‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 28 sur 163 · II. — L'ALGERIE · texte numérisé non relu

II. — L'ALGERIE

Alger prise, la question de l'occupation se posa immédiatemenl devant le Parlement et devant l'opinion. Mais aucun plan ne fut arrêté.

Au début de l'occupation le gouvernement était favorable à l'occupation, comme le prouve la correspondance du général Clauzel , nommé en remplacement du maréchal de Bourmont, et du général Gérard, ministre de la guerre. Clauzel (1), débarqué à Alger le ï septembre avec la mission de s'assurer l'armée et d'agir en toute liberté en vue de la conquête et de la colonisation, écrit dès le 29 septembre au ministre pour lui l'aire connaître ses intentions. Il lui offrait de coloniser le royaume d'Alger et faisait entrevoir les plus brillantes perspectives.

Cette proposition ferme ne fut pas sans embarrasser le gouvernement. Le Parlement était divisé. Les partisans de l'occupation étaient peu nombreux encore. Le parti libéral, vainqueur en juillet, avait été généralement hostile à l'expédition organisée, selon

(1) L'œuvre coloniale du maréchal (Jlait;e/,\)iiv M. Mann; Mémoire de la Faculté des Lettres.

lui, comme une diversion par le cabinet de Polignac et les économistes qui Purenl les protagonistes de la lutte parlementaire contre l'Algérie foi'mulaienl déjà leurs théories. L'attitude des premiers ('•(ail définie parce passage d'un discours du député Odier:

L'expédition d'Algern'a pasété faite avec l'assentiment de la France: elle a été conçue par un ministère qui spéculait sans doute sur sa réussite pour l'accomplissement de desseins coupables, et ce qu'il y a de certain, c'est qu'il en a arrêté le plan peu après être arrivé au pouvoir: n'y avait-il pas de moyens plus convenables de rétablir la paix avec le dey d'Alger el de lui faire respecter le pavillon Français?

Les idées des seconds étaient préconisées par les discours du comte de Sade qui intervint avec énergie.

Heureusement cette opposition politique et cette opposition doctrinaire se heurtaient à la conscience des intérêts et de la tradition de la France qui se manifestait dans les discours des partisans de l'occupation, tel de Montalembert qui, dès 1830, parlait ainsi:

Quanta moi, je considère cette possession comme tellement importante aux intérêts de la France dans les circonstances présentes que le ministre qui signerait l'ordre de son évacuation mériterait à mes yeux, je n'hésite point à le dire, d'être traduit à cette barré coupable de haute trahison envers l'Etat... Il se peut que celle conquête entraine des difficultés diplomatiques, mais faisons comme les Anglais et disonsquece qui est bon à prendre est bon à garder.

Le comte Gérard, ministre de la guerre, se rallia aux idées de Clauzel et le 12 novembre il écrivait à ses collègues :

Informé que l'incertitude où se trouvait le général en chef de l'armée d'Afrique sur la détermination de la France relativement à cette conquête nuisait aux mesures qu'il avait à prendre pour l'occupation et la défense du pays, j'ai cru devoir, après avoir pris les ordres du Roi et m'ètre consulté avec mes collègues, lui faire connaître que l'intention du gouvernement français était de conserver la possession d'Alger. Cette détermination repose sur les motifs les plus importants, les plus intimement liés au maintien de l'ordre public en France et même en Europe : l'ouverture d'un vaste débouché pour le superflu de notre population et pour l'écoulement des produits de nos manufactures en échange d'autres produits étrangers à notre sol et à notre climat.

Tout concourt donc à conseiller à la France de garder sa conquête : son intérêt, celui du pays occupé et celui de la civilisation qui ne doit

[il u s abandonner une terre où elle a fleuri pendant plusieurs siècles et où la nature a déposé pour elle le germe de nouveaux bienfaits.

C'étail presque la formule de Clauzel : « La France peut être appelée à donner le premier exemple d'un système de colonisation peu coûteux pour la métropole ci égalemenl avantageux aux colonisants et aux colonisés. »

Soutenu par son chef direct, Clauzel avait entrepris l'organisation de l'établissement durable qu'il projetait. 11 créa les zouaves, les chasseurs algériens et rétablit la discipline et la confiance dans l'année. Il transforma la commission de gouvernement créée par de Bourmont en un « comité de gouvernement » composé de trois membres chargés respectivement de l'intérieur, des finances et de la justice. Il maintint les institutions et les tribunaux locaux et institua une cour de justice pour les Européens. Il établit une administration douanière cl une comptabilité, il lit assainir Alger, créer des approvisionnements.

