CHAPITRE IV
l'individualité animale.
Tout animal est un être collectif. C'est là une des vérités les mieux établies de la biologie moderne.
« Le corps d'un animal, de même que le corps d'une plante, dit M. Milne Edwards, est une association de parties qui ont chacune leur vie propre, qui sont à leur tour autant d'associations d'éléments organisés et qui constituent ce qu'on appelle des organites. Ce sont des individus physiologiques unis entre eux pour constituer rindividu zoologique ou botanique, mais ayant une indépendance plus ou moins grande, une sorte de personnalité (1). »
Que sont eux-mêmes ces individus physiologiques? Ici, les interprétations diffèrent. Le grand poète de l'Allemagne, Gœthe, a vu le premier dans la plante une association d'individus primitivement semblables entre eux, mais susceptibles de se modifier diversement, de se montrer tantôt sous la forme de feuilles, tantôt sous celle d'épines, tantôt sous celle de pétales ou d'étamines. Le botaniste Dupetit-Thouars a cherché à rendre plus saisissante cette idée en imaginant le végétal comme une véritable colonie d'organismes, de payions, formés chacun d'une feuille, d'un bourgeon, d'une petite tige et d'une petite racine.
(I) Milne Edwards, Leçons sur la physiologie et Vanatomie comparée de Vhomme et des animau^iy t. XIV, page 226. — 1880.
On ne saurait nier, dans le règne animal, l'existence d'individus réalisant le yégétal idéal de Dupetit-Thouars. Personne ne conteste Texistence de colonies d'Hydres, de Goralliaires ; personne ne conteste que les Siphonophores ne soient de telles colonies qui tendent à prendre une réelle individualité. Moquin-Tandon, précisant une idée de de filanville, a montré que tous les animaux articulés pouvaient être eux aussi considérés comme formés d'individus disposés en série linéaire ; il a donné à ces individus secondaires le nom de zoonUes; Dugès a étendu cette idée aux animaux rayonnes et a même cherché à l'appliquer aux Vertébrés. Pour ces savants, les zoonites ne sont cependant pas tout à fait des individus ; Moquin- Tandon distingue, en effet, dans un sous-règne particulier les animaux zoonites^ c'est-à-dire les Articulés de Cuvier et les Échino* dermes, des animaux agrégés formés de véritables individus tels que les Bryozoaires, les Polypes et les Spongiaires. Mais il considère les lufusoires, les Tuniciers, les Mollusques et les Vertébrés comme des individualités simples, indivisibles, et il forme pour eux une troisième sous-règne, celui des animaux isolés.
Malgré les tentatives de Geoffroy Saint-Hilaire, d'Ampère, de Leydig et.de quelques autres savants pour assimiler les Vertébrés aux animaux articulés, la plupart des zoologistes acceptent encore sans aucune modification les idées de Moquin-Tandon. En 1865, dans ses leçons au Muséum, M. de Lacaze-Duthiers insiste sur l'opposition qui semble exister entre l'unité de l'organisme chez les Vertébrés et sa pluralité, exprimée par les zoonites, chez les Invertébrés ; toutefois les Mollusques paraissent être également pour lui des animaux simples. M. Milne Edwards dans l'ouvrage que nous venons de citer, tout en revenant plusieurs fois sur «Thy-. pothèse de la pluralité d'individus vivant unis entre eux pour constituer l'organisme d'un animal ou d'une plante » , ne dit pas explicitement comment il faut entendre ces individus; il indique, au contraire, l'idée de V individualité des zoonites telle qu'elle a été exprimée par Dugès et Moquin-Tandon, celle de Vindividua^ lité des tissus formant les organes, qui est la base de la pathologie cellulaire de Virchow, enfin celle de ï individualité des or^ ganes^ développée par Claude Bernard, commodes variantes d'une
même conception. Hœckel lui-même, essayant dans sa Morphologie générale de donner une théorie de l'individualité animale, dominé par l'idée régnante encore que les Vertébrés et les Mollusques constituent des unités indivisibles, se trouve amené à réunir dans une même série les organes^ dont la fonction seule crée l^ndividualité, et les zoonites possèdent une individualité qui résulte, au contraire, de leur mode de formation. Semper, développant d'une manière si complète les conséquences de sa découverte des organes segmentaires des Vertébrés, signalant l'assimilation définitive qui en résulte entre les animaux vertébrés, les animaux articulés et les animaux annelés, ne cherche pas à déduire de ses études une théorie générale de l'individualité. Enfin les derniers auteurs qui ont indiqué des ressemblances entre les Mollusques et les Vers n'ont jamais précisé la place qu'ils assignent à ces animaux dans l'évolution des organismes, et personne n'a tenté depuis Hœckel, de réunir dans un même faisceau toutes ces données éparses, de faire sortir du vague dans lequel elles sont constamment demeurées la notion de Y individualité et celle de ïindividu.
Il est avant tout essentiel de remarquer que ce mot individiuilité est loin d'avoir toujours la même acception dans la bouche de ceux qui l'emploient.
Considérons le plus élevé des organismes, l'homme. Son corps est formé d'éléments anatomiques, plastides, cellules ou organites, peu importe le nom sous lequel on les désigne, qui jouissent les uns par rapport aux autres d'une certaine indépendance, agissent pendant la vie chacun selon un mode qui lui est spécial, présentent des propriétés fort diverses, remplissent des rôles très variés, peuvent vivre un certain temps après avoir été séparés de leurs compagnons ordinaires et meurent souvent sans que ceuxci s'en aperçoivent. Tous les physiologistes les considèrent comme autant d'individus. La physiologie consistait essentiellement pour Claude Bernard, dans l'étude des propriétés de ces individus qui devaient être, suivant lui, pour les physiologistes, ce que les radicaux sont pour les chimistes. Ces éléments se groupent de façons diverses. Il existe dans l'homme un grand nombre d'éléments similaires dont l'ensemble forme ce qu'on appelle un tissu. Les élé-
ments d'un tissu étant à peu près tous semblables entre eux, les propriétés d'un tissu ne sont, en définitive, autre chose que Tirnage agrandie des propriétés de Fun des éléments anatomiques qui le composent ; il en résulte que dans un organisme, les tissus jouissent d'une indépendance réciproque, analogue à celle dont jouissent eux-mêmes les éléments anatomiques ; ils vivent chacun d'une vie propre et chacun d'eux peut éprouver des modifications particulières dont les autres sont exempts. C'est ainsi qu'on voit certaines maladies envahir tous les tissus d'un même ordre en épargnant les autres, que certaines affections rhumatismales peuvent frapper, par exemple, toutes les séreuses simultanément. Les tissus se comportent donc, eux aussi, comme de véritables individus, c'est là une idée féconde qui a reçu de Virchowses principaux développements, et qui est une conséquence directe de l'individualité des éléments anatomiques.
