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III. — LA GUERRE DE

Les causes qui ont amené la guerre de 1895, et dont les deux principales sont l'interprétation donnée par les Hovas au traité de 1885 et la crise intérieure de Madagascar, sont nettement indiquées dans l'extrait suivant du discours prononcé à la Chambre par M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, le 13 novembre 1894 :

On peut dire (pie, depuis le jour où la France a jeté les yeux hors de l'Europe et s'est attachée à se créer au loin des relations maritimes et coloniales, l'île de Madagascar a attiré son attention et suscité, chez ses marins et ses hommes d'action, de premières espérances et de premiers efforts. La crise relativement récente qui a motivé la campagne de 1883 à 1885 n'est que le dernier chapitre d'une histoire dont les vicissitudes ne comptent pas moins de trois siècles. j

Je ne rappellerai pas à la Chambre les circonstances dans lesquelles, à la suite de cette campagne, a été conclu le traité du 17 décembre 1885, traité qui, à l'heure présente, régit, ou plutôt devrait régir les relations existantes entre les deux pays.

Les principales dispositions de ce traité nous assuraient à Madagascar une situation prépondérante, en vertu de la formule habituellement usitée pour l'établissement du régime du protectorat : « Un résident représentant le gouvernement de la République présidera aux relations extérieures de Madagascar... il résidera à Tananarive avec une escorte militaire. Il aura droit d'audience privée et personnelle près de S. M. la reine. »

Il est vrai qu'un article du même traité stipulait explicitement que « S. M. la reine de Madagascar continuerait, comme par le passé, de présider à l'administration intérieure de l'île » et qu'il était également déclaré « que le résident ne pourrait s'immiscer dans cette administration intérieure ». Mais il n'en restait pas moins que le traité conférait au résident général une autorité protectrice, tant sur nos nationaux que sur les étrangers qui recourraient à lui pour la défense de leur vie, de leurs biens, de leur trafic et de leurs intérêts. On peut dire que l'esprit même de cette convention se dégageait des termes identiques employés pour exprimer le pouvoir de la reine et celui du résident général : « Le résident général présidera aux relations extérieures de Madagascar, la reine de Madagascar continuera de présider à l'administration intérieure de l'île. »

Ce traité, messieurs, a été souvent discuté et souvent critiqué à des points de vue très divers. A peine était-il conclu, qu'il donnait lieu, de la part des plénipotentiaires qui l'avaient signé, à un acte interprétatif,

sous forme de lettre adressée au premier ministre hova. Cet acte restreignait, dans une certaine mesure, les droits qui nous étaient conférés par le traité, sans toutefois en altérer le principe. Mais, je me hâte de l'ajouter, la lettre interprétative des plénipotentiaires, signée un mois après le traité, n'a jamais été ratifiée. Le gouvernement de la République ne lui a jamais reconnu aucune valeur, et il s'est toujours renfermé dans l'application scrupuleuse des stipulations du traité de 1885.

Il espérait sincèrement trouver, dans les clauses de ce traité, les éléments d'une entente et d'une collaboration féconde avec le Gouvernement hova pour l'amélioration de nos rapports, l'aménagement fructueux du pays, et, si je puis dire, pour l'avènement définitif à la civilisation de la grande île africaine.

Je tiens à rappeler, messieurs, que, dans le traité de 1885, les avantages n'étaient pas réservés uniquement à la France. Le Gouvernement hova eût pu mieux reconnaître les bénéfices qui lui étaient assurés à lui-même. Pour la première fois, il étendait son action sur l'île tout entière, tandis que nous abandonnions volontairement — peut-être à tort — les protectorats directs plus ou moins effectivement exercés par nous sur des tribus indépendantes de la côte. C'est en vertu de cette concession que le gouvernement hova a pu entreprendre, sur la côte ouest, des expéditions à la suite desquelles il s'est assuré, dans cette région, une .autorité qui, auparavant, ne lui avait jamais été reconnue.

Nous nous engagions, en outre, par le traité de 1885, à défendre le gouvernement hova contre toute attaque venue du dehors. Nous devions mettre à sa disposition des instructeurs militaires, des ingénieurs, des professeurs et des chefs d'ateliers.

Oue voulions-nous, en somme ? Etre désormais à l'abri de toute tentative d'ingérence extérieure à Madagascar, occuper la baie de Diégo- Suarez, qui nous était reconnue, vivre en bonne harmonie avec le gouvernement hova, enfin développer le commerce de l'île à la faveur des clauses du traité qui nous attribuaient en principe, sur les colons venus du dehors, le droit de protection.

