IV. — L'ANNEXION ET LA PACIFICATION DE MADAGASCAR
Le traité de paix du 1er octobre 4895 avait été complété par une déclaration de « prise de possession » de Madagascar, lue dans
7(i8 QUATRIEME PARTIE — CHAPITRE VII
la séance des Chambres du 27 novembre 1895 par M. Berthelot, ministre des affaires étrangères :
Messieurs,
L'expédition <le Madagascar est glorieusement achevée. La rébellion des I lovas contre le protectorat de la France a été vaincue. La guerre qu'ils avaient suscitée s'est terminée par la prise de leur capitale et la soumission de la reine Ranavalo.
Grâce à l'héroïsme de nos soldats, à leur discipline, à leur endurance; grâce à la vigilance et à l'énergie de nos officiers, à l'inébranlable fermeté du commandant en chef, notre armée a surmonté les difficultés exceptionnelles opposées par le sol et par le climat.
L'île de Madagascar est aujourd'hui une possession française.
L'expédition a amené des sacrifices douloureux, supérieurs à toutes les prévisions, et qui nous ont donné le droit d'exiger des compensations étendues et des garanties définitives.
Le gouvernement doit faire connaître aux Chambres et au pays les décisions que cette situation a paru lui rendre nécessaires.
Il ne peut en résulter aucune difficulté extérieure; nous n'avons pas besoin de déclarer que nous respecterons les engagements que nous avons contractés vis-à-vis de certaines puissances étrangères : la France a toujours été fidèle à sa parole.
Quant aux obligations que les Hovas eux-mêmes ont pu contracter au dehors, sans avoir à les garantir pour notre propre compte, nous saurons observer avec une entière loyauté les règles que le droit international détermine, au cas où la souveraineté d'un territoire est, par le fait des armes, remise en de nouvelles mains.
Sous cette double réserve, nous sommes résolus à exercer, notamment au point de vue économique, tous les droits qui résultent pour nous de l'occupation définitive de Madagascar.
En ce qui touche l'organisation du gouvernement intérieur de l'île, nous estimons que, sous notre autorité, elle doit être maintenue aussi complètement que la sécurité de nos intérêts le permettra.
Aucune atteinte ne doit être portée aux dignités et honneurs de la reine, ni aux liens qui lui rattachent les populations qui lui sont soumises. Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire ou désirable de substituer une administration française à l'administration indigène; nous introduirons, d'ailleurs, dans cette dernière, les améliorations indispensables pour faire pénétrer dans l'île les bienfaits de la civilisation.
Le jour même de la prise de Tananarive, la soumission des Hovas à notre autorité a été constatée par un traité et par une convention additionnelle auxquels la reine Ranavalo a donné, pour sa part, la ratification. Nous n'avons pas l'intention de répudier ces conventions.
Toutefois, avant de soumettre un texte définitif à la ratification des Chambres et du Président de la République, le gouvernement a pensé que les principes que nous venons d'exposer, principes implicitement contenus dans certaines clauses des conventions du 1er octobre, pourraient être formulés d'une façon plus nette; il a estimé qu'il était nécessaire d'apporter à ces textes certaines modifications destinées à éviter toute méprise sur leur signification véritable et à prévenir toute possibilité de nouveaux conflits.
Nous avons décidé de prendre les mesures nécessaires pour qu'un instrument définitif conforme aux déclarations précédentes soit prochainement soumis à la ratification des Chambres.
De vives discussions s'étaient engagées dans la métropole à propos du traité du 1er octobre 1895. Déjà à la fin de la campagne et en considération des pertes qu'elle avait entraînées, le gouvernement avait câblé le 8 septembre au général Duehesne pour lui demander de substituer au traité projeté un acte unilatéral qui devait être signé uniquement par la reine. Ces deux instruments établissaient le régime du protectorat avec toutes ses conséquences.
Le cabinet Bourgeois adopta un système nouveau, et renonçant à faire ratifier le traité de Tananarive, il fît signer à la reine, par l'intermédiaire de M. Laroche, le 18 janvier 1896, un acte nouveau qui écartait la formule du protectorat avec ses conséquences et dont voici le texte :
S. M. la reine de Madagascar,
Après avoir pris connaissance de la déclaration de prise de possession de l'ile de Madagascar par le gouvernement de la République, déclare accepter les conditions ci-après :
Art. 1b<\ — Le gouvernement de la République française sera représenté auprès de S M. la reine de Madagascar par un résident général.
Art 2. — Le gouvernement de la République française représentera Madagascar dans toutes ses relations extérieures.
Le résident général sera chargé des rapports avec les agents des puissances étrangères; les questions intéressant les étrangers à Madagascar seront traitées par son entremise.
Les agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étrangers seront chargés de la protection des sujets et des intérêts malgaches.
Art. 3. — Le gouvernement de la République française se réserve de maintenir à Madagascar les forces militaires nécessaires à l'exercice de son autorité.
Les Colonies, vol. I. 49
Art. 4. — Le résident général contrôlera l'administration intérieure de lile.
S. M. la reine de Madagascar s'engage à procéder aux réformes que le gouvernement français jugera utiles au développement économique de l'île et au progrès de la civilisation.
Art. 5. — - Le gouvernement de S. M. la reine de Madagascar s'interdit de contracter aucun emprunt sans l'autorisation du gouvernement de la République française.
Cette prise de possession était notifiée le 11 février 1896 aux puissances. Le 19 mars, M. Berthelot, interrogé à la Chambre sur l'interprétation de l'acte du 18 janvier, s'exprimait ainsi :
Voici l'état de choses actuel, tel qu'il résulte des événements accomplis. Ces événements ont créé une situation de fait, déjà acquise lors de la constitution du cabinet et que nous avons constatée le jour où nous avons déclaré à cette tribune, le 27 novembre 1895, que l'île de Madagascar est une possession française.
Cette déclaration exprime, je le répète, un fait acquis, résultant de la prise par nos armes de Tananarive, capitale des Hovas,le30 septembre 1895, et de la soumission de la reine Ranavalo, qui en a été la conséquence immédiate. En effet, cette soumission a eu lieu le jour même de l'occupation de Tananarive ; elle est constatée et reconnue dans le préambule de l'acte signé par la reine, en présence du résident général, M. Laroche, le 18 janvier 1896. Dans cet acte, la reine Ranavalo déclare avoir pris connaissance de la déclaration de prise de possession de l'île de Madagascar par le gouvernement de la République. Cet acte est unilatéral ; j'insiste sur ce point ; il ne constitue pas un traité conclu entre deux puissances contractantes, comme le faisait le projet de traité proposé par le cabinet précédent, projet d'après lequel le gouvernement de la République française et le gouvernement de la reine de Madagascar auraient signé tous deux une convention bilatérale.
Le cabinet qui nous a précédé avait reconnu lui-même que ce projet ne répondait plus à la situation créée par la résistance prolongée des Hovas, et il avait pensé qu'il y avait lieu d'enlever à l'acte destiné à met- Ire fin aux hostilités son caractère bilatéral. Mais sesdernières instructions étaient arrivées trop tard.
Le cabinet présent, n'ayant à cet égard aucun engagement, a cru devoir reprendre un système analogue et même plus accentué, qui nous a paru mieux répondre à la grandeur des sacrifices de la France en hommes et en argent, ainsi qu'aux conditions dans lesquelles s'étaient accomplies l'occupation de Tananarive et la soumission de la reine.
La prise de possession de l'île de Madagascar par le gouvernement français a été ainsi constatée par lui et reconnue par la reine. Par le
fait de cette reconnaissance, un démembrement de la souveraineté s'est accompli ; le gouvernement français ne maintient désormais à la reine qu'une partie de ses pouvoirs, ceux qui concernent l'administration intérieure de l'île, et ces pouvoirs s'exerceront seulement sous le contrôle et sous l'autorité du résident général.
En raison de son caractère unilatéral, l'acte du 18 janvier ne nous a pas paru constituer un traité exigeant la ratification du Président de la République.
Nous donnons communication de cetacte au Parlement dans le Livre Jaune, en vue des explications que comporte l'interpellation qui nous est adressée aujourd'hui.
Je vais maintenant exposer les conséquences que le gouvernement a cru devoir tirer des prémisses qui précèdent, et je parlerai d'abord de la situation qui en résulte pour la France dans ses relations avec Madagascar.
Une première question s'est posée : Quel devait être le caractère de notre prise de possession ?
Le système d'un protectorat avec contrat bilatéral, et qui aurait exigé la ratification du Parlement et du Président de la République, étant écarté, en raison du caractère de l'acte signé par la reine, nous aurions pu proclamer l'annexion pure et simple de l'île de Madagascar. Cette annexion donnant lieu à une adjonction du territoire, elle aurait exigé une loi; elle eût produit, d'autre part, un changement profond dans le statut personnel des populations annexées et dansl'état de la propriété à l'intérieur du territoire qu'elles occupent.
