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Oh ! alors, on ne pourrait, en conscience, exiger que les maîtres se fissent les auxiliaires du clergé.
Ce n’est point ainsi que les colons avaient compris sa mission.
Ils avaient pensé
Que la religion n’accomplit sa mission civilisatrice qu’à la condition de ne pas’s’occuper, ou de ne s'occuper que d’une manière indirecte, des affaires de ce monde.
Employée comme levier politique, elle n’a jamais produit que le fanatisme ou l’hypocrisie,
Au point de vue de la religion, la fin de l’humanité n’est pas l'égalité sociale ou la liberté civile , ni même le bonheur en ce monde. Pour elle la vie est une épreuve rude à passer, mais à laquelle il faut se soumettre. Elle ne distingue ni le maître ni l’esclave ; loin de pousser à l'ambition d’une position meilleure, elle exige le contentement intérieur et la satisfaction de la condition dans laquelle la Providence nous a placés. Pour récompense elle nous montre le salut éternel, auquel tous les hommes , maîtres et esclaves, sont appelés (1). |
Il parait que ces principes ne sont pas ceux des néocatholiques; mais ce sont ceux que le clergé des colonies et le clergé de la métropole ont toujours professés ; ce sont ceux du catholicisme fondé sur l'Evangile :
Serviteurs , obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect, dans la simplicité de votre cœur.
Ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont l’œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes; mais faites de bon cœur la volonté de Dieu.
Et servez-les avec affection, regardant en eux le Seigneur, et non les hommes.
Sachant que chacun recevra du Seigneur la récompense du bien qu'il aura fait, soit qu'il soit esclave, soit qu'il soit libre.
(4) Rapport de M. le comte de Chazelles au nom du Conseil colonial de la Guadeloupe.
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Et vous, maîtres, témoignez de même de l’affection à vos esclaves, ne les traitez point avec rudesse et avéc menace, sachant que vous avez les uns et les autres un maître commun dans le ciel , qui n’aura point d’égard à la condition des personnes (1).
Je n’ai pas besoin de rappeler à M. le comte de Montalembert, encore moins au clergé des colonies, ces maximes évangéliques (2).
Le clergé, à part quelques mauvais prêtres expulsés sur la demande de leurs supérieurs, les a toujours prèchées aux esclaves et aux maîtres.
Il a fait plus, il les a pratiquées.
Les colons n’ont point encore oublié que les esclaves des habitations appartenant aux ordres religieux étaient toujours présentés comme modèles aux autres esclaves, sous le rapport de l’ordre, de la discipline et du travail.
On ne sera donc pas surpris que tous les conseils coloniaux se soient montrés zélés partisans de l’instruction religieuse. Tous l'ont signalée, avant que la métropole y songeât, comme éminemment utile: tous se sont plaints du petit nombre de prêtres que la métropole
(1) Épiître desaint Paul aux Éphésiens, chap. VI, v.5, 6, 7, 8 et 9.
- Saint Pierre, épitre 4re, ch. II, v. 18 à 23.
(2) « Quels eussent été les résultats des prédications abolitionistes du clergé dans nos colonies? En troublant la paix de nos colonies, et compromettant ainsi les intérêts dela France, quels avantages auraient-elles procurés aux esclaves? L’exaltation des idées de liberté n’aurait-elle pas comme doue blé le poids de leurs chaînes, que le prêtre ne pouvait briser ? Et quels fruits de salut, quels sentiments de charité chrétienne, quelle moralisation solide en aurait-on pu attendre? Un zèle pareil n’eût donc pas été prudent , et ses effets, à notre avis, auraient été funestes. Les pas du missionnaire sont beaux parce qu’il annonce l’évangile et la paix.» (Ep. aux Rom., ch. X.) Le ministère du prêtre catholique est essentiellement un ministère de paix; son zèle n’a rien d’exclusif; il le doit à tous , aux maîtres et aux affranchis , comme aux esclaves, etc.
« Il fallait instruire les esclaves de leurs devoirs envers Dieu, envers leurs maîtres , envers eux-mêmes , avant de les entretenir de leurs droits, »
. (Simples observations sur le séminaire du Saint-Esprit et les missiont coloniales , par M. Guiller, préfet apostolique de la Guyane française, mai 1845.)
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leur envoyait ; et l’on verra, en lisant leurs budgets, qu’ils ont contribué à l'augmentation du personnel du clergé par des votes spontanés d’allocations relativement considérables.