C'est de ces • sentiments, messieurs, que s'inspirent les instructions données au premier résident général, M. Le Myre de Vilers.

Ces instructions furent renouvelées aux résidents généraux ou intérimaires qui se sont succédé depuis que M. Le Myre de Vilers a pris place parmi vous : M. Bompard, M. Lacoste et M. Larrouy.

S'inspirant de ces vues, la politique du gouvernement de la République à Madagascar a offert, depuis neuf ans, l'exemple de la prudence, de la modération, certains ont dit : de la longanimité.

Quelques membres à gauche. De la faiblesse.

M. le Ministre des Affaires étrangères. — Or, il est incontestable que, si dans les premiers temps on a pu conserver quelque espoir, il est apparu peu à peu qu'en réalité, aucun progrès durable n'était accompli ni dans le sens de la collaboration entre le représentant de la France

et le gouvernement hova telle que je l'indiquais tout à l'heure, ni dans le sens de la civilisation.

Il est certain que ces neuf années n'ont été, pour ne pas dire autre chose, qu'un long piétinement sur place ; que, durant cette période, toute la politique hova a consisté à éluder les dispositions du traité de 1885, à décliner nos bons offices toujours offerts en vain, à replier enfin vers la barbarie et vers tous les abus dont nous aurions voulu le purger, un £>ouvernement dont la faiblesse fuyante ne se soutenait que grâce à notre inexplicable..., à notre inaltérable patience.

Nos agents à Tananarive, liés par des instructions qui ne leur laissaient comme moyen d'action que la parole, — et une parole qu'on ne voulait pas entendre, — ont, chacun selon son tempérament propre, rempli avec honneur une tâche qui n'était ni sans difficulté ni même sans péril.

Il importe surtout que je signale ici deux points sur lesquels se sont en vain épuisés les efforts de nos résidents généraux. Sur ces deux points s'est produit dès l'origine le conflit, ininterrompu depuis lors, qui devait aboutira la situation grave dont j'entretiendrai tout à l'heure la Chambre.

Je crois avoir montré déjà que l'article capital du traité de 1885, celui sur lequel s'appuie et s'autorise principalement notre action à Madagascar — celui, il faut bien le dire, qui a été vraiment le prix de notre campagne de 1883-1885 — est l'article 1er, qui a pour objet d'assurer au résident général l'autorité sur les relations extérieures du gouvernement hova C'est l'essence même du régime institué parle traité. Or, messieurs, il faut reconnaître que cette clause qui devait assurer à notre action tous ses effets, les Hovas n'ont jamais consenti à l'exécuter.

Je ne fatiguerai pas la Chambre du détail des négociations interminables qui ont eu lieu à ce sujet. Les pièces qui concernent ces négociations emplissent les cartons du quai d'Orsay. Elle se rapportent presque toutes à cette fameuse question de l'exequatur, question non de pure forme, comme on l'a dit parfois pour atténuer l'importance de ce grief fondamental, mais question de fond, s'il en fut, puisqu'elle affecte l'existence même du traité de 1885.

La question de l'exequatur se résume en ceci : les puissances consentant «à reconnaître la situation de droit créée à notre profit par le traité de 1885 s'adressaient à notre résident général pour obtenir par son intermédiaire, en qualité de ministre des affaires étrangères de la reine des Hovas, le document initial accréditant leurs représentants et les autorisant à exercer leurs attributions dans l'île. Notre résident général recevait cette demande de leurs mains. Il la transmettait au gouvernement hova ; il aurait pu même y répondre directement. Or, le gouvernement hova a toujours refusé de donner suite aux demandes présentées sous cette forme.

Si bien (pic, par suite de ce refus d'adhérer à l'exécution du traité et de délivrer l'exequatur, Madagascar s'est trouvée depuis huit ans dans

ANNEXES i.)i

une véritable anarchie au point de vue des relations extérieures, notre résident général — parfois même les agents des autres puissances — insistant pour réclamer la mise à exécution d'une clause aussi formelle, tandisque le gouvernement hova s'obstinait à s'y soustraire.

C'est là, messieurs, le fait qui domine l'histoire de nos relations avec le gouvernement hova depuis huit ans; telle est la cause première des difficultés de toute nature qui, allant sans cesse en s'aggravant, ont rendu pour ainsi dire impossible la vie des étrangers sur la terre de Madagascar.

Pas de représentation étrangère, messieurs, cela veut dire pas de sécurité pour les étrangers, surtout dans un pays à peine sorti de la barbarie, où les étrangers ne sont réellement protégés que par l'activité toujours en éveil d'agents représentant la puissance lointaine d'une grande nation civilisée. Et cette vérité, les faits déplorables qui se sont peu à peu multipliés dans l'île en ont, une fois de plus, fourni l'éclatante démonstration.

