‹ Les colonies françaises devant la Chambre des pairsChapitre 21 sur 36 · RENTE CT · texte numérisé non relu

RENTE CT

tion, c'est des habitudes vicieuses des villes que sont nés les crimes dont je viens de parler.

Statistique des pénalités.

L'indulgence des magistrats est aussi manifeste à Antigue que dans les autres colonies émancipées. Mais si, à Antigue comme ailleurs, elle a pour résultat d'amoindrir la statistique des peines prononcées, elle a aussi le malheur d'encourager les délits. Entendez les magistrats : tous protesteront de la diminution des affaires, et les annales judiciaires sont là pour prouver qu'ils sont dans le vrai. Mais sondez la société, vous apprendrez que les fautes sont aussi nombreuses qu'autrefois; qu’elles sont, à la vérité, moins connues, parce que la débonnaireté des agents appelés à les réprimer a relâché tous les ressorts, et que, à moins d’un cas très grave, l'habitant n'aime pas à se déranger pour aller déposer devant un magistrat dont il connaît la partialité. La partie non plus ne poursuit pas d'office. Il s’ensuit que beaucoup de délits, et quelquefois des crimes , restent ignorés.

L’indulgence de la magistrature tend à entretenir le désordre dans la société; elle cessera sans doute lorsque les illusions du premier moment se seront évanouies, lorsqu'il n’y aura plus d’exigences à satisfaire et d’utopies à flatter.

Je regrette d’avoir à combaitre des doctrines qui flattent et soulagent le cœur ; j’aurais voulu trouver la société d’Antigue à l’unisson de ses belles cultures ; mais je ne puis m’abuser sur l’état moral de la population de cette intéressante colonie. Je lai vu de trop près, j'y ai puisé des renseignements trop sûrs, pour m'arrêter à l’idée que je ne suis pas dans le vrai, ou que j'exagère les maux qui sont venus à ma Connaissance.

Si le témoignage de M. le capitaine de vaisseau Layrle ne sullit pas pour dissiper les illusions généreuses de M. le comte de Montalembert, j’ajouterai le témoignage deM. le contre-amiral Laplace, qui n’a pas étudié les résultats de l'émancipation des noirs dans les rapports des missionnaires anglais, mais dans les colonies anglaises, et

PT; D 00 notammentdans une de nos anciennes colonies, à l’ile de France.

M. le contre-amiral Laplace reconnait des le jour de l'émancipation les noirs ne se sont pas livrés, commeon aurait pu le craindre, au désordre et à l'anarchie. IL est

d accord en cela avec M. le comte de Montalembert; mais il ajoute :

Ce que les négrophiles ne disent pas, c’est que les nouveaux citoyens , à peine délivrés, par l'émancipation , de la crainte que leur inspiraient les magistrats chargés de les surveiller pendant la durée de l'apprentissage, et libres, par conséquent, de suivre sans entraves leurs mauvais penchants, ont abandonné presque tous les habitations sur lesquelles leurs familles étaient établies et bien traitées de temps immémorial, et cela dans le seul but, les uns de se livrer au vol et au vagabondage , les autres de s'établir sur les terrains domaniaux voisins des montagnes, où ils passent les jours à s’enivrer où à dormir sous de mauvaises huttes , et les nuits à commettre toutes sortes de déprédations sur les propriétés des environs. Bon nombre se sont retirés dans les villes, et s’y livrent, pour subsister, aux plus coupables industries. Quant à ceux qui n’ont pas encore renoncé aux travaux de la terre, l'amour du changement et de l’oisiveté, la soif du gain, inhérents au caractère du nègre, les rendent peu utiles aux planteurs, que souvent ils délaissent, sous le prétexte le plus frivole et malgré les engagements contractés d'avance, au moment de la récolte, c’est-à-dire à l’époque où ils sont le plus nécessaires , pour aller se livrer à d’autres propriétaires que le besoin de bras force de leur donner des sa laires exorbitants. Sans doute que la loi ne tolère pas de semblables friponneries ; mais les maîtres, ayant à craindre que la moindre plainte juridique contre les délinquants ne fasse déserter le reste de l'atelier , et de plus, les frais de procédure contre les engagés désérteurs ou accusés de quelque crime étant à leur charge, préfèrent supporter la paresse, l’insolence et même les déprédations des ouvriers, plutôt que de s’exposer au double risque de faire des

