‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 21 sur 163 · CONQUÊTE ET COLONISATION ALGERIENNES · texte numérisé non relu

CONQUÊTE ET COLONISATION ALGERIENNES

mais parmi les ministres on ne discuta plus que sur l'opportunité de nouvelles expéditions militaires et sur les meilleurs moyens d'assurer les progrès de la colonisation. La thèse de la nécessité de l'extension vers l'intérieur fut, en particulier, soutenue avec éclat par Thiers, président du conseil, en 1831»: « Nous voulons, dit-il, occuper la cote d'Afrique, mais il me « semble (jiie nous tenterions une entreprise insensée si nous « voulions nous borner à occuper quelques ports qui, il faut « le dire, comme ports, ne mériteraient pas (pie la France fît « d'aussi grandes dépenses et déployât d'aussi grands efforts. » Il est vrai que la lutte était facile contre l'argumentation de l'économiste Desiobert qui, beaucoup moins bien inspiré que M. de Sade, était tombé dans le plus singulier paradoxe à force de dogmatisme ; du moins, il avait le simple mérite d'avouer qu'il ignorait l'Algérie et la candeur de s'en vanter, tandis que beaucoup d'autres adversaires de la colonisation ont, dans la suite, voilé de semblants d'érudition une ignorance égale. Le' morceau mérite d'être cité : « La question d'Afrique « est complexe, Messieurs, c'est une question coloniale, et je « ne sache pas que pour étudier le régime colonial, pour étn- « (lier ce qui s'est passé dans les colonies anciennes et mo- « dernès depuis deux ou trois mille ans, un voyage en Afrique « puisse être utile. C'est une question d'économie politique, « et la vue de l'Afrique n'apprendra pas l'économie politique à « celui qui ne l'aura pas étudiée. C'est une question de haute « politique, mais en France, il y a beaucoup plus d'éléments « qu'en Afrique pour approfondir une question aussi ardue. « C'est une question de salubrité de territoire, je vous ai donné « le détail des malheureux que nous y avons perdus et des « nombreux malades qui y souffrent. »

Quand on discutait, de 1842 à 1847, le système de colonisation préconisé par Bugeaud, la question de l'expansion en Algérie était devenue une question d'ordre pratique, de me-

sure, d'application ; la cause étail gagnée, comme le prouve le déclassement des anciens partis et le concours donné désormais à celle œuvre d'intérêt national, sans esprit de système, par les hommes éminents d'action ou de science que séparai! jadis un vrai antagonisme de dogme. Ce furent des amis dévoués de l'expansion algérienne qui combattirent, avec des arguments empruntés à la moins contestable des expériences, le dessein de Bugeaud qui, avec ses imperfections et ses lacunes, méritait d'attirer l'attention des connaisseurs.

Au temps où le maréchal l'imaginait, on n'avait pas encore procédé à une étude systématique et complète de notre belle colonie ; et les appréciations se ressentaient de la hâte avec laquelle chacun, suivant son tempérament et son ardeur à servir une doctrine, interprétait des faits mal groupés, parfois même mal constatés. Les opposants outranciers, comme Desjobert, réunissaient en faisceau toutes les misères climatériques qui avaient éprouvé nos troupes soit dans des plaines encore mal drainées, comme la Mitidja, soit sur les hauts-plateaux du sud-ouest, successivement brûlants ou glacés. Les officiers généraux, tels que Bugeaud, Bedeau, Lamoricière pouvaient répliquer, en toute sincérité, par l'exemple de la salubrité des garnisons dans les montagnes du Tell ou tout près de la côte. Nous avons connu ces extrêmes divergences de jugement quand, à une époque toute voisine de nous, Madagascar et le Tonkin excitaient des enthousiasmes et des critiques d'une égale exagération. Et combien on est plus vite et mieux renseigné de nos jours qu'au temps de Clauzel et de Bugeaud !

Le maréchal Bugeaud eut tort sans doute, un tort dérivé de sa foi dans la vigueur de l'expansion coloniale française, de croire que les mêmes mains pouvaient, malgré l'insécurité grande encore de l'Algérie, manier l'épée et la charrue « ense et aratro » ; et sans doute l'exemple des Romains, dont il

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n'avait point pénétré le détail, dont il avait aimé Ja hardiesse et l'endurance quelque peu sur la foi d'autrui, l'amena à mi optimisme excessif. L'armée d'Afrique comprenait des éléments français dont une part seulement, celle du recrutement méridional, pouvait s'adapter sans regret aux conditions physiques de l'Algérie, et des éléments mixtes, les troupes spéciales, beaucoup plus avides d'émotions guerrières que de labeur agricole. Or une armée professionnelle est beaucoup moins portée, par sa nature même, qu'une armée nationale, à échanger la vie aventureuse et nomade des camps contre la vie sédentaire. Aussi les projets de Glauzel, trop vite et parfois trop dédaigneusement écartés, les projets mêmes de Bedeau et de Lamoricière offraient de meilleures chances de succès : tous voulaient qu'avant de constituer des centres de colonisation, camps ou villages, on assurât la salubrité des terres à distribuer et la facilité des communications par un bon ensemble de travaux publics.

Il restait vrai qu'avant la capture d'Abd-el-Kader (1847), on eût difficilement recruté des colons civils dans un temps où l'agriculture française était en pleine prospérité. Où le projet de Bugeaud, d'ailleurs incomplètement expérimenté, échoua, •les autres projets auraient échoué, parce que le pays n'était pas mur pour la colonisation. Il est vraiment trop commode et trop peu concluant de comparer la progression des colons anglais au milieu des malheureux et inoffensifs sauvages de l'Australie avec le laborieux cheminement de nos compatriotes parmi les Arabes et les Kabyles belliqueux, fanatiques, organisés, pour prouver la supériorité de l'expansion anglo-saxonne; les deux tâches n'offrent aucune analogie. La devise de Bugeaud devint vraie à la longue, sinon son système applicable. Nombre d'anciens officiers et soldats de l'armée d'Algérie ont été pris par l'amour du pays conquis ou surveillé et s'y sont établis; et s'ils l'ont fait, c'est parce qu'ils étaient de souche

française, agriculteurs de goût et de race, résolus à prendre de leurs mains les bienfaits de la terre au lieu de les attendri1 du commerce mis au service du labeur indigène ou étranger. Bugeaud fui un prophète et un précurseur, un représentant de cette tradition française qui faisait préférer par nos ancêtres le « labourage et pastourage » du Canada aux mines de métaux précieux; il a vu trop tôt, prévu, mais prévu juste. C'est pourquoi il est compté, avec Clauzel trop oublié, parmi les meilleurs apôtres de l'expansion coloniale française.

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