IV. — L'EXPANSION FRANÇAISE DANS L'AFRIQUE DU NORD
1° Alger
Il n'entre point dans les limites de cette étude de faire le récit détaillé des événements qui amenèrent l'expédition d'Alger : nous renverrons le lecteur aux études définitives de MM. Camille Rousset, Rotalier, Eugène Plantet, Wahl, Louis Vignon, etc.
Mais il nous paraît utile d'examiner ici, au point de vue de l'expansion française, deux aspects de l'intervention en Algérie sous la Restauration. Quel était l'état de l'opinion en France au sujet des projets du ministère de Polignac? Quel était l'état de l'opinion en Angleterre sur cette question ?
En France, la confusion était d'autant plus grande que le gouvernement ne parut jamais guidé par un plan nettement arrêté. Dès 1828, l'expédition paraissait imminente, mais on en ignorait les raisons, le but et la portée. Les discours du Trône étaient sur ce point laconiques et vagues.
En 1829, le projet d'exécution se précise :
L'espérance que je conserve encore d'obtenir du dey d'Alger une juste réparation a retardé les mesures que je puis être forcé de prendre pour le punir, mais je ne négligerai rien de ce qui doit mettre le commerce français à l'abri de l'insulte et de la piraterie, et d'éclatants exemples ont déjà appris aux Algériens qu'il n'est ni facile ni prudent de braver la vigilance de mes vaisseaux.
Le discours du trône de 1830 (21 février) annonce que l'expédition est imminente, mais sans indiquer quelles conséquences on veut en tirer :
Au milieu des graves événements dont l'Europe était occupée, j'ai du suspendre l'effet de mon juste ressentiment contre une puissance barbaresque, mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l'insulte faite à mon pavillon ; la réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l'honneur de la France, tournera avec l'aide du Tout-Puissanl au profit de la chrétienté.
Enumération par le baron d'Haussez, ministre de la marine, des déclarations et des actes hostiles du dey d'Alger (séance de discussion de l'adresse, à la Chambre) :
Ces actes sont :
Le projet annoncé longtemps d'avance, et exécuté plus tard, de nous chasser d'une possession française et la destruction de nos établissements sur la côte d'Afrique ;
La violation du privilège de la pèche du corail qui nous était assuré par les traités ;
Le refus de se conformer au droit général des nations et de cesser un système de piraterie qui rend l'existence actuelle de la régence d'Alger dangereuse pour tous les pavillons qui naviguent dans la Méditerranée ;
De graves infractions aux règlements arrêtés, de commun accord avec la France, pour la visite des bâtiments en mer;
La fixation arbitraire de différents droits et redevances malgré les traités ;
Le pillage de plusieurs bâtiments français et celui de deux bâtiments romains, malgré l'engagement pris de respecter ce pavillon;
Le renvoi violent du consul général du roi à Alger en 1814;
La violation du domicile de l'agent consulaire à Bône en 1825 ;
Et au milieu de ces faits particuliers, une volonté constamment manifestée de nous dépouiller des possessions, des avantages de tous genres, des privilèges acquis à titre onéreux que les traités nous assurent , et de se soustraire aux obligations que les traités imposent.
Le ministre expose ensuite l'affaire des deux juifs algériens Bacri et Busnach, créanciers du gouvernement français pour la fourniture de Mé à l'expédition d'Egypte, la convention passée avec eux, les prétentions du Dey, l'outrage au consul Deval, le long- blocus établi devant Alger, la mission du commandant La Bretonnière sur la Provence et l'outrage fait à ce dernier en pleine rade d'Alger et il conclut :
Telle esl la suite des griefs, telle est la peinture fidèle de l'état des choses qui forcent aujourd'hui le roi à recourir à l'emploi des moyens que la Providence a mis entre ses mains pour assurer l'honneur de la couronne, les privilèges, les propriétés, la sûreté même de ses sujets et pour délivrer enfin la France et l'Europe du triple fléau que le monde civilisé s'indigne d'endurer encore, la piraterie, l'esclavage des prisonniers et les tributs qu'un Etat barbare impose à toutes les puissances chrétiennes.
Désormais, toute pensée de conciliation est écartée et le roi a dû chercher, dans la force dé ses armes, une vengeance que des considérations d'un autre ordre l'avaient engagé à suspendre. La question n'était plus de savoir si on ferait la guerre, mais comment on la ferait. Le gouvernement a dû porter, dans une matière aussi importante, toute la prudence et toute la réflexion possibles. Sa résolution prise, il doit l'exécuter avec énergie (1).