Mais différents tissus se groupent pour constituer un organe. Ces tissus ont des propriétés diverses ; on ne pourrait prévoir que de leur association va résulter quelque chose formant un tout, jouissant au sein de l'être vivant d'une certaine autonomie, pouvant dans une mesure quelquefois assez étendue acquérir une véritable indépendance. C'est cependant ce qui arrive. Les organes, comme les éléments anatomiques, ont leur vie propre : un cœur de tortue arraché de la poitrine de l'animal peut battre pendant plusieurs heures encore ; les glandes après la mort continuent pendant un certain temps à sécréter leur produit habituel ; on peut supprimer certains organes sans que d'autres ressentent en quoi que ce soit les effets de l'opération ; on peut même enlever un organe à un individu, le greffer sur un autre individu, chez lequel il continue à vivre comme par le passé ; c'est une opération qui a été tentée plus d'une fois avec un plein succès, et qui a fourni à M. Paul Bert le sujet de remarquables études. L'organe n'est donc pas lié nécessairement à l'organisme dont il fait partie ; il mène en cet organisme une vie qui lui est propre et l'on peut en conséquence le considérer lui aussi comme un véritable individu.
Ici se présente une distinction délicate. Les Siphonophores sont des colonies de polypes hydraires dans lesquelles chaque polype
conserre une grande indépendance et peut même se séparer dek colonie pour yivre isolé pendant quelque temps, sauf à reconstituer ensuite peu à peu un nouveau Siphonophore. Dans la colodie, chaque polype a un rôle spécial à jouer : il y a, nous TaTons vu, despolypes nourriciers, des polypes reproducteurs, des polypes protecteurs, etc. Ces polypes, désormais consacrés à une fonction unique, perdent tout ce qui n'est pas nécessaire à Taccomplissement de cette fonction ; rien ne saurait dès lors les distinguer de ce que les physiologistes nomment ordinairement des organes. Des individus qui se sont directement associés pour composer la colonie, ^t la formaient à eux seuls^ qui étaient primitivement tous égaux entre eux, peuvent donc déchoir de leur rang et tomber à l'état à'organes. L'individualité de l'organe, appelé à remplir dans l'économie du Siphonophore un rôle déterminé, et celle du polype qui s'est associé à ses égaux pour former le Siphonophore, se confondent. Mais c'est là une exception. Les animaux supérieurs sont, comme les Siphonophores, des colonies d'individus primitivement tous semblables entre eux, qui subissent plus tard, parle fait même de leur association, des modifications diverses, et peuvent se fusionner plus ou moins. Ces individus que nous avons appelée des mérides ont eux-mêmes des organes mais qui se sont formés d'une tout autre façon que les polypes-organes des Siphonophores. Ces organes résultent de la division du travail qui s'est accomplie entre les éléments anatomiques des mérides; ils jouissent d'une sorte d'individualité secondaire, de même nature que celle des tissus, quoiqu'ils n'aient jamais été des êtres indépendants et qu'ils n'aient pas d'analogues parmi les organismes libres; ce sont ces organes qui dans un zoîde ou un dème peuvent se séparer du méride dont ils faisaient primitivement partie, pour s'associer et former les organes plus complexes de ces individus d'ordre supérieur. Il est évident que de tels organes n'ont plus rien de commun avec ceux des Siphonophores : l'individualité qu'ils acquièrent n'est nullement de même nature que l'individualité primitive des polypes-organes de ces derniers. C'est là une distinction essentielle qui n'a pourtant jamais été faite et qu'il était impossible de faire tant qu'on a considéré les
Mollusques et les Vertébrés, dont les organes sont si compliqués, comme des animaux simples. C'est Tabsence de cette distinction qui entache la classification des individualités animales de Hœckel et qui laisse planer tant de vague sur les considérations générales que divers auteurs ont présentées à ce sujet. La notion de Tindividualité des organes est, comme celle des tissus, une notion utile à considérer pour le physiologiste ou le médecin ; mais on ne peut ordinairement voir en elle qu'une simple abstraction. Cette individualité n'atteint jamais à la réalité qu'il faut bien reconnaître à celle des mérides et des éléments anatomiques ou plastides. Si l'on veut considérer les tissus et les organes comme des individus, il faut soigneusement distinguer ces deux sortes d'individus de ceux dont l'association directe concourt à la formation même des organismes et dont les analogues vivent encore ou ont vécu isolés les uns des autres.
Les organes se prêtent. eux-mêmes à des groupements analogues à ceux qu'affectent les individus primitifs^ les plastides. On trouve dans les diverses parties d'un être vivant des organes de même nature dont l'ensemble jouit d'une individualité analogue à celle des tissus ; on donne h ces ensembles le nom de systèmes : tels sont le système osseux, le système nerveux, le système vasculaire, le système rénal, etc. Des organes de nature différente peuvent aussi se grouper pour concourir à l'accomplissement de quelque grande fonction physiologique et constituer de la sorte un ensemble qui est aux organes ce que les organes sont eux-mêmes aux plastides ; les ensembles de ce genre portent le nom d'appareils; tels sont l'appareil digestif, l'appareil circulatoire, l'appareil sensitif, etc. Les plastides, les tissus et les systèmes forment ainsi une série d'individualitésd'espèco particulière, parallèle à celle qui comprend les mêmes plastides, les organes et les appareils. La première série peut être distinguée sous le nom de série des individualités ho- MOPLASTiQUES (1), la deuxième est celle des lndividuaxités physiologiques. Il faut à côté d'elles établir une troisième série, celle des individualités morphologiques comprenant les individus véritable-
(1) De ôfAoïoç, semblable et itXàaaa», je forme.
ment constitutifs des organismes, auxquels nous avons été conduits à donner les noms deplastides, mérides, zoîdes et dèmes.
Entre ces trois séries, il peut y avoir certains points de contact : toutes trois ont pour point de départies plastides; certains organes, tels que les nerfs ou les muscles, où un élément anatomique déterminé prédomine, ne diffèrent guère d'une partie de tissu ; on trouve employées dans des sens peu différents les expressions tissu musctUairej système musculaire^ appareil musculaire ; nous avons vu divers mérides jouer le rôle d'organes et les individus morphologiques ont, en définitive, pour raison d'être un même but, essentiellement physiologique, le maintien de leur existence ; mais s'il est important de signaler ces ressemblances, faciles à prévoir, il ne l'est pas moins d'insister sur la conception différente de l'individualité qui caractérise chaque série. S'il est vrai que des mérides très simples puissent descendre au rang d'organes, la réciproque est absolument inexacte : un foie, un cœur, un rein, un cerveau sont des organes, mais n'ont jamais eu la qualité d'individus morphologiques vivant indépendants, la qualité de mérides. Faute d'avoir suffisamment distingué la série physiologique de la série morphologique des individualité, les organes des mérides, les groupements secondaires qui se produisent dans un organisme déjà formé des groupements primitifs auxquels cet organisme doit son origine, on s'est condamné à ne tirer de l'idée féconde de la production des organismes par association qu'une partie des importantes conséquences qu'elle contient.
