EXPANSION DANS LES ARCHIPELS DU PACIFIQUE
Il serait injuste de dire que la politique coloniale française fut plus audacieuse ou jouit de plus d'impunité dans les parages de l'Océan Pacifique, témoin l'affaire Pritcharcl qui révéla du moins l'opinion publique irritée et lassée des déconvenues de l'entente cordiale. Assurément c'est du règne de Louis- Philippe que date l'acquisition de nos établissements d'Océanie ; mais, à supposer que ce terme ait quelque signification géographique ou historique, on ne peut oublier que les événements dans lesquels nous voyons souvent l'indice d'une résolution virile du gouvernement de Juillet sont contemporains du développement de l'Australie anglaise enrichie de la Nouvelle- Zélande, devenue anglaise par une indiscrétion, et de la guerre de l'opium. Nous devions donc gagner, au prix d'une humiliation, la propriété ou le protectorat de quelques archipels situés à quelques milliers de kilomètres les uns des autres, plus loin encore de la métropole, tandis que l'Angleterre se rendail maîtresse, sur les bords occidentaux du Pacifique, des terres les meilleures, les plus vastes, les plus habitables pour ses colons, et des marchés les plus avantageux à son commerce. Nos croisières allaient pouvoir se ravitailler en plein Pacifique, et trouver, en faisant le tour du monde, quelques stations françaises; mais on savait déjà que le rivage oriental de cet Océan.
190 DEl \II.MK PARTIE 1830-1848
Asie orientale, archipel Malais, Australie, est une dépendance de l'< >céan Indien el étail commandé par les citadelles anglaises du Cap el de l'Inde, tandis que le rivage occidental, en Amérique, peu étendu, gra^ ite surtout autour de l'Océan Atlantique. C'est sur le moins « sociable » et le moins commerçant des Océans que uous prenions ainsi des gages. Ces considérations ne retirent rien au mérite des officiers qui soutinrent, dans ces lointains parages, l'honneur du pavillon: tel, comme Dupetit- Thouars, s'y montra à la fois habile diplomate et homme d'action de première valeur.
Nous n'avons pas à raconter ici les détails connus de lalutte haineuse que, sous couleur de religion, le consul Pritchard livra à l'influence française, ni à décrire ce personnage curieux qui menait de front, avec la même ardeur, le commerce, la propagande évangélique, et la politique étrangère ; aussi bien n'est-il pas le seid adversaire de cette nature mixte que notre expansion coloniale ait rencontré sur tous les points du globe. Notons, pour être justes, que la prédication protestante et l'influence anglaise avaient devancé la prédication catholique et l'influence française jusqu'en 1836, et qu'en vérité la Grande- Bretagne aurait pu trouver une facile occasion d'annexer Tahiti avant la croisière de Dupetit-Thouars. Mais, une fois la concurrence religieuse et politique déchaînée, la conduite des agents anglais fut un malheureux contraste, pour le choix des moyens, avec l'attitude de nos officiers ; et c'est ce contraste, bientôt connu et même exagéré alors en France, qui déchaîna, contre la faiblesse.de notre gouvernement wm irritation facile à comprendre. Le premier succès de notre pays fut la signature (Tune convention d'amitié mutuelle, assez vague dans sa forme sentimentale, que Dupetit-Thouars, alors commandant de la \ énus au grade de capitaine de vaisseau, obtint de la reine Pomaré IV, en septembre 1838.
Pritchard avait riposté, après le départ de la Vénus, par une
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tentative de protectorat britannique dont l'échec fut souligné, en 1839, quand le commandant Laplace, chef de pavillon en ['absence de Dupetit-Thouars, obtint une déclaration additionnelle favorable au libre exercice de la religion catholique. Avec ou sans l'excitation de Pritchard éclata une émeute dont les Français furent victimes; et Dupetit-Thouars, tant pour châtier les mauvais procédés de la police tahitienne que pour effacer la mauvaise impression de notre déconvenue de .Nouvelle-Zélande, cingla des Marquises qu'il venait d'annexer, vers Tahiti où l'appelait son chef de station. En cours de roule (août 1842), il avait occupé aussi Oua-Ouka et Fatou-IIiva. Le 8 septembre, l'amiral sommait la reine dépaver une indemnité, à défaut de laquelle il annonçait son intention de prendre des gages ; cette démarche amena, le lendemain même, une demande de protectorat français de la part des chefs : et en attendant la ratification de la métropole, un gouvernement provisoire fut établi. En l'absence de Pritchard tout s'était passe avec tant de douceur et de bonne volonté mutuelles, que Dupetit-Thouars reçut des ministres de la religion protestante une lettre d'approbation d'un caractère très digne et de termes fort élevés : consul des Etats-Unis, vice-consul anglais, résidents anglais témoignèrent leur gratitude pour la conduite bienveillante et délicate de l'amiral. Il importe de mettre ers faits en lumière pour montrer combien l'exemple de Pritchard était isolé, et combien même il était sévèrement jugé par la majorité de ses compatriotes de Tahiti. La ratification de la métropole, obtenue en mars 1843, semblait donc ne devoir laisser aucune aigreur aux étrangers ni aux indigènes.