Les habitants ont-ils secondé le zèle des conseils coloniaux ?
Que quelques habitants soient restés en arriére, ou parce qu’ils éprouvaient des préoccupations que je vais expliquer, ou parce qu’ils n'avaient pas la ferveur que nous avons tous dans la métropole,
Je ne le nie pas. :
Mais M. le comte de Montalembert a généralisé l’exception.….
Les colons, il faut le dire, et c’est une vérité que M. le comte de Montalembert paraît ignorer, mais qu’il sera heureux d'apprendre, les colons sont en général plus religieux, catholiques plus zélés qu’on ne l’est en France, voire même en Belgique; et s'ils n’ont pas donné aux noirs toute l'instruction religieuse qu’ils auraient voulu leur donner, c’est qu’ils ont trouvé une résistance invincible dans les noirs eux-mêmes.
Pour le démontrer il me suffira d'ouvrir au hasard le
volume de 600 pages publié par M. le ministre de la marine et des colonies sous le titre : Exposé général des résultats du patronage des esclaves dans les colonies françaises (1)...
M. le gouverneur de la Martinique écrivait le 27 juillet 1841 à M. le ministre de la marine et des colonies :
Lorsque l'ordonnance du 5 janvier 1840 est venue prescrire l'instruction religieuse , beaucoup de personnes ont pu ne considérer la mesure que sous un point de vue politique , et se montrer dès lors moins disposées à seconder les ecclésiastiques.
(1) Voir aussi le rapport de M. le duc de Broglie, pages 215 à 21&
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Ce n’est donc point l'instruction religieuse en elle-méme qui soulevé des répugnances , mais bien la mesure vers laquelle elle semblait étre un acheminement (1).
M. le préfet apostolique de la Martinique écrit le 12 mai 1841 :
On ne saurait énumérer l'immensité des personnes qui, à titre de maîtresses , de marraines , par charité ou par goût, travaillent à l'instruction religieuse des noirs affranchis et esclaves dans les habitations , dans les bourgs, et surtout dans les villes ; on ne voit pas cela en France.
En résumé , je pense que l'instruction religieuse et la moralité des noirs affranchis et esclaves sont en voie satisfaisante (2).
Le vice-préfet apostolique écrit encore, le 18 janvier 1843, qu'il y a amélioration dans l’état religieux des noirs de la Martinique (3).
Le procureur du roi de Saint-Pierre dit dans son rapport du 31 mai 1841 :
Dans la commune de Carbet, il vient au catéchisme beaucoup plus de libres que d'esclaves, et, interrogés sur ce fait, les propriétaires ont à peu près tous répondu que le dimanche appartenait à leurs esclaves , qu'ils les exhortaient de leur mieux à se rendre à l'instruction religieuse, mais souvent sans résultat, et qu’ils ne se croyaient pas le droit de les y contraindre.
Quant à l'instruction faite sur les habitations deux fois par semaine , de six à sept heures du soir, les esclaves en général se refusent également à y assister, préférant employer le temps de sa durée à se reposer ou à se distraire (4).
Rapport du substitut du procureur du roi du Fort- Royal, du 15 février 1842 :
(1) Exposé général, p. 483.
(3) Id., p. 488.
(4) Id., p. 490.
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L'habitation de M. Lepelletier-Duclary, qui n’est pas éloignée du bourg et dont les esclaves peuvent aller le dimanche à l’église, a cependant une chapelle tout récemment bâtie , ce qui atteste le soin du maître pour l’amélioration morale de ses esclaves (1).
Nous prions M. le comte de Montalembert de remarquer que M. Lepelletier Duclary est depuis 1834 le président du conseil colonial de la Martinique, de ce conseil qu’il à bien voulu appeler le boulevart de la résistance (2).
IlLest donc l’homme de la majorité.
Et sa conduite donne un démenti à l'accusation, recueillie dans le rapport de M. le duc de Broglie (page 94), que la majorité des habitants voit avec défiance les efforts qu’on veut faire pour la moralisation des noirs par l'enseignement religieux.
Rapport du procureur du roi de Fort-Royal du 6 septembre 1842 :
Les ecclésiastiques sont trop pleins de zèle pour manquer à un des plus saints devoirs de leur ministère, l’instruction religieuse.
Mais la difficulté c’est d’avoir des auditeurs ; et nous sommes
forcés d’avouer qu'il faudrait des chétiments , non seulement pour faire apprendre le catéchisme aux jeunes esclaves, mais même pour les forcer d’assister à l'instruction.