Mais il ne dit pas un mot sur l'avenir d'Alger, sinon que la question n'était point encore posée. On a d'ailleurs une lettre écrite le 20 avril par M. de Polignac au comte de Rayneval, ambassadeur à Vienne, et qui atteste l'irrésolution du cabinet sur l'avenir de la conquête qu'il entreprenait si résolument, ou du moins, son désir de ne rendre aucun compte :
La seule résolution, disait-il, que le roi ait arrêtée à ce sujet est de ne quitter cette contrée qu'en y laissant un ordre de choses qui préserve à jamais l'Europe du triple fléau de l'esclavage des chrétiens, de la piraterie et de l'exigence pécuniaire des deys. Telles sont les intentions que Sa Majesté a déjà fait connaître à ses alliés. Elle se propose de les leur répéter lorsque ses troupes seront dans Alger en invitant chacun d'eux à lui faire connaître quelle destination il pense que l'on doive donner à ce pays (2).
(1) Gazette de France, 20 mars 1830.
(2) Rousset, La Conquête d'Alger, 1879, p. 80.
Et de Polignac énumère les différents systèmes envisagés par le ministère : l'évacuation après un traité de paix accordant les trois points indiqués ci-dessus avec une indemnité de guerre et la cession de Bône ; le désarmement d'Alger joint au traité de paix stipulé dans les conditions énumérées ; la destruction du port et des fortifications ; l'établissement à la place du dey d'un prince maure ou arabe ; la création à Alger d'un simple pachalik du sultan ; la cession d'Alger à l'ordre de Malte ; le maintien de l'occupation d'Alger et la colonisation de la côte ; enfin, un partage de la côte donnant Bône à l'Autriche, Stora à la Sardaigne, Djidjelli à la Toscane, Bougie à Naples, Alger à la France, Tenez au Portugal, Arzeu à l'Angleterre, Ox^an à l'Espagne. De Polignac ne parlait plus de Méhémet-Ali auquel il voulait précédemment faire jouer un rôle capital. Finalement, il fut décidé qu'on attendrait la conquête et l'avis du général de Bourmont.
Mais l'on conçoit combien cette irrésolution donnait prise aux critiques et aux attaques de l'opposition qui dirigeait déjà avec une si vive ardeur le mouvement d'opinion qui allait emporter la Bestauration.
L'opposition s'empare de l'affaire algérienne et elle ne tarde point à la dénoncer comme une diversion tentée parmi ministère parvenu au conflit avec les représentants de la nation. Le Journal des Débats écrit le 7 mars 1830 :
Dans toute autre circonstance l'expédition d'Alger annoncée par le discours du trône contre la régence à Alger eût excité la plus sérieuse attention et absorbé en quelque sorte toutes nos sollicitudes et toutes nos pensées; mais telle est aujourd'hui la préoccupation unique de tous les esprits, telle est l'importance et la gravité de la lutte qui va décider du sort de nos institutions, que nos regards peuvent à peine se distraire un moment du combat qui commence déjà sous nos yeux, pour se porter vers ces rives étrangères, théâtre prochain de la valeur de nos soldats.
Ce n'est cependant pas, pressons-nous de le dire, une entreprise qui puisse ou doive s'entreprendre légèrement et sans un mûr examen, qu'une expédition contre les pirates africains. Quand il s'agit de 40.000 Français et d'une centaine de millions, on s'étonne même, il faut l'avouer, qu'une entreprise de celte importance soit l'œuvre présumée d'un ministère mourant ! Il y a là de sa part un étrange oubli des principes de notre gouvernement, ou une illusion bien obstinée sur les misères de sa situation parlementaire.
Aux yeux de beaucoup de gens, il est vrai, la guerre d'Alger est
pompeusement annoncée, toutes ces nominations de généraux et d'étatsmajors, toutes ces désignations de régiments, tous ces ordres d'approvisionnements n'ont encore passé que pour un essai inutile de distraction sur l'opinion publique, pour une diversion vainementessayée en faveur de la gloire contre la liberté!
Le même journal précise cette insinuation le 29 mars :
Serait-il vrai qu'en désespoir de cause le ministère s'en fût remis à la marine et à l'armée du soin de lui ramener dans les collèges électoraux la majorité qu'il a perdue dans la Chambre des Députés? Serait-il vrai que l'expédition d'Alger ne fût que le programme d'une réélection tentée en faveur de M. de Polignac et que la France dût payer de ses trésors et du sang de ses enfants ce malencontreux et inutile effort ?