C'était compter sans Pritchard et sans le capitaine Toup Nicholas, commandant de la « Vindictive » qui le ramena à Papeete pour le malheur de tous, et se mit d'ailleurs en pleine harmonie de desseins et de moyens. Il y a, dans cette campagne d'intrigues, quelques détails caractéristiques comme le
plaisant détour imaginé par l'officier anglais pour occuper l'île de Motou-ouata ; il ne demandait que le droit d'y installer un hôpital qui, naturellement, aurait été surmonté <\u pavillon anglais; il dut plier devant l'attitude résolue du commandant Vrignaud, de la Boussole, qui opposa à toutes les ruses une inflexible droiture. L'affaire du « pavillon personnel » de la reine, liissé sur le conseil de Pritchard, fut d'un caractère plus grave; c'est elle qui força Dupetit-Thouars à mettre ses compagnies de débarquement à terre pour en finir. On sait la suite, c'est-à-dire l'achat de notre protectorat au prix d'un rappel de I )upetit-Thouars; il ne devait pas être, hélas! le dernier officier français payant d'un désaveu la faiblesse du gouvernement métropolitain et servant de monnaie d'appoint à une capitulation. Le protectorat ne fut d'ailleurs assuré qu'en 1847 par nu nouveau trait»'*, après la réintégration dePomaré. Pritchard, outre son indemnité, eut une dernière satisfaction de vengeance dans la « convention de Jarnac » (11) juin 1847) qui nous coûta provisoirement les « Iles sous le Vent ».
L'occupation des Mang-areva (groupe des Gambier) (181 ii, la convention d amitié signée avec le roi des Wallis (1842) complétaient l'ensemble des mesures par lesquelles Dupetit- Thouars avait conseillé d'arrêter les empiétements britanniques. Mieux conduite et surtout mieux soutenue, comme elle le méritait, la tentative de 1843, faite par I'évêque Douarre en Nouvelle-Calédonie, pouvait avoir de bien autres résultats. Elle reste intéressante à titre d'indice des sentiments d'ardeur et de foi que professaient, à cette époque, pour l'œuvre d'expansion coloniale, plusieurs écoles de philosophes ou de propagandistes religieux, fidèles par là à l'une des traditions les meilleures du génie français. Rien n'est curieux, au point de vue religieux, colonial et social, comme l'histoire de la « Société de l'Océanie », comme le voyage de Marceau abord de l' « Arche d'alliance » : le zèle d'expansion française est respectable et
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intéressant sous cette forme, quoique ses résultats aient été fort médiocres. Marceau n'est pas seulement un apôtre respectable et désintéressé de sa foi; avant de s'engager dans l'œuvre de propagande religieuse, que fut le voyage de 1' « Eglise ambulante », comme on disait alors, il avait étudié, à l'école des saint-simoniens, la condition sociale de la France, les causes des crises industrielles, et avait résolu d'appliquer aux souffrances des humbles dont il avait la plus touchante compassion, le remède de l'expansion coloniale. A ce titre il est un précurseur clairvoyant; et nombre d'idées généreuses de réforme sociale que nous croyons aujourd'hui nouvelles sont inscrites dans ses proclamations et dans les statuts de la « Société del'Océanie ». Dans ce temps où les missions protestai) lise livraient à une ardente propagande en faveur de l'Angleterre, à Madagascar, aux îles de l'Océanie, le projet de tourner en faveur de la France la propagande catholique doit être compté à ses partisans comme un titre d'honneur.
La Société manifestait hautement « le désir de procurer des « travaux aux ouvriers des fabriques eu facilitant l'écoulement « des produits d'un pays qui produit plus qu'il neconsomme, de c< faire des avances aux fabricants pour empêcher le chômage « de leur usine, de fournir un aliment à notre marine, de con- « server le rang de l'industrie française sur les marchés étrau- « gers eu y maintenant le goût et les usages des produits « français ». C'était donc une œuvre d'expansion qu/annonçail « la Société de l'Océanie » dans la circulaire qu'elle répandait en France, à la veille de fonder un comptoir général. Ces apôtres qui eurent le tort de choisir fort médiocrement leur champ d'expériences et d'appliquer leur effort à des pays trop lointains pour permettre des échanges rémunérateurs étaient aussi de fiers Français, résolument attachés à nos traditions de philanthropie et de respect des indigènes. Une grande part de leurs idées sera reprise par les auteurs du projet également
généreux mais encore plus chimérique de colonisation agricole de l'Algérie par des ouvriers sans travail de nos grandes villes. Aux uns el aux autres il faut beaucoup pardonner en raison de la grandeur et du désintéressement de leurs sentiments : leurs projets sont de ceux qui sans doute inspiraient àMichelel ce fier jugement : « Si l'on voulait mettre en tas ce que charpie " nation a fait d'efforts désintéressés qui ne devaient profiter
qu'au monde, la pyramide de la France irait s'élevant jusqu'au « ciel et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes, irait au (i genou d'un enfant. »
Les résultats acquis à la fin de la monarchie de juillet faisaient assurément plus d'honneur à notre philanthropie qu'à noire perspicacité politique; et sauf la continuation, volontaire ou non, courageuse ou résignée, de l'entreprise algérienne, rien, dans les conseils de ce gouvernement, n'avait répondu au besoin d'expansion qui restait puissant dans le caractère de notre nation.
SOMMAIRE
I. — Le régime administratif des colonies ; la loi du 28 avril 1833.
II. — L'Algérie. — La politique du gouvernement — Glauzel. — Bugeand et la colonisation militaire. — Le traité de Lalla Marnia.
III. — Expansion en Afrique occidentale. — Le développement du commerce.
— Les relations avec les Maures. — L'exploration : Rafïenel. — Les établissements à la côte de Guinée et au Gabon.
IV. — Dans l'Océan Indien. — L'expédition Romain Desfossés. — Etablissements dans le canal de Mozambique.
V. — Expansion dans l'Océan Paeilique. — L'occupation des Marquises. — Le protectorat sur Tahiti en septembre 1841. — Les intrigues de Pritchard.
— Le gouvernement provisoire et la Vindictive. — Prise de possession. — Désaveu de Dupetit-Thouars et rétablissement du protectorat. — Le traité du 8 août 1847. — Prise de possession des îles Gambier et Wallis. — Essai d'établissement en Nouvelle-Calédonie.