‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 35 sur 163 · ACQUISITIONS EN AFRIQUE TROPICALE; POLITIQUE IMPÉRIALE A MADAGASCAR · texte numérisé non relu

ACQUISITIONS EN AFRIQUE TROPICALE; POLITIQUE IMPÉRIALE A MADAGASCAR

Les perspectives de « grands courants commerciaux » qui avaient engagé le gouvernement impérial, médiocrement dévoué à la colonisation algérienne, à nouer des relations avec les tribus sahariennes, devaient lui inspirer le désir de pousser nos lignes de postes et de comptoirs du Sénégal jusqu'au Niger. La colonie du Sénégal, exclusivement vouée au négoce, intéressant nos grands ports où la doctrine et les pratiques du libre-échange étaient très populaires, ne pouvait manquer d'éveiller la sympathie privilégiée de l'empereur et de ses ministres : cette faveur s'étendit d'ailleurs à nos autres colonies d'Afrique occidentale, des bouches du Sénégal à l'estuaire du Gabon. Mais il faut ajouter que la valeur de l'apôtre fit la valeur de l'œuvre d'expansion, et que, sans un Faidherbe, les jalons de notre future expansion n'auraient point été si vigoureusement plantés.

L'œuvre était d'autant plus difficile à mener à bien que la condition de la colonie du Sénégal, au milieu du xix° siècle, s'était aggravée, et qu'à la négligence de la métropole avait répondu la hardiesse croissante des Maures et des Toucouleurs ;

pour se rendre un. compte exact de cette condition, il suffirait

Les Colonies, vol. I. IN

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de comparer ce qu'était L'expansion sénégalaise à la fin du xviic siècle et au commencement du xviii0, à l'époque des grands voyages d'André Brue et de ses collaborateurs, avec le spectacle des humiliations auxquelles on se résignait quand Faidherbe fut nommé gouverneur, à la fin de 1854. Le gouvernement français payait, depuis 1839, sous le nom de coutumes, de véritables tributs, tant aux chefs maures qu'à ceux du Cayor et du Oualo; le régime des « escales » rendait difficile le commerce des traitants qui étaient soumis à toutes sortes d'exactions de la part des Maures, des Ouolofs et des Toucouleurs. La concession qui nous avait été faite, en 1845, du poste de Sénoudébou, dans la vallée de la Falémé, restait illusoire du fait de la condition précaire de nos communications que protégeaient des postes trop éloignés les uns des autres. La hardie traversée de Panet, accomplie en 1850, entre Saint- Louis et Mogador par le Sahara, ne pouvait être considérée que comme la brillante sortie d'une garnison assiégée et serrée de près. Nous tenions solidement Saint-Louis et sa banlieue, nos postes du moyen fleuve et leurs environs; toutefois un notable progrès d'ordre et de sécurité avait été obtenu par le recrutement des spahis indigènes autorisé en vertu d'un décret «lu gouvernement de Juillet (7 juillet 1847).

Faidherbe avait les éminentes qualités qu'il fallait pour mener à bien une pareille tâche. Tempérament équilibré dans lequel se conciliaient les mérites du savoir et les vertus de l'action, intelligence méthodique sans abus d'esprit de système, caractère énergique mais d'une énergie réfléchie dont les apparentes boutades et les merveilleuses saillies avaient leur profonde logique, capable de sang-froid ou d'ardeur suivant les circonstances ou les aptitudes de ses collaborateurs, il fut un des génies les plus complexes et les plus puissants de l'expansion coloniale française. Ses dispositions naturelles s'étaient développées à bonne école; six années de service actif en Algérie,

un séjour de deux ans à la Guadeloupe, une mission en Guinée où il avait très ingénieusement fortifié Dabou près de Grand' Bassam, lui avaient donné une expérience variée de nos colonies. Le maniement des Algériens, dans les dernières années de campagne active, l'avait préparé à comprendre la politique si délicate et en même temps si énergique qu'il convenait d'appliquer aux Maures; en Guinée, il avait gagné la pratique du gouvernement des sédentaires du pays tropical maritime. Son succès est donc une œuvre d'intelligente volonté, de méthodique application; c'est pourquoi à ce mérite d'avoir doté la France d'une voie d'accès vers le Soudan s'ajoute le mérite plus grand encore et plus durable dans ses effets lointains, d'avoir formé à son école la pléiade d'officiers braves, humains dans la mesure des nécessités de la guerre, savants et désintéressés qui ont refait la « plus grande France » sous la troisième république. Il fut un chef et un maître; il laissa à son pays de vastes territoires, à ses disciples de l'armée une doctrine, une tradition, bien humaine et bien française.

