‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 33 sur 163 · IDÉES DIRECTRICES DE LA COLONISATION SOUS LE SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

IDÉES DIRECTRICES DE LA COLONISATION SOUS LE SECOND EMPIRE

Le gouvernement issu de la Révolution de 1848 ne fut poinl assez durable pour imprimer quelque élan à l'expansion coloniale de la France; on garde seulement le souvenir des mesures décisives par lesquelles nos colonies furent libérées de toute trace de l'esclavage et dotées d'une première série de libertés politiques. Le même régime fit en Algérie l'essai malheureux d'une colonisation destinée à diminuer l'intensité de la crise ouvrière de la métropole, et dont n'eurent à se féliciter ui la métropole, ni la colonie.

Sous le gouvernement du second empire, le nombre excessit des interventions politiques que n'appelait point l'intérêt national et qui furent ruineuses au Mexique, en Crimée, en, Italie, a paralysé notre activité coloniale. L'alliance ou la recherche de l'alliance anglaise fut, comme au temps de Louis-Philippe, une autre gêne pour notre expansion ; le désir de ne point blesser la susceptibilité de nos alliés ne fut point cependant poussé jusqu'à empêcher les progrès de notre colonie du Sénégal vers le Niger, l'occupation de la Nouvelle-Calédonie réservée d'ailleurs à des expériences de philanthropie pénitentiaire, la con-

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quête de la Cochinchine assurée par l'accession dû Cambodge à nol re protectorat. Sur l'< >céan Indien une foi quelque peu naïve (huis la nationalité hova dictai,! à nos diplomates deux traités qui, appliqués lionnêtemenl par l'autre partie contractante, pouvaienl nous éliminer à jamais de Madagascar. Au reste, il y a lieu d'examiner si rattachement passionné de l'empereur aux doctrines libre- échangistes le laissait logiquement libre de s'adonner à une large politique d'expansion coloniale.

Ce serait jouer sur les mots que s'étonner de voir un régime de liberté politique, comme la République de 1848, désirer le maintien du privilège des nationaux français aux colonies, tandis qu'un régime monarchique comme le second empire, mit en pratique les principes de la liberté commerciale dans les rapports entre la France et son empire colonial. Il n'y a là qu'une contradiction verbale et apparente ; la résolution d'ouvrir le marché national, dont les colonies sont une partie, au négoce étranger peut être et a été souvent prise par des gouvernements autoritaires, tandis que des Etats républicains ont restreint cette liberté des importations étrangères quand ils l'ont crue dangereuse pour l'agriculture ou l'industrie de la nation ; les exemples en sont nombreux, à commencer par celui de la République de 1848, avide de franciser les colonies par l'assimilation, et rêvant de trouver en Algérie laguérison delà crise ouvrière, pendant que l'empire comptait sur l'afflux des capitaux et des produits étrangers pour hâter la mise en valeur de cette même Algérie.

Aussi doit-on reconnaître que, si la politique coloniale du second empire n'a point donné au pays les satisfactions sur lesquelles il pouvait compter, elle fut du moins guidée par cet esprit de système logique à outrance qui est la marque des hommes d'Etat idéologiques, souvent généreux, toujours funestes, en tin de compte, à leurs concitoyens. Se liera la ( îrande- Brctagne est. qu'on le veuille ou non, se lier les mains en ma-

lièrc d'expansion coloniale, parce que, quelle que soit la valeur individuelle des hommes qui composent ce grand peuple, quelque soit leur désir de conciliation, la communauté vise, par Peffel d'une tradition lointaine, c'est-à-dire presque instinctivement,' à la conservation et à l'accroissement de sa suprématie commerciale ; et ce rêve britannique de suprématie toujours grandissante ne peut être que troublé par la renaissance coloniale d'un peuple même ami et allié, parce que c'est là le plus despotique besoin d'une collectivité nationale et le plus exclusif de tout partage. Or cette amitié ne pouvait être vraiment cimentée que pfàr des avantages d'ordre maritime et colonial consentis à des vaincus qui n'avaient oublié ni les spoliations de 1763, ni surtout celles de 1814 ; le retour d'un Napoléon sur le trône de France avait précisément pour effet de faire revivre dans tous les esprits la sanglante épopée, l'expédition d'Egypte, Aboukir, Trafalgar, Sainte-Hélène, et plus d'un patriote, même ou surtout parmi les bonapartistes les plus convaincus, eut quelque honte du contraste violent de ces souvenirs en face de la conclusion d'une nouvelle « entente cordiale ». D'un passé plus proche on avait aussi retenu fidèlement la mémoire de l'humiliation du traité de Londres (1840) et de l'affaire Pritchard.

L'empereur croyait de bonne foi et avec une énergie que révélèrent les négociations préparatoires des traités de commerce de 1860, que la pratique sincère du libre-échange, procurant pleinement à la France le partage fraternel de l'expansion commerciale britannique, et lui ouvrant sans réserve ces colonies dont nous ressentions encore moralement et matériellement la perle, effacerait vite la trace des blessures reçues au temps de la rivalité. Il eût dû observer que la conviction libreéchangiste des Anglais ne les empêchait nullement de continuer le cours de leurs annexions, ce qui prouvait une foi

aussi incertaine dans le triomphe de la doctrine que suit dans Les Colonies, vol. I. 17

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son excellence pour l'intérêl anglais. Quoi qu'il en soit, la confiance du gouvernement impérial dans l'efficacité du libreéchange lui imposai I, à défaut du renoncement absolu à toute expansion coloniale qui aurait menti aux traditions françaises, .une préférence marquée en faveur de la colonisation de caractère commercial, soutenue par de puissants capitaux, représentée par des compagnies riches et bien organisées. La pratique du libre-échange avait conduit l'Angleterre à rechercher surtout, dans les œuvres coloniales, les bénéfices mercantiles, plus vite et plus facilement obtenus : pourquoi la France n'aurait-elle pas suivi la même voie, et attendu celte fortune nouvelle que lui promettait son chef, à la fois dune mise en valeur plus rapide du domaine qu'elle possédait déjà, et d'un élargissement des marchés étrangers pour ses exportations.