J'arrive ici, messieurs, au second point sur lequel nos résidents ont rencontré les mêmes résistances que sur la question de l'exequatur : je veux parler des garanties indispensables qu'ils ont vainement réclamées pour la sauvegarde de nos concitoyens.

Il ne s'agit pas seulement du manque absolu de sécurité dans les affaires, qui, depuis huit ans, a paralysé l'effort de la colonisation et du commerce à Madagascar; — je ne parle pas des entraves apportées, de parti pris, à toute opération soit particulière, soit publique, qui pouvait avoir pour objet la mise en valeur des richesses naturelles de l'île; je ne parle point des difficultés opposées à toute entreprise de travaux publics sérieuse, tandis que des concessions imprudentes étaient prodiguées, sur le papier, à tout aventurier qui se disait hostile à notre influence; mais je ne puis omettre ces attentats se renouvelant sur tout les points de l'île et partout impunis, attentats attribués aux Favahalos, mais dans lesquels on retrouve trop souvent la main de personnages influents et même des fonctionnaires hovas.

C'est d'abord l'assassinat d'un de nos compatriotes, M. de Lescure, puis celui de M. Bordenave, en octobre 1890, àMahajamba.

C'est l'assassinat d'un autre compatriote, M. le docteur Beziat, tue en septembre 1891, sur la route deMajunga.

C'est l'assassinat, à Mandritzare, probablement avec la complicité du gouverneur, d'un autre missionnaire scientifique, M.Mùller,en août 1893

C'est à peu de temps de là, la tentative d'assassinat contre le père Montaut, à Tananarive.

C'est, le 21 octobre 1893, la mort, dans une lutte contre des Favahalos soudoyés par certaines autorités locales, d'un autre de nos compatriotes, M . Silanque.

C'est, plus récemment encore, dans les premiers jours de septembre dernier, le double assassinat commis sur la personne d'un Français, M. Louvemont, et d'un sujet britannique, M. Gellé.

Eh bien ! messieurs, tous ces crimes sont restés sans châtiment. En vain nos résidents généraux ont accumulé réclamations sur réclamations, instances sur instances. Le gouvernement hova qui « préside » à l'administration intérieure de l'île, n'est plus responsable de cette administration quand il faut sévir. Il n'a d'énergie que pour nous résister; il n'en a pas pour rechercher, pour trouver et pour frapper les coupables.

Sur tous les points de l'île, les délits et les crimes contre les personnes et contre les propriétés se renouvellent sans cesse sans qu'on puisse obtenir autre cbose du Gouvernement hova que des enquêtes interminables ou des satisfactions dérisoires.

Ainsi, messieurs, la sécurité n'est nulle part assuréeànos nationaux, pas plus d'ailleurs qu'aux étrangers, par un [Gouvernement qui nous refuse les moyens de les protéger. Oue dis-je? Ce ne sont plus seulement les populations éloignées, les bandes opérant dans des endroits plus ou moins isolés qu'une telle impunité encourage : jusque dans Tananarive, au cours de ces derniers mois, nos compatriotes, l'escorte de soldats français, la Résidence générale elle-même ne se sont plus trouvés en sûreté.

Le 22 janvier de cette même année 1894 M. Brunet, député de la Réunion, avait interpellé le gouvernement sur la situation à Madagascar, et M. Casimir-Perier, président du conseil, ministre des affaires étrangères, avait déclaré : «Le gouvernement de la République fera son devoir. Il avait à prendre ses précautions et ses mesures, il a réfléchi à toutes ses responsabilités. »

La Chambre vota dans cette séance à l'unanimité l'ordre du jouisuivant :

La Cbambre, résolue à soutenir le gouvernement dans ce qu'il entreprendra pour maintenir notre situation et nos droits à Madagascar, rétablir l'ordre, protégernos nationaux, faire respecter le drapeau, passe à l'ordre du jour.

Le Gouvernement fit renforcer la garnison de Diégo-Suarez et de la Réunionetaccrut l'effectif de la division navale de l'océan Indien. Mais il voulut encore gagner du temps. Les télégrammes de M. Larrouy devenaient cependant de plus en plus pressants. Le 6 aoûtl8(.)i il sollicitait l'autorisation de faire évacuer l'Emyrne par lesFrançais. Le 12, le gouvernement lui répondait :

« Paris, le 12 août 1894.