Parallèlement aux phénomènes qui marquent la constitution progressive d'une individualité morphologique d'ordre quelconque, se déroulent des phénomènes d'une autre nature et qui sollicitent toute l'attention.
L'individu animal ou végétal peut être défini : Une association de parties combinées de manière à former un tout capable de vivre par lui-mêmCy sans aucun secours physiologique ^ et de reproduire des associations semblables à elle-même.
Une telle association comprend bien des degrés, depuis l'état rudimentaire que l'on désigne habituellement sous le nom de
co/o?îi>, jusqu'à Tétat de remarquable coordination, d'étroite alliance des parties que présentent les^animaux supérieurs. Or il se produit chez ces derniers, nous le savons par nous- même et les animaux en fournissent maintes preuves, un sentiment particulier d'indivisibilité et de continuité, grâce auquel chaque homme, chaque animal se considère, malgré le renouvellement de ses parties, comme un être absolument distinct, acquiert d'une façon précise la notion de son existence, de son mot, arrive à posséder ce que nous appelons la conscience. Tandis que Findividualité morphologique s'accentue, alors même que nous distinguons encore nettement les parties qui se fusionnent pour la constituer, nous voyons se dégager une sorte d'unité directrice qui domine toutes ces parties primitivement indépendantes, et c'est précisément la notion de cette unité qui a fait naître dans notre esprit Tidée même de Ytfidividu que nous avons ensuite étendue aux cas analogues. L'homme est arrivé à distinguer cette unité abstraite, de l'unité morphologique ou physiologique qu'il constitue; il voit en lui, comme disait Xavier de Maistre, le moi et Vautre, Vesprit et le corps. Ce moi doit avoir une place à part dans la série des individualisés, on peut lui réserver le nom d'individu psychologique.
Or, et c'est là un fait important, ce moi, cet individu psychologique ne naît pas d'un seul coup. Il se constitue lentement, pièce à pièce, comme l'individu morphologique. Les plastides, simples cellules équivalentes aux éléments anatomiques des animaux supérieurs, manifestent nettement la notion qu'ils possèdent de leur individualité : ils se meuvent ou s'arrêtent à volonté, explorent le terrain sur lequel ils se trouvent à l'aide de leurs pseudopodes ou de leurs cils, exécutent d'une façon qui parait consciente tous les actes nécessaires àla recherche de leurs aliments ; ils savent même s'associer à leurs semblables ou se séparer d'eux. Associés, ils conservent toutes leurs facultés que l'on voit encore se manifester nettement chez les Éponges et la plupart des polypes hydraires ; mais chez ces derniers, il devient déjà évident qu'une coordination entre toutes les volontés s'est établie ; il est évident même que certaines sensations sont devenues communes. L'Hydre marche comme pourrait le faire un Insecte ou un animal plus élevé ; elle peut varier
ses procédés de locomotion, changer de direction quand celle qu'elle suit ne lui convient plus, se fixer ou devenir libre à volonté ; elle sait se diriger vers la lumière qui n'éclaire cependant qu'une partie de son corps et se rétracte tout entière quand elle a saisi une proie ou qu'on vient à la toucher en quelque point. Ce sont là des traits qui supposent une conscience; mais cette conscience est elle-même bien rudimentaire, car on voit le polype serré par une ligature, traversé par une fine épingle ou forcé d'avaler quelque objet indigeste, se fendre ou se mutiler spontanément, sans paraître en souffrir ; pour recouvrer sa liberté, il semble d'ailleurs que la conscience d'une gêne ou d'un danger entre pour peu de chose dans les motifs déterminants de ces opérations; on peut simplement les expliquer par la tension particulière résultant pour les tissus de la présence de quelqpie corps étranger ; mais on ne saurait contester qu'une sensibilité et une volonté communes se soient déjà établies chez l'animal qui se mutile ainsi. Le sentiment de douleur, si énergique chez les animaux supérieurs, qui résulte d'une mutilation, ne s'est cependant pas encore développé ; les divers plastides composant une hydre ne sont pas tellement solidaires que le fait de leur séparation se traduise par une soufiTrance pour l'organisme qu'ils composent ; comment en serait-il autrement chez un être dont les parties accidentellement isolées, loin d'être atteintes dans leur vitalité, reproduisent un individu nouveau? Il y a donc une distinction à faire entre la sensibilité propreihent dite, grâce à laquelle l'animal peut acquérir cpielques notions sur ce qui l'entoure, et la faculté de ressentir la douleur. Une association de plastides peut posséder l'une sans posséder l'autre, et c'est là un fait qu'un exemple bien simple permettra de comprendre. Supposons plusieurs personnes se donnant la main de manière à former une chaîne. Que le premier et le dernier individu de la chaîne touchent l'un l'armature interne, l'autre l'armature externe d'une bouteille de Leyde, tous les individus composant la chaîne éprouveront simultanément une commotion, exécuteront même à la fois certains mouvements provoqpiés par la secousse qu'ils auront tous ressentie ; leur ensemble pourra donc paraître avoir un instant possédé une sensibilité et une volonté commune ;
mais ils ne s'en sépareront pas moins sans difficulté : l'individualité passagère qu'ils constituaient se dissoudra sans même regretter son existence d'un instant.