Il n'est pas question ici de sa doctrine générale de colonisation française. A cet égard le grand homme, influencé par les merveilleux succès de son entreprise sénégalaise, peut-être même touché avec excès de ce sentiment si vif d'émulation qui mit longtemps aux prises les colons de l'Algérie et ceux du Sénégal, fermait trop volontiers les yeux au mérite de notre œuvre de peuplement et de culture du Maghreb. « Il paraît malheureusement certain », écrivait-il (I), « que nous sommes aujourd'hui peu aptes à fonder des colonies de peuplement. Ainsi en Algérie les deux tiers des colons sont Espagnols ou Italiens et non Français. » Mais ses maximes d'expansion en Afrique occidentale sont d'une rare justesse et d'une netteté

(1) Général Faidherbe, Le Sénégal, In France r/mis l'Afrique occidentale. Paris, Hachette, 18X9.

admirable : il en a donné un résumé dont la clarté est saisissante en reprenant 1rs termes essentiels des instructions qu'il reçut de Paris et qui lurent manifestement inspirées par ses propres conseils : « Nous devons dicter nos volontés aux chefs « maures, pour le commerce des gommes. Il faut supprimer les " escales en 18oi, employer la foret' si l'on ne peut rien obte- « nir par la persuasion. Il faut supprimer tout tribut payé par <( nous aux Etats du fleuve, sauf à donner, quand il nous « plaira, quelques preuves de notre munificence aux chefs dont « nous serons contents. Nous- devons être les suzerains du « fleuve. Il faut émanciper complètement le Oualo, en l'arra- « chant aux Trarzas et protéger en général les populations « agricoles de la rive gauche contre les Maures. Enfin il faut '< entreprendre l'exécution de ce programme avec conviction et « résolution. »

Nous avons quelque peine aujourd'hui, depuis que la géographie du Sénégal est connue et sa carte levée, à nous représenter exactement ce qu'il fallait d'intuition scientifique, de divination et d'audace pour concevoir ce vaste plan dont Faidherbe assura l'exécution rigoureuse. On ne connaissait le régime du fleuve que par les relations des traitants; il s'en fallait de beaucoup que son hydrographie fut exactement achevée. Si l'on commençait, grâce aux relations des officiers placés à la tète des postes fluviaux, à prendre conscience du caractère des pays Maures de la rive droite, mêlés de steppes, d'oasis et de déserts, nous étions beaucoup moins nettement renseignés sur la nature des régions de la rive gauche, en particulier des étendues désolées du Ferlo. L'itinéraire de Panet rapatrié en 1851 était un document de haute nouveauté au moment où Faidherbe fut nommé gouverneur; la reconnaissance de Vincent dans l'Adrar est postérieure aux épisodes les plus dramatiques des luttes contre les Maures et contre El-hadj-Omar (1860); celles «le Bou-el-Moghdad eut lieu pins lard encore.

On en peut dire autant du voyage de l'enseigne de vaisseau Bourrel chez les Braknas et d'Alioun-Sal dans le Tagant, dr la hardie traversée de Mage chez les mêmes peuplades, des fructueuses explorations du lieutenant Pascal dans le bassin de la Falémé et du lieutenant Lambert au Fouta-Dialon.

Aussi, tout en reconnaissant que Faidherbe n'exprime pas avec une assurance parfaite, avant la date de 1863, ses desseins de pénétrer jusqu'au Soudan par la voie du Sénégal, doit-on observer que son premier plan d'opérations implique une induction divinatoire des données essentielles du problème; et c'est là un mérite d'intelligence el d'audace. Quand il se décide à rejeter au large de nos postes du fleuve, serrés de trop près, les Maures qui en exploitaient les populations sédentaires, il a compris que les nomades, une fois éloignés de cette base d'opérations, seront réduits à l'impuissance et justiciables de quelques reconnaissances de cavalerie. Dès le début aussi il se rend un compte exact de la nécessité d'occuper solidement le Cayor pour refouler par l'ouest .comme par le nord les tribus du Fouta et du Ferlo. Avec la même promptitude de coup d'œil, il saisit le caractère de la domination d'EI-hadj-Omar, et encore mal informé, déduit du spectacle des ressources de son terrible adversaire la valeur du Macina, dont il parlait alors comme on parla plus tard du Soudan occidental ou du moins des pays de la boucle du Niger. Ainsi, dégager la route du fleuve, seule capable d'assurer le ravitaillement de nos colonnes, faire bonne garde le long de la lisière maritime qui s'étend de Saint-Louis à Gorée pour retirer toute ressource à des tribus qui voudraient nous harceler sur la rive gauche, puis, grâce à ce déblaiement de la vraie voie de pénétration, arriver en forces au-devant de l'ennemi venu des régions nigériennes, tel fut le plan rationnel qu'il traça. par hypothèse justifiée au début, dont il poursuivit l'exécution

après que ses collaborateurs curent vérifié sur place ce qu'à distance il avait pressenti.

