‹ Les colonies animales et la formation des organismesChapitre 55 sur 102 · I. — Gonstitntion générale des Échinodermes · texte numérisé non relu

I. — Gonstitntion générale des Échinodermes

Le V^ février 1837, un anatomiste français, qui occupa avec honneur la chaire d'anatomie comparée du Muséum, Duvernoy, communiquait à la Société d'histoire naturelle de Strasbourg le résultat d'observations qu'il avait entreprises sur les Oursins et les Astéries ou Etoiles de mer (1). Frappé de ce que les bras de ces Zoophytes présentent à leur partie inférieure des pièces solides, régulièrement disposées comme les vertèbres d'un squelette, et sont en outre formés de deux moitiés parfaitement symétriques, il avait cru trouver dans chacun de ces bras l'équivalent d'un animal particulier. Dix ans après, en 1848, dans un nouveau mémoire (2) Duvernoy développait cette idée: « Dans l'Etoile de mer qui a cinq rayons, disait-il, il y a proprement cinq colonnes vertébrales. Ces colonnes, dont le nombre varie dans les différentes espèces et dans les genres de cette famille avec celui des rayons, sont plus ou moins libres vers leur extrémité caudale, et soudées par leur extré-

(1) VlnsHtui, 1837, p. 208 et 209.

(2) Duvernoy, SurVanalogie de composition et quelques points de Vorganisalion des Echinodermes (Mémoires de l'Académie des sciences, 1849, vol. XX}.

mité buccale. Les Astéries à rayons libres sont donc les serpents des Écbinodermes, mais des serpents sans tète, à plusieurs corps et à une seule bouche. »

C'était là une façon hardie d'envisager la constitution de ces singuliers organismes. Duvernoy ne faisait cependant que donner une forme plus précise aune idée déjà exprimée en 1818 (1) par son prédécesseur au Muséum, de Blainville, qui pensait qu'on pouvait considérer non seulement les Astéries et les Oursins, mais encore les Méduses et les Polypes « comme composés d'un certain nombre d'autres animaux disposés autour d'un centre ».

Cette idée visée également, en 1 831 , par Dugès dans son mémoire sur la conformité organique parut ingénieuse ; mais on ne pouvait lui supposer à cette époque d'autre caractère que celui d'une vue de l'esprit. A la suite des belles recherches de Sars, de Johannes MtiUer et des autres naturalistes, qui nous ont fait connaître les étonnantes métamorphoses des Étoiles de mer et des Oursins^ elle a été récemment reprise parReichert, d'abord, puis par Hœckel. Pour Haeckel, chacun des bras d'une Etoile de mer serait un Ver; d'après le savant d'Iéna, l'explication du développement si étrange des Étoiles de mer serait tout entière contenue dans ce fait : les cinq Vers qui la composent naissent par bourgeonnement sur la larve qui n'est elle-même qu'un Ver de forme différente, chargé de produire la colonie rayonnée et qui disparait dès qu'elle Ta constituée. Les rapports de la larve et de l'Étoile seraient exactement ceux d'une Hydre et de la Méduse qui pousse sur elle. La reproduction des Écbinodermes seraitdonc une véritable génération alternante : rien ne s'opposerait à ce qu'une seule larve produisît, comme on l'a affirmé, plusieurs Étoiles de mer, plusieurs Oursins. 11 est difficile, en effet, lorsqu'on observe une Étoile de mer et surtout une Ophiure, de se défendre de l'idée que chacun de ses rayons est bien un animal distinct. Ces rayons, au nombre de cinq, rarement de six (2), plus rarement encore de huit, sont, chez les Ophiures, toujours allongés et souvent armés de rangées d'épines

(1) Bulletin des sciences, p. 155.

(2) Quelques Ophiactis et Opkiacantha,

qui rappellent grossièrement la disposition des soies des Annélides; ils sont fixés à une sorte de disque circulaire et s'agitent autour de lui comme de véritables serpents. Ils ondulent sur le sol à la façon de ces reptiles et continuent même à se mouvoir assez longtemps après avoir été détachés comme s'ils étaient réellement des organismes autonomes. Cependant la mort arrive bientôt sans qu aucun phénomène de reproduction se soit manifesté.