Ce n'est pas seulement aux associations de plastides que s'appliquent ces considérations : dans une colonie fixée de polypes hydraires ou de polypes coralliaires, bien qu'il y ait continuité entre tous les individus associés, bien que tous puisent dans un même système de vaisseaux, dans un même liquide nourricier les aliments qui leur sont nécessaires, bien que tous concourent simultanément au développement et à la prospérité de la colonie, bien que leur ensemble constitue une véritable communauté, on n'aperçoit encore aucune trace de conscience commune : on peut mutiler un individu, l'enlever même sans que ses compagnons paraissent s'en apercevoir. Il existe entre les Polypes des zones neutres de tissus qui n'appartiennent pas à l'un plutôt qu'à l'autre, une excitation produite sur cette zone n'impressionne aucun Polype si les Polypes sont éloignés, mais s'ils sont très rapprochés, s'ils deviennent presque contigus, il pourra résulter au contraire d'une excitation produite sur elle un mouvement simultané de deux ou trois Polypes. Il n'y a donc entre les individus d'autre sensation commune que l'ébranlement résultant pour les divers individus des mouvements exécutés par l'un d'eux ou par une partie de l'un d'eux. Il arrive cependant, lorsque les individus composant la colonie sont très sensibles , que ces ébranlements se propagent fort loin, et déterminent des mouvements simultanés que l'on pourrait croire dominés par une volonté commandant à la fois à tous les individus qui les exécutent ou dans lesquels on pourrait voir le signe de la perception par tojs d'une excitation produite sur un seul. Si, dans une colonie bien vivante de Bryozoaires, on vient par exemple à toucher un individu, il se rétracte vivement ; mais on voit se rétracter en même temps tous ses voisins comme s'ils avaient éprouvé euxmêmes le contact. L'illusion est telle qu'on avait cru un moment découvrir à ces animaux un système nerveux colonial. La rétraction simultanée des Polypes est due en réalité à ce que l'approche de l'objet qui a touché ce Polype , ou le mouvc-
Edmond Perrier. ^^
ment rapide de celui-ci a ébranlé Teau au voisinage des autres qui ont, en définitive, ressenti seulement les oscillations du liquide. Il n'en est pas moins vrai que dans de telles colonies un certain nombre de Polypes éprouvant presque toujours simultanément les mêmes impressions, exécutant les mêmes mouvements, une sorte de dépendance tend à s'établir entre eux et le reste de la colonie, ne fût-ce qu'en raison de l'ébranlement plus considérable que ces mouvements simultanés produisent en elle. En réalité, on n'a jamais observé de colonie fixée possédant des facultés que l'on pût regarder avec quelque certitude comme impliquant une notion du moi.
Bien différentes se montrent les colonies errantes même les plus humbles. Chez toutes, nous avons eu occasion d'en faire fréquemment la remarque, les observateurs signalent une réelle coordination des mouvements qui semble supposer une volonté directrice, ou des sensations produites par des excitations locales et qui sont cependant éprouvées en commun. Les individus composant une Agalme semblent indépendants tant que l'animal laisse flotter l'axe commun sur lequel ils sont implantés : qu'un danger se présente ou que l'animal veuille exécuter quelque mouvement complexe, l'axe se retire entraînant tous les Polypes avec lui. La Physale exécute, suivant M. de Quatrefages, une manœuvre compliquée pour virer de bord. Les Pyrosomes, dont les individus sont encore plus distincts les uns- des autres que ceux des Siphonophores, savent exécuter un mouvement analogue; lorsqu'ils sont phosphorescents, une excitation produite sur un individu en fait jaillir un éclair lumineux; mais cet éclair n'est pas isolé, et un très grand nombre d'individus, souvent même la colonie tout entière parait s'enflammer d'un seul coup. C'est une sorte de réalisation de l'expérience de la bouteille de Leyde dont nous parlions tout à Theure. On peut, dans le cas actuel, expliquer l'émission simultanée de lumière en disant que les divers individus ont eux-mêmes en s'illuminant excité directement leurs voisins et que ce sont, en conséquence, des excitations nouvelles produites par chaque Ascidie et nonpas la première excitation qui ont été ainsi transmises de proche en proche.
Chez les Pyrosomes et les Pennalules, la conscience résulterait donc, comme chez les Hydres, de ce que les divers individus avertissent leurs voisins des sensations qu'ils éprouvent, de même que des sentinelles placées de distance en distance s'avertissent réciproquement de tout ce que voit chacune d'elles. Ce mode d'avertissement est facilité chez les Botrylles par l'existence d'un organe particulier qui n'est autre chose que Torifice commun, le cloaque autour duquel les individus composant un même système sont rangés. Chaque individu envoie vers le cloaque une languette pourvue d'un rameau nerveux grâce à laquelle une communication peut être établie d'une manière permanente entre tous les membres d'un même groupe. Aussi les voit-on tous fermer leurs orifices dès qu'on vient à toucher les bords du cloaque commun. On peut représenter cette disposition singulière en imaginant des chiens assis en cercle, la tête tournée vers la circonférence surveillant chacun une partie de l'horizon, et qui auraient étendu leurs queues vers le centre du cercle de manière à les amener au contact. Oue l'on vienne à mettre le pied sur le point où ces appendices se réunissent, tous les chiens seront simultanément avertis et détaleront en même temps. L'effet serait exactement le même que si un seul individu s'était chargé d'avertir tous les autres. Mais cette disposition doit être considérée comme constituant un cas particulier.
Les conditions mêmes d'existence des colonies flottantes peuvent permettre de comprendre comment cette forme de la conscience doit se développer chez elles alors qu'elle manque le plus souvent chez les colonies fixées. Supposons toujours qu'il s'agisse d'une colonie de Polypes : un membre de la colonie lorsqu'il se contracte tend nécessairement à entraîner dans son mouvement les Polypes auxquels il est immédiatement uni ; ceux-ci ne peuvent résister qu'en s' appuyant sur leurs voisins et il en résulte une transmission de mouvement qui s'arrête, lorsque la colonie est fixée, sur le corps solide auquel elle est attachée. Il suit de là qu'une partie seulement de la colonie est influencée par les mouvements d'un individu déterminé. En fait, dans ce genre de colonies, les individus se développent sur des espèces de racines charnues qui rampent à la
surface des corps, ou bien ils sont soutenus par une sorte de polypier, de façon que chaque individu trouve toujours à sa portée un point d'appui qui lui permet de se passer du secours de ses compagnons , et peut ainsi se mouvoir sans que ses voisins en aient conscience'. Mais il n'en est plus de même dans une colonie flottante, comme celle des Siphonophores. Là les individus ne peuvent trouver de points d'appui pour leurs mouvementsque dans la colonie elle-même : le développement de pièces solides ne change rien à cela ; la colonie ne peut s'appuyer que sur le liquide ambiant qui cède sous la pression, de sorte que tout mouvement d'un individu détermine un mouvement plus ou moins sensible de la colonie tout entière, mouvement qui est nécessairement perçu par tous ses membres. Les divers individus composant une colonie flottante exercent donc constamment les uns sur les autres une influence réciproque, et si l'un d'entre eux était convenablement placé pour recevoir de ces divers mouvements une influence plus directe, on comprendrait qu'il soit incessamment informé de ce qui se passe dans les différents points de l'association^ qu'il puisse réagir en conséquence et prendre ainsi le rôle d'iWfvidu'directeur. Cet individu manque, en général, dans les colonies irrégulières ; l'individu central de la plupart des colonies rayonnées, absorbé d'ordinaire par les fonctions digestives, n'acquiert le plus souvent qu'une faible prédominance ; mais l'individu antérieur des colonies linéaires se distingue nettement de tous les autres ; il devient réellement Findividu-directeur, c'est lui qui forme la tète des animaux provenant de telles colonies.