La vigueur de l'exécution est digne de la netteté méthodique du plan.

Quatre années lui suffisent (1855-1859) pour mettre fin au régime d'exactions des Maures et les refouler à bonne distance dos postes du fleuve. Il dégage d'abord la rive gauche du Bas- Sénégal en chassant les Trarzas du Oualo et du Cayor qu'ils avaient envahis ; c'était la préparation naturelle de toute marche ultérieure et comme une simple opération de police de la banlieue de Saint-Louis (1854-1855). Les Braknas, moins redoutables parce que notre poste de Podor et ses annexes leur haïraient le passage vers le Toro et les Douaïch, pillards attitrés du Fouta, se soumirent beaucoup plus facilement que leurs congénères de la zone maritime. En juin 1850, les dernières résistances étaient brisées, le Oualo, le Cayor, le Toro, le Fouta et le Damga réunis à la colonie en dépit des tentatives d'Elhadj-Omar pour les soulever.

. Là fut la plus redoutable difficulté de l'œuvre de Faidherbe ; il devait mener de front la pacification des rives du fleuve à bonne distance des escales, et la lutte contre le prophète Toucouleur, aidé par les contingents des régions nigériennes et du Fouta-Dialon. Faidherbe aimait à le rappeler, plus dans l'intérêt de ses collaborateurs qu'en vue de rehausser son mérite : <( Ceux qui pendant six ans, avec des moyens bien bornés, « ont fait face à ces deux besognes, passant la saison sèche à « batailler contre les Maures et la saison des hautes eaux à « faire des expéditions dans le haut du fleuve, et qui ont, « malgré cela, établi notre domination sur le Sénégal, peuvent « avoir la conscience d'avoir rendu un grand service à leur <( pays. » La guerre sainte d'El-hadj-Omar fut, fort heureusement, restreinte aux Toucouleurs et aux Peulhs qui étaient rivaux des Maures dans l'exploitation pillarde des populations

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du moyen et du bas-Sénégal ; et l'œuvre de rétablissement d'une vie sédentaire et policée que le gouverneur accomplissait autour de nos escales et dans les pays riverains eut pour effet de rendre difficile le ravitaillement de la grosse armée des fanatiques qui se heurta à des places fortes comme Médine, si vaillamment défendue par Paul Holl (1857). Grâce à la prévoyance avec laquelle avaient été construits et munis les forts de nos postes, l'extrême mobilité et l'abondance de cavalerie de l'ennemi devinrent des avantages inutiles; Faidherbe, officier du génie, avait donné tous ses soins au choix de l'emplacement el de la construction des forts, et assuré chaque progrès par un solide « point d'appui ». En pleine guerre, le poste' fortifié de Matam (1857) fut élevé pour tenir le Damga en respect, puis ce fut Saldé, sentinelle surveillant à la fois les Maures et le Fouta, enfin Joal, la citadelle du Sine.

Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires que le gouverneur, tout en dirigeant les grandes campagnes de répression contre les Maures et contre El-hadj-Omar, dut assurer aussi l'expansion française chez les peuples ou tribus que l'une et l'autre influence essayaient de soulever contre nous. 11 eut recours ici à la diplomatie, là à la force, nouant des relations avec les chefs, leur expliquant les desseins pacificateurs de la France. En 1862-03, en l'absence du gouverneur Faidherbe, le capitaine de vaisseau Jauréguiberry et le colonel Martin des Pallières soumirent définitivement les Toucouleurs du Fouta; en 1863-04 eut lieu la laborieuse campagne qui nous donna le Cayor après la défaite de Lat-Dior, soulevé et battu de nouveau en 1809.