Il voulut également développer les cultures, principalement les cultures coloniales, malgré les avis défavorables de son entourage. Il institua une commission de colonisation chargée d'élaborer un plan général et de prononcer entre le système de la colonisation libre et celui de la colonisation dirigée par le gouvernement. Appliquant l'expérience qu'il avait acquise à Saint-Domingue, il encouragea la formation d'une société de iUO actions de 500 francs pour la création d'une ferme-modèle « qui sera un jalon décolonisation pour diriger les spéculateurs futurs et qui leur montrera par des essais expérimentaux que ce n'est qu'avec prudence et retenue qu'il faudra exploiter cette source d'ailleurs féconde de richesses agricoles. » Il devint lui-même propriétaire de terres à Alger.

Enfin il arrêta le projet d'expédition sur Médéa pour en chasser le bey de Titeri.

.Mais déjà la politique métropolitaine s'était modifiée. Le maréchal Soult, qui avait remplacé Gérard, était hostile aux projets de Clauzel et dès le 25 novembre, il invitait ce dernier à ne garder que 10.000 hommes et à renvoyer en France le surplus en vue de la guerre possible.

Clauzel, qui venait de dirigei l'expédition de Médéah, protesta énergiquement contre la réduction des troupes.

Cette indépendant-' el cette initiative, l'expédition de Médéah,

->(lli DEUXIÈME PARTIE 1830-4848

l'envoi par Clauzel d'un officier auprès du sultan du Maroc pour le sommer de rappeler sou envoyé à Tlemcen. l'investiture de princes tunisiens en qualité de beys à Gonstantine et à Oran décidèrent le gouvernement à rappeler Clauzel. Le général quitta Alger le 21 février, laissant la colonie pourvue d'une organisation rudimentaire, niais suffisante, le pays tranquille, Médéah soumis.

(l'est sur le terrain parlementaire qu'il porta la lutte pour l'Algérie. Le gouvernement était hostile à l'extension de l'établissement français, puisqu'il avait donné au généi^al Berthezène la mission de se borner à occuper Alger et les environs de manière à assurer les approvisionnements et de ne pas envoyer au loin de détachements à poste fixe. Mais sous les efforts de Clauzel et des partisans de l'occupation, on vit l'hésitation, l'hostilité du gouvernement céder peu à peu à la résolution de maintenir notre conquête.

lui mars 1832, Clauzel souleva lui-même le débat algérien au cours de la discussion du budget de la guerre : bien que son optimisme lui eût fait affirmer qu'on « pourrait retirer d'Alger plus qu'on ne le faisait des autres colonies par la culture de la canne, du café, du coton, de l'indigo », le gouvernement se montrait peu disposé à maintenir l'occupation.

En 1833, le débat reprit avec plus d'ampleur. Le ministère devenait plus affirmatif. Clauzel, soutenu par un parti nombreux, défendit chaleureusement l'Algérie contre les économistes dont le porteparoles, le comte de Sade, parlait en ces termes :

On commence à reconnaître que les colonies nous coûtent plus qu'elles ne valent; on s'en aperçoit même en Angleterre. En effet, tout accroissement de territoire n'est avantageux que s'il fournit des hommes et de l'argent à la nation conquérante; or la régence, loin de vous en fournir, vous en absorbe. Il faudra employer pour cette colonie les sommes considérables qui seraient employées bien plus utilement en France, et cela. sans résultat, car il ne faut pas s'attendre à la soumission des indigènes. Mais supposons que l'Algérie soit colonisée et qu'elle produise de nombreuses denrées coloniales : à quoi bon augmenter la niasse rie ces denrées'.' Elles surabondent de toutes parts. L'univers en regorge, nos négociants, nos marins, tous nos consommateurs ne vous demandent que la permission d'aller les chercher là où elles croissent à foison... Ils se plaignent de vos colonies et des privilèges que vous êtes obligés de leur donner, et ils pourraient craindre qu'une nouvelle colonie qui, pour parvenir à la même prospérité, demanderait à être armée, à être hérissée de privilèges semblables, ne leur apportât en dernière analyse plus

«l'embarras que de bénéfices... Oue veut-on lorsqu'on vient vous parler de tribut que nous payons aux nations étrangères ? Oue nous Fassions cette opération (de commerce) avec une colonie fondée sur les côtes d'Amérique soit par des Portugais, soit par des Espagnols, ou avec une colonie fondée sur les côtes d'Afrique par les Français, que nous importe'.' (comte de Sade, Chambre des députés, 1833).

