‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 132 sur 163 · ANTILLES ET GUYANE · texte numérisé non relu

ANTILLES ET GUYANE

Le groupe des Antilles et de la Guyane a été grandement éprouvé par le développement de la culture betteravière en France. Il n'est pas douteux que le souci, témoigné aujourd'hui par le gouvernement métropolitain, de réparer ce dommage causé par la concurrence au sein d'une même communauté, aurait dû se manifester beaucoup plus tôt, à une époque où il aurait été facile de trouver les remèdes : mais l'espoir décevant de voir le libre-échange régner bientôt chez tous les peuples ne pouvait se concilier avec la sollicitude qui veille à empêcher la concurrence entre la mère-patrie et ses colonies, puisque mère-patrie et colonies n'ont point, dans cette hypothèse, à veiller l'une sur l'autre : tous les marchés du monde ne leur sont-ils pas ouverts ? Seulement l'hypothèse est restée hypothèse : et le désir de garder sa richesse, garantie de la force militaire et de l'indépendance nationale, s'est renforcé chez tous les peuples depuis trente ans, au lieu de s'affaiblir. Encore a-t-il fallu lutter, en France même, pour obtenir le dégrèvement douanier des produits qui firent jadis la richesse de nos vieilles colonies, à l'entrée dans la métropole.

Si l'adoption d'un régime douanier, plus conforme à la solidarité fraternelle de la France et de ses colonies, a atténué les maux dérivés de la prodigieuse croissance de la culture et de l'industrie sucrières, les progrès de l'importation étrangère, et

notammenl de celle des Etats-Unis d'Amérique, dans nos colonies des Antilles ne semblent pas avoir été enrayés : de sorte qu'il n'y a plus réciprocité économique entre ces vieilles provinces, si françaises de mœurs que ce ne sont plus des colonies, et la mère-pal rie

On serait moins ému de cette condition contradictoire d'une métropole qui achète presque tout à ses Antilles, tandis qu'elle compte sur leur marché pour moins de la moitié des importations, s'il n'y avait une dangereuse harmonie entre la doctrine idéale de Monroë, devenue presque un article de foi patriotique dans la grande république américaine, et le fait pratique jusqu'à l'excès de la saisie des colonies sucrières espagnoles à la suite d'une guerre absolument injustifiée. Les puissances européennes qui possèdent des colonies de même nature dans les mêmes parages ne sauraient négliger cet avertissement; et la « politique de l'autruche » n'est plus de mise, si jamais elle le fut. La France a déjà, malgré le maintien des formes courtoises et amicales de la diplomatie, senti l'hostilité de la politique douanière des États-Unis d'Amérique auxquels, d'ailleurs, on aurait mauvaise grâce et naïveté à demander autre chose que le souci de leurs intérêts. La prééminence industrielle de l'Europe est chose morte aux Etats-Unis, en raison de la faculté de ce grand peuple de se suffire, et de son parti pris fort intelligible de s'en servir; le jour est proche où l'envoi de nombreux et grands paquebots vers New- York deviendra difficile à l'Europe et où le pavillon étoile prendra sa part, sa très forte part.

Mais la revendication de Monroë, discutable en elle-même pour des raisons philosophiques et géographiques auxquelles les penseurs des Etats-Unis ne resteront pas insensibles, a déjà revêtu, quand elle s'adresse à la France, des formes de courtoisie et de délicatesse que nous aurions un égal tort de méconnaître. « L'Amérique aux Américains », voilà qui semble

