et à l'abdomen, ou comment, chez les Crabes, dont l'abdomen, allongé pendant le jeune ûge, est devenu si petit à l'âge adulte, la chaîne ganglionnaire est de même remplacée par une masse nerveuse thoracique de forme annulaire.

De toutes les actions modificatrices, il en est deux qui se font sentir avec une énergie toute particulière sur les colonies qui nous occupent : nous avons déjà vu la vie sédentaire, à Tintérieur de tubes fixés, modifierprofondémentlesAnnélides; il n'y a pas d'Articulés menant de la même façon, pendant toute leur vie, ce genre d'existence (1), mais il y en a qui se fixent définitivement dans le jeune âge et d'autres qui vivent en parasites sur le corps ou dans les organes d'autres animaux. Les uns et les autres éprouvent les plus étranges déformations.

(1) Les Psigures on Bemards-V Ermite se logent cependant dans des coquilles vides de Mollusques et il en résulte pour ces Crustacés des modifications importantes sur lesquelles nous aurons occasion de revenir.

Sur les branchies et quelques autres parties du corps des poissons on trouve souvent des organismes mous, aux formes bizarres, qui paraissent n'avoir rien d'arrêté et sur lesquels il est absolument impossible d'apercevoir aucune trace d'annulation. Les plus connus de ces parasites sont les Lernnées (fîg. 124, n* 1) que Cuvier plaçait parmi les Zoophytes, à côté des Vers intestinaux. Nordmann reconnut le premier, en 1832, que c'étaient de véritables

Fif. 124. — CRUSTACÉS. — 1. Tracheliattês polycolpuSf parasite des carpes, femelle avec set tubes remplisd'œufs. — 2. Sou nauplius au sortir de l'œuf et après sa première roue. — 8. Cyclops quairicami» de nos eaux douces (trés-grossi). — 4. Ses larves à divers états de déTeloppemenU

Crustacés. Au sortir de l'œuf, ces animaux se présentent soit à l'état de nauplius (fig. 124, n* 2), soit même à un état de développement plus avancé ; ils arrivent rapidement, dans tous les cas, à posséder deux paires d'antennes, une armature buccale plus ou moins compliquée et de deux à quatre pattes natatoires parfaitement constituées au moyen desquelles ils nagent avec agilité. Il sont alors fort semblables à ces petits Crustacés qui abondent dans les moindres flaques d'eau et qui s'égarent même assez souvent dans les carafes de nos tables, les Cyclopes (fig. 124, n* 3). Après avoir nagé quelque temps, le futur parasite se fixe aux branchies de quelque poisson au moyen de sa seconde paire d'antennes transformée en griffes. Les mâles, en général, se modifient peu, parfois ils demeurent libres ou vont se fixer, comme

des parasites, sur les femelles ; celles-ci grossissent énormément, changent de forme et finissenf par ne plus présenter aucun des traits caractéristiques des Crustacés. Les Lernées qui sautent dans leur développement la phase de nauplius se fixent temporairement une première fois, arrivent ainsi à un état de développement assez élevé; puis reprennent leur liberté, pour venir se fixer de nouveau après Taccouplement et revêtir alors l'aspect vermiforme qu'elles garderont toujours.

Comme les Araignées, les Crustacés parasites nous montrent que la segmentation du corps, après avoir été nettement accusée, peut sous des influences diverses disparaître entièrement. Des êtres qui primitivement étaient des colonies linéaires bien caractérisées font ainsi un retour apparent vers Tétat simple, et le parasitisme est une des causes qui peuvent amener ce retour.

La vie sédentaire, la fixation amène des modifications non moins profondes chez les animaux qui s'y résignent. Il est impossible de visiter une plage sans remarquer de petites éminences coniques, formées par des coquilles à plusieurs valves qui hérissent tous les rochers à fleur d'eau et rendent parfois sur eux la marche très pénible. Ce sont les Balanes ou glands de mer (fig. H8. n' 7) ; si on vient à les placer dans l'eau, on voit bientôt les deux clapets qui ferment hermétiquement la coquille quand elle est à sec, s'entr ouvrir et livrer passage à une sorte de panache recourbé qui se montre et disparaît rapidement, à des intervalles réguliers, comme s'il jouait à cache-cache. On avait pris d'abord ces animaux pour des Mollusques et, les réunissant aux Anatifes(fig. 125) dont la coquille est portée à l'extrémité d'un long pédoncule charnu et à quelques autres, on avait créé pour eux l'ordre des Cirripèdes (1). Les recherches de Thompson confirmées par celles de Burmeister, Martin- Saint-Ange, Goodsir, Rathke, ont montré que ces animaux étaient de véritables Crustacés et celles de Spence Bâte (2) ont permis de préciser d'une façon remarquable leurs affinités.