» Il faut appeler en Algérie une partie de l'excédent de population qui se déverse chaque année sur les Etats-Unis », répondait Clauzel. Déjà le ministère ne se demandait plus si l'on garderait Alger, mais comment on l'administrerait.

A la Chambre des Pairs la lutte fut plus vive. Berthezène, successeur et ennemi de Clauzel, faisant allusion aux achats de terrains de son prédécesseur, déclarait que beaucoup de personnes parlaient avec ferveur de l'Algérie à cause des capitaux qu'elles v avaient engagés. Le gouvernement cependant fit un nouveau pas et déclara qu'il ne s'opposerait pas au développement de la colonisation.

En cette même année 1833, une commission d'enquête mi-parlementaire, mi-militaire, envoyée à Alger, établit un rapport favorable à la conservation et concluant à la création d'un gouvernement général des possessions françaises d'Afrique (I). La discussion de 1834 fut décisive. La lutte contre l'Algérie fut dirigée avec passion par Passy, de Rémusat, de Sade, Desjobert, le président Dupin, hypnotisé par les souvenirs de l'occupation romaine, ce qui lui valut cette réplique assez sèche de Clauzel : « Je n'entrerai pas dans un cours d'histoire ancienne. » L'Algérie eut aussi ses défenseurs éloquents, Yiennet, Laurence, Mauguin et le comte de Laborde qui s'exprima ainsi :

L'exemple de Saint-Domingue, du Canada, de la Louisiane et des Indes montre que la France a très bien su coloniser et que ses colonies lui ont été fort utiles. Est-ce bien d'ailleurs une colonie qu'Alger'.' N'est-ce pas plutôt un département de la France, plus près de Toulon, à parler commerce, que Toulon ne l'est de Lyon ? Car on envoie une cargaison à Alger dans trois jours, et il vous en faut quinze pour aller à Lyon. C'est une expansion de la population semblable à celle des Espagnols pour le Mexique, des Anglais pour les Etats-Unis, <|iii va cultiver dans un lieu les moyens d'échange avec la métropole.

(I) Il fui institué par une ordonnance du 22 juillet 1834.

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Le maréchal Souli hésitait à se prononcer. Enfin, le 30 avril, après une déclaration catégorique, affirmant le maintien définitif de l'occupation, les crédits furent votés, l'occupation était reconnue.

La session de 1835 fut encore plus concluante. Passy proposa, au nom de la commission du budget, la réduction de l'armée d'occupation el la suppression des frais de colonisation. Le gouvernement fut, cette fois, plus affirmatif. Dans la séance du 20 mai 1835, Guizot prononça le fameux discours qui détruisait les espérances des économistes :

Aucun engagement contraire ne gêne à ecl égard la liberté du gouvernement français. Nous agissons dans une complète, indépendance, nous ne connaissons que l'intérêt national. Le premier élément de la puissance d'un pays, c'est la considération, c'est l'opinion que se forme le monde de sa fermeté, de son courage, de sa résolution, c'est là un élément de force qui surpasse quelquefois la force matérielle. L'abandon d'Alger serait un affaiblissement notable de la considération et de la puissance morale de la France. L'importance croissante de la Méditerranée commande à la France de faire de nouveaux efforts pour conserver son rang, de ne rien faire surtout qui puisse affaiblir sa puissance et sa considération sur mer.

... Nécessité morale, nécessité politique de garder nos possessions d'Afrique, utilité d'une occupation militaire sûre et tranquille et des sacrifices nécessaires pour atteindre ce but : utilité de bonnes relations constamment enlretenuesavec les naturels du pays. Quant à l'extension de l'agriculture et de la colonisation, sachons nous en remettre à l'avenir, ne rien presser, attendre les faits et n'y prèlerque la portion d'aide et de secours qui conviendra aux intérêts nationaux de la mère-patrie.