Dans cette dernière campagne s'était distingué le colonel Pinet-Laprade, successeur de Faidherbe dans le gouvernement de la colonie à partir de 1805. L'énergique officier continua la politique d'expansion et procéda, en particulier, à l'occupation ou à l'organisation du protectorat des « rivières du

Sud )» ; par là il tournait le Fouta-Dialon, en préparait l'entrée dans noire domaine et fermait aux puissances rivales un chemin d'accès au Haut-Niger dont les explorations ultérieures ont démontré l'excellence. Sous son gouvernement se développèrent d'excellentes institutions dont Faidherbe avait eu l'initiative, le recrutement de ces admirables « tirailleurs sénégalais » qui ont si bien servi notre expansion coloniale en Afrique et ailleurs, l'admission de sous-officiers et officiers indigènes dans le corps des « spahis », l'établissement de 1' « Ecole des otages » destinée aux fils de chefs influents, la réforme des « Ecoles musulmanes. »

Par l'action militaire, bornée aux campagnes indispensables et provoquées du fait des pillards et des fanatiques, par la-mise en œuvre de toutes les ressources d'intelligence et de force du Sénégal, Faidherbe voulait préparer la marche vers les pays du iMiger. S'il n'exprime ses desseins sous une forme décisive qu'après la pacification des tribus Maures et la défaite d'Elhadj-Omar, c'est-à-dire vers 1863, il n'en faut pas conclure qu'il ne se fût, de longue date, assigné cet objectif. Mais il ne voulait point rebuter l'opinion publique par une hâte excessive ; le Sénégal une fois pacifié et organisé, cette réserve fit place à un enthousiasme qui, d'ailleurs, n'excluait point la logique. Loin de s'associer aux ambitieux projets de jonction de l'Algérie et de notre colonie sénégalaise qui étaient déjà en faveur, il les combattait, et, fort méfiant à l'endroit des formules grandioses, expliquait son projet plus modeste et plus sûr avec un sens pratique irréfragable : « Cette phrase stéréotypée dans

Ions les journaux que le Sénégal et l'Algérie doivent se don- « ner la main par dessus le Sahara, phrase à effet, s'il en fut, (i a-t-elle un sens? Pour nous c'est en vain que nous l'avons « cherché jusqu'aujourd'hui. II y aura toujours un affreux « désert de L00 à 800 lieues entre le Tell et le Soudan, oOO à (i 600 lieues de Tombouctou à Oran par le Tonal, 700 lieues

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(< de Kano à Alger Qu'au lieu de trop compter sur l'avenir

« des caravanes du Sahara, on nous ouvre une ligne commer- <( ciale entre le Haut-Sénégal et le Haut-Niger, de Bakel à « Baminakou, cela sera beaucoup plus rationnel. Oui, contrai- « rement à ceux qui ne rêvent que le Sahara sillonné par de « nombreuses caravanes de coton, sa traversée rendue moins u affreuse par des puits artésiens de distance en distance, les « oasis s' étendant et se multipliant, en un mot la civilisation « et la culture chassant le désert pied à pied, nous pensons « que le Sahara tend à redevenir désert, seule chose qui lui <( convienne. 11 s'est peuplé pour trois causes : 1° profits i énormes de la traite des nègres; 2° révolutions continuelles « au Tell; 3° absence d'autres voies polir le commerce du « Soudan. Ces trois causes n'existent presque plus et elles ces- « seront tout à fait d'exister dans des temps assez rappro- « chés.

« Quelques cultivateurs de dattes dans les oasis les plus

« rapprochées et les plus fertiles, quelques chasseurs d'auti truches, voilà, suivant nous, tout l'avenir du Sahara.

« Quelle distance entre ces prédictions et celte image de « l'Algérie et du Sénégal se donnant la main par dessus le « Sahara! Qui a raison? Dieu le sait et l'avenir l'apprendra. « Dans notre opinion, la grande chose à entreprendre, rela- « tivement à l'Afrique centrale, si la France veut tourner de « ce côté ses vues et son activité, ce n'est pas de chercher à » l'établir, à travers un pays maudit, des voies commerciales '< impossibles. Il faut, après avoir repoussé El-hadj-Omar du 'i bassin du Sénégal, s'il ose s'y présenter de nouveau, aller « fonder un établissement vers Bammakou, sur le Haut-Niger, " en le reliant à Médine et à Sénoudébou par une ligne de « postes distants de 25 à 30 lieues et dont le premier doit « être à Bafoulabé, conlluent du Bafing- et du Bakhoy; puis ci s'emparer de la navigation du Niger par l'embouchure, de

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« concert avec les Anglais. Ce ne sont pas là des entreprises « faciles, mais ce sont de nobles entreprises