net. Mais à quels Américains? A ceux du Nord ou du Sud ; cl la guerre de Sécession n'est pas si lointaine qu'il ne puisse venir à l'esprit de quelque Européen une formule de ce genre : « Pour tout absorber il faut être d'abord homogène. » Le monde américain ne l'est pas. Il n'est pas « dit dans l'Ecriture sainte », selon l'énergique protestation de nos ancêtres du xvi'' siècle contre l'hégémonie espagnole en Amérique (car il y eut aussi une doctrine de « l'Amérique aux Espagnols ») que les régions tempérées de l'Amérique du Nord auront la prééminence sur celles de l'Amérique du Sud, les Anglo-Saxons sur les Latins, à supposer qu'Anglo-Saxons et Latins soient, de part et d'autre, rigoureusement authentiques. Les Etats- Unis du Nord ont l'avance : c'est une affaire de chronologie, d'antériorité des débuts, nullement de supériorité de nature. L'Europe méridionale s'éveilla avant l'Europe du nord-ouest, l'Europe maritime du nord-ouest avant le centre slavo-germanique, le centre slavo-germanique avant l'Orient slave ; et où sont aujourd'hui toutes ces hégémonies éphémères et successives, dans le nivellement de notre siècle de science vite transmise au voisin, de découvertes presque instantanément commun es à tous? Et pourquoi les énergies du Brésil et de l'Argentine ne se marieraient-elles pas de même aux énergies nord-américaines, sans compter ce Canada où il y a tant de sang français? Et puis les Hawaï, les Samoa, surtout les Philippines, comment la doctrine de Monroë les annexe-t-elle? Et que vaut la doctrine républicaine de la solidarité des enfants de la même terre d'Amérique, s'il y a un a impérialisme » républicain (si contradictoires que semblent les termes) comme un impérialisme britannique ? — « Nous ne touchons pas au vieux continent » — diront les doctrinaires d'Amérique, « mais seulement aux îles qui n'en sont point des parties intégrantes ». — Mais alors pourquoi Cuba et Porto-Rico sont-dles Américaines, si les Philippines ne sont pas Asiatiques? — « Asia-

tiques » répliqueront-ils, sans doute, mais non Européennes. - Gomment oser pareil sophisme ? L'Amérique du Sud et du contre, ne tenant à l'Amérique du Nord que par des isthmes, seraient un seul et même pays; et l'Asie qui est Russe physiquement et ethnographiquement sur une immense étendue, anglaise et française colonialement pour une immense population, ne ferait point corps avec l'Europe. Singulière géographie que celle du dogmatisme américain ! Et l'Afrique, la jugent-ils Européenne ? Qu'ils prennent garde d'invoquer la séparation du canal de Suez au lieu de l'ancienne union de l'isthme, sinon le percement d'un des isthmes d'Amérique centrale serait la mort de la doctrine de Monroë ! Il est fort heureux, en vérité, que le Groenland ne vaille pas la peine d'une querelle, ou malheureux qu'il n'ait aucune des qualités requises pour être un terrain d'union entre les continents rivaux. On se demande (et le doute ne dure hélas! pas longtemps) pourquoi la doctrine de Monroë s'est appliquée aux champs de canne à sucre de Guba et de Porto-Rico, non aux champs de glace du Groenland?

En tout cas, la doctrine de Monroë était déjà connue et célèbre quand la France acheta Saint-Barthélémy à la Suède en 1877. C'est là un précédent diplomatique qui confirmerait, s'il en était besoin, notre vieux droit de préemption sur les îles danoises de Saint-Jean, Saint-Thomas et Sainte-Croix. Au reste, la France a prouvé qu'elle était pleinement rassurée sur les sentiments de l'Etat républicain qui vénère la mémoire de La Fayette et de Rochambeau, en faisant de Fort-de-France un « point d'appui » de la flotte.

L'avenir de nos colonies des Antilles n'est point clos, en dépit de la crise économique, qui en y important la souffrance, y a parfois, hélas ! importé la haine. Des cultures fines et de grand revenu peuvent y être introduites qui attacheront nos Français de la Guadeloupe et de la Martinique à leur terre redevenue

ÉVOLUTION POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE DES COLONIES (.l">o

féconde, et noueront de mieux en mieux, leurs intérêts comme leurs sentiments à la métropole. Enfin, il y a là une pépinière de cultivateurs et de cultivateurs expérimentés, acclimatés sous le ciel des tropiques, qu'on a tort de ne pas assez attirer vers nos possessions nouvelles d'Afrique. Ils sont à l'étroit, dit-on, dans ces petites îles et la souffrance résulte de ce resserrement : vouez-les à l'expansion coloniale comme leurs frères de France, et vous sauverez de la discorde comme de la misère ces îles merveilleuses.