En somme, la Chambre acceptait l'occupation définitive de la régence, mais s'opposait à la guerre à outrance et refusait de s'occuperde la colonisation. C'est sur ces entrefaites (juillet 1835), après l'échec de Trézel à la Macta, que Clauzel fut de nouveau nommé gouverneur.

Les instructions qu'il emportait, datées du 17 juillet 1835. déterminent la politique algérienne du gouvernement à cette date :

Le roi eu vous appelant au gouvernement général de nus possessions de l'Afrique du nord vous a confié la haute mission de consolider el de régler selon l'intérêt national notre établissement dans cette contrée.

Pour atteindre ce but Arux conditions paraissent au gouvernement du roi égalemenl indispensables: l'une c'est d'entretenir avec les naturels

du pays des relations propres à les convaincre, d'une part, de la solidité de notre établissement, d'autre part, de la sécurité et des avantages qu'ils doivent eux-mêmes recevoir ; l'autre, c'est de n'imposer à la France, pour la conservation et l'administration de nos possessions du nord t\c l'Afrique, point de sacrifices prématurés et hors de proportion avec 1rs avantages qu'elle en retire ou qu'elle peut raisonnablement en espérer. Vous aurez donc soin de ne rien faire qui donne lieu de croire de notre part à un système d'extension par la voie de la violence et de la conquête. Sans doute, toute agression de la part des indigènes, toute tentative par eux formée pour mettre en péril la durée ou la sécurité de notre établissement doivent être énergiquement repoussées. Il importe d'imprimer à ces populations un profond sentiment de notre force et de notre vigilance, mais il faut les convaincre en même temps que nous ne voulons entretenir avec elles que des relations pacifiques et bienveillantes et que si, de leur côté, elles ne les troublent point, nous ne nous appliquerons qu'à les faire jouir elles-mêmes des bienfaits du commerce et de la paix.

Vous vous abstiendrez donc contre les tribus de l'intérieur que leurs préjugés et leurs antipathies éloignent encore de nous de toute expédition entreprise sans nécessité évidente et sans résultat clairement utile. Vous attendrez que la sagesse et l'activité de votre administration les amènent toutes à comprendre leur véritable intérêt et à se rapprocher de nous. D'ailleurs, la diminution de l'effectif des troupes d'occupation, devenue inévitable par la réduction des fonds relatifs à leur entretien, nous fait une loi d'adopter cette marche prudente. Au moyen des crédits votés pour les travaux du génie, vous établirez solidement les troupes qui resteront sous vos ordres, de manière à suppléer au petit nombre par la force des positions. Vous aurez soin aussi de ne pas trop étendre les ouvrages et de les borner aux seuls développements indispensables afin qu'ils puissent être gardés et défendus, en cas de nécessité même par un effectif moindre que celui qui a été récemment déterminé.

Quant aux établissements agricoles ou industriels qui pourraient être formés sur le territoire de la Régence par des colons européens, vous veillerez à ce qu'ils ne deviennent pas le sujet d'illusions ou de prétentions que le gouvernement du roi ne pourrait réaliser. Sans doute, au sein de la paix et de la sécurité qui doivent résulter d'une bonne administration, il est naturel que les entreprises agricoles s'étendent et s'affermissent, aussi bien que les relations commerciales et lorsqu'elles auront acquis assez d'importance pour mériter d'être rangées au nombre de nos intérêts nationaux, la protection due à tous ces intérêts ne manquera point. Mais le gouvernement ne doit point, en encourageant directement et prématurément les essais de colonisation, imposer à la France des charges que ne justifierait aucune nécessité et qui ne seraient compensées par aucun avantage assuré et général. Vous éviterez avec soin tout ce qui pourrait induire en erreur à cet Les Colonies, vol. I. !•'*

égard sur les intentions du gouvernement iln roi, lui faire attribuer «li's engagements qu'il ne saurait contracter cl faire naître des entreprises qui, hors d'état de se soutenir par elles-mêmes, ne pourraient pas non plus être soutenues par les moyens militaires et financiers mis à votre disposition.