En raison de la gravité de ces conséquences etde diverses autres, sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure, nous avons cru devoir écarter un système aussi absolu; il n'est pas impliqué, d'ailleurs, dans l'acte de soumission de la reine Ranavalo. En effet, cet acte n'entraîne pas, à proprement parler, de cession ou d'adjonction de territoire (mouvements divers), car la prise de possession de Madagascar par la France ne fait pas disparaître, au moins au point de vue intérieur, c'est-à-dire dans ses rapports avec la France, le efouvernement malgache.
C'est ce qui ressort de la rédaction de cet acte même : d'après l'article 2, le gouvernement français est représenté auprès de la reine par un résident général; or, il ne peut y avoir de résident dans un. pays annexé à la France.
M. Chautemp.s. — C'est une erreur! Nous avons des résidents ;iti Dahomey.
M. le ministre. — La clause d'après laquelle la reine s'engage à procéder aux réformes jugées nécessaires serait également sans objet pour un pays annexé; car, en une terre adjointe au territoire fiançais, les institutions contraires à notre droit public tomberaient ipso facto.
Non seulement l'acte signé par la reine Ranavalo n'entraîne pas d'annexion, mais le gouvernement français n'y prend aucun engagement
financier. En outre, cet acte ne renferme ni clause ressemblant à un1 traité de commerce ni clause relative à la propriété des Français ou semblable à celles qui peuvent régler leur état dans un pays étranger. L'acte ne contient dés lors aucune clause à laquelle soit applicable l'article 8 de la loi constitutionnelle.
Le jour où des actes tombant sous le coup de cet article seront nécessaires, nous vous proposerons les projets de loi indispensables. En attendant, nous avons adopté une combinaison mixte, intermédiaire entre une annexion pure et simple et un protectorat à caractère bilatéral.
Un système mixte de ce genre n'a rien d'exceptionnel, ni au point de vue des principes ni au point de vue de la pratique du droit des gens. Les nombreux traités et conventions conclus par le gouvernement britannique, avec les Etats de l'Inde notamment, offrent les types les plus variés en ce qui touche les relations de l'Etat dominateur avec l'Etat subordonné.
D'après le système que nous avons adopté pour Madagascar, la souveraineté extérieure est réservée à la France, seule chargée des relations entre l'île de Madagascar et les puissances étrangères. Mais la souveraineté intérieure de l'île, ou plus exactement une portion de cette souveraineté est maintenue par la France au gouvernement de la reine Ranavalo, à laquelle nous conservons le titre et les honneurs de reine de Madagascar.
Tel est le système qui sert de base à l'acte du 18 janvier 1896. ■ Voici les motifs qui nous ont dirigés dans ces résolutions : l'annexion pure et simple de l'île de Madagascar aurait mis la France dans la nécessité de remplacer immédiatement le gouvernement hova et l'administration indigène établie dans l'île par une organisation entièrement française. Dans toute l'étendue de ce vaste territoire, nous aurions été obligés d'établir un nombre considérable de fonctionnaires, des garnisons françaises et, ce qui n'est pas moins grave, nous aurions été forcés d'y changer toutes les institutions et d'y proclamer partout la législation française. Sans doute, au point de vue de la logique absolue, ceci aurait pu sembler préférable à certains esprits, doués d'ailleurs des intentions les plus droites. Mais nous aurions assumé de la sorte les responsabilités les plus redoutables; nous serions entrés dans une période de sacrifices excessifs en. hommes et en argent, et nous nous serions heurtés à des difficultés peut-être insurmontables.
Telles sont les raisons qui nous ont paru rendre nécessaire la conservation à l'intérieur de l'île de l'autorité du gouvernement hova. Il est susceptible en ce moment d'y maintenir l'ordre, en vertu de son organisation préexistante, sur laquelle notre domination a tout avantage à s'appuyer. Du moment où nous ne bouleversons pas leur état social, les Hovas ont tout intérêt à se couvrir eux-mêmes de la protection de la France qui garantit leur propre autorité.
Ces explications satisfirent la Chambre qui vota un ordre du jour d'approbation. Mais des négociations diplomatiques délicates furent engagées avec les Etats-Unis et l'Angleterre qui demandèrent des éclaircissements sur la situation nouvelle de Madagascar. Ces difficultés amenèrent M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères du cabinet Méline, à déposer le 30 mai 1896 un projet de loi déclarant colonie française l'île de Madagascar avec les îles qui en dépendent. Autrefois partisan du protectorat, M. Hanotaux expliqua à la Chambre les raisons qui l'avaient amené à proposer l'annexion (1). Il fit ressortir que c'était par nécessité que le gouvernement s'arrêtait à cette nouvelle solution. Le protectorat, d'après lui, avait fait place à l'annexion du jour où fut rédigé l'acte unilatéral de M. Laroche. 11 insista surtout sur les difficultés que l'obscurité des formes delà prise de possession soulevait au point de vue diplomatique et il s'étendit sur les réponses faites par les États-Unis et l'Angleterre à la notification du 11 février 1896 :
Lord Salisbury, dit-il, en accusant réception à M. de Courcel, a ajouté « qu'il devait réserver tous les droits existants du gouvernement britannique à Madagascar, jusqu'à ce qu'il ait reçu communication dos termesMu traité qui a dû être conclu entre le gouvernement de la République et celui de Madagascar. »
M. Olney a répondu, le 26 février, à M. Patenôtre en taisant des réserves « en ce qui concerne les droits conférés aux Etats-Unis parles traités. ■>
C'était évidemment là qu'était le nœud du débat, le sort fait à ces deux puissances devant entraîner celui des puissances qui n'ont que des traités contenant seulement la clause « de la nation la plus favorisée », c'est-à-dire l'Allemagne et l'Italie.
Aux réserves et aux demandes d'éclaircissement formulées par l'Angleterre et les Etats-Unis, M. Bourgeois répond, le 31 mars, dans les termes les plus nets. Il affirme que, dans la pensée du gouvernement français, le maintien des traités passés avec les puissances est incompatible avec la nouvelle situation créée par la conquête dans l'île de Madagascar et, ce principe posé, il réclame à la fois la juridiction sur les citoyens des deux puissances avec lesquelles le débat s'est localisé et la liberté des tarifs douaniers.
Mais il est de nouveau interrogé par M. Eustis, ambassadeur des Etats-Unis, que cette formule de la prise de possession ne satisfait pas et qui pose nettement au gouvernement français une question précise :
(1) Chambre des députés, 20 juin 1896.
~7i QUATRIÈME PARTIE CHAPITRE VII
« Si nous renonçons, nous Américains, à notre traité, est-il entendu qu'il sera remplacé, au profit des citoyens américains résidant à Madagascar, par les conventions que les Etats-Unis ont passées avec la France ? »
Et alors le gouvernement français l'ait un pas décisif: le lb' avril, il répond :
« Par sa lettre du 14 de ce mois, Votre Excellence veut bien m'informer que son gouvernement, désireux de bien préciser la situation conventionnelle des Etats-Unis à Madagascar, lui a donné pour instruction de me demander si le traité qu'il a conclu, le 13 mai 1881, avec la reine Ranavalo doit demeurer en vigueur, ou bien être remplacé par ses conventions avec la France.
ci En réponse à cette communication, je m'empresse de vous faire savoir que, dans l'opinion du gouvernement de la République, le maintien du traité du 13 mai 1881 est incompatible avec le nouvel état de. choses créé par la prise de possession de Madagascar; je me hâte d'ajouter que, par contre, le gouvernement de la République est tout disposé à étendre à la grande île africaine l'ensemble des conventions dont bénéficient le gouvernement ou les citoyens des Etats-Unis en France et dans les possessions françaises et qui leur ont permis d'y entretenir des relations de toutes sortes si profitables aux deux pays. »
Messieurs, ne sentez-vous pas que, le jour où cette phrase est écrite, la fiction de la prise de possession a disparu; qu'on en est revenu au point de départ, à savoir que Madagascar est possession française et que, pour parler comme M. Berthelot, « la souveraineté a changé de mains », puisque ce sont des traités passés par la France avec d'autres puissances, c'est-à-dire des lois françaises en matière de souveraineté, <|ui vont désormais s'appliquer à Madagascar.
Ce grand pas accompli, le dialogue engagé avec les Etats-Unis d'Amérique se précisa singulièrement :
Le 2 mai, en réponse à M. Patenôtre, qui avait été chargé de lui faire cette communication, M. Olney nous demande simplement de dissiper un dernier doute qui lui reste sur la formule employée par M. Bourgeois, à savoir que le gouvernement français était disposé à étendre à la grande île africaine l'ensemble des conventions dont bénéficient en France et dans les possessions françaises le gouvernement et les citoyens américains.