De ce qu'une colonie acquiert la notion de son existence, en tant que colonie, il ne s'en suit pas nécessairement que chacun des individus qui la composent perde la notion de son existence particulière. Chaque individu continue au contraire à se comporter d'abord comme s'il était seul : rien ne permet de supposer que sa conscience personnelle se soit évanouie. M. de Lacaze-Duthiers constate que lorsqu'on vient à toucher légèrement l'un des tentacules d'un Polype de corail épanoui, ce tentacule rétracte d'abord ses barbules si l'excitation est légère, se replie tout entier si elle devient plus forte ; il exécute d'abord seul ce mouvement. Il serait
possible que Texcitation de certains points de la membrane buccale commune à tous les individus ou Tébranlement simultané de plusieurs tentacules fussent seuls capables de faire rétracter le Polype tout entier. Le Polype agit dans ces tirconstances' comme le ferait une colonie de Pyrosomes, ou même une colonie de Bryozoaires. Chaque tentacule correspondant, on le sait, à un Polype hydraire, équivalant à un Polype de Siphonophore, paraît sentir et vouloir isolément et cependant plusieurs de ses actes, comme ceux qu'exigent la capture et la déglutition d'une proie, impliquent nécessairement que le Polype possède une conscience qui s'élève au-dessus de la conscience particulière de ses parties. Les Étoiles de mer présentent des faits entièrement analogues ; ^ans ces animaux rayonnes on pourrait d'autant moins mettre en doute l'existence d'une conscience embrassant les phénomènes qui se produisent dans toutes les parties de l'animal, que l'on ne peut guère en concevoir d'autre chez une Ophiure dont les bras sont ■devenus de simples individus locomoteurs, et surtout chez ixn Oursin ou chez une Holothurie dont les divers rayons peuvent cesser d'être distincts. Les Ophiures, les Ouk^ins, les Holothuries sont aussi intimement liés que possible aux Étoiles de mer ; maïs leurs rayons paraissent avoir perdu toute conscience propre, tandis que <;hez certaines Étoiles de mer chaque bras séparé continue à ramper, à suivre une route déterminée ou à s'en détourner suivant les cas, à s'agiter quand on l'excite, à témoigner en un mot d'une véritable conscience. La conscience du rayon n'en est pas moins subordonnée à la conscience de l'Étoile, comme le prouve l'harmonie qui s'établit entre les mouvements des parties lorsque l'animal se, déplace. On peut considérer cette conscience comme résidant dans l'individu central, dans l'individu nourricier autour <luquel les autres se sont groupés, et il en est de même chez les Polypes coralliaires. Les Méduses, plus élevées en apparence que <;es derniers, se rapprochent au contraire des Botrylles au point de vue du mode d'établissement des sensations communes. L'individu central souvent caché au centre de l'ombrelle ne parait pas intervenir plus directement que les autres dans les phénomènes <le coordination. On a constaté au contraire que les individus com-
posant l'ombrelle étaient unis par un anneau nerveux qui établit entre eux Tharmonie nécessaire aux mouvements de locomotion, et permet sans doute à ces mouvements de se combiner d'après les impressions qui sont produites en un point quelconque de la colonie.
Ainsi rétude des colonies animales nous permet de distinguer déjà quatre degrés dans le développement des phénomènes qui correspondent à ce que nous nommons la conscience chez les animaux supérieurs. D'abord les individus associés demeurent à peu près complètement indépendants les uns et des autres; le voisinage forcé, la continuité des tissus, l'unité à peu près constante de l'appareil digestif établit néanmoins entre eux un certain nombre de rapports qui font que chaque individu ne peut demeurer absolument étranger à ce qui se passe chez ses compagnons les plus proches : c'est le cas des Éponges, des colonies de Polypes hydraires, de Polypes coralliaires, de Bryozoaires et de quelques colonies d'Ascidies; bientôt des communications régulières s'organisent entre les membres d'une même colonie ; mais cela peut avoir lieu de trois façons : ou bien chaque individu transmet successivement à tous les autres, par un procédé du reste variable, les sensations qu'il éprouve (Pyrosomes, Pennatules) ; ou bien grâce à la coopération de tous les individus il se forme un organe particulier chargé de transmettre simultanément à tous certaines impressions et capable par cela même de déterminer la production de certains mouvements combinés (Méduses, Botrylles) ; ou bien enfin un individu déterminé, membre comme les autres de la colonie, est chargé de concentrer toutes les impressions, de les apprécier et de diriger, en conséquence, les actes de l'association (Polypes coralliaires, Echinodermes, animaux annelés et articulés).
Dans un seul cas, le dernier, une certaine part des impressions produites sur les différents individus ou même certaines impulsions émanées d'eux arrivent à un individu unique^ qui les ressent personnellement et dont la volonté semble alors dominer celle des autres. C'est la conscience de cet individu qui s'agrandit de manière à devenir la conscience même de la colonie; c'est lui qui veut pour tousses compagnons : ceux-ci lui obéissent docilement et, cette
centralisation faisant des progrès, Ton croit voir comment s'établit dans la colonie une unité psychologique, réelle, indiscutable, comment les animaux supérieurs arrivent à la notion de leur indiyisibilité, comment le moi se substitue au nous. Ce moi ne serait autre chose que le moi enyahissant et devenu despotique de Tindividu à qui des circonstances diverses ont donné dans la colonie une place prépondérante.
Ce mode de développement de Findividualité psychologique présente lui-même des degrés. L'individu-directeur n'est pas arrivé d'un seul coup à établir son hégémonie. C'est, pour nous servir d'une heureuse expression de M. Alfred Espinas (1), par une longue série de délégations successives qu'il est parvenu à concentrer en lui la plus grande part de l'activité psychique de la colonie ; il a reçu peu à peu un mandat de plus en plus étendu avant d'arriver à obtenir l'abdication plus ou moins complète de ses associés. Est-ce autrement que les simples confédérations se transforment en nations puissantes, ayant de vastes capitales où s'agitent les questions d'intérêt général, d'où rayonnent les grandes idées, où se concentrent tous les pouvoirs?
