CHAPITRE PREMIER CONQUÊTE ET COLONISATION ALGÉRIENNES
( )n peut dire, en particulier, que la conquête de l'Algérie s'accomplit sous la pression des circonstances, se développa d'incident, en incident, beaucoup plus qu'elle ne fut le résultat d'une application tenace et d'un dessein suivi : ou, pour mieux dire, tandis que les chefs de notre armée d'Afrique prenaient conscience, sur place et au contact de la dure réalité, du besoin d'une action rationnelle et combinée, les débats parlementaires et les délibérations ministérielles accusaient une fâcheuse incertitude. C'est l'histoire trop fréquente de nombre de nos entreprises coloniales, au cours desquelles l'opinion publique, endormie par une série de succès faciles, ou dépitée par quelque inévitable surprise, finit toujours par se reprendre et par aviser au mieux de l'intérêt national. Nous restons étonnés aujourd'hui que notre vieille expérience des Barbaresques, avec lesquels notre marine de commerce ou de guerre était en relations constantes, ne nous ait pas évité tant de vicissitudes; c'est oublier que la fréquentation des communautés musulmanes de la côte, habilitées à nos mœurs et portées à s'y plier par amour du gain commercial, ne nous avaitpointpréparés à comprendreles nomades des hauts-plateaux .ni les belliqueux montagnards delà Kabylie et de l'Aurès, que notre armée, quelle que fût sa valeur de science et de bravoure, avait besoin de s'adapter aux conditions
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de cette guerre nouvelle et sans cesse changeante. De même (jue nous suivons souvent sur des cartes aux formes vraies et aux distances exactes les campagnes de César qui concevait une tout autre image de la Gaule, nous jugeons presque toujours à l'aise, sur nos belles cartes actuelles de l'Algérie, les opérations de généraux qui durent longtemps se guider sur des renseignements et s'en remettre à des croquis sommaires, dressés à l'aide de témoignages encore mal contrôlés.
Aujourd'hui nous pouvons apprécier, en raisonnant sur la valeur des obstacles de relief et de climat qui génèrent la marche de nos troupes, les causes des faits dominants de cette laborieuse expansion. Sous le gouvernement de Juillet la France développa sans trop de peine son occupation dans les fertiles régions des plaines côtières ; là même nous fûmes arrêtés à courte distance du littoral par la résistancedes montagnards de la Kabylie. Sur les deux ailes, à l'ouest et à l'est, il fallut vaincre des difficultés de nature très différente : à l'ouest ce fut la poursuite des nomades, insaisissables sur les espaces immenses des hauts-plateaux, protégés par la rigueur du climat également redoutable en hiver 'et en été, assurés d'ailleurs de trouver asile et protection parmi les tribus marocaines dont ils n'étaient séparés ni par une frontière physique, ni par des contrastes de mœurs; à l'est on rencontrait au sud, entre les plaines maritimes et la citadelle de l'Aurès, une série de pays bien peuplés, riches, par là capables d'une énergique résistance sur place, comme il arriva dans la région de Constanline. Si les Tunisiens étaient moins durement hostiles que les Marocains, ils étaient mieux en mesure, grâce à l'étude de leurs relations commerciales, de ravitailler en vivres et en armes les tribus sédentaires résolues à la résistance. Ainsi se groupent les événements essentiels des campagnes qu'il n'est point dans notre rôle de rapporter ici en détail.
De 1830 à 1834 quatre chefs se succèdent à la tète de l'armée d'Algérie, Clauzel, Berthezène, Savary, duc de Rovigo, etVoi-
roi ; c'est une période d'organisation au cours de laquelle Savary, s'inspirant d'idées dont le mérite revient partiellement à Clauzel, forme les troupes spéciales des zouaves, de la légion étrangère et des chasseurs d'Afrique, et applique le système des postes fortifiés ou blockhaus pour relier les diverses garnisons que séparaient de grandes distances. L'établissement des « bureaux arabes » est l'œuvre du général Voirol qui nous donna par là l'instrument de négociations le mieux approprié à ce pays guerrier.
L'expansion se réduisit, en raison des alternatives de mollesse ou de résolution du gouvernement, à la prise de Blidah et de Médéah sous Clauzel, c'est-à-dire au dégagement de la banlieue d'Alg-er, à l'occupation de Mostaganem, d'Arzeu et de Bône, sous Savary, qui se rendit ainsi maître de bases d'opérations précieuses à l'est et à l'ouest. Tandis que Savary commandait à 40.000 hommes, comprenant des troupes spéciales, Berthezène n'en obtenait du gouvernement que 9000, juste de quoi tenir garnison à Alger et aux environs immédiats.
A dater de la création du premier gouverneur général (22 juillet 1834) qui coïncide avec le soulèvement déterminé par Abdel-Kader, la guerre d'expansion est constante, mais tantôt plus active à l'ouest, tantôt à l'est. A l'ouest, après les opérations restreintes du général Desmichels et la convention à laquelle son nom est resté attaché, Trézel dégagea les plaines voisines d'Oran; puis, en dépit de l'échec de la Macta, Abd-el-Kader fut refoulé sur les hauts-plateaux après la prise de Tïemcen et l'affaire de la Sickah (1836). Ces succès étaient dus aux deux officiers qui ont alors le plus énerg-iquement servi la France en Algérie, Clauzel, gouverneur général, et Bugeaud, commandant des troupes dirigées contre l'émir.
A la faveur du traité de la Tafna qu'on supposait bien ne devoir être qu'une trêve, les progrès de notre domination à l'est furent assurés par la prise si chèrement achetée de Cous-