« L'information qui nous a été transmise, dit M. Olney, apparaît plutôt comme l'application courtoise d'une mesure discrétionnaire que somme un résultat nécessaire de la conquête de ce territoire et de son absorption dans le domaine de la France. Dans l'entretien que vous avez eu avec moi, j'ai cru comprendre que vous affirmiez nettement que la conquête de Madagascar par les armes françaises était complète et qu'elle comportait comme conséquences l'extinction de la souveraineté
malg-ache et la substitution de celle de la France. Une déclaration enté.
gorique, de la part de votre gouvernement, qu'il en est ainsi et que les traités entre les Etats-Unis et la France sont applicables à l'île de Madagascar en tant que territoire français me mettrait à même de donnerai! consul des Etats-Unis à Tamatave des instructions définitives et positives, etc. »
Cette réponse, Messieurs, parvint au quai d'Orsay alors que le cabinet Méline était déjà constitué.
Eh bien ! je vous demande s'il lui était possible, à moins de vouloir bouleverser de fond en comble l'œuvre de ses prédécesseurs, à moins de renoncer à cette politique de continuité dans les vues et dans les desseins dont il s'était réclamé dans son programme, à moins de renoncer à l'obtention de résultats déjà acquis et de faire en arrière le plus inexplicable retour, s'il lui était possible de revenir à la formule du protectorat, de prétendre ranimer un système qui, encore une fois, avait eu ses préférences, mais qui, détruit dans le fond, détruit dans la forme, supprimé à l'égard des puissances par les notifications successives qui avaienl étéfaites, compromis, au point de vue de son application, par les faits accomplis, ne pouvait plus qu'embarrasser de son poids inutile l'ère nouvelle que des décisions réitérées, publiques, connues de tous, avaient ouverte pour l'île de Madagascar.
Le cabinet actuellement aux affaires n'a pas pensé qu'il pût agir ainsi. Achevant, si je puis dire, la courbe qui avait été commencée par le précédent cabinet, il a cru qu'au point où en étaient les cboses des hésitations et des tergiversations ne pouvaient que compromettre l'avenir, sans parvenir à restaurer le passé.
D'autres considérations l'amenaient à prendre ce parti.
En même temps, en effet, que s'engageait avec les Etats-Unis la correspondance dont je viens de vous rendre compte, une autre correspondance parallèle se poursuivait avec l'Angleterre. Ici encore, nous rencontrions les mêmes réserves, les mêmes demandes d'éclaircissements. A l'opinion notifiée par le cabinet de Paris que les traités passés entre l'Angleterre et la reine de Madagascar devaient disparaître en présence du fait de la conquête, on répondait par une discussion juridique très nourrie, dont vous me permettrez, Messieurs, de vous lire seulement la conclusion :
« Le gouvernement de Sa Majesté se fonde sur la déclaration de 1890, formelle et sans réserves, sur les assurances de MM. de Freycinet et Hanotaux, sur les explications de M. Bertbelot, sur les termes de l'engagement signé par la reine de Madagascar et sur les principes généralement admis du droit international, pour prouver que, comme il n'y a pajs eu annexion ni transfert de souveraineté, les rapports de droit d'un protectorat à Madagascar avec leurs conséquences de la sécurité garantie aux intérêts britanniques subsistent toujours, et qu'un traitement de faveur pour le commerce français serait incompatible avec les droits
7,f> QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE VII
dont la Grande-Bretagne continue de jouir en vertu de son traité. »
Cette conclusion aboutissait donc, sous une forme différente, aux mêmes résultats que la réponse des Etats-Unis. Le gouvernement britannique, s'appuyant sur le fait qu'il n'y avait pas d'annexion, refusait notamment, en ce qui concerne les questions des tarifs douaniers, de se ranger aux vues du gouvernement français.
En somme, ce qu'on nous demandait encore, c'était cette déclaration catégorique dont il était question dans la note de M. Olney. Au point où en étaient les choses, nous n'avons pas cru qu'il y eût intérêt à le refuser plus longtemps.
Mais, Messieurs, pour la faire, la Constitution nous imposait le devoir de venir devant vous.
Cette déclaration catégorique qu'on sollicitait de nous, cet actedécisif autorisant l'application à Madagascar des traités passés avec les autres puissances, elle ne peut émaner que du pouvoir souverain. Nous l'avons reconnu, et tout autre Cabinet certainement, au moment de prendre une pareille responsabilité, eût agi de même.
C'est ainsi, Messieurs, que nous avons été amenés à déposer le projet de loi au sujet duquel nous sollicitons vos suffrages.
En le votant, vous n'aurez certainement pas réglé toutes les difficultés qui naissent naturellement d'un acte aussi considérable que la conquête d'un nouveau domaine colonial, important et étendu. Mais votre assentiment aura donné, à ceux qui sont chargés de les résoudre, une autorité et une force nouvelles. Dans un pays libre, Messieurs, la force du gouvernement au dehors repose sur le concours éclairé du Parlement et du pays.
Ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à la commission, le simple dépôt du projet de loi a suffi pour nous assurer de l'adhésion à nos vues d'une des principales puissances intéressées. Il y a là un premier résultat considérable qui, par la force des choses, ne doit pas rester isolé.
Au moment où la France va aborder, avec résolution, le grave et difficile problème de la mise en valeur de cette nouvelle partie de son domaine colonial, au moment où elle doit achever la pacification du pays, ouvrir les routes et les voies de communication, faire entrer, en un mot, dans le courant de la civilisation un territoire considérable qui, jusqu'ici, en était exclu, il est naturel qu'elle réclame pour elle, pour son commerce, pour son budget, la juste contre-partie des sacrifices qu'elle a faits et de ceux qu'elle doit faire.
Nous ne doutons pas. qu'ainsi envisagées, les questions diplomatiques, relativement secondaires, qui peuvent subsister encore, ne se résolvent rapidement.
En tout cas, il nous a paru nécessaire de vous demander les moyens de ne pas les laisser se perpétuer et entraver de leur lenteur la marche générale de notre politique internationale.
C'est pourquoi, Messieurs, me plaçant uniquement au point de vue
diplomatique, mais, après m'ètre entendu avec mon collègue des colonies, dont les sentiments ont été, d'ailleurs, dès le début et de tous points conformes aux miens, je vous demande de voter sans retard le projet qui couronne les deux siècles et demi d'efforts, par lesquels la France a préparé le jour où l'île de Madagascar nous appartiendrait sans retour et deviendrait définitivement une colonie française.
Le Parlement vota la loi d'annexion (1) et la Chambre accompagna son vote de celui de l'ordre du jour suivant : « L'esclavage étant aboli à Madagascar par le fait que l'île est déclarée colonie française, le gouvernement prendra des mesures pour assurer l'émancipation immédiate. »
Pendant que la situation diplomatique était ainsi réglée au regard des puissances étrangères, la situation intérieure à Madagascar devenait inquiétante. La déportation en Algérie (2) de Rainilaiarivonj, le 21 février 1896, fut suivie d'un commencement de rébellion qui allait en grandissant. Dès le mois de février, un ancien gouverneur hova Rabezavana et le chef Rabozaka groupent autour d'eux une bande d'anciens soldats malgaches et de fahavalos et occupent Anjozorobé à 90 kil. de Tananarive (3). Dans le sud-est un autre chef de bande, Rainibetsimisaraka, fait massacrer des prospecteurs européens et le 31 mars, à Manarintsoa, à 40 kil. de Tananarive, trois explorateurs, Duret de Brie, Grand et Michaux, .sont assassinés. Le colonel Combes poursuit et bouscule les bandes de Rabozaka, le général Oudrv châtie les habitants de Manarintsoa. Mais l'insurrection gagne du terrain de jour en jour. Le vieux parti hova s'était ressaisi et organise la résistance, encouragé par la duplicité de la reine qui prend des arrêtés contre les insurgés, mais sans leur donner aucune sanction ; les gouverneurs hovas, craignant la fin du régime des exactions, appuient le mouvement insurrectionnel ; ils laissent exciter les colères de la population contre les Français et contre les prospecteurs. Les reconnaissances et les convois d'Européens sont attaqués : siège d'Antsirabé par Rainibetsimisaraka le 25 mai, attaque du convoi Gendron à Babay le 5 juin, massacre du P. Rerthieu le 8, du conducteur Savourgeran le 9, de quatre em-
(1) Promulguée le 6 août 1896.
(2) Il y mourut le lTjuillet 1896 en laissant une proclamation au peuple malgache l'engageant à accorder son amitié à la France.
(3) La pacification de Madagascar, par le capitaine Hellot, 1900.
ployés des travaux publics au nord de la route de Tamatave, des commerçants Garnier, Ducrot, Grave et Louis le 14. L'insurrection s'étend autour de Tananarive et la connivence du gouvernement malgache devient certaine. Le général Voyron, commandant supérieur des troupes depuis le départ du général Duchesne, dispose de moyens insuffisants ; de plus, l'entente est loin d'être parfaite entre la résidence générale qui continue à s'appuyer sur les hauts fonctionnaires malgaches et les autorités militaires.