D LE — mn orme gaie sonia je "14

SM

dépenses inutiles 6u d'être abandonnés par eux. Il est aisé de con cevoir tout ce qu'une pareille tolérance, que la prédilection , je dirai même la partialité des juges en faveur des engagés accusés par les colons, rend plus complète encore, peut amener d’inconvénients à sa suite. Les délits se sont multipliés avec une rapidité déplorable : tous les liens de famille que l’ancienne répartition des noirs sur les habitations et les habitudes morales que les maîtres s'étaient efforcés de conserver, de temps immémorial , parmi les esclaves, sont complètement détruits ; les fils délaissent leurs parents vieux ouinfirmes ; les femmes , qui trouvent au sein des villes, où elles se retirent en foule, les moyens d'exister en se livrant à la prostitution, se refusent généralement à toute espèce d’occupations utiles, ne veulent plus contracter d’unions légitimes, et finissent souvent par abandonner leurs enfants ; en sorte que ces malheureux, que l’âge ou les maladies ont bientôt réduits au plus affreux dénûment, mourraient par centaines, si leurs anciens patrons, auxquels ils ont recours dans la détresse, ne venaient à leur secours. Un pareil acte d’humanité de la part de ces derniers est d'autant plus louable , que la population noire, ayant brisé complètement tous les liens de mutuelle affection ou de gratitude qui l’attachaient naguère encore aux blancs, se prépare visiblement à la lutte , dont l’issue la rendra probablement maîtresse du sol. Peut-être cette époque est-elle encore éloignée ; Cependant le mal est très grand , si grand même, que les lois faites pour le réprimer se trouvent insuffisantes. Le vagabondage auquel se livrent la plupart des nègres émancipés, le vagabondage , dis-je, cette plaie des colonies britanniques , a pris une effrayante extension, et nul remède n’a pu jusqu'ici en arrêter les progrès. Il est la cause de mille délits, de mille crimes contre les propriétés et contre les mœurs : leglaive de la justice s’'émousse chaque jour davantage, et ne cause presque plus de terreur aux coupables, qui, du reste, se soustraient aisément à ses coups par la fuite dans les montagnes ou dans les cantons éloignés des villes. La démoralisation s'accroît chaque jour, et, en face de cette tourbe d'individus des deux sexes, sans principes, sans presque aucune tradition de société

Tr Le

ou de famille, complètement ignorants des obligations queleur impose l’affranchissement, les magistrats se trouvent pour ainsi dire désarmés, tant est grand le nombre des coupables à condamner. En vain le gouvernement, pour établir quelques antécédents, a fourni gratuitement à ses propres affranchis des cases, des terres, des instruments aratoires, et même des vivres, dans le but d'en faire des laboureurs sages et laborieux : la plupart des concessions restent en friche, et les cases sont devenues presque génénéralement des repaires de maraudeurs et de recéleurs.

Tels sont les résultats d’abord de l’apprentissage, puis de l’émancipation , dans les principaux établissements britanniques au Nouveau-Monde. Ce tableau de l’état actuel de ces derniers n’est pas conforme , je le sais , à celui qu’en tracent les négrophiles dans leurs écrits; il est cependant complètement vrai et affranchi de toute prévention. Je ne blâme pas le principe de l’affranchissement des esclaves : loin de là , je le trouve juste et noble ; mais j’attaque la manière beaucoup trop précipitée avec laquelle il a été appliqué, et l’esprit qui a présidé à son exécution. Sans doute que l'intention du gouvernement britannique, en s’engageant dans cette voie, était d'y marcher pas à pas , et de remplacer l’autorité des maîtres, seul frein que reconnussent les esclaves, par le pouvoir des lois, à mesure que la population noire, rendue moins grossière et moins dépravée par l'instruction religieuse et une sorte d'éducation civile, serait enfin devenue capable de comprendre ce que c'était que la liberté ; mais les ministres anglais, violentés par les sectes religieuses, n’ont pu suivre la route qu’ils s'étaient d’abord tracée, ct se sont vus contraints d'accorder sans retard l'indépendance politique à des hommes complètement dépourvus d'industrie, ainsi que de l’amour de l'ordre et du travail. Bien plus, il a fallu qu'avec d'aussi mauvais éléments, ils reconstruisissent un nouvel ordre social dans les colonies , comme si des lois suffisaient pour accomplir une œuvre aussi difficile, et faire s'aimer et se confondre deux races que les préjugés ,.les haines, les vengeances, séparent entre elles. Qu'est-il arrivé ? ces lois contre la paresse , la déprédation et le vagabondage, se sont trouvées inexécutables, tellement le nombre

mm mo eg or mm rm om à À à

MF; Pi

des coupables est grand, et l'émancipation, qui devait produire tant d'améliorations pour la race noire , n’a fait qu’en retarder la civilisation.

Ces tableaux de la situation morale et sociale des colonies anglaises depuis l'émancipation des noirs, pris sur les lieux, d’après nature, ne ressemblent guère au tableau fantastique de M. le comte de Montalembert.

M. le comte de Montalembert, qui a, dit-il (et j'en suis convaincu), voué un culte invariable à la vérité, s’honorerait en confessant qu’il a commis une grave erreur quand, sur la foi des ministres anglais, des missionnaires anglais, il a représenté l'émancipation des noirs comme ayant réussi magnifiquement au point de vue moral et social dans les colonies anglaises !

Le point de vue religieux ne pouvait ÉSHRPREE à M. le comte de Montalembert.

Je le crois quand il affirme qu’il l’a étudié avec des préoccupations spéciales et avec une sollicitude affecl(ueuse.

Le résultat consciencieux de ses études approfondies, c’est que l’ nstruction religieuse est dans les colonies françaises à l’état de fiction.

M. le comte de Montalembert avoue qu'il existe à ce sujet des versions contradictoires; que le clergé des colonies conteste formellement l'accusation portée contre lui ; mais il la maintient,

| Et la fait peser sur trois ordres de coupables :

1° Le gouvernement,

2° Le clergé,

3° Les colons.

Je laisse au gouvernement le soin d'établir sa non-culpabilité.

Quant au clergé, M. le supérieur du séminaire du

Page 1