Ce n'étaient point les idées de Clauzel qui débarqua à Alger avec la volonté d'étendre l'occupation française et de développer la colonisation. Il employa ses efforts dans ce sens, en organisant les expéditions de Mascara et de Tlemcen, en faisant appel à l'immigration, en autorisant les grandes exploitations agricoles, en protégeant les colons, en leur concédant des terres, en mettant des soldats à leur disposition.

Inquiet de son initiative, le ministère l'invita à venir lui-même défendre sa politique devant le Parlement en 1836. La commission du budget ne voulait ni colonisation ni expédition, la contribution imposée aux gens de Tlemcen était fort discutée. Ce fut Thiers, président du Conseil, qui défendit le plus ardemment l'Algérie (Cf., dans le texte, le début de ce discours) :

Et si nous voulions que cette terre parvînt peu. à peu à présenter assez de sécurité pour que l'industrie et la culture puissent s'y développer, cela ne signifierait pas que nous allons de suite conquérir, mais que nous ferons les plus grands efforts pour que les colons trouvent d'abord aux environs d'Alger et ensuite plus loin, à mesure que nos rapports s'étendraient, les moyens de cultiver avec plus de sécurité et de retirer de cette culture tous les avantages qu'on peut en attendre.

Clauzel, àson tour, réfuta les assertions de l'économiste Desjobcrt qui, dans la séance du 10 juin 1836, avait fait, de la manière bizarre que l'on sait, le procès de la colonisation algérienne.

Clauzel eut gain de cause, les réductions proposées par la commission du budget furent repoussées.

L'échec de l'expédition de Constantine, le rappel de Clauzel qui ni fut la conséquence (février 1837) provoquèrent de nouveaux débats en 1837. Thiers et Cuizot se déclarèrent partisans d'une occupation étendue et d'une conquête rapide, le président du conseil Mole se prononçait pour l'occupation restreinte et pacifique. Clauzel dont le gouvernement finissait par un échec, pouvait cependant constater que grâce à lui l'occupation algérienne n'était pi us discutée

et le système de conquête et décolonisation qu'il avait préconisé fui celui qui fut appliqué par Bugeaud.

Les tentatives de colonisation de Bugeaud sont connues. Dès son arrivée à Alg-er en qualité de gouverneur, il proclama que ses anciennes idées sur l'occupation restreinte étaient modifiées :

Le pays s'est engagé, disait-il, je dois le suivre. J'ai accepté la grande et belle mission de l'aider a accomplir son œuvre ; j'y consacre désormais tout ce que la nature m'a donné d'activité, de dévouement et de résolution. Il faut que les Arabes soient soumis. Mais la guerre indispensable aujourd'hui n'est pas le but. La conquête serait stérile sans la colonisation. Je serai donc colonisateur ardent, car j'attache moins de gloire à vaincre dans les combats qu'à fonder quelque chose d'utilement durable pour la France.

Les principes de colonisation étaient de deux sortes; substitution de la concession gratuite et conditionnelle des terres domaniales à la vente et application de la colonisation militaire.

C'est aux soldats libérés qu'il s'adressa tout d'abord : il pensai) que ces soldats, acclimatés à la vie d'Afrique, se laisseraient séduire par les avantages qu'il leur offrait. Il n'en fut rien (1). En décembre 1841 il offrit des concessions à 800 soldats libérés et leur adressa lui-même l'allocution suivante :

Soldats,

Vous avez noblement payé votre dette à la patrie ; il est juste que vous rentriez dans le repos et la vie de famille après tant de fatigues ci de dangers. Ce sont ces titres incontestables qui m'ont fait vous réunir ici pour vous répéter ce que je vous ai dit dans ma circulaire du 1 i décembre. Oui, soldats, c'est parce que j'apprécie vos services que je veu\ vous donner la préférence pour l'occupation des villages que nous construisons. Vous connaissez tous les lieux où ils sont situés. Le sol y esl fertile et sain, le site agréable; ses abords faciles ; tout leur présage une grande prospérité... Il y a une immense différence entre cultiver les champs d'autrui et son propre domaine. Ici personne ne viendra prendre une part dans le produit de vos travaux. Tout sera bien à vous et, pendant plusieurs années, vous ne paierez pas d'impôt.

Croyez donc les conseils de votre général qui s'honore aussi du titre

(1) Maurice Wahl, l'Algérie; Edouard Cat, les Idées de Bugeaud c aatière de colonisation, Algérie nouvelle, 1900.

de voire ami... Des officiers vont passer dans vos rangs pour [ire mire les noms de ceux qui acceptent.