C'est pour remédier aux inconvénients de cette dualité de commandement que le gouvernement français décida de confier les pouvoirs civils et militaires à l'officier qu'il avait appelé à remplacer le général Voyron, le général d'infanterie de marine Gallieni, que ses précédentes campagnes au Soudan et en Indo-Chine désignaient pour une telle mission. Le général Gallieni débarqua à Tananarive le 9 septembre 1896.
La situation était à ce moment fort inquiétante. La reine et le parti hova conspiraient contre nous ; l'insurrection était maîtresse de l'Emyrne et même des environs de Tananarive ; hors d'Emyrne, partout où l'hégémonie hova était reconnue, les indigènes étaient soulevés contre nous et, ailleurs, c'était le désordre et l'anarchie. La tâche du général était donc double : réduire la résistance du parti hova et mettre fin à la rébellion. Il agit avec la même vigueur contre l'une et l'autre.
Dès son arrivée à Tananarive, il déclina l'offre d'une présentation que sun prédécesseur lui avait faite et contraignit la reine Ranavalo à lui faire la première visite et il attira son attention sur les dangers que pouvait encourir la royauté malgache du fait des agissements des complices des rebelles. La reine répondit en affirmant son dévouement à la France. Mais la duplicité de son entourage restait évidente. Le 30 octobre 1896, un conseil de guerre condamna à mort et fit fusiller deux des principaux chefs malgaches, Rainandriampandry, l'ancien gouverneur de Tamatave, et le prince Ratsimimanga, oncle de la reine, dont la complicité avec les rebelles avait été découverte. L'exemple fut salutaire. Mais cependant l'entourage de Ranavalo restait hostile. Aussi le 28 février 1897, le général Gallieni décida que la reine serait déposée et exilée à la Réunion (1) et il prenait un arrêté abolissant la royauté en Emyrne.
(1) En 1899 la reine fut transportée en Algérie.
Un décret du 30 juillet confirma le nouvel état de choses en supprimant l'emploi de résident général et en créant un gouverneur général de Madagascar et dépendances : le général Gallieni changea ainsi de titre.
La pacification de L'île fut assurée en deux campagnes bien distinctes : l'année 1896-97 fut consacrée à la répression de l'insurrection en Emyrne et les années suivantes au rétablissement progressif de l'ordre dans le reste de l'île.
Le système adopté pour la pacification de l'Emyrne a été défini par le nom de « politique de la tache d'huile » . Il consistait à éviter autant que possible les pointes et les reconnaissances qui ne laissent aucune trace derrière elles et à regagner du terrain dans chaque cercle, pied à pied, sur l'insurrection, par un mouvement continu et progressif, qui refoulerait les insurgés jusqu'aux confins de l'Emyrne, c'est-à-dire jusqu'à la limite de la zone presque déserte qui l'entoure de tous côtés. Ce mouvement ne devait s'arrêter que lorsque les frontières seraient atteintes, de manière à poursuivre les rebelles sans répit malgré la mauvaise saison étales acculer à un pays où ils ne trouveraient plus rien pour subsister. Pour l'exécution de ce programme les commandants de cercle durent se conformer aux règles suivantes :
Installer autour de Tananari've un premier échelon de postes militaires formant un cercle de protection d'une vingtaine de kilomètres de rayon ;
Occuper méthodiquement et progressivement le pays en procédant par bonds, lie manière à augmenter le rayon du cercle de protection et à refouler constamment les rebelles sur les frontières de l'Emyrne ;
Le relier constamment et étroitement avec les postes des cercles militaires voisins, et délimiter avec le plus grand soin les frontières séparant les cercles, afin qu'il ne pût pas subsister entre eux des sortes de zones-tampons servant de refuges aux rebelles;
Armer les villages soumis, en arrière de la ligne des postes avancés, sous le contrôle vigilant des autorités françaises ;
Surveiller très étroitement l'intérieur du réseau des postes militaires et des villages armés, de manière à empêcher l'infiltration des bandes rebelles.
Quand l'échelon le plus avancé des postes serait établi aux limites de l'Emyrne, constituer une forte organisation défensive formée au moyen : 1" de postes militaires occupés par des troupes régulières, en
première ligne ; 2° de postes de milice en deuxième ligne ; 3° de villages armés, en arrière (1).
Cette méthode fut appliquée du mois de septembre 1896 au mois de juin 1897 par lccommandant Rouland dansle cercle d'Ambatondrazaka, par le colonel Combes dans celui d'Ambohidrabiby, par les colonels Gonardet Lyautey danscelui de Babay, par le commandant Rcynes et les colonels Borbal-Combret et Hûrstél dans le cercle d'Arivonimamo.
Au mois de mai 1897 la pacification de l'Emyrne étaitaccomplie. Rabezavana, l'un des principaux chefs rebelles du nord, s'était rendu le 29 mai, Rainibesitmisaraka, chef de l'insurrection du sud, avait suivi son exemple le 8 juin. Seul, Rabozaka refusait encore sa soumission et ne se rendit qu'au mois de janvier 1898.
Dès le mois d'avril 1897 le général Gallieni avait déjà fait commencer la pénétration et la pacification des territoires ouest et sud. La campagne de 1897 amena de premiers et importants résultats.
Dans le Ménabé et le Betsiriry une colonne fut envoyée sous le commandement du chef de bataillon Gérard avec la mission de prendre pied dans ces régions insoumises, de les occuper au moyen d'un réseau de postes et de donner aux pays sakalaves une administration stable. Le 30 août 1897 le commandant Gérard occupait Ambiky avec l'aide de l'équipage de la Surprise et il organisait les districts de la Tsiribihina, du Mahabo et du Manambolo. Mais il venait à peine de quitter la région que les Salakaves, excités'par les commerçants indiens et par la crainte de voir mettre fin à leurs pillages et au commerce des esclaves, se révoltaient en masse, nous tuaient deux lieutenants et attaquaient le poste d' Ambiky. Le colonel Septans fut envoyé en toute hâte pour prendre le commandement du territoire sakalave. Mais les opérations furent suspendues pendant l'hiver.
Dans le nord-ouest le capitaine Toquenne organisa le cercle d'Analalava et le capitaine de Bouvié opéra dans le Boéni contre le chef Bainitavy que le commandant Rouland chassa le 9 septembre 1897 de la forte position de Masokoamena.
Dans le sud des opérations furent également engagées dans la région des Raras et des Tanalas, révoltés malgré les efforts du docteur
(1) Capitaine Hellot, ouv. cité, p. 56.
Besson, et donl le pays fut organisé en un cercle militaire après la création d'un poste à Tamo-Tamo et la pri'se d'Ikong-o par le commandant Cléret ; dans la région de Fort-Dauphin où le capitaine Brûlard établit un cercle annexe, et enfin dans celle de Tuléar où le capitaine Génin et le résident Estèbe poursuivirent le chef insoumis Tompomanana.
Le général Gallieni pouvait, au moment où allait s'ouvrir la campagne de 1898, résumer ainsi l'œuvre accomplie :
L'année 1897 et les premiers mois de 1898 ont vu s'achever la pacification du plateau central de Madagascar.
La ruine des bandes, la soumission successive de tous les chefs rebelles ont couronné les efforts de tous nos commandants territoriaux.
Au nord de l'île, la destruction des repaires de Tsiafabazaha et de Bealana par le capitaine Toquenne, du camp de Masokoamena parle capitaine de Bouvié, ont été, avec la soumission de Rainitavy, puis, quelques mois après, de Rabozaka, les derniers épisodes d'une résistance opiniâtre qui dura près de deux ans. La liaison entre les provinces de Diego, Vohémar, Analalava, Mandritsara, Majunga, le 4e territoire, l'Emyrne, le cercle d'Ambatondrazaka et la province de Tamatave est définitivement assurée. La tranquillité la plus parfaite règne actuellement dans ces immenses territoires.
Tout l'est de l'île, où la rébellion avait pénétré moins profondément que dans les autres régions de Madagascar, est en pleine voie de colonisation. Le pays betsiléo n'a vu troubler sa tranquillité que par quelques incidents de peu d'importance.
En somme, le plateau central, le nord et l'est de la grande île, c'està-dire la plus grande partie de notre nouvelle possession de l'océan Indien, sont aujourd'hui complètement pacifiés et les voyageurs isolés, les marchands, les colons, y trouvent une sécurité qui était même inconnue sous l'ancien gouvernement malgache. Le pays a été divisé en provinces, en respectant scrupuleusement le principe de l'autonomie des races. Chaque province a reçu une première organisation politique, financière, judiciaire, simple, mais répondant à ses besoins présents. On s'est occupé de suite de réparer les ruines de là dernière insurrection.