Jamais les esclaves, et cela est commun à tous ceux de la colonie, ne s’assujettiront d'eux-mêmes à entendre, pendant une heure , une instruction religieuse ; ils danseront toute la nuit au son du EX La sur la savane ; mais au bout d’un quart d'heure ils dormiront à l’ église, quelle que soit l’éloquence du prêtre (3).
(1) Exposé général , p. 492; voir encore p. 495, 496, 497, 499,
* (2) Le Conseil colonial de à Martinique a résisté énergiquement à des mesures désorganisatrices, à des mesures qui dénotaient une complète ignorance des colonies ; mais qu’on lui propose des mesures intelligentes de véritables améliorations, et il s’empressera de les accueilir.
(3) Exposé général, p. 495.
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Tout cela est certainement très malheureux; mais dites-moi, Monsieur de Montalembert, est-ce qu’il ne se passe rien de semblable dans la métropole?
Est-ce que vous ne voyez pas à Paris, cette moderne Babylone, un grand nombre, un trop grand nombre d'ouvriers libres qui préfèrent le bal (et quel bal!) à l'église?
Et si vous êtes réduits à déplorer avec Lamennais cette indifférence en matière de religion, pourquoi donc êtes-vous si sévères envers les colons, qui sont impuissants comme vous ?
Écoutez le substitut du procureur du roi de Saint: Pierre (rapport du 7 octobre 1842) :
Je dois dire, pour rendre hommage à ce que je crois être la vérité, que la grande majorité des colons pense que l'instruction religieuse peut être utile, même à leur pouvoir ; mais tous me répondaient : Comment faire ?
C’est aussi la réponse qu’ils feront, par mon organe, à M. le comte de Montalembert, et il se tiendra pour satisfait, à moins qu’il ne veuille appliquer aux noirs le Compelle intrare, et les contraindre, lui négrophile, d’aller à la messe et au catéchisme, sous peine du fouet!
Encore ne garantirais-je pas le succès.
Les noirs ne sont pas aussi résignés qu’on pourrait le supposer; ils ne font que ce qu’ils veulent bien faire; et, pour ne pas sortir de mon sujet, j'emprunterai au rapport de M. le procureur du roi de Fort-Royal du 21 janvier 1844 l’anecdote que voici :
M. le marquis Tanneguy-Duchastel, un des plus honorables habitants de la Martinique, membre du conseil colonial , avait
(4) Exposé général, D. 496,
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fait construire une chapelle. Il avait composé lui-même un catéchisme qu'il expliquait à ses esclaves. Mais bientôt le poison! le poison, cette arme terrible dont l'esclave sait si mystérieusement se servir, le poison apparut un jour sur son habitation, comme pour dire au maître qu’on était mécontent de lui. Il fallut cesser les instructions et fermer la chapelle (1).
M. le comte de Montalembert n’est pas plus heureux dans les reproches qu’il adresse aux colons relativement au mariage.
Si les noirs ne se marient pas, ce n’est pas la faute des colons. |
Les rapports des magistrats sont unanimes à ce sujet.
Rapport du substitut du procureur du roi de Fort- Royal, du 15 février 1842 :
J'ai entendu dire, et tous les habitants tiennent le même langage, qu'ils seraient trop heureux si les mariages étaient plus fréquents parmi leurs esclaves. Ils s'efforcent de les favoriser, mais ils ne sont pas secondés. Le noir supporte difficilement, dans sa vie privée, l’assujettissement. S'il est esclave dans ses actions matérielles, il veut être libre, indépendant, dans ses goûts, dans ses caprices, dans ses désirs ; il veut vivre dans l’état de nature, et le mariage serait généralement pour lui une charge et une source de tracasseries dont il s’affranchit en ne se rendant pas aux efforts de son maître (2).
Voir les rapports du procureur général de la Marti niq e du 1e juillet 1842 (3);
(1) Exposé général, p. 501.
(2) Id., p. 571.
(5) Id., p. 271 et 272. — Dans un autre rapport du même magistrat, du 50 décembre 1841, on lit que les maîtres, pour encourager les mariages, donnent jusqu’à 200 fr. de gratification par chaque mariage.
(Exposé général, p. 110.)
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Du procureur du roi de Saint-Pierre du 28 janvier 1843 (1);
Du procureur du roi de Marie-Galante (Guadeloupe) du 6 septembre 1841 (2) ;
Du procureur général de la Guadeloupe du 19 avril 1842, pages 580 et 581 ;
Du procureur général de la Guyane française du 4er avril 1842 (3); |
Du procureur du roi de Saint-Denis et de Saint-Paul (Bourbon) des 1° avril et 20 septembre 1842 (4).