« En vous confirmant mon télégramme précédent, je crois devoir préciser les vues du gouvernement. Nous persistons à penser qu'en l'état

actuel des faits, et même en vue d'une intervention éventuelle, l'évacuation immédiate présenterait, en tant que mesure politique, de sérieux inconvénients.

« Dans notre pensée, on ne devrait procéder à l'évacuation que lorsque le gouvernement, après avoir terminé l'étude indispensable des voies et moyens, aura résolu de demander des crédits aux Chambres. On ménagerait encore, entre cette décision. et le dépôt du projet de loi, le temps qui vous serait nécessaire pour évacuer.

« Toutefois, ces considérations ne sauraient prévaloir, au cas où vous jugeriez la situation assez grave pour mettre en péril la vie de nos nationaux en Emyrne et rendre impossible votre retour à la côte dans des conditions de sécurité suffisante. Si de telles conjonctures se présentaient, le gouvernement ne peut que s'en remettre à votre appréciation, certain que la résolution que vous prendrez vous sera dictée parle sentiment éclairé de tous vos devoirs. »

Sur ces entrefaites arrivait le 2 septembre de M. Larrouy le télégramme suivant qui ne permettait plus aucune hésitation :

Tananarive, le 2S août 1894.

« La sécurité de nos nationaux est si précaire que je n'hésite point à considérer leur vie comme menacée, et la prudence nous commande de ne pas attendre qu'il y ait mort d'hommes pour prendre les dispositions que la situation comporte. J'estime que nous sommes arrivés à la limite extrême des délais pour procéder à l'évacuation. Relarder plus longtemps cette opération rendrait impossible notre retour à la côte dans des conditions de sécurité suffisante. Je tiens à profiter de la fin de la bonne saison en vue de faire partir d'abord les femmesetles invalides, ensuite les colons. Je quitterai Tananarive le dernier avec l'escorte et le personnel.

« Toutefois, avant d'a»ir, j'attends votre réponse. »

Le gouvernement voulut faire une dernière tentative de conciliation et il confia à M. Le Mvre de Vilers, député, ancien résident général à Tananarive, une mission-dont l'objet était le suivant (1) :

Je résumerai en quelques mots l'objet de la mission confiée à M. Le Mvre de Vilers. Le gouvernement voulait s'assurer, par l'envoi d'un personnage particulièrement compétent, et autorisé, du véritable état des choses, et ajouter à la foi due aux dépèches de M. Larrouy le poids des avis de l'ancien résident général.

M. Le Myre de Vilers avait laissé à Madagascar la réputation d'un

(1) Discours de M. Hanotaux, Chambre des députés, 13 novembre

itil) QUATRIÈME PARTIE CHAPITRE VII

homme plutôl conciliant ; ses relations avec !<• premier ministre et avec le gouvernemenl hova avaienl été cordiales et s'étaient même Continuées depuis qu'il avail quitté l'île. Nous voulions l'aire, parson intermédiaire. une dernière et sincère tentative d'arrangement ; enfin , messieurs, nous pensions qu'au cas où l'obstination du gouvernement hova se refuserait à tout accord, il était utile de faire apparaître nettement à tous les yeux notre bon droit, notre modération, la sagesse et le calme qui devaient présider jusqu'à la fin à nos décisions dans cette affaire.

Ajoutons, messieurs, qu'un autre souci pressait instamment le gou- . vernement de la République. Nous avions, depuis les télégrammes de .M. Larrouy, de légitimes raisons d'être inquiets sur le résultat d'une évacuation longue et pénible pour nos nationaux habitant Tananarive. Femmes, enfants, invalides, prêtres, colons, soldats, un effectif de plus de 250 personnes, pouvait se trouver, du jour au lendemain, jeté dans les difficultés d'un exil brutal, par des routes impraticables, sans porteurs, sans ressources et sans secours. II fallait pourvoir à d'aussi graves éventualités.

M. Le Myre de Vilers recevait sur tous ces points des instructions précises. Ces instructions ont été jusqu'ici méthodiquement exécutées : elles ont permis de préparer d'avance, à la montée, les moyens de faciliter la descente, et nous avons toute raison de croire que, bien avant que les paroles que je prononce ici soient parvenues à Tananarive, elles auront misa l'abri toute la colonie française obligée d'évacuer la capitale ou le territoire de File.

Tel était, messieurs, le double objet de la mission de M. Le Myre de Vilers.