Les habitants commencent à comprendre peu à peu les sentiments de justice et de bienveillance qui nous animent à leur égard. Ils payent l'impôt facilement, ils construisent des routes et des chemins. Ils envoient leurs enfants apprendre le français dans les écoles. De plus, l'œuvre de colonisation a commencé et de nombreux colons ont déjà choisi une partie des lots de colonisation levés par les soins des brigades topographiques et des commandants territoriaux de nos cercles militaires.
Ces premiers résultats obtenus, et non sans de grandes difficultés, sans des pertes eruelles pour notre corps d'occupation, il s'agit de les maintenir. Tout serait compromis, si nos administrateurs civils ou militaires se relâchaient du système de surveillance établi dans leurs provinces, les Malgaches, les Hovas surtout sont crédules à l'excès. Ils sont prompts à suivre toutes les inspirations, bonnes ou mauvaises, qui peuvent leur être communiquées. Nous devons donc conserver constamment le contact avec nos nouveaux sujets, les administrer avec bienveillance mais fermeté, soutenir énergiquement les chefs qui nous servent d'intermédiaires avec les populations etrespecter les mœurs de ces dernières. La tranquillité sera maintenue, notre action ne fera que se consolider et s'étendre, si nous nous conformons à ces principes. Je recommande notamment aux chefs de province de veiller à la garde de leurs frontières, anciennement exposées aux entreprises des Fahavalos, et, surtout, de rester en relations constantes et étroites avec les chefs des provinces voisines. Il ne faut pas qu'une bande de pillards, repoussée, d'une région, puisse trouver asile dans le pays voisin. De plus, nos administrateurs et officiers qui commandent dans certaines régions boisées et difficiles ayant toujours servi de théâtre aux exploits des malfaiteurs de l'île, doivent exiger que leurs postes déploient une grande activité pour disperser immédiatement toute bande en formation. Tel est le cas pour la grande forêt qui borde la frontière orientale de l'Emyrne, pour la région de l'Ankaratra, pour le pays boisé et accidenté qui s'étend entre Anjozorobé et Ambatondrazaka, etc.
En résumé, que ces précautions soient prises, que rien ne soit changé encore au système de surveillance et de police établie dans les différentes provinces déjà pacifiées de la grande île, et les résultats déjà obtenus ne feront que se perfectionner et se développer, au grand avantage de la colonisation.
Il pouvait aussi dès ce moment indiquer nettement les principes de sa pacification, et il l'a fait dans ses Instructions du 22 mai 1898 dans lesquelles il a nettement expliqué sa conception du rôle colonial de l'armée et dont nous croyons devoir détacher une citation caractéristique :
1° L'organisation administrative d'un pays doit être parfaitement en rapport arec la nature de ce pays, de ses habitants et du but (pue l'on se propose.
2° Toute organisation administrative doit suivre le pays dans son développement naturel.
C'est en vertu de ces deux principes absolument «énéraux que telle méthode, bonne à employer sur tel point de l'île, est déplorable en telle autre région; que tels procédés administratifs, excellents aujourd'hui en raison de l'état de choses existant, seront à rejeter dans quelques
mois, si des événements quelconques modifient la situation des contrées où ils sont appliqués. Rien ne doit être plus souple, plus élastique, que l'organisation d'un pays dont l'évolution s'opère sous l'impulsion des agents énergiques que la civilisation et la colonisation européennes mettent en œuvre, comme elles le font à Madagascar. C'est au bon sens et à l'initiative des commandants territoriaux, en contact direct avec ces populations, que l'administration supérieure doit faire appel pour l'éclairer sur les symptômes révélateurs des changements dans l'état moral et politique des provinces dont ils ont la garde et la surveillance. A toute évolution politique et économique doit correspondre une évolution administrative.
11 serait impossible de donner une règle de conduite uniformément applicable aux différentes régions de l'île. Les paisibles Betsimisarakas de l'est demandent à être régis par d'autres lois que les Hovas du centre à peine rentrés dans le devoir, et dont la révolte a amoncelé des ruines qu'il faut relever, ou que les pillards sakalaves et mahafalys de l'ouest, qui se refusent encore à accepter notre autorité.
Mais, il semble que certaines règles, très générales, sauraient être mises à profit, d'une part, dans les territoires dont la pacification est à faire ou à compléter; d'autre part, dans ceux où la pacification est définitivement établie.
Le meilleur moyen pour arriver à la pacification dans notre nouvelle et immense colonie de Madagascar, avec les ressources restreintes dont nous disposons, est d'employer l'action combinée de la force et de la politique. 11 faut nous rappeler que, dans les luttes coloniales que nous impose trop souvent, malheureusement, l'insoumission des populations, nous ne devons détruire qu'à la dernière extrémité et, dans ce cas encore, ne ruiner que pour mieux bâtir. Toujours, nous devons ménager le pays et ses habitants, puisque celui-là est destiné à recevoir nos entreprises de colonisation future et que ceux-ci seront nos principaux agents et collaborateurs pour mener à bien ces entreprises. Chaque fois que les incidents de guerre obligent l'un de nos officiers coloniaux à agir contre un village ou un centre habité, il ne doit pas perdre de vue que son premier soin, la soumission des habitants obtenue, sera de reconstruire le village, d'y créer immédiatement un marché et d'y établir une école II doit donc éviter avec le plus grand soin toute destruction inutile.
C'est l'action combinée de la politique et de la force qui doit avoir pour résultat la pacification .du pays et l'organisation primitive à lui donner tout d'abord.
Action politique. — L'action politique est de beaucoup la plus importante, elle tire sa plus grande force delà connaissance du pays et de ses habitants; c'est à ce but que doivent tendre les premiers efforts de tout commandant, territorial, c'est l'étude des races qui occupent une région, qui détermine l'organisation politique à lui donner, les moyens à em-
ployer j r sa pacification. Un officier <[ui a réussi à dresser une carte
ethnographique suffisamment exacte du territoire qu'il commande est bien près d'en avuir obtenu la pacification complète, suivie bientôt de de l'organisation qui lui conviendra le mieux.
Toute agglomération d'individus, race, peuple, tribus ou famille, représente une somme d'intérêts communs ou opposés. Il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des baines et des rivalités qu'il faut savoir démêler et utiliser à notre profit, en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les secondes. Il n'est pas moins important de chercher et de trouver les raisons qui déterminent certains soulèvements, certains mouvements généraux, tels que la révolte de l'Emyrne ou celle des Sakalaves de la Tsiribihina. C'est le plus souvent de la méfiance à notre égard, une répulsion instinctive à admettre la présence des Européens comme chefs, méfiance et répulsion exploitées par des factieux qu'aiguillonnent l'ambition ou les intérêts personnels. Frappera la tète et rassurer la masse égarée par des conseils perfides ou des affirmations calomnieuses, tout le secret d'une pacification est dans ces deux termes.
En somme, toute action politique doit consister à discerner et mettre à profit tous les éléments locaux utilisables, à neutraliser et détruire les éléments locaux non utilisables.
L'élément essentiellement utilisable sera, avant tout, le peuple, la masse travailleuse de la population, qui peut, momentanément, se laisser tromper et entraîner, mais que ses intérêts rivent à notre fortune et qui sait bien vile le comprendre, pour peu qu'on le lui indique et qu'on le lui fasse sentir. J'en cite pour preuve les anciens esclaves de l'Emyrne, qui sont aujourd'hui nos meilleurs soutiens et ne cessent de nous prodiguer les marques d'un sincère attachement.
L'élément essentiellement nuisible est formé par les chefs rebelles ou par tous les insoumis, autour desquels il faut faire le vide, en minant leur prestige par tous les moyens possibles, politiques et militaires, par des coups répétés et incessants jusqu'à leur disparition ou leur soumission complète.
Il y a, enfin, deux éléments douteux :
1° Le chef indigène, à surveiller de près, à contrôler dans tous ses actes, que commandent quelquefois une cupidité insatiable et des intérêts personnels. Ouels que soient ses inconvénients, quels que soient les embarras qu'il peut nous causer, il vaut mieux, en général, conserver ce fantôme de pouvoir, auquel l'indigène est plus habitué et derrière lequel nous pouvons manœuvrer plus à l'aise. Un peu de discernement dans son choix, un peu d'habileté à savoir exciter chez lui l'amourpropre et l'ambition, en feront même quelquefois un auxiliaire non à dédaigner ;
2° Toute la catégorie des gens autrefois au pouvoir et que notre présence ruine, en tant, du moins, qu'élément politique; et, longtemps
encore, ils dissimuleront, sous des dehors soumis et flatteurs, une rancune au profit de laquelle ils exploiteront nos moindres faiblesses. Une police bien faite et une sage fermeté les tiendront en respect.