Enfin, soldats, j'accorderai des congés à ceux qui voudront visiter leurs parents, el je les exhorterai à se marier avant de revenir... Je leur dirai aussi : Amenez votre père ei votre mère, vos frères el nos sœurs ; la terre esl généreuse, et je vous en distribuerai assez pour quela famille puisse vivre largement!

Cinquante-trois soldats seulement acceptèrent la proposition de Bug-eaud. Ils furent installés à Aïn-Fouka avec d'autres colons militaires. Mais l'entreprise échoua.

Bugeaud crut qu'il réussirait mieux avec « des hommes ayant plusieurs années de service à faire, voulant se consacrer à l'Afrique et ayant en général des habitudes agricoles », c'est-à-dire avec des soldats libérables : l'essai tenté à Beni-Méred échoua également (1).

Attaché à son principe de la colonisation militaire que sa devise: Ense et aralro proclamait, il fit dresser en mars 1842, par le comte Guyot, un plan de colonisation fondé sur des considérations stratégiques et décida la création d'une douzaine de villages répartis en trois zones concentriques autour d'Alger :

Les nouveaux villages furent placés sur des hauteurs comme des postes militaires et souvent même sur l'emplacement des anciens camps. On les entoura de fossés, on les flanqua aux quatre coins de petites tourelles. Ils étaient en vue les uns des autres, assez rapprochés pour qu'à la première alarme les colons pussent se porter assistance. Du reste, on ne s'inquiéta nullement de l'état et de la nature des terres environnantes, de la proximité des sources et de la possibilité de faire arriver l'eau dans les remparts. Sans doute, il fallait songer à la sécurité, et, au point de vue stratégique, les positions choisies étaient les meilleures. Mais apparemment on n'entreprenait la colonisation que parce que l'on était convaincu que la paix allait se raffermir ; ces précautions n'avaient qu'une utilité provisoire; fallait-il maladroitement lui sacrifier des intérêts permanents tout opposés? Avec leurs fossés d'enceinte, leurs

ponts-levis et leurs tourelles d'observation, ces villages ressemblaient à des places de guerre en miniature, et, an milieu des repaires où beaucoup avaient été tracés, l'on se demandait s'ils étaient bien construits pour des laboureurs et n'étaient pas plutôt destinés aux vétérans de l'armée, à qui l'on aurait voulu ménager le plaisir de la chasse aux hyènes et aux chacals. A peine même un nouveau colon arrivait-il

i 1 1 Edouard Cat, auv. cité.

qu'on lui remettail un fusil cuire 1rs mains, et que, coiffé d'un képi, il se voyait enrôlé dans les rangs de la milice nationale (I).

Cette colonisation officielle et militaire était fort discutée en Algérie même par Lamoricière el Bedeau qui étaient d'avis que le gouvernement, après avoir exécuté les travaux de sécurité, d'assainissement et de communication, se bornât à donner le sol en ayant soin de mêler dans les concessions les grands capitalistes aux petits propriétaires et les indigènes aux Européens (2). Elle ne fui point agréée par la Chambre qui repoussa en 1847, sur le rapport de Tocqueville, le projet de loi présenté par le ministre de la guerre, inspiré par Bugeaud, et relatif à l'établissement de camps agricoles : Bugeaud donna sa démission.

Son œuvre militaire et politique était plus considérable que son œuvre coloniale. L'Algérie était conquise, la Kabylie exceptée. Le Maroc était vaincu.

Malheureusement, si le traité de Tanger du 10 septembre 1844 avait fait droit aux exigences de la France, le traité de délimitation dit de Lalla Marnia, conclu le 18 mars 1845, entre le général de la Elue el Sid Ahmida Ben Ali El Sudjâaï pour le Maroc, abandonnai! la frontière naturelle et historique delà Moulouïa pour adopter un tracé bizarre et tout, à l'avantage du Maroc. Bugeaud avait écrit à El Guenaoui, chef marocain d'Oudjda : « Nous voulons conserver la limite de la frontière qu'avaient les Turcs et Abd-el-Kader après eux; nous ne voulons rien de ce qui est à vous. » Comme Abd-el- Kader n'avait jamais eu sous sa domination le pays compris entre la frontière actuelle et la rive droite de la Moulouïa, c'était abandonner un pays qui avait incontestablement fait partie de la régence d'Alger. Le traité sanctionna cette erreur, soigneusement entretenue par la diplomatie marocaine. En voici les principaux articles :