En ce qui concerne les pourparlers qu'il devait engager avec le, gouvernement hova, ses instructions étaient dictées par la nécessité, devenue impérieuse, de mettre fin à une situation ohscure indéfiniment prolongée. Puisque le gouvernement hova, obéissant àje ne sais quels desseins occultes, avait poussé les choses à un point tel qu'une crise ('lait ouverte, il fallait que cette crise eût du moins pour effet de guérir le mal dont on souffrait depuis trop longtemps. M. Le Myre de Vilers devait donc réclamer du gouvernement hova la pleine et entière exécution du traité de 1885, l'établissement complet et de bonne foi du régime que ce traité avait fondé, le régime du protectorat.

('/('■lait, en première ligne, l'application de l'article le»', avec toutes ses conséquences en ce qui concerne les relations extérieures de la cour dTmiyrne.

11 devait ensuite stipuler le renforcement de l'escorte du résident général, de façon qu'elle représentât une force sérieuse, capable d'appuyer effectivement son autorité, et réclamer aussi la présence sur différents points de File des troupes nécessaires pour garantir l'ordre et la sécurité.

Afin de donner à ces dispositions un caractère durable, il devait

réclamer le concours du gouvernemenl hova pour la création de voies de communication permanentes et faciles entre la côte et Tananarive. Enfin, pour couper court aux abus des concessions qui aliènent une partie de la souveraineté du pays, ces actes devaient être soumis à l'approbation de la résidence générale.

Telles étaient, messieurs, les réclamations que M. Le Myre de Vilers avait le mandat d'adresser au gouvernement hova. C'était le minimum des garanties qui paraissaient nécessaires pour le bon fonctionnement du régime qui, en droit du moins, existait, et nous était reconnu depuis plusieurs années.

La mission de M. Le Myre de Vilers échoua. Le gouvernement hova entra en relations avec notre plénipotentiaire, mais il lui remit, un contre-projet de traité qui révélait le fond de sa politique :

Le gouvernement hova, disait M. Hanotaux dans ce même discours à la Chambre, ne s'est pas refusé à entrer en pourparlers avec notre plénipotentiaire; mais, après avoir pris connaissance de nos propositions, il a remis en retour à M. Le Myre de Vilers un contre projet qui, à lui seul, suffirait à révéler le fond de sa politique, dette politique, c'est, en somme, l'abrogation du traité de 1885 et la négation de tout protectorat effectif de notre paît dans la grande île africaine.

Voici les principaux points de ce contre-projet:

» Le résident général (au lieu de continuer de présider à la politique extérieure du gouvernement hova), sera reconnu par ce gouvernement comme représentant des gouvernements étrangers ayant des traités avec Madagascar, s'il en est chargé par lesdits gouvernements, et s'il montre son titre de nomination au gouvernement malgache.

« La reine de Madagascar prend sous sa sauvegarde les personnes et les biens des Français résidant dans l'île. Par contre, le gouvernement de la République s'engage à ne pas empêcher l'introduction par la reine des armes et des munitions qui lui sont nécessaires pour mènera bonne fin cette obligation.

« Le gouvernement de la République s'engage à donner des ordres aux officiers commandant les navires de la station navale de ne point débarquer des troupes à Madagascar pour y faire des exercices militaires et si, parfois, lesdits officiers contrevenaient à ces ordres, le gouvernement de la République en fera la répression.

« Le gouvernement malgache et le gouvernement français s'engagent à nommer leurs délégués respectifs pour la délimitation de Diégo-Suaivz, conformément au traité; l'époque de la délimitation sera fixée pour trois mois après la signature du présent traité. »

Je ne ferai qu'indiquer un autre article de pure forme, mais dont la Chambre, qui n'a pas oublié certaines difficultés d'interprétation qui se

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sont produites à l'occasion du traité de 1885, appréciera facilement la portée : « Le présent traité sera rédigé en français et en malgache, les deux versions ayant la même force. »

M. Le Myre de Vilers se refusant à discuter ce contre-projet, donna l'ordre d'évacuation et le 2 novembre il arrivait à Tamatave.

Le 13 novembre, en portant ces faits à la connaissance de la Chambre, le gouvernement déposait une demande de crédit de 65 millions pour pourvoir aux dépenses de l'expédition de Madagascar et M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, s'exprimait ainsi :

Un avenir incertain fait nécessairement un présent précaire. La longue tentative de conciliation poursuivie vainement, pendant près de neuf ans, avec le gouvernement hova, a découragé les plus entreprenants.

Le système tel qu'il était appliqué a échoué ; il faut entrer dans des voies nouvelles.

Messieurs, disons franchement les choses: il n'y a véritablement de protectorat que quand le protecteur est en mesure de faire prévaloir sa volonté, au moins dans le champ où elle se limite naturellement.