Action par la force. — Tout mouvement de troupes enavant doit avoir pour sanction l'occupation effective du terrain conquis, ce principe est absolu.
L'action par la force se comjprend sous deux formes : l'action lente et l'action vive.
La première, la plus préconisée et certainement la plus efficace, consiste dans l'occupation, dès le début, par des postes permanents, des centres politiques, des points d'où nos adversaires tirent leurs approvisionnements, et des voies de communication.
Le reste du pays est nettoyé progressivement, soit par de petites opérations militaires, soit même, et surtout, par la population ralliée à nous et armée, soutenue et ravitaillée en munitions par nos soins. Elle a pour points d'appui des postes provisoires qui sont successivement reportés en avant à mesure que l'épuration progresse ; elle est stimulée dans son zèle par des expédients faciles à trouver, des mises à prix de fusils, des récompenses pour les soumissions obtenues, etc.
Les zones pacifiées reçoivent immédiatement une organisation administrative ; elles sont tenues et surveillées par des troupes régulières d'abord, puis, quand le calme est bien rétabli, par la milice ou simplement des partisans armés; enfin, quand tout danger a disparu, on peut et l'on doit faire rentrer les armes prêtées aux populations qui n'en ont plus que faire.
L'action vive est l'exception : c'est l'action des colonnes militaires. Elle ne doit être mise en œuvre que contre des objectifs bien déterminés, où il y a à faire œuvre de force, la force étant la caractéristique des colonnes ; leur durée, à moins de cas de force majeure, ne doit pas dépasser trois mois; au delà, les troupes s'épuisent, les effectifs fondent. L'organisation de ces colonnes varie suivant le buta atteindre; en principe, elles doivent comprendre un noyau de troupes indigènes, puis, chaque fois qu'il sera possible, des groupes de partisans qui ne représentent pas un élément bien sérieux de résistance, mais sont utilisables pour éclairer et poursuivre.
Ces colonnes, je le répèle, doivent être absolument exceptionnelles et employées seulement contre des rassemblements nombreux et dangereux, fortifiés dans des repaires, forêts, cirques, d'où ils menacent la sécurité des régions environnantes et empêchent la soumission et l'obéissance des populations hésitantes, qui n'attendent que la destruction de ces bandes pour reconnaître notre influence.
Mais la méthode la plus féconde, celle qui a déjà fait ses preuves au Soudan, au Tonkin, à Madagascar même, pour la soumission de tout le plateau central et du nord de l'île, c'est la méthode progressive, c'est celle de la tache d'huile. On ne gagne du terrain en avant qu'après avoir complètement organisé celui qui est en arrière. Ce sont les indigènes Les Colonies, vol. 1. 50
insoumis de la veille qui nous aident, qui nous servent à gagner les insoumis du lendemain. On marche à coup sur, et le dernier poste occupé devient, tout d'abord, l'observatoire d'où le commandant du cercle, du secteur, du district, examine la situation, cherche à entrer en relations avec les éléments inconnus qu'il a devant lui, en utilisant ceux qu'il vient de soumettre, détermine les nouveaux points à occuper et prépare en un mot, un nouveau progrès. Cette méthode ne manque jamais. C'est elle qui ménage le plus le pays et les habitants et prépare le mieux la mise sous notre influence de ces nouveaux territoires. Elle exige, de la part de nos officiers, un ensemble de rares qualités : initiative, intelligence et activité pour ne laisser échapper aucune occasion de prendre pied dans les contrées encore inconnues et insoumises; prudence, calme et perspicacité, pour éviter tout échec, qui porte toujours un tort considérable à notre prestige, et pour savoir discerner ceux des éléments adverses qu'ils peuvent utiliser pour les nouveaux progrès à accomplir.
Action politique et action de force sont les deux principaux agents de la première période d'une occupation ou d'une conquête. Si leur combinaison réussit, une deuxième période s'ouvre aussitôt : la période d'organisation, qui a recours à un troisième facteur, l'action économique.
Action économique. — Au fur età mesure que la pacification s'affirme, le pays se cultive, les marchés se rouvrent, le commerce reprend. Le' rôle du soldat passe au second plan, celui de l'administrateur commence. Il faut, d'une part, étudier et satisfaire les besoins sociaux des populations soumises ; favoriser, d'autre paft, l'extension de la colonisation qui va mettre en valeur les richesses naturelles du sol, ouvrir des débouchés au commerce européen.
Ce sont là, semble-t-il, les deux conditions essentielles du développement économique d'une colonie: elles ne sont nullement contradictoires. L'indigène, en général, n'a que fort peu de besoins, il vit dans un état voisin de la misère, qu'il est humain de rechercher à améliorer; mais le nouveau mode d'existence que nous lui ferons adopter, en créant chez lui des besoins qu'il n'avait pas, nécessitera de sa part des ressources (ju'il n'a pas davantage et qu'il lui faudra trouver ailleurs. Il faudra donc qu'il surmonte sa paresse et se mette résolument au travail, soit en faisant revivre des industries languissantes, celles delà rabane et de la soie, par exemple, soit'en augmentant ses cultures et en adoptant pour elles des méthodes plus productives, soit en prêtant aux colons européens le concours de sa main-d'œuvre.
Il rentre dans le rôle de nos commandants territoriaux de créer des écoles professionnelles, où l'indigène se perfectionnera dans son métier par l'étude et par l'application desinoyens que l'expérience et la science nous ont acquis ; d'installer des fermes modèles, où il viendra se rendre compte des procédés de culture plus l'écondsque nous employons et qu'il ignore ; d'encourager la reprise des industries nationales, en
facilitant l'établissement des premières fabriques qui s'organiseront et en les subventionnant au besoin ; de créer des marchés, francs de tous droits d'abord, et qui ne seront imposés que dans la suite très progressivement, etc.
Il se produira infailliblement une augmentation de richesse dans le pays, avec, comme conséquence naturelle, un besoin de bien-être, de luxe même, que le commerce européen saura mettre à profit. Il trouvera, dans les produits nouveaux de l'activité que nous aurons ainsi créée, des articles d'exportation, qui lui manquent un peu aujourd'hui, et, en tout cas, des ressources locales qui lui font défaut.
Il serait exagéré de mettre en vigueur, dans la colonie, des lois somptuaires dont l'application serait délicate et dont le principe est contraire à nos idées libérales et égalitaires; mais il n'y a aucun inconvénient à engager les chefs sous nos ordres à adopter nos vêtements et nos coutumes, à inciter leurs femmes à. se débarrasser des oripeaux qu'elles affectionnent souvent, pour se vêtira l'européenne avec des étoffes d'origine française. La vanité et l'esprit d'imitation des Malgaches seront assez puissants pour faire le reste. Déjà, d'ailleurs, des résultats importants ont été obtenus à ce point de vue au grand avantage de notre commerce national. Ces résultats sont à poursuivre énergiquemeiit.
A tous, la tâche sera facilitée par la connaissance de notre langue, que les indigènes auront acquise dans nos écoles. Un enseignement bien compris et bien dirigé fera, de la génération prochaine, une population qui nous sera toute dévouée et, accessibles à, toutes nos idées. Le développement progressif du réseau routier ne fera qu'aider à ce résultat. D'autre part, les commandants territoria»ux devront comprendre leur rôle administratif de la façon la moins formaliste. Les règlements, surtout aux colonies et en matière économique, ne posent jamais que des formules générales, prévues pour un ensemble de cas, mais inapplicables parfois au cas particulier. Nos administrateurs et officiers doirent défendre, au nom du bon sens, les intérêts qui leur sont confiés, et non les combattre au nom du règlement.
L'organisation administrative adoptée dans l'île laisse la plus complète initiative aux délégués de l'autorité supérieure. Ils ont toute liberté dans le choix des moyens à employer, mais gardent aussi toute la responsabilité des résultats obtenus En centralisant dans leurs mains les pouvoirs civils, militaires et judiciaires, on met à leur portée les éléments d'action indispensables à tout administrateur énergique et intelligent.
Dans les territoires militaires, une surveillance plus délicate à exercer fractionne les contrées à peine rentrées dans l'ordre en zones restreintes. Le secteur devient l'unité de commandement et soa chef reçoit les mêmes pouvoirs que les chefs de grandes provinces de la côte, en souscrivant aux mêmes devoirs. Son rôle, le rôle des commandants de cercle et de territoire, dont l'action régulatrice fait converger vers le
iSS QUATRIÈME PARTIE CHAPITRE VII
même but les efforts des commandants de secteur, sont en premier lieu des rôles presque exclusivement militaires : le soldat se montre d'abord soldat, emblème de la force nécessaire pour en imposer aux populations encore insoumises; puis, la paix obtenue, il dépose les armes. 11 devient administrateur, sans perdre de vue, toutefois, qu'il se trouve au milieu de populations non encore franchement ralliées, et qu'il a pour devoir strict de les surveiller étroitement, utilisant à ce point de vue le prestige moral que lui a procuré le succès de la conquête.