S’i] faut en croire M. le comte de Montalembert, la principale cause de la répulsion du noir pour le mariage serait la frayeur de voir sa femme exposée aux passions de son maître.
M. le comte de Montalembert attribue aux noirs des sentiments trop épurés ; et en revanche il se fait une étrange idée des colons quand il les suppose si jaloux du droit du seigneur.
J'affirme à M. le comte de Montalembert qu'on ne citerait pas aux colonies un seul maître se respectant assez peu pour disputer à son esclave la couche de sa femme légitime. -
M. lé comte de Montalembert croit que la répugnance des noirs pour le mariage n’existe que dans l'esclavage ; il se trompe.
Les procureurs du roi, et notamment le procureur du roi de Saint-Paul (Bourbon), nous apprennent que la plupart desaffranchis continuent à vivre en concubinage,
(1) Exposé général, p. 576.
(3) Id., p. 585.
(4) 1d., p. 587, 588, 589 et 590.
cr A crue ét il ajoute : « Ce n’est donc pas l'esclavage qui est l’unique cause de cette répugnance (1). »
M. Schœlcher, dans son livre sur Haïti (2), avoue la répugnance des noirs libres pour le mariage :
Le mariage est presque une exception à Haïti.
On vit dans un concubinage organisé.
La fille unie de la sorte est appelée placée. On demande une fille en placement presque comme on la demanderait en mariage, et elle obtient dans le monde la même considération que si elle était mariée.
Dans les colonies anglaises les apparences sont meilleures ; mais le mariage n’y existe que de nom. ;
Les noirs s’y marient, parce qu’ils n’osent pas résister aux ordres de leurs nouveaux maitres... les missionnaires.
Mais ils continuent à vivre comme s'ils étaient libres, ne prenant aucun soin de leurs femmes ni de leurs enfants.
C’est ce que constate M. le capitaine de vaisseau Layrle dans les rapports que j'ai déjà cités :
Le clergé anglican et les sectes religieuses ont fait beaucoup de mariages dans ces dernières années; mais les noirs ne comprennent pas encore l'étendue de l'engagement qu’ils contractent en se mariant.
Les noirs se marient pour satisfaire le ministre qui les exhorte ét pour les festins et les danses qui suivent la cérémonie, mais avec l’arrière-pensée de ne rien changer à leur façon de vivre, et de reprendre , dès le lendemain de leurs noces, le cours de leurs habitudes déréglées. Cela est si vrai, qu'il est rare que les époux appartiennent à la même habitation ou au même village; le mariage
(1) Exposé général , p. 588.
(2) Page 288.
ste se les réunit qu’un moment ; chacun retourne chez soi après qu'il est accompli, |
On se retrouve, on se revoit sans doute, mais on peut juger ce que peut être cette union après quelques mois. Les femmes ne sont pas meilleures que les hommes ; elles partagent leurs goûts inconstants et s’y prêtent de tout leur pouvoir. Cependant les chances ne sont pas égales; dans le mariage tel que les noirs l’entendent jusqu’à présent, les charges sont pour les femmes.
Oui, les ministres du culte font des mariages, mais ils n’ont pas fait faire un pas à la moralisation.
Autrefois un noir vivait avec une seule femme, parce que son maître l’obligeait à ne pas déserter sa case et à ne pas abandonner ses enfants. Aujourd’hui que les affranchis ne sont plus arrêtés par la surveillance sévère qu’on exerçait sur eux, il est très commun de les voir partager les mœurs des Orientaux , et de les trouver en concubinage avec autant de femmes qu'ils peuvent s’en procurer (1).
M. le comte de Montalembert avait atténué les pertes causées par l’émancipation des noirs aux colonies anglaises.
Il a exagéré les avantages de l'émancipation au point de vue social et moral. Hi
de l'ai prouvé. |
On comprend donc que l'exemple des colonies anglaises effraie nos colons.
Pour les rassurer, M. le comte de Montalembert leur adresse une allocution pleine de componction et d’espérance.
Ïl la termine ainsi :
Venez à la métropole les deux mains étendues ; offrez dans l’une l'émancipation , en disant : « Vos théories libérales nous l'ont im-
(1) 4 Publication du ministère de la marine , p. 269 et 270,
"7e posée , NOUS ÿ consentons! » Demandez de l'autre l'indemnité, le marché exclusif, auquel vous avez droit, et soyez persuadés que la métropole se sentira obligée de faire à ses colonies tous les sacrifices nécessaires.