Or j'ai prouvé tout à l'heure à la Chambre qu'à Madagascar rien de tel n'existait.

Tant que le gouvernement hova pourra échapper à notre influence, tant que, renfermé dans ses montagnes, il se croira à l'abri d'une intervention directe de notre part, il nous refusera dans la Ipratique ce que les traités mêmes nous reconnaissent.

Les faits parlent et ont surabondamment démontré que la présence effective d'une force sérieuse à Tanana rive est indispensable. Elle est d'ailleurs prévue par l'acte de 1885.

Le traité stipule que le résident général sera entouré d'une troupe suffisante pour le garder, pour assurer le respect de ses décisions et, par suite, pour maintenir dans l'île l'ordre et la sécurité nécessaires au séjour de nos nationaux et de tous les résidents qui acceptent notre protectorat.

C'est cette force que nous vous demandons de conduire à Tananarive eu l'accompagnant d'effectifs suffisants pour que, sur la route, elle soit à l'abri de toute surprise et qu'elle puisse au besoin briser les résistances qui lui seraient opposées.

Cette solution, nous aurions voulu l'obtenir du consentement du gouvernement hova ; mais, puisqu'il faut la lui imposer,avec votre concours, messieurs, nous la lui imposerons.

Le gouvernement, messieurs, se propose de déposer sans retard sur le bureau de la Chambre un projet de crédits lui assurant les ressources nécessaires pour obtenir le résultat qui vient d'être indiqué.

Ce projet devra être étudié par les deux Chambres, et je ne veux pas aujourd'hui en exposer le détail; mais ce que je puis dire immédiatement, c'est que, dans notre pensée, l'expédition projetée doit être assez forte pour monter, en une seule campagne, jusqu'à Tananarive et pour garder, par la suite, le bénéfice de l'effort qu'elle aura accompli.

Tananarive est à plusieurs centaines de kilomètres de la côte. Située sur un plateau élevé, la ville est, au milieu de l'île, un point culminant qui, par sa position, décide la domination de tout le pays. L'effort à faire pour s'en emparer doit être vigoureux. Mais le résultat sera décisif.

Installée dans la capitale, unegarnison solide imposera désormais notre influence sur le pays tout entier.

La demande de crédits fut appuyée par MM. André Lebon, Brunet et Etienne qui rappela les tentatives d'expansion coloniale de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie et ajouta :

Et quand tous ces efforts ont été faits par les puissances européennes, nous nous déclarerions absolument impuissants à poursuivre l'œuvre que nous avons entreprise depuis dix ans !

L'objection qu'on nous adresse est, je le reconnais, assez sérieuse. On nous dit : Ou'avez-vous fait jusqu'à présent de toutes ces colonies?

A-t-on la prétention d'exiger qu'au bout de dix ans, de cinq ans même, nous touchions pour ainsi diredu doigt, nous réalisions immédiatement tous les résultats que nous pouvions désirer"? C'est impossible!

Nous avons déjà dit maintes fois à cette tribune : l'œuvre coloniale que nous avons entreprise est une œuvre d'avenir. Nous ne travaillons pas seulement pour l'heure présente, nous travaillons surtout pour demain.

Voilà ce que nous avons toujours affirmé. Ne croyez pas que le Soudan sera dès demain ce qu'est aujourd'hui l'Algérie après soixante ans de luttes.

La conquête de l'Algérie a été contestée à son tour; son importance politique et économique a été niée. Et cela n'a pas empêché que cette colonie, qui nous a coûté tant d'efforts, est justement considérée à l'heure actuelle comme le véritable fleuron de notre couronne coloniale, qu'elle arrache des cris d'admiration à tous les étrangers qui l'approchent, aux Russes, aux Allemands, et même aux Anglais. Actuellement, l'Algérie, comme le disait très justement M. Chautemps, est notre sixième client au point de vue commercial. Si elle fait quatre cents millions d'affaires, si elle paye tous ses frais d'administration civile, ne croyez-vous pas que ce soit là un merveilleux résultat?

Mais pouvez-vous exiger autant dans toutes nos autres colonies, au bout de six ou huit ans ? Non, messieurs. C'est là une œuvre d'avenir;

7()i QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE VII

je fions à le répéter bien haut afin que cette objection ne se présente plus désormais devant nous.

Si vous avez cette conviction, pouvez-vous hésiter une seconde à aller jusqu'au boul de l'entreprise que vous avez commencée vous-même ! pouvez-vous hésiter à aller à Madagascar, à y établirvotre drapeau et à l'y maintenir d'une façon définitive?