Kig. 131. — OPHIURE. — Palgocoma (genre fosëile).

Les bras des Ophiures ne contiennent, d'ailleurs, aucun organe essentiel : Tappareil digestif, l'appareil reproducteur sont concen- Irésdans le disque et les bras jouent simplement le rôle d'appareil locomoteur; ils perdent fréquemment leur aspect verniiforme et peuvent se recourber en vrilles, comme chez les Trichaster, ou se ramifier à l'infini comme chez les Astrophyton. L'idée qu'ils sont de véritables individus paraîtrait donc bien contestable si l'histoire des Etoiles de mer ne venait l'appuyer de plus solides arguments.

Tout d'abord le nombre des bras des Astéries est extrêmement Edmond Perrif.r. •'^7

578 LKS COLONIES ANIMALES.

variable suivant les espèces et les genres, comme si vraiment ces animaux n'étaient que des associations dans lesquelles peuvent entrer indifféremment un nombre quelconque de membres. Tandis que chez les Ophiures, le nombre des bras est presque toujours cinq et ne dépasse pas sept, chez les Brisinga que Ton a voulu, il y a quelques années, considérer comme une forme intermédiaire entre les Étoiles de mer et les Ophiures, ce nombre est déjà de onze ou douze. Il est également de douze, chez une curieuse Étoile, récemment draguée dans le golfe du Mexique par M. Alexandre Agassiz et qui, par la simplicité d'organisation de ses bras, se rapproche beaucoup plus des Ophiures que \e^ Brisinga. J'ai proposé de nommer cette espèce intéressante dont le disque, parfaitement circulaire, est tout à fait membraneux, Hymenodisciis Agassizii (fig. 132). Une Astérie de nos côtes, le Solaster papposus a communément treize ou quatorze bras; le Solaster endeca. plus septentrional, en a onze; les Acanthaster de l'océan Pacifique de onze à vingt et un; les Pycnopodia de la côte de Californie en offrent également jusqu'à vingt; le Lahidiaster radiosm de la côte de Palagonie en possède trente et pins; les Beliaster des côtes du Chili sont encore mieux pourvus : le nombre de leurs bras peut s'élever jusqu'à quarante. Quand le nombre des bras dépasse dix, il est ordinairement sujet, dans une même espèce, à de nombreuses variations d'un individu à l'autre. Au-dessous, il est généralement constant : il y a des espèces de Luidia qui ont normalement neuf (I), sept (2) ou six bras, des Asterina qui en ont huit. Le nombre six est très fréquent chez les Asterias (3). Mais ce n'est que chez les individus monstrueux qu'on trouve quatre rayons, ou un nombre moindre.

Ces variations si grandes dans le nombre des bras s'expliquent tout naturellement dans l'hypothèse que ce sont des organismes indépendants, nés par bourgeonnement sur un parent commun. Quoi d'étonnant a ce que leur nombre croisse ou décroisse suivant l'activité de ce bourgeonnement? Quelques faits semblent même

( 1 ) Luidia senegalcnsis, Adanson .

(2) Luidia Savignyiy Audouin et Luidia cilioris, Philippi.

(3) Asterias polaiis, MuUer ctTroschel, A. borcaliSy Ed. Perrier, A. hexactis, Stimpson, etc.

LES ÉGHINODERMËS. 579

autoriser à penser que le nombre des bras n'est pas absolument constant pendant la vie d'un même animal et qu'il peut venir s'en intercaler de nouveaux entre les premiers formés ; il faut bien que ceux-ci aient une indépendance réciproque considérable pour ne pas souffrir de l'intercalation de ces parties nouvelles.