Ce sont là des illusions que les colonies voudraient, mais qu’elles ne peuvent pas partager.
Elles se souviennent qu’un jour on à demandé pour elles la suppression d’une industrie rivale, le marché exclusif, et que les chambres n’ont pas voulu la leur accorder.
Seraient-elles mieux traitées le jour où l’on demanderait pour elles l'indemnité?
Les colonies trouvent dans le passé la justification de leurs craintes pour l'avenir.
M. le comte de Saint-Priest remplace à la tribune M.le comte de Montalembert ; il combat vivement les orateurs qui se sont montrés favorables à l'émancipation immédiate :
M. le comte de Montalembert sait que la moralisation des noirs dans les colonies anglaises n’a pas été une œuvre instantanée ; que l'émancipation a été préparée par cinquante ans de travaux, puisque le bill de Wilberforce est de 1787 et que l'émancipation date
de 1838. :
Et cependant M. le comte de Montalembert voudrait que le
clergé catholique fit immédiatement ce que le clergé protestant à mis cinquante ans à faire !
M. le comte de Saint-Priest croit à la nécessité d’une transition : il cite le moyen âge, rappelle que l'esclavage s’est transformé en servage avant d'arriver à la liberté.
Il ne veut pas qu’on mette obstacle aux bonnes dispositions des maîtres envers leurs esclaves , progrès réel auquel on a souvent et généralement rendu hommage.
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M. le comte de Saint-Priest déclare voter contre un projet dont le but est de précipiter une réforme sociale qui ne peut s'effectuer , dans l'intérêt de Ia population noire comme de la population blanche, que par l’action lente et civilisatrice des mœurs et du temps.
M. H. Passy est le dernier orateur qui ait été entendu dans la discussion générale. C’est lui qui a eu l'honneur de frapper le dernier coup.
M. H. Passy est , et, il faut lui rendre cette justice , a toujours été l’adversaire systématique des colonies.
Il est de l’école de J.-B. Say, il ne croit pas à l’utilité “des colonies. |
Si on lui représente qu'elles sont nécessaires à notre marine,
Il répondra froidement : La France peut se passer de marine.
Et, quant aux marins... on les emploiera à Eu ver la terre (1).
L’antipathie de M. H. Passy pour les RG TE fran çaises s'étend aux colons; il voit en eux des ennemis qu’il faut vaincre, ou, pour me servir de ses expressions, des PA nants qu’il faut faire ployer.
Il Et refuse les qualités que tout le monde leur accorde.
I nie les améliorations que le gouvernement, la commission , M. le duc de Broglie lui-même, leur attribuent.
Ileur impute des défauts qu’ils n’ont pas. Et, quand il les a injustement, cruellement offensés.…, il s'arrête
(1) Moniteur de 1845, discussion du projet de loi sur les sucres, p. 4150. « Les états d'Allemagne n’ont pas de commerce maritime, et n’ont pas pour cela moins de richesses et de bien-être que les contrées maritimes. »
2e QU
pour affirmer... qu'il ne veut pas employer d’expressions irritantes, et pour vanter la modération de son langage.
M. H. Passy, quand il s’agit des colonies et des colons, ne se fait aucun scrupule d'admettre les documents les plus hasardés ; de conclure à l'encontre des QT: des statistiques , des documents officiels.
C’est ce que je vais prouver.
ERREURS MATÉRIELLES. — 1Âr° Erreur.
M. H.Passy ne pose pas en principe que la popula tion noire décroît toujours dans l'esclavage.
J'aurais à l'instant mème contredit le principe en citant l'exemple de la population esclave des États-Unis d'Amérique, qui était en 1810 de 1,163,831; en 1840, . de 2,487,226. Mais il pose en fait que
Les décès des esclaves excèdent les naissances dans les colonies françaises ; la population esclave y décroît.
D’où vient (se demande-t-il) cette décroissance continue ?
Evidemment de ce que le régime est dur et contraire à l’humanité. Quand une population diminue, croyez que € est qu'elle ne
vit pas dans les conditions que la Providence a voulues pour elle ;
c’est la preuve certaine qu’elle est en butte à des misères et à souffrances, et il est alors du devoir du gouvernement de travailler à en alléger le poids. |
M. H. Passy commet une erreur quandil affirme que les décès des esclaves excèdent les naissances dans les colonies françaises.