« Ajoutons maintenant que, de même que le Sahara ne s'est « pas peuplé en un jour, ce n'est pas en un jour qu'il rede- <( viendra désert, et qu'on n'a pas tort de chercher à prendre '< sa part du commerce qui s'y fait encore aujourd'hui, et qui, <( en fait de puissances européennes, profite surtout à l'Anu gleterre par le Maroc et par Tripoli (1). »

Faidherbe payait tribut aux idées de son temps ou du moins aux préférences politiques du gouvernement impérial en se leurrant de l'espoir d'un eondominium anglo-français dans la région du lias-Niger. .Mais il percevait nettement les avantages d'une voie de communication reliant le Moyen-Niger à la côte par la vallée du Sénégal ; on ne peut lui reprocher, en bonne justice, de n'avoir pas ('-té un précurseur des apôtres de la pénétration vers le Haut-Niger par les rivières du sud. Le grand voyage de Mage et Ouintin, achevé d'ailleurs en 1866, sous le gouvernement de son successeur, M. Pinet-Laprade, ne pouvait (pic justifier les desseins de Faidherbe. Quant à son appréciation des projets de routes ou voies ferrées transsahariennes, pour sévère qu'elle soit sous sa forme vive et humoristique, elle nous prouve surtout l'aversion du distingué officier pour des spéculations brillantes que n'autorise point la preuve de faits nombreux et bien établis. Au reste Duveyrier, avec sa bonne foi parfaite, a rapporté le témoignage de Cheikh-Othman qui corrobore l'opinion de Faidherbe : « Cheikh-Othman me « fait remarquer (écrivait Duveyrier), que les convois d'or « entre Insalah et Ghadamès sont moins fréquents depuis que « M. le gouverneur Faidherbe a donné aux routes du Sénégal « une sécurité qu'elles n'avaient jamais connue jusque-là, et « il craint que la concurrence de nos possessions sénégaliennes

(1) Revue maritime el coloniale, juin 1863.

« n'achève de priver les routes du nord de ce riche produit ( 1 i. » Toutefois, après le retour de Faidherbe en France, de hardies et heureuses explorations, puis des traités commençaient à révéler la valeur des régions maritimes de la Guinée et à déterminer, avant même le grand et décisif voyage de Bing-er, une modification de l'opinion qu'on s'était faite jusque-là du Soudan. De 1865 datent plusieurs conventions qui réservent à la France la majeure partie des rivières du sud; alors fut occupé le poste si important de Benty sur la Mellacorée. Sur la côte d'Ivoire, une habile négociation du commandant Martin des Pallières avait confirmé ou développé nos droits dans les régions de Bassam, de Jackville, de Grand-Jack, de

l'Ebrié, etc., etc En 1853, 18:35, J8C8, 1809 eurent lieu

nombre d'annexions ou de traités de protectorat dans les pays de la Côte-d'Or; enfin la diplomatie de nos officiers de vaisseau ne fut pas inactive au Dahomey. Cependant nos acquisitions ne portaient encore que. sur les districts cotiers, el valaient surtout par le développement qu'elles donnaient à notre commerce d'escales maritimes.

Au Gabon, les aventureux voyages de Paul du Chaillu furent la brillante préface des explorations méthodiques des lieutenants de vaisseau Braouzec, Serval et Aymès ; ce dernier fit connaître, en 1861), le cours de l'Ogooué et indiqua la valeur du chemin où devait plus tard s'engager Brazza. Là aussi furent signées plusieurs conventions qui réservaient nos droits sur les pays de l'intérieur.

En somme, la politique du second empire, quelle qu'en ail été l'inspiration essentielle, aboutit, dans l'Afrique occidentale, à un mouvement d'expansion; le Sénégal était dégagé et avait franc accès vers les pays baig-nés par le Niger, tandis que d'importantes amorces nous étaient acquises dans la région de

(1) Duveyrier, Les Touareg du nord, p. 360.

débouchés marins de la Guinée. Il n'en l'ut pas de même, à beaucoup près, des effets de la politique suivie en Afrique orientale et à Madagascar; et l'on a peine à comprendre que le gouvernement auquel revient l'honneur d'avoir encouragé, en dépit de l'opposition anglaise, l'œuvre du canal de Suez, ne se soit pas mieux préoccupé de s'en assurer par avance les profits commerciaux. Là encore il semble que l'illusion de voir se développer le commerce national sans aucun recours ou presque sans recours à la saisie de fortes positions se soit emparée des ministres français, ou bien que la préoccupation de ne point inquiéter nos alliés anglais ait joué un rôle prépondérant .