Dans les chaînes de Turbellariés tous les individus sont égaux^ il n'y a entre eux aucune différence ; chez les Cestoïdes, un individu^ Tembryon ou plutôt la larve hexacanthe^ se charge de trouver pour la colonie une place temporaire ; il disparait une fois son œuvre accomplie ; un autre individu, le scolex ou prétendue tète du Cestoïde, prend le rôle principal et fixe la colonie à sa place définitive. Chez les Annélides ces deux individus, qui ne sont autre chose que les deux aines de la colonie, forment la tête et le segment anal de l'animal : ils sont tous deux Tobjet de délégations particulières ; mais c'est le plus âgé des deux qui conserve le rôle principal et qui devient en somme le véritable individu-directeur. Il est à remarquer toutefoisque sa domination est relativement peu étendue. Nous avons vu que] les grandes Eunices se mordent la queue sans en avoir conscience; souvent des Annélides dont la partie postérieure est presque broyée se meuvent à peu près comme celles
(i) Les Sociétés animales. 1 vol. in-8, 2« éd., 1878.
qui sont intactes ; on sait avec quelle facilité ces animaux placés dans de mauvaises conditions s'amputent spontanénient, et la douleur qui résulte de cette amputation ne parait pas plus considérable, si Ton en juge par les mouvements de Fanimal, que celle éprouvée en pareil cas par les Hydres. La domination du premier segment est donc relativement très faible chez ces Annélides. Il n'est pas sans intérêt de la voir s'affaiblir de plus en plus à mesure que l'on s'éloigne de la tête, et ce fait est de nature à expliquer la réduction du nombre des anneaux que l'on remarque chez les animaux issus de colonies linéaires, toutes les fois que l'individualité de la colonie prend décidément le pas sur celle des oi^anismes associés. Les anneaux sur lesquels l'individu-directeur n'aurait pas une influence suffisante deviennent une gêne ; ils se réduisent d'abord, comme chez les Hermelles, les Scorpions et les Vertébrés pourras d'une queue, puis ils disparaissent. Il est difficile cependant de déterminer dans quelle mesure, même chez les Annélides, les différents individus ont perdu leur individuahté psychologique. Les mouvements qufe l'on peut provoquer dans un tronçon d'Annélidc, composé d'un aussi petit nombre d'anneaux qu'on voudra, ceux qui agitent les membres d'un thorax d'Insecte séparé de la tête et de l'abdomen, lorsqu'on vient à porter sur eux une excitation, ne prouvent pas, à la vérité, que le tronçon de l'Annélide, le thorax de l'Insecte aient conscience de ce qui se passe en eux-mêmes. On sait qu'un animal décapité, qu'un homme privé de sentiment peuvent sous l'influence des stimulants ordinaires exécuter des mouvements qui ressemblent étonnamment aux mouvements conscients, produits sous l'influence de la volonté : les physiologistes ont désigné ces mouvements tout mécaniques sous le nom de mouvements réflexes. Mais l'habitude peut transformer en mouvements réflexes presque Ions les mouvements conscients et volontaires. C'est donc une question très délicate que d'arriver à déterminer quel est le degré de dépendance dans lequel l'individu-directeur, celui que nous nommons la tête, tient ses co-associés; cependant comme, en définitive, chcx les animaux supérieurs, les physiologistes excluent des phénomènes relevant de la conscience tous les phénomènes de sensation qui ne sont pas centralisés dans le cerveau et tous les phénomènes de
mouvement qui ne sont pas directement commandés par lui, on est conduit à mesurer le degré d'individualité psychologique ou, ce qui revient au même, le degré de conscience d'une colonie par le degré de centralisation des fonctions psychiques dans l'individu qui joue le rôle de tête.
A mesure que cette centralisation s'accomplit, à mesure que la conscience générale prend une importance plus grande, les consciences particulières s'endorment, confiantes dans celle qui désormais sentira, appréciera, voudra pour toutes. Un petit nombre d'actes très habituels demeurent sous leur dépendance ; ces actes échappent à la conscience directrice : ils doivent en général se répéter régulièrement, toujours delà même façon, dans toutes les circonstances de la vie; il est inutile, il serait même iâcheux que leur accomplissement n'ait pas été prévu et régjé une fois pour toutes. Ces actes forment la plus grande part des actes réflexes.
Mais cette domination apparente d'un individu de la colonie sur les autres ne fait que reculer la difficulté de l'unité psychologique des animaux supérieurs, sans la résoudre. Tout d'abord un seul individu suffit rarement à la direction d'une association d'ordre élevé. Il n'y a guère que les Annelés chez qui la tête soit réduite à un seul segment; elle en comprend généralement plusieurs, qui demeurent plus ou moins distincts chez les Crustacés et les Arachnides et sont à peu près complètement fusionnés, à l'état adulte^ chez les Myriapodes et les Insectes. Comment concilier l'unité de la conscience avec cette multiplicité des individus qui semblent prendre part à sa formation? D'ailleurs, en admettant même que le rôle physiologique spécial et incontestable joué par le méride ou le zoïde-directeur coïncide avec un agrandissement de sa conscience qui absorberait celle de tous les individus subordonnés, comment expliquer la formation de cette conscience elle-même ? Dans le cas le plus simple, celui d'un méride-directeur, ce méride n'est-il pas formé lui-même de plastides ayant conservé leur indépendance réciproque? Admettra-t-on que la conscience réside particulièrement dans l'un de ces plastides? Mais ce serait là une hypothèse gratuite que l'on ne saurait appuyer sur aucun fait scien-
lifiqueineat constaté. Concluons donc que si Tanatomie peut nous rendre compte de certains rapports physiologiques, de certaines coo rdinations entre les individus constituant un animal donné, elle nous laisse complètement ignorants quant au phénomène de la formation du moi. C'est dans une autre direction qu'il faut chercher.
Or, un fait important que nous avons dû mettre en relief dans Tun de nos précédents chapitres prouve que, dans toute colonie, une véritable unité s'est constituée bien avant qu'aucun individu ait pris le rôle directeur qui semble appartenir à la tête chez les animaux annelés, arthropodes et vertébrés. « L'œuf d'un animal vivant en colonie reproduit, avons-nous dit, non pas seulement cet animal, mais la colonie même dont celui-ci faisait partie. » Les divers individus composant la colonie forment donc réellement, par le fait de leur association, une sorte de tout qui se résume dans l'œuf et qui est indivisible comme l'œuf lui-même. L'accélération métagénésique qui se manifeste presque dès le début de la vie sociale et qui tend à reconstituer le plus rapidement possible, avec sa forme définitive, la colonie, c'est-à-dire l'ensemble même dont l'œuf et l'individu qui l'a produit faisaient partie, cette accélération ne se comprendrait pas si l'œuf représentait une partie de la colonie indépendante et non la colonie tout entière, si, par conséquent, la colonie n'était pas virtuellement un tout aux parties solidaires.
Les phénomènes de la reproduction sexuée nous montrent donc que ces associations d'individus, qui semblent avoir conservé toute leur indépendance, se constituent en véritables unités, en dehors de toute prédominance de l'un des organismes associés. Entre les colonies de Polypes et les animaux les plus élevés il n'y a, à ce point de vue, aucune difiTérence : les uns et les autres transmettent en bloc à un plastide unique, l'œuf, la totalité de leurs caractères, et c'est ainsi que les moindres des modifications qu'ils subissent peuvent se perpétuer par voie d'hérédité. L'hérédité de l'ensemble des caractères, telle que la montre l'œuf, les phénomènes de conscience, tels que les montrent les animaux supérieurs, ne sont-ils pas deux effets d'une même cause, deux modes difiTérents de manifestation
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de cette unité qui se fait, dans une colonie quelconque, en dehors de toute combinaison d'organes?