Cela est vrai pour Bourbon et la Guyane.
Cela est faux pour la Martinique et la Guadeloupe.
L'erreur de M. H. Passy en ce qui concerne la Martinique et la Guadeloupe s'établit par la simple inspec-
ge me ee Riga sa eee mis il ee
Pas:
tion des tableaux de population imprimés par ordre de M. le ministre de la marine et des colonies en 1844 (1).
Martinique.
Moyenne des naissances des esclaves pour les huit dernières années 1834, 1855, 1836, 1837, 1838, 1839, 1840.et 184 Le 0 0 0 5 re Cat NI ARE
Moyenne des décès. . . .-,. . . . . 2,310 Guadeloupe.
Moyenne des naissances . . . . . . . 2,133
Moyenne des décès, «4 "2" JR OMS TR EI
Guyane française.
Moyenne des naissances. . ,. . . +. . 332
Moyenne des décès. 2: . . , . , 514 Bourbon.
Moyenne des naissances. . . . . . . 1,245
Moyenne des décès. . , . . . . . . 2,215
M. H. Passy, dans un second discours, a reconnu implicitement son erreur à l'égard de la Martinique; mais il y a persévéré à l'égard de la Guadeloupe.
Quoi qu’il en soit, nous adresserons à M. H. Passy la question suivante : Si vous attribuez la diminution de la population esclave à Bourbon et à la Guyane à un ré-
(1 Tableaux de population des colonies françaises, Var royale, a p. 18, tableau n° 9.
gime dur et contraire à l’humanité..…, ne devez-vous pas logiquement attribuer à un régime bienveillant et conforme à l'humanité l’augmentation de la population à la Martinique et à la Guadeloupe?
Nous aurions déjà remporté sur M. H. Passy une demi-victoir; n ous la voulons complète, et nous l’aurons si nous démontrons que la diminution de la population esclave de Bourbon et de la Guyane ne doit pas être attribuée à un régime dur et contraire à l'humanité.
Nous disons d’abord que personne n’a prouvé ni prétendu que le régime fût plus dur à Bourbon et à la Guyane, où la population diminue, qu’à la Martinique et à la Guadeloupe, où elle augmente.
Nous ajoutons que les rapports officiels ont établi pour le gouvernement, la commission de la chambre des pairs, la commission desaffaires coloniales, pour tout le monde, excepté pour M. H. Passy, que le régime est doux et conforme à l'humanité dans nos quatre colonies. '
La diminution de la population esclave à la Guyane et à Bourbon n’a donc pas la cause indiquée par M. H. Passy.
Nous allons dire quelle est la véritable cause.
C’est la disproportion des sexes dans la population esclave (1).
A la Guyane le nombre des hommes est plus considérable que le nombre des femmes.
À Bourbon le nombre des hommes de 14 ans à 60 ans RO AR RENE EN QE re le + 91,144
Le nombre des femmes de (2). . . . . 15,915
(1) Exposé général, p. 165.
(2) Tableaux de population des colonies françaises, 1844, p. 10, tabl. 5.
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Tandis qu'à la Martinique et à la Guadeloupe les nombres des hommes et des femmes de 14 ans à 60 ans se balancent (1).
Je regrette que M. H. Passy n’ait pas reconnu la véritable cause de la diminution de la population esclave à la Guyane et à Bourbon, et qu’il ait mieux aimé limputer à une cause fausse et injurieuse pour les colons : la dureté d’un régime contraire à l'humanité.
9e Erreur matérielle.
En regard d’une population noire esclave qui décroit, M. H. Passy a voulu mettre une population libre qui grandit.
IL a cité Saint-Domingue, dont la population aurait, suivant lui, doublé depuis 30 ans, étant, au moment de la révolution, de 405,000 esclaves, et aujourd’hui de plus de 700,000 libres.
J'admets le chiffre actuel de 700,000, quoiqu'on püt le contester (2); mais je nie le chiffre des 405,000 au moment de la révolution, et j’invoque contre le témoignage de M. H. Passy le témoignage de M. Schælcher (3):
« En 1789, on avait déclaré 500,000 esclaves ; mais, comme ces déclarations se faisaient par tête imposée de 9 et 3 livres, on ne déclarait guère les enfants ni les négres au dessus de 45 ans. Le colonel Malenfant ne fait pas monter à moins de 200,000 le nombre de ces deux classes, ce qui porte la population esclave à 700,000
(1) Tableaux de population des colonies françaises, p. 4 et 5, ableaux nos 2 et 5.