On nous dit : o l'effort est considérable en argent et en hommes », et l'on ajoute : ci II faut nous résoudre à des demi-mesures. »

Non, Messieurs, il ne peut s'agir ici de semblables expédients. Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas.

L'île de Madagascar n'est pas une colonie ordinaire que nous soyons libre de prendre ou d'abandonner. Non, Madagascar n'est pas simplement un vaste territoire à conserver et à mettre en valeur : c'est plus et mieux; c'est un pays que notre intérêt stratégique et notre intérêt politique nous commandent de posséder.

C'est là, messieurs, ce que vous devez considérer surtout et ce que, je vous prie de le croire, d'autres n'ignorent pas. L'attention qu'ils apportent aujourd'hui à nos projets et les tentatives faites autrefois pour les déjouer le démontrent surabondamment. Cette attitude, ne vous y trompez pas, est la manifestation la plus éclatante de la valeur politique et stratégique de Madagascar.

De Madagascar, la France surveille d'un côté l'Indo-Cbine, de l'autre la côte orientale d'Afrique, où tant d'intérêts opposés se sont créés, où notre influence doit se maintenir; de Madagascar nous rayonnons sur l'Océanie jusqu'à la Nouvelle-Calédonie.

N'est-ce donc rien que d'être dans cette position insulaire presque unique au monde? N'est-il pas vrai que le jouroù, par suite d'incidents qu'il faut savoir regarder en face, le canal de Suez serait fermé, nous serons heureux d'avoir sur la route conduisant dans cette Chine où se passent actuellement des événements si graves, un territoire français où nous pourrons nous arrêter, où nous aurons une force armée, chargée de veiller non seulement sur nos intérêts propres dans cette île, mais encore surles droits etles intérêts de la France sur d'autres rivages.

La Chambre était saisie d'un projet de résolution de M. Boucher tendant à l'ajournement du vote, au renforcement de l'escadre et à l'occupation des ports et des points stratégiques des côtes de Madagascar. Après un discours de M. Ribot, la Chambre repoussa ce projet de résolution et vota le 26 novembre les crédits que le Sénat ratifia le 6 décembre.

Le général de division Duchcsne fut nommé commandant en chef du corps expéditionnaire. Les opérations commencèrent immédiatement. Dès le 12- décembre, le contre-amiral Bienaimé avait fait

occuper Tamatavc, et M. Le Myre de Vilers quitta cette ville le 20 décembre, après avoir reçu du premier ministre Rainilaiarivony une nouvelle Hn de non recevoir.

Majunga, choisi comme base des opérations, fut occupé le 15 février 1895. Le 1er mars, le général Metzingcr, à la tête de l'avantgarde, débarquait et s'avançaitlelong de la Betsiboka jusqu'à Marovoay. Le 2 mai et le 16 mai deux combats étaient livrés aux Hovas à Ampasivola et à Ambodimonty. Le g/énéral Duchesne, débarqué le 6 mai, Ht reprendre la marche en avant et le 20 juin le bataillon Lentonnet repoussa les Hovas à Tsarasoatra. Pendant que les travaux de la route étaient poussés avec activité, la brigade Vovron avançait jusqu'à Andriba qu'elle occupait le 21 août 1895. La saison sèche approchant, il devenait évident que la construction de la route empêcherait de pousser jusqu'à Tananarive avant l'année suivante,

Aussi le général Duchesne forma à Andriba une colonne légère de 4,250 combattants et de 1500 conducteurs. La colonne, partie le 11 septembre, arriva le 29 devant Tananarive après plusieurs combats. La brigade Vovron gagna par un mouvement tournant la hauteur de l'Observatoire. Le bombardement était à peinecommeneé que les Hovas hissaient le drapeau blanc.

Le lendemain 1er octobre 1895, le traité suivant était sie-né :

Art. le1'. — Le gouvernement de S. M. la reine de Madagascar reconnaît et accepte le protectorat de la France avec toutes ses conséquences.

Art. 2. — Le gouvernement de la République française sera représenté auprès de S. M. la reine de Madagascar par un résident général.

Art. 3. — Le gouvernement de la République française représentera Madagascar dans toutes ses relations extérieures.

Le résident général sera chargé des rapports avec les agents des puissances étrangères; les questions intéressant les étrangers à Madagascar seront traitées par son entremise.

Les agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étranger seront chargés de la protection et des intérêts malgaches.

Art. 4. — Le gouvernement de la République française se réserve de maintenir à Madagascar les forces militaires nécessaires à l'exercice de son protectorat.