Pig. 132. — ASTÉRIE. — ffymenoducus AgasiUiïf R. P. (graodeur uaturellc).

il y a plus. Un certain nombre d'espèces ne se présentent que rarement avec des bras tous égaux entre eux : les bras d'une moitié du corps sont plus petits que ceux de l'autre moitié, comme s'ils ôtaient plus jeunes, et l'on observe surtout ce phénomène chez les espèces qui ont plus de cinq bras. Tel est le cas d'une jolie Astérie «épineuse, VAst€7*ias te7un$ptna, qu'on trouve en abondance dans

la Méditerranée et jusqu'aux environs du cap Vert. LWsterias calamaria de Tîle Bourbon, qui lui ressemble beaucoup, paraît toujours aussi en train de reproduire une moitié de son corps; il en est de même du petit Stichaster albulus^ Stimpson, du Groenland et d'une élégante Asterina de la mer Rouge, à qui Valenciennes a donné le nom iï Asterina Wega. Par une coïncidence remarquable, parmi les Ophiures qui ont plus de cinq bras on constate aussi fréquemment des faits analogues. Steenstrup et Sars en avaient déjà signalé quelques-uns ; Lûtken a vu des irrégularités de cette nature chez VOphiothela isidicola et les Ophiactis Savignyi^ sexradia, virescens, Krebsii^ Mûlleri^ virens ou même chez les Ophiocoma pumila et Valenciennii qui n'ont que cinq bras. Pourquoi ces espèces présentent-elles cette particularité à Texclusion de bien d'autres qui ne sont cependant ni plus fragiles, ni plus exposées à des mutilations? Le D' Lûtken pense —elle fait a été absolument démontré pour YOphiactis virens^ par le D' Heinrich Simroth (1), — que toutes ces espèces se partagent spontanément en deux à certaines époques de leur existence, chacune des moitiés arrivant à se compléter pour refaire une Ophiure ou une Etoile. Dans les espèces à bras nombreux, le lien qui unit les différents rayons semblerait donc moins serré que chez les espèces typiques ; un certain nombre de rayons pourraient devenir indépendants, se constituer en une individualité nouvelle et c'est déjà un argument de valeur à l'appui de la théorie qui veut voir dans chacun d'eux l'équivalent d'un individu distinct. Toutefois celle faculté de reproduction n'est pas liée d'une façon absolue, à la multiplicité des bras. Les espèces dont les bras sont le plus nombreux, les Solaster^ les Acanthaster^ les Pycnopodia^ les Beliasier^ ne semblent pas se reproduire par division spontanée. En revanche, l'individualité des bras s'affirme d'une façon complète dans une autre catégorie de phénomènes. Quelques naturalistes sont portés à penser que les bras des Brisinga se détachent successivement à l'époque de la reproduction pour disséminer plus facilement les (pufs et les spermatozoïdes ; chez plusieurs espèces d'Astéries à

(I) Zeitschrift fur wisscnschaftlkhc Zoologie, vol. XXVllI, pag. 419, 1877.

LES ÉGHINODEIIMES. 581

cinq bras ie fait île la chute spontanée de ces parties est incontestable et prend une autre signification.

Les Linckia sont des Étoiles de mer à bras allongés, assez grêles.

V\%. 133. — REPRODUCTION DES ASTÉRIOES. — 1. Bras d'une Linckia GuUdingii, au moment ou il Tient de se détacher. — i. Autre bras ayant produit une petite étoile à son extrémité cicatrisée. — 3. Un autre ayant la forme dite comète. — A, Une Linckia presque complète formée par voie agamc (grandeur naturelle).

presque cylindriques, dépourvus d'épines mais à squelette très développé. Dans certaines espèces (1) on trouve beaucoup d'individus

(i) Linckia diplax, Millier et Troschel, Linckia Guildingii, Gray, Linckia multiforaj Lamarck, Linckia Ehrenbergii, Mûller et Troschel. Il en est de même chez quelques Ophidiaster, genre très voisin des Linckia et chez les MitUrodia, grandes et remarquables Astéries de Tocéan Pacifique qui en sont un peu plus éloignées. •

présentant un bras proportionnellement énorme et quatre ou cinq autres beaucoup plus petits (fig. 133). Cesindividus ressemblent grossièrement à une Etoile qui aurait une queue ; aussi les anciens naturalistes les appelaient-ils des Comètes . On a pensé que ces comètes étaient la preuve qu'un seul bras détaché de TEtoile était capable de reproduire TEtoilc tout entière. La collection du Muséum contient une série d'exemplaires de la Linckia GuUdingii, recueillis par Duchassaiug aux Antilles et qui ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. On peut voir dans cette série un bras simplement cicatrisé (fig. 133, n° \), un autre sur lequel commence à apparaître une petite Etoile (fig. 133, n° 2) dont les bras ont à peine un millimètre de long et qui ne présente encore aucune trace de disque. Puis les bras grandissant, le disque se caractérise, toutes les parties de rÉloile de mer sont désormais distinctes (fig. 133, n*»- 3 et 4).