L'hostilité contre l'expédition paraît être pendant quelque temps l'arme principale contre le ministère. Mais le sentiment général du pays y estfavorable, et l'opposition, fort habilement et conformément à la tradition française, se rallie à la guerre, mais elle reproche au cabinet de ne point chercher à en tirer les conséquences utiles. Le gouvernement français a désavoué à Londres une allocution du général de Bourmont qui avait parlé à Toulon d'un projet de colonisation d'Alger. On lui reproche d'aller à Alger pour la gloire et au profit de la chrétienté, et non pour y fonder un établissement durable : ici la passion politique donne à l'opposition la conscience de nos intérêts en Afrique et de notre tradition coloniale. Le 20 juin, le Journal des Débats semble désapprouver encore l'expédition, mais uniquement parce que le « patriotisme prévoyant peut regretter que le sang si précieux des François soit versé dans une guerre infructueuse où notre cabinet a d'avance stipulé par notes diplomatiques l'abandon du terrain que nos troupes auraient conquis par leur courage » et il ajoute :
M. de Polignac s'est dit : En 1821, M. de Villèle après l'expédition d'Espagne a eu des élections excellentes pour lui. Trouvons quelque part une Bidassoa, un Trocadéro ; et nous aussi, nous aurons d'excellentes élections, ou nous pourrons nous en passer.
Peu de temps après la prise d'Alger, la Révolution faisait disparaître le cabinet de Polignac, et Charles X laissait à Louis-Philippe le soin de décider de l'avenir de l'entreprise algérienne cl de négocier avec les puissances, notamment avec l'Angleterre.
Celle-ci avait suivi avec un soin jaloux l'action de la Franco en Algérie. Tant qu'elle put croire que la France voulait achever la répression que lord Exmouth n'avait pu mener à sa fin en 1817, elle appuya les vues du cabinet des Tuileries. Mais elle ne tarda point à s'alarmer des ambitions coloniales qui se manifestaient en France, dans l'opinion et la presse bien plus qu'au Parlement. Les projets de coopération de Méhémet-Ali avaient accru sa méfiance. Le 5 mars, lord Aberdeen, secrétaire d'Etat des affaires étrangères, fit demander au gouvernement français des explications sur la force de l'expédition (1) et les projets de la France à l'égard de la Régence. Le 12 mars le prince de Polignac répond par une circulaire envoyée aux chancelleries et dans laquelle il rappelle que le but de la mission est de détruire la piraterie, d'abolir l'esclavage des chrétiens et de supprimer le tribut des puissances civilisées :
Tel sera, ajoute-t-il, si la Providence seconde les armes du roi, le résultai de l'entreprise dont les préparatifs se font en ce moment, dans les ports de France. S. M. est résolue à la poursuivre par le développement de tous les moyens qui seront nécessaires pour en assurer le succès, et si, dans la lutte qui va s'engager, il arrivait que le gouvernement même existant à Alger vînt à se dissoudre, alors le roi, dont les vues, dans cette grave question, sont toutes désintéressées, se concerterait avec ses alliés pour arrêter le nouvel ordre de choses qui, pour le plus grand avantage de la chrétienté, devrait remplacer le régime détruit, qui serait le plus propre à assurer le triple but que S. M. s'est proposé d'atteindre.
Ces déclarations conciliantes redoublèrent l'ardeur de l'opposition qui critiquait l'inutilité de l'expédition au point de vue national; elles ne purent satisfaire le cabinet de Londres qui demanda une renonciation plus explicite à toutes vues d'occupation territoriale (2). Le 24 avril, Polignac confirme les termes de la note du 12
(1) Voir Rousset, ouv. cité, p. 81.
(2) Le Courier, de Londres, écrivait le 2 avril : On a répété déjà plusieurs fois que l'attaque d'Alger n'était pas le seul but de l'expédition qui se prépare à Toulon. Lhie occupation militaire permanente passe pour être entrée dans les combinaisons du gouvernement français; on parle aussi avec confiance de résultats intérieurs qui ne seraient pas sans importance politique. Nous ne savons pas précisément ce qu'il y a de fondé dans tout ceci, mais il est évident que cette extension donnée au premier but avoué de l'expédition placerait les choses sous un ton!
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mars. Mais les exigences de l'Angleterre devenaient plus pressantes : « L'affaire, écrivait lord Aberdeen, le 4 mai, commence à prendre un mauvais aspect et à faire naître des doutes et des soupçons que S. M. no désire assurément pas se voir confirmer. » Polignac répond à cette note en adressant le 12 mai à toute l'Europe une circulaire conforme à celle du 12 mars et qu'il termine ainsi :
Le roi est fermement résolu à ne pas poser les armes et à ne pas rappeler ses troupes d'Alger que ce double but (l'abolition de l'esclavage et celle de la piraterie et des tributs) n'ait été atteint et suffisamment assuré; et c'est pour s'entendre sur les moyens d'y parvenir, en ce qui concerne les intérêts de l'Europe, que S. M. a fait annoncera ses alliés, le 12 mars dernier, son désir de se concerter avec eux, dans le cas où le gouvernement actuellement existant à Alger viendrait à se dissoudre au milieu de la lutte qui va s'engager. On rechercherait alors en commun quel serait l'ordre de choses nouveau qu'il serait convenable d'établir dans cette contrée, pour le plus grand avantage de la chrétienté. S;i .Majesté doit, dès ce moment, donner l'assurance à ses alliés qu'elle se présenterait à ces délibérations prête à fournir toutes les explications qu'ils pourraient encore désirer, disposée à prendre en considération tous les droits et tous les intérêts, exempte elle-même de tout engagement antérieur, libre d'accepter toute proposition qui serait jugée propre à assurer le résultat indiqué et dégagée île tout sentiment d'intérêt personnel.