Si nos vieilles colonies insulaires ont souffert des excès d'une mise en valeur jadis hâtive, aujourd'hui mal adaptée à leurs besoins, la Guyane a été victime d'un abandon inexplicable. Elle fut, au xvme siècle, l'objet de mémorables tentatives qui aboutirent à des désastres, faute de savoir et de procédés méthodiques; le xixe siècle, en dépit des progrès delà science, eut aussi ses aventures guyanaises, religieuses ou laïques. Enfin, la consécration de cette riche colonie à des expériences pénitentiaires la mit décidément à l'écart des travaux d'expansion de la période contemporaine. Quand le docteur Crevaux et Coudreau y firent leurs explorations et révélèrent la richesse des forets et des mines, ce fut une vive surprise : et nombre de faits prirent aux yeux du public le plus instruit l'aspect de découvertes, qui étaient dûment connus et commentés dans les « Epoques de la Nature » et autres œuvres de Buffon. Le fait est loin d'être sans exemple, dans l'histoire de nos explorations, de découvertes, même de haute valeur, oubliées, puis recommencées avec une parfaite négligence des efforts antérieurs ; mais il n'est aucune de nos colonies qui ait excité, après des enthousiasmes indomptables, une plus complète indifférence et une lassitude plus hostile.

Il n'est point surprenant que des arbitres, invoqués pour trancher des litiges entre la Guyane française et les pays voisins, aient tenu compte, dans une mesure qui n'est point in-

compatible avec la justice, mais influe néanmoins sur les décisions, de cette remarquable apathie de l'opinion publique de France à l'endroit de la Guyane. Ils ont dû savoir que sur de vastes espaces, les anciennes plantations avaient été envahies et reprises par la forêt vierge ; et assurément les déclamations des censeurs de notre politique coloniale qui ont comparé les champs de canne à sucre des Guyanes anglaise et hollandaise avec les campagnes désertes de la nôtre, sans s'arrêter une minute à réfléchir sur les nécessités que nous impose notre richesse métropolitaine en betteraves, n'ont pas manqué de renforcer celte opinion d'une sorte d'abandon et de désintéressement de notre part.

Quoi qu'il en soit nos deux recours à l'arbitrage ont été deux défaites. Le tsar Alexandre III a rendu, le 25 mai 1891, une sentence fixant à la ligne de l'Awa la frontière francohollandaise : et dans la question plus complexe du contesté franco-brésilien, le gouvernement de la confédération helvétique a adopté, sans restriction aucune, la doctrine brésilienne, et nous a déboutés de toute prétention. On ne peut s'empêcher de penser, quelles que puissent être en dogme philosophique les vertus en soi de l'arbitrage, cpie l'intérêt reste toujours grand de trancher à l'amiable et par des partages avec l'antre intéressé, des litiges de ce genre. Quand on croit à son droit, on le soutient ; s'il choque trop vivement autrui, on en cède une part, ce qui laisse le souvenir d'un bon procédé; un tribunal international, représenté par un seul juge souverain ou par des membres de plusieurs nationalités, reflète nécessairement l'ensemble des sentiments d'estime, d'amitié, de mépris ou de haine, qui ont cours dans le monde à l'égard de chacune des puissances intéressées. L'arbitrage suppose la constitution d'un tribunal composé d'humains habituellement et dès longtemps soustraits aux passions politiques, religieuses, sociales ; et par là il semble indiqué qu'on ne les doit point chercher

parmi les détenteurs d'une part quelconque de l'autorité ou de l'influence politique, religieuse, sociale. Ces remarques, toutes générales, ne sauraient d'ailleurs viser aucun des deux cas de délimitation de notre Guyane par arbitrage.

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