11 résulte des observations de Hîeckel que la chute des bras et leur transformation en nouvelles Étoiles de mer n'est pas un phénomène accidentel. C'est un mode normal de reproduction. A certaines époques, il se fait successivement à la base des bras une résorption annulaire des tissus ; chaque bras se détache à son tour et devient une Étoile, tandis qu'un bras nouveau le remplace sur l'individu primitif. Il est certain d'ailleurs que, chez la pluparl des Étoiles, les bras peuvent vivre assez longtemps après avoir été détachés de l'individu principal. Il suffit de garder pendant quelques jours dans un aquarium la plus grande Étoile de mer de nos côtes, V Astérie glaciale^ pour être témoin du phénomène. Lorsque l'animal commence à être malade, il s'ampute de lui-même successivement les bras et les bras isolés s'agitent presque aussi longtemps que ceux qui demeurent attachés au disque. Que l'animal mutilé soit replacé dans de meilleures conditions, il reproduit rapidement les parties qu'il a perdues, et chacun des bras peut, à son tour, reproduire l'animal entier. Cette faculté générale ou du moins très fréquente chez les espèces dont les bras sont très développés par rapport au disque, s'amoindrit naturellement à mesure que le disque prend de plus en plus d'importance et que les bras deviennent de moins en moins distincts.

La fusion graduelle des bras et du disque est Tuii des caraclères les plus remarquables de la morphologie des Étoiles de mer. Tandis que, chez les Ophiures, les organes se sont concentrés dans le disque en abandonnant les bras, de sorte que ceux-ci ne sont plus, dans ce groupe, que des membres locomoteurs, on voit, au contraire chez les Astéries, les organes envahir de plus en plus les bras qui, gonflés par eux, deviennent de moins en moins distincts du disque, cl finissent par ne plus former avec lui qu'une masse pentagonale (1) capable même, dans certaines Etoiles de mer, telles que les Culcites, de prendre la forme sphérique.

Kig. 134. — OUKSIN. — Acrocladia mammillata, vue par la face buccale (réduite de moitié).

Par une autre voie, la forme sphérique a été définitivement réalisée, avec une régularité géométrique, chez les Oursins (fig. 134) qui, malgré leur apparence bien différente, appartiennent incontestablement au même type organique que les Etoiles de mer et nous font assister aux modifications les plus singulières de la colonie primitive. Le nombre des parties constituantes que nous avons vu varier dans des limites restreintes chez les Ophiures, considérables chez les Étoiles de mer, devient d'une fixité absolue

(I) Oii peut observer dans le ^enrc Pcntagonaster tous les passages entre la formeneUeinentétoilécetla forme pentagonale. Les Asterina présenlcnl des gradations analogues.

chez les Oursins, toujours formés, à Télat normal, de cinq fuseaux sphériques exactement semblables (fig. 135). Mais nous voyons apparaître ici une autre tendance déterminée par une disposition nouvelle de l'appareil digestif.

Chez les Ophiures cet appareil n'a qu'un seul orifice, la bouche. Chez la plupart des Etoiles de mer, il en a deux, mais le second orifice est un pore à peine visible, qui peut être quelquefois absent et dont l'importance physiologique est très peu considérable. Le

Fig. 135. — 01;RSINS. — N" 1. Goniopygus major ^ vu par le pôle anal. — N* i. Le même, vu de profll. — N*> 3. Hemicidaris crenularis, vu par le pôle anal. — >'<> 4. Le même, vu de proGI.