Ces déclarations si nettes ne parviennent point à calmer l'inquiétude du gouvernement britanniqne dont les organes officieux publient des notes presque menaçantes, telles que celles-ci :
Le langage tenu par M. de Bourmont et par des personnes connues pour être ses amis politiques avait donné lieu de penser que le gouvernement français avait l'intention de former un établissement sur la côte d'Afrique et d'étendre indéfiniment ses conquêtes dans cette partie du monde. Cette supposition parait avoir excité de vives alarmes; les grandes puissances intéressées à la libre navigation de la mer Méditerranée et l'Angleterre surtout ne pouvaient voir sans inquiétude une telle résolution.
Cependant les alarmes ont un peu cessé, 'fout le monde est convaincu aujourd'hui que h' gouvernement français n'a pas et n'a jamais eu
autre point de vue. Cependant nous n'avons pas la plus légère appréhension des projets qui puissent interrompre l'harmonie des deux goua ernemenls.
l'envie d'adopter la moindre mesure qui put tendre à troubler la paix et qu'il n'a jamais pu penser sérieusement à former des colonies sur la côte d'Afrique dans l'état actuel du pays. D'abord les dépenses en seraient énormes et il faudrait de longues années pour en retirer quelque profit. Ensuite une guerre éclaterait entre la France et l'Angleterre; et le premier résultat de cette guerre serait la perte de nouvelles colonies; car il serait impossible à la marine française, dans son état actuel de faiblesse, de résister à la formidable puissance de la marine anglaise. Ces raisonnements rapprochés des déclarations bien connues du ministre français n'ont pas tardé à calmer toutes les inquiétudes (1).
Les inquiétudes étaient si peu calmées que le 3 juin, le cabinet ang-lais insista de nouveau afin d'obtenir la g-arantie plus certaine de nos eng-ag-ements pour Alger. On était alors à Paris et à Toulon au milieu des préparatifs de départ de l'armée de Bourmont et les insistances anglaises furent assez mal accueillies. Une note de M. de Polig-nac, disant que les communications du roi « ne demandaient aucun nouveau développement », mit fin à cette discussion diplomatique.
L'arrog-ance et le sans-g-êne du gouvernement ang-lais n'avaient pu modifier notre résolution. Il semble que l'énergie de notre gouvernement ait fortement impressionné l'Ang-leterre, car, le 1(5 juillet, le même Times, qui nous menaçait d'une g-uerre si nous voulions nous maintenir à Alg-er, publiait un curieux commentaire de nos premiers succès. Il déclarait « ne pas voir les dangers qui naîtraient pour l'Ang-leterre de l'occupation permanente d'Alg-er par les Français » et il ajoutait :
Pour le politique même le plus jaloux de l'agrandissement de la France, il est clair que l'accroissement de puissance, qui résulterait pour la France de l'établissement de quelques-uns de ses sujets dans le nord de l'Afrique tournera tout au bénéfice de la civilisation dans cette partie du monde. Les droits de propriété seraient respectés et si les Français couraient en foule à Alger pour y transporter la culture de la canne à sucre et des autres produits coloniaux, ce ne serait qu'en ache tant des terres et en donnant une direction nouvelle à l'industrie de la population indigène. Dans ce cas, la France ne percevrait pas seule de grands avantages; les autres puissances maritimes verraient de nouvelles voies s'ouvrir à leur commerce : on explorerait l'intérieur de l'Afrique et les côtes méridionales de la Méditerranée pourraient rivaliser avec les côtes opposées de l'Italie et de la France.
(1) Times, 20 mai 1880.
Les Colonies, vol. I. Il
Cet article du Times ne manqua pas d'être commenté. Le sens en fut amendé dans un second article, du 20 juillet, relatif à la dépêche du comte de Bourmont annonçant qu'on allait garder Alger :
La Cour des Tuileries, y était-il dit, est trop raisonnable pour adopter à la légère les idées de cet ardent vainqueur ; et quels que puissent être les arrangements définitifs pour l'extinction de la piraterie algérienne, pour l'abolition de l'esclavage des chrétiens et la civilisation des états barbaresques, ils ne seront conclus qu'avec le consentement des alliés de la France, en respectant les droits existants, et ne seront pas surtout la simple expression de la volonté du plus fort.
Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous répétons que nous sommes les amis décidés de la civilisation dans l'Afrique du nord ; quoique nous croyions de notre devoir de dire que nos voisins ne doivent pas se charger à eux seuls de toute la besogne. La décision d'une question aussi importante que celle d'Alger doit être le résultat d'une négociation européenne.
Comme hommes, comme chrétiens, ses alliés peuvent exprimer toute leur reconnaissance à S. M. T. C. pour l'envoi d'une expédition qui a vengé l'humanité et aboli l'esclavage des chrétiens, mais ils s'attendent à être consultés sur le meilleur mode d'assurer la jouissance permanente de la conquête, sans exciter la jalousie, sans blesser aucun intérêt et sans courir le danger de rompre l'équilibre des puissances européennes.
Le Times demandait, en somme, l'entente des puissances européennes que le gouvernement de Charles X n'avait cessé de proposer. La Révolution ne permit pas à ce dernier de réaliser ses promesses et l'attitude jalouse, hostile, équivoque de l'Angleterre ne fut pas une des moindres difficultés que devaient rencontrer désormais l'établissement et l'expansion de la France dans sa nouvelle conquête.
2" Maroc et Tunisie
Dans nos relations avec le Maroc il faut citer, à la date du 17 niai 1824, le traité conclu à Wuarga par Sourdeau, consul de France, et qui renouvelait le traité conclu à Maroc, le 28 mai 1767, par le comte de Breugnon.
L'article principal de ce dernier traité ('lait le suivant :
Art. 2. — Les sujets respectifs des deux empires pourront voyager, trafiquer cl naviguer eu toute assurance et partout où bon leur sembler;!
par terre et par mer dans la domination des deux Empires, sans craindre d'être molestés ni empêchés sous quelque prétexte que ce soit.
Le traité du 17 mai 1824 renouvelait ces stipulations et ajoutait :
1° De plus, nous accordons aux armements de guerre français, lorsqu'ils amèneront dans nos ports protégés de Dieu, des prises faites au delà de la portée de nos canons et hors de notre protection, sur des nations chrétiennes avec lesquelles ils seraient en guerre, la faculté entière de les vendre, s'ils le veulent, sans qu'ils en soient empêchés par aucun des officiers exécuteurs de nos ordres, sous la condition de payer les droits de douane voulus par l'usage;
2° Pareillement les armements de guerre français qui se rendront dans nos ports protégés de Dieu et qui auront besoin de s'approvisionner en bœufs, poules et autres articles de subsistance, en sus de ce qu'ils chargent ordinairement sans payer de droits, le chargeront, mais ils paieront les droits de douane qui existeront lorsqu'ils opéreront leurs chargements.
Après la mort de Louis XVIII, le traité fut renouvelé, avec la stipulation que les Français étaient les meilleurs amis du Maroc. Après avoir rappelé les termes du traité de Wuarga, ce traité, conclu le 28 mai 1825, déclarait en effet :
l'eu après la ratification, le souverain susdit mourut ; et son frère, notre ami, le Très Haut et Très Fortuné roi Charles, étant monté au Irène de ses ancêtres, nous a adressé une députation avec une lettre de sa part, que nous recevons actuellement, pour nous demander de renouveler le traité et d'en assurer les bases en le confirmant.
Pour satisfaire à ses intentions et désirant d'autant plus maintenir la paix et les traités que le gouvernement français est, auprès de notre Cour, le plus favorisé, parce que, de tout temps, il s'est étudié à faire ce qui pouvait nous être agréable et être utile à notre service, nous suivrons le traité dans toute sa teneur et nous vivrons avec S. M. dans le même état de paix, bonne union et affection sincère qui a existé, sans y porter la moindre atteinte, ni l'altérer en rien, s'il plaît à Dieu.
Avec le bey de Tunis, la Fiance avait conclu, dès 1824, un traité, négocié par le consul général Guys, et renouvelant les capitulations. En voici les principales dispositions :
Art. 1er. — jjCs capitulations faites et accordées entre l'empereur de France et le grand seigneur ou leurs prédécesseurs, ou celles quiseront accordées de nouveau par l'ambassadeur de France près la sublime
ltii LA RESTAURATION 1815-1830
Porte pour la paix et l'union desdits Etats seront exactement gardées et observées s;ins que, de part et d'autre, il y soit contrevenu directement ou indirectement.
Art. 2. — Tous les traités antérieurs et suppléments sont renouvelés et confirmés parle présent, sauf les changements et additions mentionnes dans les articles ci-joints.