(i) De cirrus^ boucle de cheveux, et pes, pied ; animaux à pied chevelu. (2) Spence Bâte, On the development of the Cirripedia ; Annals of Nalural History, 1851.

Les Cirripèdes sortent de l'œuf à Tétat de nauplius (fig. H8, n** 3) ; leur larve est facile à reconnaître à sa forme triangulaire, aux longues pointes dans lesquelles sallongent les sommets de sa carapace et à la trompe ventrale et mobile à Textrémité de laquelle s'ouvre la bouche. Ce nauplius ne possède d'abord, comme d'ordinaire, que trois paires de pattes au moyen desquelles il nage activement ; mais il grandit, sa peau tonoibe et se renouvelle ; il finit par acqu(^rir une quatrième paire de membres et les

Fig. 125. — CIRRIPEDE— Analifes {Lepas anatifera), fixés à un morceau do bois llotlant

réduits de moitié.

rudiments do six paires de pieds qui demeurent d'abord enfermés sous les téguments (iig. H8, n° 4). Une nouvelle mue le transforme singulièrement. Il était auparavant large et bombé ; il est maintenant comprimé latéralement, et son corps est enfermé dans une carapace bivalve, rappelant par sa forme, dans des dimensions très réduites, la double coquille des Huîtres et des autres Mollusques acéphales (fig. H 8, n°()). La jeune larve ressemble alors beaucoup à de petits Crustacés, les Cy/jris^ aussi communs que les Daphnies dans nos eaux douces, et qui sont également protégés par une carapace bivalve à valves articulées,

Edmond PEnniEn. '*^'>

Les appendices du nauplius ont cependant subi des modifications considérables : la première paire de membres est devenue une antenne de quatre articles, dont Tavant-dernier s^élargit de manière à former une espèce de ventouse, au fond de laquelle vient s'ouvrir une glande particulière. La seconde paire de membres a disparu, les deux suivantes se sont transformées en mâchoires. Quant aux six paires de pieds qui s'étaient montrées sous les téguments, ils sont libres maintenant et constituent six paires de rames bifurquées (fig. 118, n* 6, /?). La jeune larve ne cesse de se mouvoir: tantôt elle nage à l'aide de ses pattes postérieures, tantôt elle marche au moyen de ses antennes ; elle possède une tache oculaire impaire et deux gros yeux composés.

Bientôt on voit graduellement se produire en elle des parties nouvelles: il semble qu'un être différent, véritable Cirripèd<tceluilà, se forme sous ses téguments ; quand ces parties ont atteint un certain développement, la jeune larve se fixe au moyen de la ventouse de ses antennes ; une sécrétion de la glande qui lui correspond rend définitive son adhérence au corps sous-jacent; une dernière mue fait apparaître le jeune Cirripède (fig. 118, n*5). Celui-ci subit encore diverses modifications ; ses yeux latéraux s'atrophient, tandis que la tache oculaire impaire subsiste ; les membres antérieurs achèvent leur métamorphose en pièces buccales et les pattes natatoires constituent le panache que l'animal fait incessamment mouvoir, et qui ne sert plus désormais qu'à renouveler l'eau autour de lui, tout en attirant vers la bouche les particules alimentaires. Le Cirripède passera désormais sa vie dans cette bizarre attitude, les pieds en l'air, la tête en bas, enveloppé dans sa coquille multivalve qui est son seul moyen de protection. Sa tète peut demeurer de dimensions restreintes : l'animal est alors sessile comme les Balanes (fig. 118, n° 7) ; ou bien elle s'allonge démesurément et forme le long pédoncule charnu qui supporte les Anatifes (fig. 125). Soupçonnerait-on, en voyant le Cirripède adulte, qu'il a débuté dans la vie à peu près exactement comme certaines Crevettes (1), et qu'il a revêtu ensuite une forme très

(i) Les PenœuSé

analogue à celle des Ci/pris^ affirmant ainsi qu'il a dû longtemps demeurer confondu dans la foule des Crustacés ordinaires avant de prendre les étranges caractères qui le distinguent?

Tous les Cirripèdes ne s'attachent pas à des corps inertes : il en est dont les larves recherchent particulièrement l'appui d'autres animaux. Les Coronules se fixent sur les Baleines et les Tortues marines ; les Dichelaspis, sur les Crabes et les Langoustes ; les Alepas se partagent entre les Crustacés, les Coraux et les Oursins. C'est d'abord une simple cohabitation ; mais le familier de la maison ne tarde pas à se changer en parasite. Les Analcsnia enfoncent dans la peau des requins les prolongements en forme de racines de leur court pédoncule, s'enfouissent presque complètement dans les téguments de leur hôte et là, entourés de sucs nourriciers qui exsudent de toutes parts, n'ayant qu'à se laisser vivre, sans souci de chercher des aliments qui viennent à eux, manifestent bientôt des traces évidentes de dégénérescence : leurs pieds cirriformes et leurs mâchoires, désormais inutiles, demeurent à l'état rudimentaire. Chez les Protolepas qui se fixent à l'intérieur du manteau d'autres Cirripèdes, le tube digestif subit à son tour une rétrogradation marquée; enfin tous les membres et le tube digestif lui-même disparaissent dans le curieux groupe des Rhizocéphales.