On n'en peut douter en ce qui touche notre conduite à Madagascar, où la « politique conventionnelle » révéla sur le vif son trésor de contradictions. C'est au moment même ou Français et Anglais préparaient la campagne de Crimée que le missionnaire Ellis travaillait contre nous à Madagascar comme Pritchard l'avait fait à Tahiti. Il ruinait, à force d'insinuations, le crédil ([n'avaient acquis par les moyens les plus légitimes nos compatriotes, MM. de Lastelle et Laborde. Au reste le gouvernement anglais avait nettement refusé l'offre naïve d'une action commune ! 1 853).

Quand Radama II succéda à Ranavalona, nous pouvions du moins espérer que l'appui officiel de la France seconderait les efforts heureux de l'homme résolu et avisé qu'était M. Lambert (1861). C'est le moment que choisit le gouvernement impérial pour signer, par le traité de 1802, une première reconnaissance de Radama II comme roi de Madagascar, et mettre ainsi à néant toutes nos revendications antérieures, plus de deux fois séculaires. En vain le traité renfermait une vague <( réserve des droits de la France » ; nous traitions avec les Hovas sur le pied de la plus complète égalité, et ils surent nous le rappeler en 1 885.

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La mort tragique de Radama II fut aussi profitable aux Anglais que nuisible à notre influence. Le second traite qui réglait, en 1868, les conditions d'une bonne entente, paix el amitié « entre S. M. l'empereur des Français et S. M. la reine « de Madagascar » ne contenait plus une clause réservant nos droits. Aussi le grand patriote Jules Ferry eut-il, lors des difficultés de 1884, le droit de juger sévèrement la politique malgache du Second Empire : « L'Empire », dit-il, dans son discours du 24 mars 1884, à la Chambre des députés, « a « poussé, on peut le dire, la confiance, la bienveillance envers « ces peuplades à demi sauvages, jusqu'à la candeur. Il a t( poussé la courtoisie jusqu'à l'imprudence, car c'est lui qui a « le premier donné à un prince hova, à Radama II, ce titre « de roi de Madagascar qu'aujourd'hui on nous oppose dans « le droit malgache et parfois même clans le droit européen. » Dès lors, on ne peut plus signaler qu'à titre de souvenir triste et contradictoire, les divers traités passés, avant les actes de 1862 et 1868, avec les chefs de tribus de la côte ouest, avec le roi des Mahafales, avec la reine du Ménabé. La France avail abdiqué, et ce fut un bonheur inespéré pour notre intérêt que les Hovas, par leur mauvaise foi, aient rendu lettre morte ce mutuel engagement souscrit par nous à la légère.

On comprend d'autant moins cette lamentable faiblesse de la diplomatie impériale à Madagascar que, dans des parages de moindre importance, au débouché de la mer Rouge, elle se montrait vraiment soucieuse des conséquences de l'ouverture <ln canal de Suez. C'est ce que semble indiquer la convention de 1862 qui nous assura Obock, à la suite des incidents dramatiques qui coûtèrent la vie à notre compatriote Lambert. Il est vrai que la Grande-Bretagne, bien pourvue à Aden, ne pouvait prendre grand ombrage de cette acquisition; sa susceptibilité, si aiguë à Madagascar, n'était point éveillée par une simple prise de possession, sans aucun effort d'élever soit une

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citadelle française, soit, un établissement de charbonnage pour nos navires. Les effets de cette imprévoyance devaient être durement ressentis, comme la mauvaise humeur de nos anciens alliés, quand il fallut diriger vers l'Indo-Chine une expédition de quelque importance, vingt ans après. Une seconde occasion fut négligée d'affermir et d'étendre nos droits, celle qui s'offrit en 1868, quand les Anglais, engagés dans la guerre contre Théodoros, durent négocier avec nous le débarquement de leur armée en rade d'Adulis et solliciter la permission d'employer l'île Bessi aux opérations de ravitaillement; la France donna toutes les autorisations nécessaires sans exiger la moindre réciprocité. Et nous faisions preuve de cette incurie à une époque où les Anglais ne semblaient pas encore mesurer l'importance de l'œuvre de Suez ; quand l'Ethiopie aura, de nos jours, intérêt à se rapprocher de la France, il sera trop tard, et il faudra mille détours pour empêcher une consécration trop définitivement fâcheuse de ces faiblesses du gouvernement impérial.

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