Art. 3. — Les Français établis dans le royaume de Tunis continueront à jouir des mêmes privilèges et exemptions qui leur ont été accordés, et à être traités comme appartenant à la nation la plus favorisée, et il ne sera accordé, suivant les mêmes capitulations et traités, aucun privilège ni aucun avantage à d'autres nations qui ne soient également communs à la nation française, quand bien même ils n'auraient pas été spécifiés dans lesdites capitulations ou traités.
Pendant les préparatifs de l'expédition d'Alger il fallut ouvrir de délicates négociations avec le bey de Tunis. Les projets de Méhémet-Ali, encouragés sinon inspirés, par M. de Polignac qui avait proposé de faire punir Alger par le pacha du Caire, avaient indisposé le bey. Mais l'influence de notre consul M. de Lesseps et la maladresse de Hussein qui somma le bey d'accourir à sa défense, sous peine d'invasion, ramenèrent le bey à des dispositions plus favorables à la France et les agents du comte de Bourmont obtinrent même qu'il se prêtât au ravitaillement du corps expéditionnaire (1).
3° Egypte
Il faut rattacher à l'expansion française clans l'Afrique du Nord les efforts accomplis en Egypte après 1815 pour le maintien de l'influence française. Ils prouvent que l'attention de la France se portait sur tous les points de la Méditerranée et que le changement de régime n'avait point interrompu la tradition.
Méhémet-Ali n'avait pas hésité à faire appel aux Européens pour l'aider à accomplir la transformation de l'Egypte qu'il projetait. Les Français répondirent en grand nombre à son appel (2) : officiers, ingénieurs, architectes, agronomes, médecins, professeurs se mirent à son service. Méhémet-Ali leur fit le meilleur accueil ; il avait été dans sa jeunesse l'ami d'un négociant marseillais, M. Lion,
(1) Rousset, our. cité, p. 89.
(2) Déhérain, Le Soudan égyptien sous Méhémet-Ali.
qui lui avait rendu quelques services et l'avait initié aux mœurs et usages de l'Europe. Les deux consuls, Diovetti et Mathias de Lesseps, encourageaient ces bonnes dispositions du pacha et l'œuvre des Français fut si considérable qu'un Anglais devait plus tard la juger ainsi : « Il n'y a pas de nation qui ait autant contribué à la civilisation et au développement de l'Egypte que la France (1). » Ces sympathies de Méhémet-Ali étaient d'autant plus remarquables que son entourage était hostile aux Européens : « 11 faudra au viceroi des années, écrivait le consul général Malivoire au baron de Damas en 1825,, avant que de vaincre la répugnance qu'ont en général ses subordonnés à se laisser instruire par des chrétiens et à favoriser son système d'innovations. »
Les exemples de l'influence française et de l'activité des Français sous Méhémet-Ali sont nombreux. C'est l'envoi à Paris d'une mission de jeunes Egyptiens chargés d'étudier les sciences et les arts de l'Europe; c'est la reconstitution de l'armée égyptienne par le colonel Sève (Soliman-Pacha), les généraux Boyer, Livron, les colonels Gaudin, Bey, Varin, la création d'une école d'état-major par M. Planât; la réfection de la flotte après Navarin par M. de Cerisy et M. Besson ; l'organisation de l'Ecole de médecine et du Conseil de santé par Clot-Bey. Cette faveur de Méhémet-Ali pour les officiers français s'explique par ce fait qu'il avait combattu autrefois contre l'armée de Bonaparte et qu'il avait pu se convaincre de la supériorité de la discipline française.
Une tentative curieuse fut celle des Saint-Simbniens (2). C'est vers l'Egypte qu'Enfantin dirigea ses fidèles pour remplacer les théories et les projets par une entreprise sérieuse. Il débarqua à Alexandrie en octobre 1833 avec les ingénieurs Fournel et Lambert, deux de ses disciples les plus fidèles, et fut bientôt suivi de nombreux adeptes. Méhémet-Ali et les Français de son entourage firent bon accueil à cette équipe de polytechniciens, et comme on venait de décider l'exécution du barrage du Nil, c'est à cette tâche qu'il s'appliqua avec Fournel, Lambert, Hoart, Bruneau, etc. Le colonel Sève et Linant de Bellefonds traitaient Enfantin en ami, et de même le consul Mimaut et le vice-consul Ferdinand de. Lesseps :
(1) Bowring, Report on Egypt, 1X40.
(2) G. Weill, L'Ecole saint-simonienne, Alcan.
