FORMATION DE L'INDO-CHINE FRANÇAISE
Malgré toutes les difficultés que suscitaient à notre expansion malgache la mauvaise foi incessante du gouvernement hova, les perpétuelles tentatives d'intrusion d'une puissance rivale, et parfois même en France les excès de l'esprit doctrinaire et formaliste se complaisant dans les élégantes ambiguïtés de protectorat, le succès final ne pouvait faire doute. Dans une île plus grande que la France, il est vrai, mais habitée par une population peu nombreuse et éparse, la lutte se poursuivait comme en champ clos, contre un adversaire dont le pays propre était loin des côtes, mal relié aux ports, c'est-à-dire peu favorisé pour le ravitaillement en armes et en munitions. Si nous avions osé plus tôt nous aurions vaincu plus tôt et acheté moins chèrement la victoire ; mais il n'y avait point un dommage irréparable dans nos erreurs de longanimité, et nous étions assurés d'arrêter les préparatifs de l'adversaire au moment qu'il nous plairait de choisir.
En Indo-Chine l'œuvre d'expansion fut autrement difficile et complexe. Il fallut compter avec une population nombreuse et assez homogène, apparentée d'ailleurs par la race et les mœurs à des voisins mal disposés contre nous, Chinois, Siamois et autres : enfin le contact des peuples de la péninsule avec un
empire de plusieurs centaines de millions d'habitants, sur des confins ([ne ne sépare aucune grande montagne, est le péril majeur qui menaçait nos essais d'expansion. Si l'Indo-Ghine est une péninsule comme l'Inde, une différence capitale les sépare: l'Inde est protégée au nord et à l'ouest soit par de gigantesques montagnes, soit par l'interposition de régions m îdiocremenl peuplées, tandis que l'Indo-Ghine française s'ouvre aisément aux incursions des voisins du continent ou môme du reste de la péninsule par de longues et riches vallées. L'Inde est encerclée d'un rempart, l'Indo-Ghine sillonnée de chemins naturels d'invasion menant des confins de la masse asiatique aux riches deltas et aux grands ports de la lisière maritime.
La prise de possession, si pénible qu'elle ait été, n'a donc pas été la solution définitive du problème de colonisation indochinoise. Le g-ouvernement de notre Indo-Chine et son développement économique exigent des conditions de diplomatie à l'égard des voisins, de surveillance des frontières terrestres, d'habile tracé de ses voies de communication, qui font de cette œuvre de colonisation de l'Asie peu insulaire et tropicale quelque chose d'infiniment complexe. Il y faut travailler pour l'Indo-Chine elle-même, mais avec le perpétuel souci des affaires qui se traitent en Chine, au Siam, en Birmanie britannique et même dans l'archipel malais. Là est le mérite des artisans de notre expansion indo-chinoise ; là est la cause des débats passionnés auxquels elle a donné lieu dans la métropole ; et si l'opposition systématique contre l'entreprise que la ténacité de Jules Ferry mena à bien a cessé, c'est (pie notre politique indochinoise a tenu compte, et fort justement, de ce qu'il y avait de vrai dans les conseils des adversaires comme dans les encouragements des partisans.
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