Akt. 1er. — Los deux plénipotentiaires sont convenus que les limites <[iii existaient autrefois entre le Maroc et la Turquie resteraient les mêmes entre l'Algérie et le Maroc. Aucun des deux empereurs ne dépassera la limite de l'autre ; aucun d'eux n'élèvera à l'avenir de nouvelles constructions sur le tracé de la limite ; elle ne sera pas désignée par

(1) Beaudicour, Histoire de la colonisation de l'Algérie.

(2) Wahl, ouv. cité, p. 332.

des pierres. Elle restera, en un mot, telle qu'elle existait entre les deux pays, avant la conquête de l'empire d'Algérie par les Français.

Art. 2. — Les plénipotentiaires ont tracé la limite au moyen des lieux par lesquels elle passe el touchant lesquels ils sont tombés d'accord, en sorte que cette Limite esl devenue aussi claire et aussi évidente que le sérail une ligne tracée.

Ce qui est à ['esl de cette ligne frontière appartient à l'empire d'Algérie.

Ce qui est à l'ouest appartient à l'empire du Maroc.

Art. '.\. — La désignation du commencement de la limite et des lieux par lesquels elle passe esl ainsi qu'il suit: cette, ligne commence à l'embouchure de l'oued (c'est-à-dire cours d'eau) Adjeroud dans la mer; elle remonte avec ce cours d'eau jusqu'au gué où il prend le nom de Kis : puis elle remonte encore le même cours d'eau jusqu'à la source qui esl nommée Ras-el-Aïoun, et qui se trouve au pied des trois collines portant le nom de Menasseb-Kis, lesquelles, par leur situation à l'est de l'oued, appartiennent à l'Algérie. De Ras-el-Aïoun, cette même ligne remonte sur la crête des montagnes a voisinantes jusqu'à ce qu'elle arrive à Dràel-Doum ; puis elle descend dans la plaine nommée El-Aoudj. De là, elle se dirige à peu près en ligne droite sur Haouch-Sidi-Aïêd. Toutetois, le llaouch lui-même reste à cinq cents coudées (deux cent cinquante mètres) environ, du côté de l'est, dans les limites algériennes. De Haouch-Sidi-Aïêd, elle va sur Djerf-el-Baroud, situé sur FOued-bou- Xàïni ; de là, elle arrive à Kerkour-Sidi-Hamza ; de Kerkour-Sidi-Hamza à Zoudj-el-Beghal ; puis, longeant à gauche le pays des Ouled-Ali-ben Pallia, jusqu'à Sidi-Zahir, qui est sur le territoire algérien, elle remonte sur la grande route jusqu'à Aïn-Takbalet, qui se trouve entre POued- Bou-Erda et les deux oliviers nommés El-Toumiet, qui sont sur le territoire marocain. De Aïn-Takbalet, elle remonte avec FOued-Roubban jusqu'à Ras-Asfour ; elle suit au delà le Ket", en laissant à l'est le marabout de Sidi-Abd-Allah-ben-Mehammed-el-Hamlili ; puis, après s'être dirigée vers l'ouest, en suivant le col de El-Mechêmiche, elle va en ligne droite jusqu'au marabout de Sidi-Aïssa, qui est à la fin de la plaine de Missiouin. Ce marabout et ses dépendances sont sur le territoire algérien. De là, elle court vers le sud jusqu'à Koudiet-el-Debbagh, colline située sur la limite extrême du Tell (c'est-à-dire le pays cultivé). De là, «die prend la direction sud jusqu'à Kheneg-el-Hada, d'où elle marche sur Tenïet-el-Sassi, col dont la jouissance appartient aux deux empires.

Pour établir plus nettement la délimitation à partir de la mer jusqu'au commencement du désert, il ne faut point omettre de faire mention, et du terrain qui touche immédiatement à l'est la ligne sus-désiu;née, et du nom des tribus qui y sont établies.