Il faut reconnaître, quelles que soient les convictions d'économie politique vers lesquelles on incline, que le développement industriel de la France, attesté par l'Exposition de 1855, pouvait induire des esprits même sages et clairvoyants à espérer de cette orientation nouvelle, plus strictement commerciale, de notre expansion d'outre-mer les plus heureux résultats pour la France. Les échecs des tentatives récentes de colonisation, familiale et agricole en Algérie, la déconvenue de ces ouvriers qu'on avait essayé de ramener à la culture en les dotant de bonnes terres dans notre belle colonie, l'exemple de l'Angleterre où l'abandon rapide des exploitations agricoles et l'exode des travailleurs vers les manufactures des grandes villes n'avait déterminé encore aucune crise vraiment capable de contrebalancer le prodigieux accroissement de la richesse publique, toutes ces causes inclinaient nombre d'économistes et d'hommes politiques à modifier le caractère de notre expansion dans la mesure et dans le sens où se modifiait le tempérament même de la métropole. Comment s'étonner que la vue de la France sillonnée par des voies ferrées de plus en plus nombreuses,

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couverte d'usines, ait influencé jusqu'à l'illusion ses gouvernants de cette époque, et leur ait donné le dessein de la servir au dehors par d'autres moyens de colonisation que ceux auxquels s'arrêtaient leurs devanciers de la Restauration et du gouvernement de Juillet ? Bugeaud, en lançant sa belle devise « Ense et aratro » pour le développement de l'Algérie avait, à coup sûr, montré une fidélité plus tenace à la tradition et au génie de sa patrie: mais sa clairvoyance avait été aidée et soutenue par l'étude de la condition encore profondément agricole dans laquelle ù avait connu son pays. Après lui, ayant iait l'expérience des difficultés qu'entraîne ce plan de fixer des colons dans des villages improvisés en pays encore ennemi et mal connu, on en vint nécessairement, et par une réaction trop brusque, à tout attendre de la circulation intense des denrées et des hommes. Plus d'un économiste escompta, et sans risquer une hypothèse qui semblât alors téméraire, l'exemple des colonies australiennes qui, accessibles à l'immigration, n'en devenaient pas moins alors, avec une rapidité merveilleuse, des colonies de grand commerce, prospérant par l'afflux des capitaux autant et plus que par l'émigration de colons agricoles. Prévost-Paradol fut à peu près seul prophète clairvoyant des vraies destinées de l'Algérie ; encore ne prononea-t-il son remarquable jugement qu'à la fin de l'empire, c'est-à-dire après l'échec de quelques essais de colonisation par l'intermédiaire île grandes compagnies.

Le gouvernement impérial était tenu, s'il appliquait en conscience ses principes nouveaux d'expansion, de mettre fin au « pacte colonial » ; et ce fut, en effet, une mesure qu'il prit le 3 juillet 1861, un an après la conclusion des fameux traités de commerce. On la représenta d'ailleurs non comme une application de principes nouveaux, mais comme une compensation accordée aux colonies qui se plaignaient avec raison de ne plus recevoir de leur métropole un traitement de faveur; on les

laissa libres de commercer avec l'étranger, à l'importation el à l'exportation, parce que la mère-patrie leur avait refusé toute garantie de préférence. << Le gouvernement de l'empereur n'a « pas cru qu'il fût possible de refuser plus longtemps à nos « établissements coloniaux l'accès de la voie libérale et féconde . « ouverte à la France. » Ainsi, ni les marchandises françaises, ni les navires français ne recevraient désormais aux colonies un accueil privilégié ; on ne réservait au pavillon national que les transports de colonie à colonie située dans les limites du cabotage.

On ne s'en tint pas là. Le sénatus-consulte du 4 juillet 1860 donna aux colonies de la Réunion et des Antilles le droit de voter leurs tarifs de douane et d'octroi de mer. N'était-ce pas une imitation des lois par lesquelles l'Angleterre avait, en 1850, accru dans une si large mesure l'autonomie de ses grandes colonies de peuplement ?

Cette politique coloniale du second empire n'a pas été, en somme, avantageuse pour notre expansion. Sans doute, il serait injuste de nier que nos colonies recueillirent quelques bénéfices de cette circulation commerciale intense dont les traités de 1860 furent le signal ; ces avantages, si passagers qu'ils aient été, doivent être reconnus. Mais un pareil régime détourna de l'Algérie l'émigration française et retarda sa mise en valeur par cette colonisation graduelle, agricole, familiale qui lui convient et convient à l'état social de la métropole. Il a favorisé, en revanche, l'afflux des étrangers, désireux et capables de rester étrangers sur le sol colonial français par le fait même de la facilité des relations commerciales avec leurs mères-patries. Si la Restauration et le gouvernement de Juillet exagérèrent peut-être les réserves et les obstacles à l'expansion que suscitaient les « agrariens », le second empire s'en tint trop exclusivement aux applications d'un système purement mercantile. Par là, il prépara une réaction énergique : le jour

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où la France aurait goûté les fruits amers de l'ingratitude des nationalités libérées par ses armes, sa foi dans la fraternité coloniale devait s'évanouir, à supposer qu'elle eût jamais été bien vive en dehors des conseils du gouvernement.

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