Ces fonctions administratives semblent incompatibles, au premier abord, avec l'idée que l'on se fait du militaire dans certains milieux. C'est là, cependant, le véritable rôle de l'officier colonial et de ses dévoués et intelligents collaborateurs, les sous-officiers et soldats qu'il commande. C'est aussi le plus délicat, celui qui exige le plus d'application et d'efforts, celui où il peut révéler ses qualités personnelles, car détruire n'est rien, reconstruire est plus difficile.
D'ailleurs les circonstances lui imposent inéluctablement ces obligations. Un pays n'est pas conquis et pacifié quand une opération militaire y a décimé les habitants et courbé toutes les tètes sous la terreur qu'inspirent les procédés qu'elle est obligée d'employer; le premier effroi calmé, il germera dans la masse des ferments de révolte, que les rancunes accumulées par l'action brutale de la force multiplieront et feront croître encore. Tout au moins, il restera dans les esprits une méfiance instinctive, qu'il faut à tout prix calmer. Tant que cette méfiance existera, le régime civil sera prématuré : le conquérant seul est assez fort pour se permettre des actes de clémence, que le peuple ne prendra pas pour de la faiblesse et qui le rallieront à nous. L'organisation des territoires militaires, avec sa surveillance étroite, est seule capable de fouiller assez profondément dans les bas-fonds, pour en extirper les germes de rébellion qui pourraient y subsister.
Pendant cette période, les troupes n'ont plus qu'un rôle de police qui passe bientôt à des troupes spéciales, milice et police proprement dites; mais il est sage de mettre à profit les inépuisables qualités île dévouement et d'ingéniosité du soldat français. Comme surveillant de travaux, comme instituteur, comme ouvrier d'art, comme chef de petit poste, partout où l'on fait appel à son initiative, à son amour-propre et à son intelligence, il se montre à hauteur de sa tâche. Et il ne faudrait pas croire que cet abandon momentané du champ de manœuvre soit préjudiciable à l'esprit de discipline et aux sentiments du devoir militaire. Le soldat des troupes coloniales est assez vieux, en général, pour avoir maintes fois parcouru le cycle des exercices et ne plus avoir grand chose à apprendre dans les théories et assouplissements auxquels on exerce les recrues de France. Les services que l'on réclame de lui, au contraire, entretiennent une activité morale et physique qui est décuplée par l'intérêt de la besogne qui lui est confiée.
En outre, en intéressant ainsi le soldat à notre œuvre dans le pays,
on finit par l'intéresser au pays lui-même. Il observe, il relient, il calcule même et, souvent, au moment de sa libération, il sera décidé à mettre en valeur quelque coin de terre, à utiliser dans la colonie les ressources de son art, à la faire bénéficier, en un mot, de son dévouement et de sa bonne volonté. Il devient un des plus précieux éléments de la petite colonisation, complément indispensable de la grande. Déjà de nombreuses demandes de nos soldats se sont produites dans ce sens. Elles sont à favoriser et à encourager.
Au fur et à mesure que l'œuvre militaire s'achève, comprise dans le sens qui vient d'être donné, et complétée par les mesures qui n'ont été qu'indiquées, l'administration civile prend à sa charge les pays pacifiés et organisés. Le but et les principes restent les mêmes; mais les détails économiques se compliquent, tandis que les préoccupations militaires disparaissent. Le moment est donc venu de substituer au régime militaire le régime civil, de remplacer les officiers par des administrateurs, plus rompus aux méthodes et formules administratives qui régularisent et réglementent le fonctionnement des services dans une colonie définitivement organisée.
Le colonel Lyautey, l'un des principaux collaborateurs du général Gallieni, a étudié cette méthode dans une intéressante étude (1) dont nous citerons ici quelques extraits à l'appui de la thèse deson chef. Ce n'est plus seulement une méthode, c'est une école, celle de l'utilisation coloniale de l'armée.
L'occupation militaire consiste moins en opérations militaires qu'en une « organisation qui marche ». Le système repose sur l'identité du commandement militaire et du commandement territorial, le cercle réservé au capitaine, le secteur au chef de bataillon, le territoire au colonel :
L'un des caractères essentiels de cette organisation, telle que nous l'avons vu spécialement, appliquer par le général Gallieni, c'est qu'elle ne suit pas l'occupation du pays, mais la précède.
Aussitôt l'occupation d'un territoire nouveau résolue pour des raisons politiques ou administratives, nous ne l'avons jamais vu procéder « par colonne en coups de lance » contre un objectif plus ou moins militaire, le souci de l'organisation restant réservé jusqu'à l'issue de l'opération ; au contraire, tous les éléments de l'occupation définitive et de l'organisation sont assurés d'avance; chaque chef d'unité, chaque soldat sait
(1) Du rôle colonial de l'armée, par le colonel Lyautey, Revue desDeuje- Mondes, 1900.
que li' pays qui va lui échoir sera celui où il restera, et chefs et troupes sonl formés en conséquence. Et ainsi l'occupation successive dépose les unités sur le sol comme des couches sédimentaires. C'est bien une organisation qui marche.
Cette méthode est la négation de la grosse colonne proprement dite, de celle qui, pour ainsi dire, devient le but au lieu de rester le moyen, qui traverse sans s'y arrêter, droit sur un objectif presque toujours fuyant, un pays qu'elle épuise d'autant plus qu'aucun de ceux qui le conquiert n'est directement intéressé à sa préservation.
Mais, si au contraire toute troupe jetée dans un pays neuf est celle «lui doit y séjourner, y habiter, le coloniser; si son chef est celui qui doit le suscite)', quelle différence! Et nous aboutissons alors à cette formule qui, prenant une bien autre portée, ne s'applique plus seulement à des actions de détail, mais peut s'appliquer à toute guerre de conquête coloniale.
« Une expédition coloniale devrait toujours être dirigée par le chef désigné pour être le premier administrateur du pays après la conquête. » Oh ! c'est qu'alors la route qu'on poursuit, le pays qu'on traverse vous apparaissent sous un tout autre angle !
Qu'on excuse un souvenir personnel. Dans une de mes premières expéditions, étant en bivouac sur la rivière Claire, j'appris qu'un des jeunes officiers présents avait débuté sous l'un des chefs qui avaient laissé au Tonkin la trace la plus profonde, le colonel P..., et, dans mon zèle de débutant, je ne voulais pas laisser échapper cette occasion d'apprendre quelque chose sur l'œuvre de ce chef, l'un des maîtres de notre école : « Oh! me fut-il répondu, le colonel P..., j'ai marché avec lui. Au combat, il se préoccupait bien moins de l'enlèvement du repaire que du marché qu'il y établirait le lendemain, » Sans le vouloir, ce jeune homme, qui croyait faire une critique, avait trouvé la formule de la guerre coloniale, car, lorsque, en prenant un repaire, on pense surtout au marché qu'on y établira le lendemain, on ne le prend pas de la même façon. Et, lorsqu'on conquiert avec cet état d'esprit, certains mots* ne gardent plus exclusivement leur signification militaire :
La route, alors, n'est plus seulement la « ligne d'opérations », la « route d'invasion », mais la voie de pénétration commerciale de demain. Tel plateau, aux bonnes communications, aux abords faciles, ne vaut plus seulement comme position stratégique ou tactique, mais comme centre de relations économiques, comme emplacement d'un marché prochain, et tout s'y fait en conséquence. Telle riche plaine n'est plus seulement un point de ravitaillement militaire, mais un centre de ressources et de cultures à ménager, à gérer immédiatement en bon père de famille.
Et cela va du grand au petit.
Croit-on que, lorsque chaque soldat sait que le village qu'il aborde sera celui qui va devenir sa garnison pendant des mois ou des années,
il le brûle volontiers"? que ses rizières le nourriront, il les détruise ? que ses animaux seuls lui donneront sa viande, il les gaspille".' que ses habitants seront ses aides, ses collaborateurs de demain, il les maltraite?
Non.
Telle est la méthode pendant la période de conquête. La pacification faite, le soldat devient administrateur. Comme l'écrit encore le colonel Lvautey :
Bref, le but poursuivi par le général Gallieni, c'est l'utilisation coloniale de chaque homme du corps d'occupation conformément à ses aptitudes. Ce qu'il n'admet pas, c'est que la force vive que représente un Français aux colonies reste inemployée. Du jour où le secteur assigné à une compagnie a été pacifié et où le dernier coup de fusil y a été tiré, cette compagnie ne représente plus seulement l'unité militaire, mais surtout une collectivité, un réservoir de contre-maîtres, de chefs d'atelier, d'instituteurs, de jardiniers, d'agriculteurs, tout portés, sans nouvelles dépenses de la métropole, pour être les premiers cadres de la mise en valeur coloniale, les premiers initiateurs des races que nous avons la mission providentielle d'ouvrir à la vie industrielle, agricole, économique, et aussi, oui, il faut le dire, à une plus haute vie morale, à une vie plus complète.