A partir de la mer, les premiers territoires et tribus sont ceux îles lieni Meno'ouche-Tahta et des Aàttïa. Ces deux tribus se composent île sujets marocains qui sont venus habiter sur le territoire del'Algérie,

par suite de graves dissentiments soulevés entre eux et leurs frères du Maroc. Ils s'en séparèrent à la suite de ces discussions, et vinrent chercher un refuge sur la terre qu'ils occupent aujourd'hui et dont ils n'uni pas cessé jusqu'à présent d'obtenir la jouissance du souverain de L'Algérie, moyennant une redevance annuelle.

Mais le commissaire plénipotentiaire de l'empereur îles Français, voulant donner au représentant de l'empereur de Maroc une preuve de la générosité française et de sa disposition à resserrer l'amitié et entretenir les bonnes relations entreles deux États a consenti au représentant marocain, à titre de don d'hospitalité, la remise de cette redevance annuelle (cinq cents francs pour chacune des deux tribus);de sorte que les deux tribus sus-nommées n'auront rien à payer, à aucun titre que ce snii.au gouvernement d'Alger, tant que la paix et la bonne intelligence dureront entre les deux empereurs des Français et du Maroc.

Après le territoire îles Aàttïa, vient celui des Messïrda, des Achâche, des Ouled-Mellouk, des Beni-bou-Sa ïd, des Beni-Senous et des Ouleù-el \alir. Ces six dernières tribus l'ont partie de celles qui sont sous la domination de l'empire d'Alger.

Il est également nécessaire de mentionner le territoire qui touche immédiatement, à l'ouest, la ligne sus-désignée, et de nommer les tribus qui habitent sur ce territoire. A partir de la mer, le premier territoire et les premières tribus sont ceux des Ouled-Mansour-Rel-Trifa, ceux des Beni-Iznèssen, des Mezaouir, des Ouled-Ahmed-ben-Brahim, des Ouled-el-Abbès, des Ouled-Ali-ben-Talha, des Ouled-Azouz,des Beni- Bou-Hamdoun, des Beni-Hamlil et des Beni-Mathar-Rel-Ras-el-Aïn. Toutes ces tribus dépendent de l'empire du Maroc.

•4. Dans le Sahara (désert), il n'y a pas de limite territoriale à établir entre les deux pays, puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert de pacage aux Arabes des deux empires, qui viennent y camper pour \ trouver les pâturages et les eaux qui leur sont nécessaires. Les deux souverains exerceront de la manière qu'ils l'entendront toute la plénitude île leurs droits sur leurs sujets respectifs dans le Sahara. Et, toutefois, si l'un des deux souverains avait à procéder contre ses sujets, au moment où ces derniers seraient mêlés avec ceux de l'autre état, il procédera comme il l'entendra sur les siens, mais il s'abstiendra envers les sujets de l'autre gouvernement.

Ceux des Arabes qui dépendent de l'empire du Maroc sont : lesM'beïa ( 1), les Beni-Guil, les Hamian-Djenba, les Eùmour-Sahra et les Ouled-Shli- Cheikh-el-Gharaba.

Ceux des Arabes qui dépendent de l'Algérie sont : les Ouled-Sidi-el- Cheikh-el-Cherao-a et tous les Hainian, excepté les Hamian-Djenba susnommés.

5. Cet article est relatif à la désignation des kessours^ (villages du

(1) Les Mehaïa.

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désert) des deux empires. Les deux souverains suivront, à ce sujet, l'anciennc coutume établie par le temps, et accorderont, par considération l'un pour l'autre, égards el bienveillance aux habitants de ces kessours.

Les kessours qui appartiennent au Maroc sont ceux de Yiche et de Figuigue.

Les kessours qui appartiennent à l'Algérie sont : Aïn-Safra, S'fissifa, Assla, Tiout, Chellala, El-Abiad et Bou-Semghoune.

ii. Quant au pays qui est au sud des kessours des deux gouvernements, comme il n'y a pas d'eau, qu'il est inhabitable, et que c'est le désert proprementdit, la délimitation en serait superflue.

Le représentant du gouvernement français avait été préoccupé uniquement d'obtenir du Maroc la reconnaissance de notre souveraineté sur les musulmans algériens et un concours efficace pour éloigner Abd-el-Kader de la frontière. C'est à ces considérations qu'était dû ce traité qui soulèvera plus tard de sérieuses difficultés.

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