Bien qu on ne lait pas aperçu dans toute sa généralité et qu'on Tait implicitement limité aux animaux que Ton considère habituellement comme des individus, le fait de la concentration dans l'œuf de la totalité des caractères d'un organisme a vivement préoccupé les naturalistes. Darwin a essayé de l'expliquer par son hypothèse de la pangéièse (1), Hœckel par ce qu'iJ appelle \^périgénèse des plastidules (2). La première de ces hypothèses suppose que l'œuf est formé de particules vivantes venant de toutes les cellules du corps de l'individu qui le produit, ainsi que de particules ayant appartenu à tous les ancêtres de cet individu ; la seconde n'admet dans l'œuf que des éléments venant de l'individu qui lui donne naissance ; mais ces éléments ou plastidules j sont animés de mouvements ondulatoires qui peuvent se communiquer aux éléments voisins, et qui résument les mouvements hérités ou acquis par les plastidules analogues des ancêtres.
Malheureusement, dans les phénomènes de formation de l'œuf, on n'entrevoit rien qui autorise à le considérer ainsi, comme le rendez-vous de particules venues de toutes les régions du corps, et Ton se demande pourquoi, après avoir remplacé par un mouvement ondulatoire les particules que l'œuftiendrait, suivant Darwin, de la série de ses ancêtres, Hseckel n'est pas allé jusqu'au bout et n'a pas rattaché de même à un mode particulier de mouvement imprimé au protoplasme de l'œuf, les propriétés que celui-ci tient de son parent immédiat. D'autre part, si les hypothèses de Darwin et d'Haeckel expliquent les phénomènes d'hérédité, elles ne cherchent pas à expliquer la formation de l'unité psychologique de l'individu et ne tiennent pas compte du lien qui semble exister entre cette unité abstraite et celle qui se manifeste d'une façon sensible dans les propriétés de l'œuf^
Plus préoccupé de cette unité organique qui s'affirme par l'hérédité et parla conscience. M, de Quatrefages a désigné sous
(i) Ch. Darwin, De la variation des animaux et des plantes sous Vactian de la domesticité, tome II, page 369 (éd. française). (2) Hœckel, Essais de psychologie cellulaire^ trad. française, 1880, p. 86.
le nom d'âme animale la cause inconnue, mais unique, selon lui, des phénomènes caractéristiques de ranimalité(l); M. Milne- Edwards cherche, de son côté, la cause particulière de Forganisation dans Talliance avec la matière d'une substance^ également une, de nature indéterminée (2). Pour M. de Quatrefages, Tàme animale fait partie d'une série de causes dont l'essence est inconnue, mais qui sont capables d'agir simultanément sans se confondre. Ces causes, caractéristiques chacune d'un Règne spécial sont Yattractiotiy qui préside aux mouvements des astres, Véthérodynamit qui produit tous les phénomènes physiques et chimiques ; Vàme végétale^ cause de la vie, Vàme animale qui détermine les phénomènes de conscience et de volonté, propres à l'animal ; enfin Vdm£ humaine.
Quant au mot substance^ employé par M. Milne-Edwards, il faut évidemment l'entendre non dans le sens de matière, mais dans celui d'un substratum indéfini, présent dans toute particule vivante et se rapprochant de ce que l'on nomme ordinairement un esprit. Cette « substance », de quelque façon qu'on la définisse, n'est en somme, comme l'âme végétale de M. de Quatrefages, que la cause commune de tous les mouviements qui constituent la vie. Distincte de la matière, elle ne saurait siéger que dans ce merveilleux Éther des physiciens qui baigne toutes les particules matérielles, parti- <;ipe à leurs moindres tressaillements, nous les transmet sous forme d'attraction, de chaleur, de lumière, de magnétisme, d'électricité et devient ainsi l'instrument de l'étroite solidarité qui unit toutes les parties de l'univers, le lien invisible qui relie entre eux tous les mondes. Admettre une âme végétale ou animale, admettre dans tout corps vivant une « substance immatérielle » revient donc à admettre que l'Éther est aussi l'instrument de l'unité caractéristique des corps vivants. Mais l'action de l'être vivant sur l'Éther, le physiologiste la constate à chaque pas. N'est-ce pas en ce fluide que s'accomplissent, en effet, les phénomènes électriques et lumineux dont s'accompagne l'exercice delà vie dans un grand nombre
(1) A. de Quatrefages, V Espèce humaine^ page 11. 1877.
(2) H. Milne-Edwards, Cours de physiologie et d'anatomie comparée^ t. XIY.
d'animaux ? S'il y a quelque chose de commun entre ce qu'on a appelé le fluide nerveux et V électricité n'est-ce pas que l'un et l'autre sont des mouvements de l'Éther que tiennent emprisonné les corps vivants dans le premier cas, les corps inertes dans le second? S'il en est ainsi, c'est surtout par l'intermédiaire de l'Éther que réagissent les unes sur les autres les diverses parties des animauxmème les plus élevés? Mais l'Éther est continu : les mouvements qui l'animent dansun corps vivant doivent donc se transformer en un mouvement d'ensemble qui entraîne toute ses parties dans un complexe et incessant tourbillonnement. Est-ce dans ce mouvement commun que réside le secret de l'unité dont nous cherchons l'explication ? De même que les tourbillons atmosphériques se décomposent souvent en tourbillons plus petits, les mouvements qui ont fait l'unité d'un organisme se résoudraient-ils en mouvements limités, les reproduisant en partie, et qui viendraient imprimer au protoplasme de l'œuf ses facultés héréditaires ?
Nous sommes bien loin de pouvoir espérer encore une réponse à ces questions ; mais puisque nous ne pouvons recourir qu'à l'hypothèse pour nous représenter la cause commune des phénomènes vitaux, l'hypothèse la plus compréhensive et la plus simple est évidemment la préférable. Or, l'intervention, d'ailleurs incontestable, de l'Éther dans le domaine de la vie permet de concevoir les phénomènes de l'hérédité; elle les relie à l'unité de l'individu; elle dispense d'imaginer l'existence d'éléments hypothétiques tels que les plastidules, et de supposer un voyage mystérieux, à travers l'organisme, de ces éléments cherchant à se réunir dans l'œuf; elle met enfin, à la place de toutes ces conceptions, le fluide même aux mouvements duquel on est bien obligé d'attribuer, en dernière analyse, la puissance particulière du système nerveux.
Mais ce n'est encore là qu'une hypothèse sans preuves, et le problème qu'elle voudrait résoudre est de ceux que les philosophes osent seuls aborder encore. Notre rôle de naturaliste doit être plus humble. Peut-être ne refusera-t-on pas cependant une certaine grandeur au but que nous avons poursuivi.