166 LA RESTALRATION 1813-1830
L'activité du petit groupe sembla d'abord réussir. lîarrault faisait à Alexandrie des conférences éloquentes sur l'histoire de la civilisation; Cloriude Rogé ouvrait un pensionnat de jeunes filles; le gouvernement égyptien employait Rogé avec Yvon Villarceau, le futur savant, comme professeurs de musique, Alric et Achard comme professeurs de dessin; les médecins Jallat et Forcade avaient une nombreuse clientèle. Le plus brillant de tous, Lambert, devenu directeur de la nouvelle école des mines, employait une bonne partie de son traitement à défrayer le Père, à l'égard duquel sa vénération demeurait toujours aussi grande. Quelques-uns allèrent jusqu'à embrasser l'islamisme; ainsi Machereau, un artiste naïf, toujours négligé dans sa tenue, si bien qu'on disait couramment au Caire « sale comme le bon Machereau »,- se fit circoncire et se maria en Egypte. Mais chez la plupart il y eut bientôt misère et découragement; les positions brillantes qu'ils avaient espérées ne s'offraient pas, les grands travaux qui les passionnaient tous demeuraient en suspens. Fournel, désespéré par l'échec du canal, rentra en France un des premiers avec sa femme. Beaucoup étaient très malheureux, malgré l'appui de leurs frères; Suzanne Voilquin se fit leur blanchisseuse pour gagner sa vie tout en leur épargnant une dépense.
La peste survint et fit cesser les travaux du barrage ; plusieurs des adeptes s'empressèrent de revenir en France, tandis qu'Enfantin allait fuir la contagion dans la Haute-Egypte et se reposait à Karnak. Au Caire, les victimes furent nombreuses parmi les saint-simoniens : après le D1' Forcade, Lamy, Maréchal, Dumolard succombèrent. La mort du lion et brave Hoart jeta la consternation dans la secte; il fut suivi par Ollivier, un fidèle de la première heure, auquel on fit de solennelles funérailles saint-simoniennes. L'épidémie terminée, Enfantin espéra que les travaux allaient reprendre ; avec cette absence de sens historique el artistique qui avait fait réclamer par le Globe la destruction du Louvre, il approuvait le projet, soumis au vice-roi, de jeter une des pyramides dans le Nil pour faciliter le barrage. Mais le travail demeura interrompu; d'ailleurs on cherchait à se passer des Européens; un refroidissement survenu dans les relations de la France et de l'Egypte nuisit aux saint-simoniens. Enfantin perdit courage et rentra en France en 1837 (d).
Au Soudan égyptien même, les Français participaient à l'exécution des projets de Mehémet-Ali. C'est ainsi que le document le plus précieux que nous ayons sur la conquête du Soudan égyptien ( 18:20-1822) est d'un Français, Frédéric Caillaud, qui accompagna l'armée égyptienne jusqu'au dixième degré et a rédigé un intéres-
1) W'eill, ouv. cité.
.saut récit de cette campagne et de son voyage (1). Ibrahim, deuxième fils du pacha, avait môme proposé à Caillaud, en octobre 1821, un plan de voyage aux sources du Nil :
ce Nous explorions, écrit Caillaud, le fleuve Blanc sur des barques bien armées et de petits canots en grand nombre qui auraient pu se transporter facilement au cas où des cataractes auraient entravé la navigation. Cette flottille remontait le fleuve et ses principales branches jusqu'aux sources. »
Ismaïl avait des projets aussi grandioses que son frère. Le jour où Cailliaud prit congé de lui, le 18 février 1822, il lui dit : « Allez en France, publiez vos matériaux et revenez en Egypte. Comptez bien que mon père ne s'en tiendra pas aux tentatives infructueuses que nous avons faites. Il déploiera des forces moins insignifiantes et je vous conduirai moi-même aux sources du fleuve Blanc. »
En 1823, un autre Français, Vaissière, ancien officier, vétéran des guerres du Premier Empire, qui avait fait avec Ibrahim-Pacha la campagne du Hedjaz, entreprit le commerce des gommes du Kordofan. Chaque année il expédiait d'El Obeid de 450 à 500 charges de gommes. Ce trafic lui rapporta de fort beaux bénéfices. Mais Méhémet-Ali, toujours à la recherche des ressources nécessaires à ses grands projets, lui retira le monopole. Vaissière demanda alors qu'on lui concédât le privilège de transporter et de vendre en Egypte les cafés expédiés d'Abyssinie au Caire à travers le Soudan. Il l'obtint et réussit également dans ce nouveau commerce : une année il envoya môme en Egypte -400 chameaux chargés de café. Ce succès excita pour la seconde fois la cupidité de Méhémet-Ali qui le priva du monopole et se l'appropria.
Il faut citer enfin la reconnaissance poussée en 1827 par Linant de Bellefonds jusqu'à El-Aès. Notre compatriote de retour en France arrêta le programme d'un grand voyage qu'il devait faire en 1831 avec les souscriptions du Pioi, des Chambres et du public. Mais le voyage demeura à l'état de projet.
(1) Voyage à Meroë, au fleuve Blanc au delà de Fazogle, dans le midi du royaume deSennar, à Syouah el dans cinq autres oasis, Paris, 5vol. in-8, 1826-27.