tube digestif des Oursins présente, au contraire, deux orifices également développés. Chez un grand nombre de ces animaux (fig. 134 et 135), l'orifice buccal et l'orifice anal sont situés sur un même axe vertical autour duquel viennent se disposer régulièrement les différents organes ; l'animal présente alors, comme les Étoiles de mer, une structure nettement rayonnée. Mais dans d'autres espèces (fig. 136 et 137), la bouche devient excentrique, l'anus descend vers la partie inférieure de l'animal, la structure rayonnée est moins nette et toutes les parties finissent par se disposer symétriquement par rapport à un plan vertical passant par les deux

LES ÉGHINODEIIMKS. o8.i

orifices du tube digestif. L'animal rayonné devient un animal à symétrie bilatérale comme les Vers et comme les Vertébrés : nous assistons à toutes les phases de cette transformation que nous avons déjà invoquée dans d'autres circonstances. Cinq animaux

Vi%. 136. — OURSINS à «ymélrie bilatérale. — 1. Dysaster Eudesii, vu par ka face supérieure de profll, et par sa Tace inférieure. — t. Galerites albogalruse, tu dans les mêmes positions.

présentant chacun la symétrie bilatérale se seraient donc soudés, suivant la théorie, pour constituer d'abord un animal rayonné et revenir ensuite, par ce chemin détourné, à la symétrie bilatérale.

Vijg. 137. — OURSINS. — Scutella subrotundoy Tue par sa face supérieure, de profil et par sa face tnférieare où l'on aperçoit la bouche au centre et l'anus près de l'échancrure médiane de la partie infierienre.

Tantôt rOursin, tout en conservant à peu près sa forme globuleuse, s'allonge dans le sens horizontal de manière à présenter la figure d'un cœur (1), et l'une des cinq zones qui le constituent

(1) Dans la famille des Spatangoides, par exemple, dont une espèce qui habile la Méditerranée est même vulgairement désignée sous le nom de Cœur de mer.

tend alors à se confondre avec les zones voisines ; tantôt l'animal s'aplatit jusqu'à devenir discoïde, comme chez les Scutelles (fig. 137); les cinq parties primitives se manifestent alors nettement et paraissent même avoir une tendance à se séparer les unes des autres mais en affectant un mode de groupement différent du mode primitif. On voit, en effet, apparaître entre elles des espèces de fenêtres ovales, allongées suivant Tun des rayons et qui percent do part en part le corps de Tanimal. Il y a deux de ces fenêtres ou lunules chez les Lobophora^ six chez les Mellites. Chez les Encopes les lunules atteignent le bord du disque et en festonnent le pourtour de manière à rappeler un peu la physionomie des Etoiles de mer. Enfin chez les Rotules la partie postérieure du disque présente de nombreuses digitations qui reproduisent bien davantage encore l'aspect de ces derniers animaux. Nous ne revenons cependant pas vers le groupe des Astérides, car la symétrie bilatérale est, en réalité, conservée et les lunules ou entailles n'occupent nullement la place qu'elles devraient avoir si elles étaient comparables aux intervalles des bras d'Ophiures et d'Etoiles de mer.

Les grandes expéditions d'explorations sous-marines entreprises par TAngleterre ont amené la découverte d'un grand nombre d'animaux singuliers, parmi lesquels plusieurs espèces d'Oursins que les formes connues jusque-là n'auraient jamais pu faire soupçonner: telles sont les Calveria. C'est un caractère général des Oursins d'avoir un test dur et résistant: si vous appuyez sur ce test, vous pouvez le briser, mais il ne plie en aucun point : les Oursins ne peuvent modifier leur forme extérieure comme le font les Etoiles de mer et, jusqu'à un certain point, les Ophiures. Leur test est pourtant formé de pièces distinctes, mais ces pièces, de forme hexagonale, sont enchâssées les unes dans les autres, comme les pièces d'un parquet ; leurs sutures même sont encroûtées de calcaire, de sorte que la continuité est absolue entre les parties (1 ».

(\) Certains Oursins de la collecUon du Muséum sont cependant déformés comme si une pression avait été exercée sur leur test, pendant que celui-ci aurait traversé une période de malléabilité après laquelle il se serait consolide de nouveau, mais il est possible que leur test ait été simplement défoncé cl que ranimai ayant survécu à la blessure l'ait réparé.