Il me souvient d'avoir trouvé, dans un poste où je comptais établir le siège d'un commandement important, une compagnie d'infanterie de marine épuisée parles trois années de campagne et d'insurrection, anémiée, oisive, incapable de fournir un service actif, mais d'ailleurs concentrée dans la main de son chef et accomplissant les rites métropolitains aux heures traditionnelles du tableau de service. Il était visible que ces hommes, à 3,000 lieues de leur village, mal abrités, inoccupés, périssaient d'ennui, de spleen et de mal du pays. Malgré les objections tirées de l'état de santé de ces hommes, de l'impossibilité qui en résul-# tait de les livrer à eux-mêmes loin de l'infirmerie et de la surveillance, de leur état de dépression, de la nécessité de les avoir sous la main, je les ai dispersés sur l'heure. Ils se sont transformés en contremaîtres d'une école professionnelle, en chefs d'exploitation agricole, en jardiniers, en constructeurs de route, et, deux mois après, à ce ramassis d'infirmes s'était bien réellement substituée une compagnie prête à se rassembler au coup de sifflet, l'œil clair, le jarretsec, l'allure dégagéeetle fusil prêt. C'est que chacun d'eux, en face d'une responsabilité et d'une initiative, s'était ressaisi : qu'ils avaient retrouvé une raison de vivre.
Et cela a été l'histoire delà plupart des compagnies.
D'autre part, cette dispersion entraine une autre conséquence: c'est que le soldat, au contact immédiat du pays, s'y attache et souvent y reste.
Le grand reproche qu'on a t'ait à cette méthode est celui de démilitariser les officiers. Le colonel Lyauteyy répond victorieusement :
D'abord, jamais on no vous fera admettre qu'un mode d'emploi qui mot en œuvre quotidiennement, à toute heure, toutes les facultés viriles initiative, responsabilité, jugement, lutte contre les hommes et les éléments, démilitarise... Il « décaporalise » peut-être, ce qui n'est pas la même chose.
Croit-on qu'il faille nulle part une plus grande dépense d'énergie, d'endurance, d'autorité, qu'il n'en faut à l'officier chargé de'la construction d'une route en pays sauvage? Il passe des mois, des années parfois, dans des ahris improvisés, miné par la fièvre, compagne inséparable de tels travaux, allant d'un chantier à l'autre, n'obtenant qu'à force d'énergie, d'exemple, de volonté imposée, le rendement maximum de son personnel. Croit-on qu'il ne faille pas plus d'autorité, de sançfroid, de jugement, de fermeté d'âme, pour maintenir dans la soumission, sans tirer un coup de fusil, une population hostile et frémissante que pour la réduire à coups de canon une fois soulevée ?
Qu'on me permette d'évoquer le souvenir d'un commandant d'infanterie de marine. Chargé, il y a un an, de soumettre une région sakalave insurgée, il s'était l'ait une loi absolue d'épargner, de pacifier, de ramener cette population. Je le vois abordant un village hostile, et, malgré les coups de fusil de l'ennemi, déployant toute son autorité à empêcher qu'un seul coup partit de nos rangs, et y réussissant, ce qui avec des tirailleurs sénégalais n'était pas facile. Je le revois, lui et ses officiers en avant, à petite portée de la lisière des jardins, la poitrine aux balles, et, avec ses émissaires et interprètes, multipliant les appels et les encouragements. Et comme cet officier était aussi un très bon et très habile militaire et qu'il avait pris d'heureusesdispositions, menaçant les communications, rendant difficile l'évacuation des troupeaux, il réussit après des heures de la plus périlleuse palabre à obtenir qu'un Sakalave • se décidât à sortir des abris et à entrer en pourparlers. Et ce fut la joie aux yeux que, le soir venu, il me présenta le village réoccupé, en fête, les habitants fraternisant avec notre bivouac à l'abri du drapeau tricolore, emblème de paix. A peine de retour en France, il y a quelques mois le commandant Ditte a succombé aux fatigues accumulées pendant cette campagne; et ce n'est plus qu'à unetombe que va l'hommage ici rendu à ce bon et loyal ouvrier.
Eh bien ! croit-on que non seulement le résultat n'ait été plus fécond, mais encore qu'il n'ait pas fallu plus de fermeté et de courage, au sens propre du terme, pour faire une telle besogne que pour se donner le facile mérite d'enlever d'assaut ce village sakalave?
La campagne de 1898 vit achever le mouvement de pacification de l'ouest. Le colonel Sucillon opéra pendant toute l'année dans le
Ménabé, avecles commandants Putzet Lucciardi, contre Inguerezza, chef des Sakalaves du sud qui se faisait passer pour un descendant de Toera, le chef qui avait jadis traité avec la France. Les bandes d'Inguerezza furent complètement désagrégées et toute la basse Tsirihibina était soumise. Du mois d'avril au mois d'août de la même année le colonel Lyautey, commandant du 4e territoire, assisté du commandantDitte et des capitaines de Bouvié et Detrie, opérait dans la région de la Mahavavv et se reliait au territoire sakalave.
Dans le sud les commandants Cléret et Michard procédaient à une série de reconnaissances chez les Baras et infligeaient de nombreux échecs aux pillards. Dans le cercle de Tuléar le capitaine Flayelle et le lieutenant Montagnole furent tués en dispersant le rassemblement du Vohinghezo, mais le capitaine Toqucnne parvint à obtenir la soumission de Tompomanana.
En octobre 1898 le général Gallieni dut faire procéder à des opérations dans la région du nord-ouest, dans la vallée du Sambirano, où les indigènes avaient massacré plusieurs colons : le capitaine Laverdure, les chefs de bataillon Lamolle et Mondon rétablirent l'ordre et dispersèrent les rebelles des cercles d'Analalava et de la Grande-Terre.
A l'été de 1899 au moment où le général Gallicni revenait en France, la pacification était complète, sur toute la côte est, à Nossi- Bé, dans la province deMajunga et dans le Betsiléo ; l'administration civile y était définitivement établie et le maintien de l'ordre y était confié à la milice. L'Emyrne, les cercles d'Analalava et de la Grande-Terre et le cercle de Fort-Dauphin étaient pacifiés, mais l'administration militaire y était maintenue parce que la soumission des indigènes y était de date trop récente. La pacification n'était point achevée dans les régions à peuplades sauvages et belliqueuses, le cercle de Morondava, les cercles des Baras et de Tuléar, une partie des cercles de Maintirano et de la Mahavavv. Enfin le pays mahafalv à la pointe sud-ouest de l'île restait en dehors de toute pénétration.
Cette pacification rapide par les armes avait été accompagnée de mesures morales qui en avaient confirmé la valeur, l'affranchissement des esclaves qui fut accompli sans amener de troubles et qui rallia à la France un grand nombre d'indigènes de la région insurgée, la création de villages armés et la distribution d'armes aux partisans, la suppression des droits et privilèges féodaux, la fonda-
lion d'écoles, l'organisation de la justice et de l'impôt, la neutralité absolue envers les diverses confessions religieuses, etc. Les résultats obtenus étaient d'autant plus remarquables qu'uneépidémie de peste bubonique s'était déclarée à la fin de 1898 àTamatave et avait entravé les communications et le ravitaillement.
Le général Pennequin qui prit le commandement intérimaire de la colonie pendant le séjour du général Gallieni en France continua la pacification et dans l'ouest où il créa un « territoire sakalave » et dans le sud où il constitua un « territoire militaire du sud ».
A son retour à l'été de 1900 le général Gallieni constatait la soumission complète du Ménabé et du pays sakalave. L'Emyrne demeurait tranquille, et il pouvait autoriser le retour des Malgaches exilés à la Réunion au début de l'insurrection et le transfert à Tananarive des restes de Rainilaiarivony. Dans le sud seulement l'œuvre de pacification restait à achever. Aussi par un arrêté du 12 septembre 1900 le général décida que les provinces civiles de Fianarantsoa et de Farafangana et les cercles militaires des Baras, de Tulear et de Fort-Dauphin seraient désormais groupés en un commandement unique sous le nom de « commandement supérieur du sud ». Le but de cette mesure est d'aboutir à la constitution de groupements de populations par races et par familles, base d'une division ultérieure du pays en provinces civiles logiquement et définitivement organisées, et d'obtenir ainsi la pacification complète de ces régions et leur ouverture à la colonisation et au commerce. C'est le colonel Lyautey qui a été chargé de ce commandement. Il y aura lieu sur ce point de pénétrer dans le pays mahafaly, au sud-ouest de l'île, où les intéressantes reconnaissances de M. Georges Bastard en 1900 ont jeté les premières bases de notre action.