168 la restauration 1815-1830
4° Moka
Le ~2i\ septembre 1824 l'Imam de Sana rendait le firman suivanl en faveur des Français :
Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
Par nos généreuses et nobles écritures nous assurons et confirmons aux Français les privilèges qui leur furent accordés par nos illustres ancêtres el dont ils jouissent depuis de longues années dans notre florissante ville de .Moka, la protégée de Dieu, sans que jamais il y survienne aucun changement ou qu'on puisse leur causer aucune peine. Nous voulons qu'ils continuent à obtenir tous les avantages stipulés dans les pièces qu'ils ont entre les mains et qu'ils aient de plus droit aux mêmes prérogatives que les Anglais ; que nos officiers leur témoignent tous les égards et tout le respect convenables ; que ceux-ci prennent une entière connaissance de ces dispositions et qu'ils se soumettent à nos ordres. Dieu nous suffit : nous nous en rapportons à sa volonté.
Abderrhaman-Eben-Mohammed.
Le gouvernement de Juillet n'a pris l'initiative d'aucune œuvre nouvelle d'expansion coloniale; il dut continuer la conquête algérienne, toute opposition diplomatique étant désormais écartée. Mais son souci de vivre en bonne intelligence, sinon en étroite amitié avec l'Angleterre, le porta à de déplorables capitulations dont l'affaire Pritchard est l'exemple le plus caractéristique. D'ailleurs sous ce régime ondoyant et incertain, qui cessait d'être autoritaire sans devenir vraiment libéral, l'opinion publique et l'opinion savante se laissèrent également aller au stéril dogmatisme qui semblait avoir été déraciné parles rudes épreuves de guerre de la Révolution et de l'Empire. Tandis que les hommes d'Etat de la Restauration avaient été simplement divisés sur la question de savoir si la France avait plus d'intérêt à se concentrer en Europe qu'à prendre son essor aux colonies en reconstituant une forte marine, on voit les politiques de la monarchie de Juillet discuter longuement et abstraitement sur les mérites de la colonisation en soi, invoquer ou révoquer en doute les dogmes du libre-échange que les sympathies anglaises mettaient en vogue et que les hommes d'Etat de l'Angleterre se gardaient d'appliquer sans tempéraments; bref les développements théoriques prirent trop souvent la place des nettes discussions d'intérêt, et l'on en vint beaucoup plus près qu'à l'époque de la Révolution des détestables formules
qu'on a synthétisées en une seule : « Périssent les Colonies plutôt qu'un principe. » Et pendant que législateurs et économistes se laissaient entraîner à ces débats théoriques, l'esprit colonisateur restait pourtant cher à la nation; nos officiers d'Algérie s'ingéniaient à rendre notre nouvelle conquête vraiment féconde, et parfois même dans les plans les plus chimériques de refonte de la société il y eut telles inspirations généreuses qui procédaient en droite ligne de la tradition française d'expansion. Comme il arrive toujours sous les régimes politiques • l'incertitude et de faiblesse, le génie français exilé de la plupart des conseils de gouvernement et des débats parlementaires se retrouva dans les œuvres originales et dans les tentatives des hommes d'action, à l'armée, et dans les livres des propagateurs de doctrines nouvelles.
S'il est un indice significatif du manque de netteté de la politique coloniale de la monarchie de Juillet, c'est sa lenteur à compléter l'organisation promise à nos établissements d'outremer par l'article 64 de la « Charte réformée ». On ne perçoit dans l'ensemble des mesures que comprennent les deux lois importantes du 24 avril 1833 et du 25 juin 1841, rien qui puisse contribuer à hâter l'expansion : ce sont simples précautions de régularité administrative, simples compléments de la réorganisation entreprise sous le précédent régime (1).
Sur un point cependant la monarchie de Juillet s'en tint avec résolution à une conduite que le gouvernement de la Restauration avait imitée du régime impérial, non sans atténuations toutefois. On sait que des droits élevés frappaient, en vertu du décret de 1802, nombre de denrées coloniales, sucre, coton, etc.. à leur entrée en France. Les ordonnances de 1814 et de 1816 consacrent, malgré l'adoucissement de 1826, la fermeture du marché colonial français aux produits étrangers. Si le gou-
( J) Cf. Annexe sur le « régime administratif des colonies ».
vernement de Juillet commit une faute en restaurant, à deux reprises (1838 et 1842) les privilèges de l'ancienne Compagnie du Sénégal, on ne saurait le blâmer d'avoir refusé, en 1837, à la Martinique l'autorisation de frapper les marchandises françaises d'un droit d'octroi, et annulé les avantages (libre sortie des sucres) que cette même colonie et la Guadeloupe avaient faits aux navires étrangers.