LES ÉCHINODERMES. sa-

chez les Calveria^ ces plaques sont, au contraire, disjointes et peuvent jouer les unes sur les autres comme les lattes d'une jalousie. L'animal est donc capable de subirdes modifications de forme considérables. Celte flexibilité du test, exceptionnelle chez les Oursins, devient la règle chez d'autres animaux marins appartenant comme eux à la grande division zoologique des Echinodermes, Chez les Holothuries (fig. 138), il ne se forme même plus de plaques régulières. Les téguments, fort épais, sont simplement bourrés de corpuscules calcaires analogues à ceux des Coralliaires et ayant comme eux des formes caractéristiques pour chaque espèce.

l'ig. 138. — UOLOrUi;iUE. - Cucumarm pentacta.

Le corps est mou, se déforme facilement; mais il est encore aisé de reconnaître, dans la plupart des espèces, qu'il est formé de cinq parties accolées suivant leur longueur et disposées géométriquement, comme chez les Oursins réguliers, autour de Taxe longitudinal du corps. Celui-ci s'est considérablement allongé de sorte que l'Holothurie, au lieu d'être sphérique comme l'Oursin, présente la forme d'un boudin. A part cela, la comparaison entre les animaux des deux groupes peut se poursuivre jusque dans les moindres détails.

Toutefois la forme du corps des Holothuries et son faible degré de consistance amènent une conséquence nécessaire. Tandis que les Oursins, comme les Etoiles de mer, comme les Ophiures, marchent la bouche tournée vers le sol et peuvent maintenir vertical leur

axe de symétrie, les Holothuries se tienniient horizontalement couchées sur un des côtés de leur corps, la bouche en avant, et rampent ainsi sur les pierres. Cette reptation peut d'abord avoir lieu sur un côté quelconque du corps, mais dans beaucoup d'Holothuries (1) Tune des faces du corps s'adapte plus particulièrement à cette fonction : c'est sur cette face que l'animal repose, sur cette face qu'il marche. l)ans le genre Psolus, il se forme une large sole plane, nettement limitée, semblable sous tous les rapports à la sole ventrale des Limaces, ou à celle de certains Vers; en même temps la bouche se relève et d'antérieure qu'elle était devient franchement dorsale. Les faces dorsale et ventrale sont bientôt à ce point distinctes l'une de l'autre que chez quelques espèces, pour lesquelles on a établi le genre Cuvieria (fig. 139, n*** 1 et 2), la face ventrale plane est tout à fait nue, tandis que la face dorsale est protégée par de grandes écailles calcaires, semicirculaires, se recouvrant les unes les autres comme les ardoises d'un toit. Il résulte de ces modifications que les Psolus cessent de présenter un arrangement rayonné de leurs parties pour devenir eux aussi des animaux symétriques bilatéraux. Ainsi par deux voies différentes, dans deux groupes voisins, nous assistons à la transformation de la symétrie radiaire en symétrie bilatérale: mais dans les deux cas, la pesanteur et les nécessités de la locomotion sur le sol sont les causes premières de ce changement de symétrie. Elles agissent sur l'organisme complexe de l'animal rayonné, evactementcomme elles l'ont fait sur l'organisme simple auquel lescolonies linéaires doivent leur origine : la théorie que nous avons développée relativement auxcausesde formation des colonies trouve ainsi dans l'histoire des Échinodermes une confirmation inattendue. La symétrie radiaire peut encore disparaître chez les Holothuries par un autre procédé. Les cinq fuseaux dans lesquels le corps se décompose sont surtout marqués, chez ces animaux, par les lignes de tentacules et de pieds terminés par des ventouses qui permettent à l'animal d'adhérer aux corps solides. Ces lignes sont disposées suivant cinq méridiens dans les espèces qui présentent

(I) StichopuSy Brandt, Holoihuria^ Linné, MuUeriay Jaîger.

la confoniiation typique (1); dans celles où une sole ventrale se délimite, c'est généralement sur cette sole que les pieds se rassemblent; mais, dans plusieurs genres, ils sont absolument épars