Nous avons cherché à ramener à une même loi le mode de formation des organismes, du plus bas au plus haut degré du Règne
animal ; nous nous sommes efforcé de mettre en évidence toute la généralité , toute la fécondité d'une idée qui a été plusieurs fois émise, sous des formes diverses, mais presque toujours à titre d'hypothèse partielle, et dont la haute portée et les précieuses conséquences n'avaient pu être aperçues, en raison de Timperfection de nos connaissances anatomiques et embryogéniques. Personne ne conteste plus aujourd'hui que les êtres vivants ne soient des associations ; mais pour que cette affirmation acquit toute sa valeur il fallait montrer par quelle voie ces associations s'étaient constituées pièce par pièce; déterminer quelle était la nature des parties associées, quels étaient les éléments qui avaient formé ces parties elles-mêmes, quelles lois avaient présidé à la constitution et aux métamorphoses de leurs sociétés. La reproduction asexuée ou métagénèse^ longtemps considérée comme Tapanage exceptionnel de quelques êtres privilégiés, apparaît aujourd'hui comme l'agent indispensable à la formation des colonies animales, mères à leur tour de tous les animaux supérieurs. Grâce à elle un individu primitif, relativement simple, a pu produire un plus ou moins grand nombre d individus qui se sont groupés de façons diverses et dont l'ensemble est devenu plus lard une unité d'un ordre supérieur, un individu plus complexe ; grâce à elle un lien étroit unit d'une façon indissoluble toutes les parties du Règne animal. Procédant, suivant la méthode scientifique, du simple au composé, nous trouvons dans les propriétés des organismes inférieurs, dans le conflit de ces propriétés avec celles du milieu ambiant la cause de la formation des organismes les plus élevés, l'explication de leur structure et de leurs facultés. Le milieu extérieur, les conditions d'existence, se révèlent comme jouant un rôle précis et de premier ordre dans l'évolution des organismes, trop longtemps considérés comme de petits mondes, portant exclusivement en eux-mêmes leur raison d'être et d'être tels qu'ils sont. Les lois mystérieuses de l'anatomie comparée, celles de l'embryogénie s'enchaînent rigoureusement comme la conséquence nécessaire d'une loi unique, la loi et association^ dans le développement de laquelle les principes affirmés par les écoles les plus opposées trouvent leur place marquée et leur explication.
Les liens nouveaux établis entre les organismes permettent de les grouper dans un ordre naturel, conforme à leur ordre d'évolution paléontologique. Enfin une notion plus nette de ce qu'il faut entendre par individu, un rapport imprévu entre les phénomènes d'hérédité et les phénomènes de conscience, une explication commune aux uns et aux autres, semblent se dégager^ comme dernières conséquences, des lois qui ont régi la formation des organismes.
Entre ces lois et celles qui président au développement des sociétés humaines, il serait facile de signaler plus d'une ressemblance. Ne semble-t-il pas voir l'image exacte de l'évolution que nous venons de tracer dans la lente et graduelle marche ascensionnelle de l'humanité vers la civilisation ? N'est-ce pas aussi par la division du travail, ofiTrant aux aptitudes diverses les moyens de se développer, par la coopération, la solidarité, une liberté tempérée par la loi, une discipline respectée de tous, une coordination graduelle de toutes les forces sociales, que l'humble peuplade sauvage arrive à acquérir la richesse, la puissance et l'unité de nos grandes nations modernes? Userait évidemment oiseux de chercher dans les organismes résultant de cette évolution une ressemblance avec telle ou telle forme de gouvernement. Pour les peuples comme pour les organismes, ce qui importe avant tout, c'est un mode de liaison des partiespropre à assurer, dans des conditions données, la plus grande prospérité possible à l'association comme aux individus qui la composent : les formes d'association les plus diverses ont des chances égales de durée si elles sont appropriées aux qualités particulières des individus et au milieu dans lequel ils sont destinés à passer leur vie. La sélection naturelle se charge d'éliminer celles qui ne satisfont pas à cette double condition» ou qui ne savent pas se plier aux variations incessantes du milieu. Les espèces les plusparfaites d'une époque disparaissent à l'époque suivante, de même que les nations se succèdent dans la domination du monde et sur toutes ces ruines, s'édifie lentement le progrès des organismes comme celui des peuples.
Des ruines! Est-ce bien là cependant le dernier mot? De cet effort constant, de ce gigantesque travail qui a permis à la substance vivante de s'élever jusqu'aux superbes hauteurs de l'intelligence
humaine, ne doit-il rien rester? Nous dont tous les efforts tendent yers le bien, qui nous abandonnons tout entiers à notre ardent amour pour le vrai, qui sentons vibrer la passion du beau dans toutes les fibres de notre être, pouvons-nous croire que nos travaux, nos émotions sublimes, nos dévouements généreux, tout ce que notre esprit ressent en lui de noblesse, de grandeur, d'aspirations vers rinfini, pouvons-nous croire que tout cela viendra s'évanouir dans les ombres du tombeau? Au nom des grandes doctrines qui tentent de soulever un coin du voile étendu sur l'origine des choses, devons-nous condamner, comme de vaines illusions, les consolantes croyances à une durée plus grande que celle de notre vie, aune sanction de nos actes plus élevée que celle dont les couronnentnos luttes quotidiennes?
Rien ne conduit dans la doctrine de l'Evolution, rien ne conduit dans la doctrine de Tunité de la Force, de l'unité de la Matière à ne voir dans l'Homme qu'une combinaison passagère, éminemment périssable. S'il est possible, comme nous le disions tout à l'heure, que les mouvements vitaux de la matière se transportent à l'Ether, pourquoi ces mouvements éthérés s'éteindraient-ils avec la vie qui est leur cause? La disparition d'une étoile arrète-t-elle le mouvement des rayons de lumière que l'astre a, depuis sa formation, lancés dans l'espace? Pourquoi ne pas admettre que durant la longue évolution historique du corps humain, l'âme humaine, siège de la conscience, s'élaborait à son tour, résumant et conservant ce qu'il y avait de plus harmonique dans les mouvements vitaux ? Pourquoi tous les efforts de notre raison en lutte contre les passions qui se déchaînent en nous, pourquoi toute la somme de volonté dépensée à la conquête de ce que nous nommons la vertu, pourquoi tous les sacrifices que nous faisons pour agrandir les horizons de l'esprit humain n'auraient-ils pas pour conséquence d'harmoniser les mouvements de notre âme et d'en assurer la durée? Quelle plus grande récompense l'esprit humain peut-il rêver que celle de contempler, dans la jouissance qu'il acquiert après la mort des vérités dernières, dans la confiance absolue d'une durée sans limite, l'œuvre même qu'il a accomplie sur la terre "^