NOUVELLE-CALÉDONIE ET ARCHIPELS DU PACIFIQUE
S'il est permis d'accueillir avec réserve les projets politiques et économiques qui reposent sur une foi peu scientifique dans l'homogénéité du continent africain, s'il est imprudent de rechercher le principe d'une « politique africaine », que dire des spéculations de même nature qui ont pour objectif 1' « Océanie française » ? Des îles de médiocre étendue, parfois de médiocre fertilité, que séparent les unes des autres plusieurs milliers de kilomètres d'un océan mal pourvu d'escales dans toutes ses
régions du centre et de l'est, ne sont-elles point, comme les oasis semées à la surface du grand désert, insuffisantes de toutes manières à déterminer un courant commercial et colonisateur de quelque importance ?
L'océan Pacifique est la mer insociable et séparative par excellence. Les grandes terres qui en occupent la portion sudoccidentale sont des satellites de l'Asie orientale : c'est avec ces terres de Chine, d'Indo-Chine et d'archipel Malais, que l'Australie et même la Nouvelle-Zélande développent leurs relations de vraie et proche solidarité. C'est vers ces riches pays et vers l'Europe, à travers l'océan Indien et la Méditerranée que se dirigent les convois de marchandises de ce groupe, beaucoup plus souvent que vers les petites îles éparses à la surface du Pacifique, ou vers l'Amérique : ni les Etats-Unis, ni le Chili, ni les colonies anglaises d'Amérique du Nord, pays riverains du Pacifique oriental, n'auront jamais grand besoin de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande qui leur ressemblent et produisent des denrées similaires. L^ne puissance qui réunirait sous son autorité toutes les îles de l'océan Pacifique perdrait sans doute encore beaucoup d'argent en essayant de les réunir dans un ensemble solidaire par de fréquents voyages de paquebots rapides; à plus forte raison la charge est-elle lourde pour des Etats qui ont à g-ouverner et à doter des instruments de la vie moderne un ou plusieurs de ces archipels situés à plusieurs milliers de kilomètres les uns des autres. En dehors des groupes de l'est, où fort heureusement la France est représentée, toute l'ambition d'une puissance coloniale doit être d'org-aniser dans chaque groupe une vie locale heureuse et se suffisant à elle-même, sans recherche des lointains échanges que les frais de transports rendraient nécessairement onéreux ou même ruineux.
Peut-être cette remarque a-t-elle, à défaut de logique, inspiré l'imitation australienne de la doctrine de Monroë, et dicté sa
bizarre formule: « L'Océanie aux Océaniens. » S'il est déjà contestable que les Etats-Unis d'Amérique du Nord aient le droit de veiller sur les Fuégiens et le moindre intérêt à le faire, on ne comprendrait pas même autant la prétention des Australiens à régir les îles llawaï ou l'île de Pâques au nom de la « solidarité océanienne». Il est vrai qu'ils ne se désintéressent point du sort de l'archipel Malais, tout comme la destinée des Philippines a ému les partisans de la doctrine de Monroë. Les Américains du Nord, qui ont imaginé les premiers cette mise en valeur pratique de l'illogique division du inonde en parties, ne peuvent-ils réclamer les îles du Pacifique jusqu'à la ligne de longitude médiane, ou n'ont-ils pas le dessein de faire valoir leurs désirs sur une part des archipels de cet océan proportionnelle à leur surface continentale, ce qui ferait tort à l'Australie? Enfin qui empêchera Chinois, Japonais et Russes d'exiger aussi leur part de riverains du bord occidental ? L'imagination se perd dès qu'on essaie de donner un sens précis et applicable, nous ne disons pas même une légitimité, à ces ambitieuses formules ! Bref, rien n'est moins unitaire que l'océan Pacifique.
On est naturellement amené à se demander si les longues croisières d'une « division navale » du Pacifique répondent à une nécessité de préparation d'événements belliqueux : car les rencontres sont peu probables et les luttes peu vraisemblables où si maigre est l'enjeu, tandis qu'une solidarisation complète des forces navales des mers d'Indo-Chine, de Chine et du Pacifique occidental répondrait mieux au fait de la distribution vraie des richesses qui serait, en cas de guerre, celle des convoitises.
La France possède, dans la zone des archipels encore assez resserrés et étendus, une belle colonie, la Nouvelle-Calédonie. Le gouvernement républicain a estimé que c'était un théâtre trop coûteux pour des expériences pénitentiaires; et, après
d'énergiques protestations contre le régime stérilisant des bagnes nombreux et éloignés les uns des autres (1), on a inauguré clans l'île la colonisation libre au succès de laquelle s'est voué un distingué et énergique gouverneur, M. Feillet. Colonisation agricole et colonisation industrielle ont été ingénieusement combinées par des mesures qui paraissent avoir assuré le succès (2).
Fait bien significatif, l'essor de la colonisation calédonienne a été tel que l'expansion des Français de ces parages s'est énergiquement portée vers l'archipel des Nouvelles-Hébrides. C'est un des événements qui témoignent le mieux de notre aptitude colonisatrice que cette poussée spontanée d'un groupe de colon s établis si loin de la mère-patrie. Mais l'Australie veillait là pour sa métropole comme auprès de Saint-Pierre et Miquelon le Parlement de Terre-Neuve. Après des plaintes empreintes d'une philanthropie émue contre les dangers que faisaient courir à l'Australie quelques forçats échappés chaque année de Nouvelle- Calédonie, les assemblées australiennes et Néo-Zélandaises ont timidement esquissé une doctrine de « solidarité océanienne », mais résolument poussé leur métropole à arrêter les progrès delà colonisation française dans les Nouvelles-Hébrides. Cette pression a déterminé des négociations à la suite desquelles a été établi une sorte de condominium anglo-français pour la police de l'archipel (3). Il y a assurément là une excellente garantie de sécurité, et la courtoisie des officiers des deux marines, leur loyale entente a déjà donné des résultats pratiques; on peut toutefois estimer que ce régime politique sans netteté, dont les mauvais effets ont déjà été constatés dans nombre de parages, devrait être aboli; l'objet de la convoitise
(1) Cf. en particulier le rapport de M. Emile Chautemps, sur le budget des colonies de 1890.
(2) Cf. annexes, p. 1020 et suiv.
(3) Cf. annexes, p. 1024.
amiable que symbolise celte surveillance à deux, n'est point de telle valeur que l'on ne puisse aboutira quelque convention de partage et d'échange. Ce qui est difficile en présence d'un gage de l'importance de la pèche de Terre-Neuve, n'est point d'un règlement malaisé aux Nouvelles-Hébrides.
Notre domaine de petites îles a été, pendant la période ré- I" ublicaine, rattaché de plus près à la métropole par une série de conventions d'annexion ou de protectorat. Les îles de la Société et leurs dépendances sont devenues colonies françaises en 1880, les Iles sous le Vent en 1888, l'archipel Gambier en 1881. Les Toubouaï ont reconnu notre protectorat en 1889. A défaut d'une valeur commerciale considérable, ces îles, soumises plus directement à notre autorité, peuvent devenir des terres de petite et moyenne colonisation ; la plupart se prêtent à l'immigration de familles françaises. Mais le groupe de la Nouvelle-Calédonie, par sa merveilleuse richesse en métaux, par son aptitude à plusieurs cultures de prix, a pris une réelle importance au cours des dix dernières années.