Kig. 139.— HOLOTHURIES. — 1. Cuvieria {Psolu.%) squamata, vue de trois quarts de manière à montrer sa face dorsale. — 2. La même, vue du côté opposé pour montrer le pied garni de tubes '■ibulacraires sur lequel elle marche (grandeur naturelle). — 3. Larve d'Nolothuria tubulosa, dans *• position normale pendant la natation ; R. bandelettes de cils vibratiles ; A, tube digestif; a, anus ; B, cavité }:énérale ; vp, rudiment de l'appareil ambulacraire. — 4. Coupe optique à travers une très jeune Holothurie {Cueumaria doHolum) : a, parois du corps ; b, rudiments des Icutaculcs ; e, poches périionéales ; d, tubes arobulacraires en voie de formation ; e, canaux ambulacraircs (d'après Selenka).

.à la surface des corps et ils finissent par manquer complètement chez les Molpadies et chez les Synaples. Les pieds sont remplacés

(I) Cueumaria^ de Blain ville, Octim*, Forbes, elc.

chez ces dernières par une multitude de petites pièces calcaires, figurant rigoureusement une ancre de vaisseau et suffisant, malgré leur petite taille, pour fixer Tanimal au\ corps qui l'entourent. Quand les pieds ont complètement disparu, rien ne trahit plus à Textérieur la disposition rayonnée primitive. Le corps de l'Holothurie, mou, allongé, cylindrique, rappelle tout à fait celui d'un Ver. Il y a, d'autre part, des Vers véritables qui reproduisent d'une façon si fidèle la forme extérieure des Holothuries, qu'on les a longtemps placés dans la classe des Echinodermes : tels sont les Siponcles qui fouissent, comme des Lombrics, le soi de toutes les prairies sous-marines; telles sont aussi les Bonellies qui habitent les trous des rochers et ne laissent sortir à l'extérieur qu'un long cou bifurqué, de couleur verte, bien connu des pêcheurs de la Méditerranée. Les Siponcles, les Bonellies et les Vers analogues n'avaient pas été reconnus pour des Vers avant M. de Quatrefages qui les a nommés Géphyriens (1) parce qu'ils semblent former un pont entre l'embranchement des Rayonnes et des Articulés.

Les affinités entre les Géphyriens et les Holothuries ne sont pas seulement extérieures : M. de Lacaze-Dulhiers et plusieurs autres anatomistes ont découvert entre ces êtres de nombreuses particularités communes de structure. Les Holothuries nous ramènent donc à leur tour à l'embranchement des Vers; mais cette fois, l'Échinoderme ne nous apparaît plus comme l'équivalent de cinq Vers soudés par la tête ; il se montre comme l'équivaleal d'un Ver unique, et cette nouvelle assimilation trouve à son tour des défenseurs convaincus parmi les naturalistes (2).

L'Holothurie, au lieu d'être une modification extrême du ty|H* Échinoderme, serait, au contraire, dans cette manière de voir, la forme primitive, intimement liée aux Vers, d'où seraient descendues toutes les autres.

L'examen que nous venons de faire du groupe des Echinodermes nous conduit donc à deux résultats contradictoires. 11 faudrait admettre, pour concilier ces résultats, que cinq Vers, en se sou-

(\) De 'Ytçupa, pont.

(2) Semper à Wûrzbourg, Clausà Vienne, Huxley en Angleterre, etc.

liant longitudinalemeiit sur toute la longueur de leur corps, peuvent reconstituer un seul Ver. Si fécond que soit le règne animal en phénomènes surprenants, une telle proposition demanderait, pour être admise, à être démontrée par les preuves les plus évidentes. Il faut donc pénétrer plus avant dans le cœur du sujet. Dans une question ainsi posée nous savons déjà quels enseignements peut fournir Tembryogénie. D'autre part, il est un groupe d'Echinodermes, celui des Cnwo?ûfe5, qui, par son ancienneté, par la variété des formes qu'il contient, est naturellement indiqué comme la souche commune d'où tous ces êtres sont sortis. C'est donc à l'embryogénie et plus particulièrement à celle des Crinoïdes que nous devons demander de trancher le différend.

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