11 prend l'engagement de prêter un constant appui à S. M. la reine de Madagascar contre tout danger qui la menacerait ou qui compromettrait la tranquillité de ses Etats.

Art. 5. — Le résident général contrôlera l'administration intérieure de l'île.

S. M. la reine de Madagascar s'engage à procéder aux réformes que le gouvernement français jugera utiles à l'exercice de son protectorat, ainsi qu'au développement économique de l'île et au progrès de la civilisation.

Art. 6. — L'ensemble des dépenses des services publics à Madagascar et le service de la dette seront assurés par les revenus de l'île.

Le gouvernement de S. M. la reine de Madagascar s'interdit de contracter aucun engagement sans l'autorisation du gouvernement de la République française.

Le gouvernement de la République française n'assume aucune responsabilité à raison des engagements, dettes ou concessions que le gouvernement de S. M. la reine de Madagascar a pu souscrire avant la signature du présent traité.

Le gouvernement de la République française prêtera son concours au gouvernement de S. M. la reine de Madagascar pour lui faciliter la conversion de l'emprunt du 4 décembre 1886.

Art. 7 et dernier. — Il sera procédé, dans le plus bref délai possible, à la délimitation des territoires de Diégo-Suarez. La ligne de démarcation suivra, autant que le permettra la configuration du terrain, le 12» 45' de latitude sud.

Rainilaiarivony fut déposé et déporté en Algérie. Le gouvernement décida, par un décret du 12 décembre 1895, que l'administration de Madagascar serait distraite du ministère des affaires étrangères et rattachée au ministère des colonies et M. Hippolyte Laroche, préfet, fut nommé résident général.

Un décret en date du 11 décembre 1895 définissait ainsi ses attributions :

Art. le1". — Le résident général est le dépositaire des pouvoirs de la République française dans toute l'île de Madagascar et ses dépendances.

Il est nommé par décret du Président de la République et relève du ministre des colonies.

Il a seul le droit de correspondre avec le gouvernement de la République, sauf exception relative au commandement des troupes, réglée par l'art. 5.

Il communique avec les divers départements ministériels par l'intermédiaire du ministre des colonies.

Il correspond directement avec le gouverneur général de l'Indo-Chine, avec les gouverneurs des possessions françaises dans l'Océan Indien, avec les consuls de France dans l'Afrique australe, les côtes de l'Océan Indien, les Indes néerlandaises et l'Australie.

Il ne peut engager aucune négociation diplomatique sans l'autorisation du gouvernement de la République.

Ai\t. 2. — Le résident général organise, dirige ou contrôle les différents services de Madagascar et de ses dépendances. Il nomme à toutes les fonctions civiles exercées par les Français en dehors du personnel de la magistrature et des trésoriers-payeurs ou des trésoriers particuliers, visés par l'article 155, du décret du 20 novembre 1882, et à l'exception des emplois ci-après : Secrétaire général de la résidence générale, résidents, vice-résidents et chefs des principaux services administratifs. Les titulaires de ces derniers emplois sont nommés par décret sur sa présentation.

En cas d'urgence, le résident général peut suspendre ces fonctionnaires et les renvoyer en France à la disposition du ministre, il doit en rendre compte immédiatement au ministre des colonies.

Art. 3. — Le résident général a sous ses ordres directs toutes les autorités, sauf l'exception mentionnée à l'art. 5, relative au commandement des troupes.

Il peut déléguer tout ou partie de ses pouvoirs au secrétaire général de la résidence générale, qui est appelé à le remplacer en cas d'absence ou d'empêchement.

Art. 4. — Le résident général est responsable de la défense intérieure et extérieure de Madagascar et de ses dépendances. Il dispose, à cet effet, des forces de terre et de mer qui y sont stationnées, dans les conditions déterminées par l'art. 5.

Aucune opération militaire, sauf dans le cas d'urgence où il s'agirait de repousser une agression, ne peut être entreprise sans son autorisation.

Le résident général ne peut, en aucun cas, exercer le commandement direct des troupes.

L'état de siège ne peut être établi ou levé que par le résident général.

Art. 5. — ■ Le commandant supérieur des troupes exerce le commandement des troupes.

Pour tous les objets qui concernent son commandement : discipline, personnel, matériel, administration, justice militaire, il correspond avec le ministre dont il dépend.

Chaque fois que le résident général est dans la nécessité de recourir à l'action militaire, il se concerte avec le commandant supérieur des troupes et, dans le cas où le concert ne peut s'établir et où il est impossible d'en référer au ministre responsable de la garde et de la défense des colonies, il détermine par voie de réquisition le but à atteindre.

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