Sur certaines côtes, on voit beaucoup de Crabes porter à la partie postérieure de leur corps, un sac d'un jaune sale, parfois volumineux, qui s'insinue entre le thorax de l'animal et son petit abdomen replié en dessous, écartant l'une de l'autre ces deux parties habituellement contiguës. Les pêcheurs croient que ce sac contient les œufs du Crabe. Cette masse informe n'est pas autre chose — tout son développement le démontre — qu'un Cirripède, la Sacculine des Crabes. Ses organes internes se réduisent, à peu de chose près, à un appareil reproducteur; mais son pédoncule, résultant de la métamorphose de la tête de la larve, plonge dans le$ viscères du Crabe, s'y divise en une multitude de racines qui embrassent le foie, étreignent l'intestin et vont chercher dans le malheureux animal, comme dans un sol vivant, les sucs qui doivent

assurer sa subsistance. De là le nom de Rhizocéphales (1) donné aux Sacculines et aux Cirripèdes analogues. Ces animaux présentent le plus hiEiut degré de parasitisme qu'il soit possible de concevoir : aussi, bien que, dans leur jeune âge, ils revêtent successivement des formes plus élevées que celles des Lernées, leur dégénérescence est-elle encore plus complète.

Ainsi, dans la classe des Crustacés, nous pouvons mesurer la grandeur des effets que certains modes d'existence peuvent produire sur l'organisme. Nous pouvons même comparer dans un groupe déterminé, l'influence de deux modes d'existence différents. Qu'un Crustacé, déjà nettement caractérisé, dont l'organisation porte même les traces de modifications considérables du type primitif, qu'une sorte de Cypris vienne à être obligé de vivre immobile, fixé qu'il est par une partie de son corps, des métamorphoses profondes se manifestent bientôt dans toute son économie; un abri se développe autour de lui ; ses membres, inutiles pour la marche, s'adaptent à une autre fonction, revêtent une forme nouvelle; certaines parties du corps, les yeux, par exemple, s'atrophient; d'autres prennent un développement qui, dans la vie normale, eût été impossible; les organes internes eux-mêmes, placés les uns par rapport aux autres dans des conditions nouvelles, obligés de contracter d'autres rapports avec le milieu extérieur ne tardent pas à subir le contre-coup de ce mode nouveau d'existence.

Un animal fixé doit encore attirer à lui les matières alimentaires; chez les Cirripèdes ce sont les pieds qui se chargent de ce soin et se modifient dès lors dans un sens tout nouveau. Mais un parasite n'a plus même ce souci ; une fois qu'il est solidement attaché à son hôte, si le milieu qu'il a choisi est convenable, les sucs nutritifs le baignent, le pénètrent d'eux-mêmes et vont, tout élaborés, à la rencontre des éléments qu'ils doivent alimenter ; des membres seraient inutiles, un appareil digestif même devient superflu; cet appareil cesse ses fonctions, puis disparaît tandis que divers tissus, au milieu d'une abondance malsaine, prennent un dévelop^

{{) De fîÇa, racin*^.; etxi^aXr!, tète; animaux à tète en forme de racine.

pement que, dans tout animal élevé, on considérerait comme maladif : le corps cesse alors de présenter ses formes ordinaires, et finit enfin par n'être plus qu'un sac, parfois énorme, rempli d'œufs.

Ce sont là des modifications extrêmes dues à l'action persistante d'un genre de vie tout à fait anormal. L'étude que nous venons d'en faire dans un groupe parfaitement défini, la puissance qu'ont eue des conditions biologiques bien déterminées de défaire en partie ce qu'avait pu produire une longue hérédité, nous montrent rinfluence que de semblables conditions ont pu avoir sur le développement ultérieur d'organismes moins élevés et doivent nous mettre en garde contre les affinités trompeuses que pourraient présenter des animaux appartenant à d'autres groupes et vivant dans ces mêmes conditions.

Enfin nous devons pressentir que d'autres actions ont pu modifier les organismes, et nous sommes autorisés — nous l'avons fait, du reste, pour les Annélides sédentaires — à tenir compte de leur intervention pour reconstituer la véritable nature d'êtres qu'elles pourraient avoir écartés de leur type primitif.

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