(2, Les Dictionnaires de géographie les plus récents , notamment celui de . Bouillet (1842), ne porte la population d'Haïti qu’à 600,009 âmes, et critique les recensements faits par le gouvernement haïtien.
(3) Colonies étrangères el Haiti, 1843, Aperçu historique, p. 86 et 87.
pour la partie française de Saint-Domingue ; population égale à la population actuelle (1).
M. H. Passy répondra ce qu’il jugera à propos de répondre à M. Schoœælcher, qui termine ainsi :
Les gens de bonne foi s'accordent à dire que la population n’augmente pas (2).
J'ai opposé M. Schœlcher à M. H. Passy.
M. Schœlcher prétend que la population de Saint-Domingue est stationnaire.
M. H. Passy prétend qu’elle a doublé.
Lequel des deux faut-il croire ?
Je serais encore à l’état dé doute si je n’avais consulté les procès-verbaux de la commission des affaires coloniales, séance du 21 février 1842, page 80, et si je n'avais eu le bonheur d’y lire ces paroles de M. H. Passy :
Le préjugé du concubinage est resté très intense à Haïti; c'est là une des causes les plus réelles de l’état stationnaire dans lequel est demeurée la population de cette république.
La population d'Haïti est stationnaire! La population d'Haïti a doublé!
Oui et non, e sempre bene !
M. H. Passy se sera dit :
Jugeant à tort et à travers, Je ne saurais errer, condamnant des pervers.
3e Erreur matérielle.
Depuis six ans, dit M. H. Passy, il a fallu doubler les garnisons de nos colonies.
IL a fallu les doubler à la demande des maîtres; des maitres, désormais incapables de contenir les esclaves sous le poids des chaines qu'ils ont portées jusqu'ici.
(1) Population supérieure , si on y ajoute la population de la partie espagnole de Saint-Domingue. | (2) Colonies étrangères et Haiti, p. 274.
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cs DU 2
Ce ne sont pas des faits harsardés : il y avait 5,000 hommes de troupes en 1858 dans les colonies ; vous en avez aujourd'hui 9,000.
J'ai ouvert le budget de 1838 à la page 838, et j'ai vu que le chiffre des garnisons de nos colonies était JOBS. SERRE ES
J'ai défalqué les"? m0 Se ne 791 qui se trouvaient dans les dépôts en ———
France, et j'ai trouvé un effectif de . 6,492 pour 1838.
J'admets pour 1845 l'exactitude du chiffre de 9,000
M. H. Passy voudra bien en défalquer. . . 1,184 hommes formant le contingent de Taïti et des iles Marquises. — ——
Resterait pour 1845 le chiffre de. . . . . 7,816
Les deux chiffres à comparer pour 1838 et 1845 sont. donc 6,492 et 7,816, mais non 5,000 et 9,000.
M. H. Passy, qui se trompe sur les chiffres, se trompe également sur la cause de l'augmentation.
Plusieurs années s'étaient écoulées depuis l’émancipation des noirs dans les colonies anglaises , et on n’avait point augmenté les garnisons dans les colonies françaises. i dis:
Elles ont été tout à coup doublées, non pour aider les maîtres à contenir les esclaves sous le poids des chaines (1), mais pour aider nos braves colons à défendre leurs îles contre les Anglais.
En voulez-vous la preuve ? Une date la fournira :
Le traité qui pouvait amener une rupture entre la France et l’Angleterre est du 15 juillet 1840 ; l’ordon-
(1) I est vraiment incroyable qu’un ancien ministre, un homme sérieux, s’obstine à charger de chaînes les 80,000 noirs de nos colonies, que M.
Schœlcher à vus armés nuit et jour à côté de leurs maîtres, qui ne le sont pas !
OR
nance qui double l'effectif des garnisons coloniales est du 4 août.
Les garnisons , depuis 1840, au lieu d'augmenter, ont diminué.
En 1844 on à enlevé plusieurs compagnies à la Martinique et à la Guyane, pour les envoyer dans nos possessions de l'Océanie.
Voici ce que disait à ce sujet le conseil colonial de la Guyane :
Quoique nous voyions avec peine la réduction de notre garnisons, nous devons avouer que dans l’état de tranquillité parfaite du pays, elle a peu d’inconvénients.
Cet état de tranquillité est attesté par tous les gouverneurs de nos colonies.
Et nous portons le défi à M. H. Passy de citer une seule adresse dans laquelle le conseil colonial aurait demandé une augmentation de garnison afin de contenir les esclaves (1).
4° Erreur matérielle.
M. H. Passy, pour ôter aux colons jusqu’au mérite des affranchissements volontaires, veut déduire du nombre des 40,000 affranchis depuis1830 celui de 22,174 patronés.
Le tableau n° 12, page 23 (2), porte ce chiffre à 14,078 LRO CT MA TL En Le. era. 292,174
Re an 7 eu 2 15000
M. H. Passy s’est trompé de colonne; il a mis le chiffre de 7,996 dans la colonne des patronés , tandis que le tableau le met dans la colonne des affranchis.
(1) L’exposé général , p. 117, constate que des augmentations de gendarmerie ont eu lieu quelquefois, non pour contenir les esclaves, mais certains affranchis , notamment dans la commune des Anses-d’Arlets.
(2) Voir les Tableaux de population des colonies françaises , imprimerie royale, 1844.
Ce ne serait, du reste, qu’une question de date, puisque les patronés tiennent, comme les affranchis, leur liberté de la volonté de leurs maîtres ;: et il faut un acharnement que je ne saurais SE ae pour chercher d'aussi méchantes querelles aux colons français, quand, après tout, il est incontestable que, soit avant, soit depuis 1830, ils ont concédé 40,000 libertés;
Qu'ils se sont montrés plus généreux aug dans aucune autre colonie étrangère. |
M. H. Passy ne veut pas le reconnaître; il prétend
qu’en 1842 et 1843 les affranchissements ont été moins
considérables qu’en 1840 et 1841.
Cela résulte, dit-il, des publications officielles du ministère de la marine. |
Non.
Les dernières publications officielles du ministère de ja marine ne donnent pasle chiffre des affranchissements de 1842 et 1845.
Peut-être M, H. Passy les a-t-il reçus dans une communication officieuse ; mais aucune pareille communi-
cation ne m'ayant été faite, quoique représentant des
colonies, je ne saurais en discuter l'exactitude. Le dernier tableau publié par le ministère de la marine et des colonies (1) constate qu'ilyaeu: j
Bn 1838 rec tot affranchissements.
1839 Ha ua cest 240 »
1840: x sas NN 1841: ace MOSS 187
Si le nombre des affranchissements à été plus faible
en 1841 qu’en 1840, il a été plus fort qu'en 1839, qu'en
Et M. H. Passy s’est, cette fois encore, trompé, quand
(1) Tableaux de population des colonies françaises, p. 33, tabl. mo 12.
nc 421 à à jh. À À « , 1 \ de OUR RE be des SE à j sd ARTS PP Ore, LA CT EN MES PRE) - |. 218 APR AIN EEE 7 Dre SO ER ES a
ŒUAS ARS il a maintenu que le nombre des affranchissements sui vait une proportion décroissante.
Erreurs MoRALES. — M. H. Passy affirme que :
Gi les noirs ne se marient pas, c’est que les colons ne le veulent pas. La discipline des ateliers est assez forte, l'autorité du maître assez puissante, et, siles maitres le voulaient, les noirs se marieraient ; c’est donc aux maitres qu'il faut attribuer l'absence de mariage si fatale aux colonies. |
À la suite de ce passage, on lit dans le Moniteur, mais c’est évidemment une erreur du sténographe : (Approbation au banc des ministres.)
Que M. le ministre de la marine et des colonies n'ait pas relevé sur-le-champ cette accusation, c’est déjà trop; mais qu’il y ait applaudi, cela n’est pas possible, car il la savait fausse et démentie par les rapports de ses procureurs généraux et procureurs du roi de la Martinique , de la Guadeloupe’, de la Guyane française et de Bourbon (1).
: Après avoir accusé les colons de ne vouloir pas affranchir les noirs, quoiqu’ils en aient affranchi 40,000 ; après les avoir accusés de ne vouloir pas appeler les noirs ; par le mariage , aux douceurs de la famille, quoiqu’ils aient tout fait pour encourager , pour exciter les noirs au mariage..…, M. H. Passy accuse encore les colons de ne vouloir ni doter les noirs de la propriété, ni leur ouvrir la carrière des progrès et de la civilisation.
Mais qui donc a donné un pécule aux noirs ?
. Qui a substitué à l'ordinaire l'usage du samedi, — la concession d’un terrain ?
La métropole?
(1) Exposé général, p. 571, 579, 576, 519, 585, 587, 588, 589 et 590.