CONQUÊTE ET EXPANSION
La période de 1848 à 1870 vit la fin de la pacification et un commencement d'action saharienne.
La pacification fut marquée par la soumission de l'Aurès et de Biskra en 1847, la prise deZaatcha en 1849, la reprise de Laghouat sur le chérif Mohammed-ben-Abdallah en 1852, l'occupation de Touggourt en 1854, la victorieuse campagne de Randon en Kabylie en 1857 et la construction de Fort-Napoléon, aujourd'hui Fort- National, au milieu du pays des Beni-Iraten. Les difficultés furent plus grandes dans le sud-ouest. En 1859,1e général de Martimprey fit châtier les Beni-Suassen et les Augad, tribus révoltées de la frontière marocaine. En 1864, les oulad Sidi-Cheikh, jusqu'alors contenus par Si-Hamza, se révoltèrent sous Si-Siman et Si-Lala et massacrèrent la petite colonne du colonel Beauprêtre dans le Djebel Amour. L'insurrection menaça de s'étendre jusqu'au Tell. Il fallut de nombreuses colonnes et cinq ans de campagne pour la réprimer. Le général de Wimpffen dut aller poursuivre et châtier les pillards en territoire marocain ; sa campagne de mars-avril 1870 fut vigoureusement poussée, les Ouled-Djerir et les Dominenia furent battus le 15 avril et les Beni-Guil le 25 avril : ils durent demander l'aman.
L'expansion saharienne de l'Algérie commença dès cette période. Les voyages de Richardson à Rhât en 1845-1846, de Barth,Bichardson et Ovenveg en 1850 avaient attiré l'attention de l'Angleterre et de la France sur l'utilité de la pénétration au Sahara. Le gouvernement général de l'Algérie avait déjà engagé des relations avec Cheikh Othman, ami d'Ikhenoukhen, le chef des Touareg Azdjer, amené à Alger par Si-Hamza, le chef des Oulad Sidi Cheikh, Cheikh Othman avait assuré les Français des bonnes dispositions des Azdjer et avait attiré leur attention sur les agissements des Anglais en Tripolitaine où les Turcs, à l'instigation du consul anglais Dickson, venaient d'occuper Ghadamès (1).
(1) Paul Vuillot, L'Explorai ion du Sahara, Challamel, 1895.
ANNEXES 32d
En 1856-1857, le gouvernement général envoya à Ghadamès le capitaine de Bonnemain avec la mission d'étudier la situation commerciale de la ville et de rechercher les moyens de créer des relations permanentes entre Ghadamès et les marchés du sud Algérien. Parti d'El-Oued le 20 novembre 1856, le capitaine de Bonnemain arriva le 19 décembre à Ghadamès, obtint du gouverneur et des notables la promesse de favoriser le courant commercial entre Ghadamès et l'Algérie et rentra à El-Oued le 7 janvier 1857.
En 1858, l'interprète militaire Ismayl Bou Derba reçut la mission de se rendre à Bhàt et de demander aux Azdjer l'ouverture de leur région à notre commerce. Accompagné de Cheikh Othman, Bou Derba atteignit Rhât le 26 septembre 1858 par El-Biodh et Temassinin. L'accueil hostile qu'il reçut à son arrivée fit place à une assez grande confiance : Bou Derba recueillit d'utiles renseignements, reçut des promesses encourageantes et rentra le 1er décembre à Laghouat. « Au point de vue commercial il rapportait la preuve que le commerce avec le centre de l'Afrique est très important, mais que ce commerce est tout entier entre les mains des maisons anglaises de Tripoli : il suffirait d'ouvrir une route de caravanes allant de l'Algérie à Rhadamès et à Bhàt pour détourner au profit de la France tout ce courant commercial. Il rapportait, de plus, une constatation fort importante : il remarqua, un des premiers, qu'on avait beaucoup exagéré la stérilité du Sahara ; il insistait sur ce point qu'on v trouvait partout de l'eau en creusant à quelques mètres de profondeur et qu'on pouvait par conséquent le sillonner de puits et l'ouvrir aux caravanes (1). »
Cette mission décida le gouvernement général à s'assurer des sentiments des Azdjer pour les Français eux- mêmes. On s'adressa pour cette mission difficile à Henri Duveyrier, jeune voyageur, déjà signalé par deux voyages importants, une reconnaissance du Mzab et une pointe audacieuse sur El-Goléa en 1859 et une reconnaissance du Souf et du Djerid tunisien.
11 reçut à Biskra en juin 1860 la mission de compléter le voyage de Bou Derba et de nouer des relations commerciales avec les Azdjer. Parti d'El-Oued, il arriva le 11 août à Rhadamès avec Cheikh Othman. Rejoint dans cette ville par Ikhenoukhen, chef des Azdjer et muni de recommandations qu'il était allé chercher à Tripoli, il
(1) P. Vuillot, ouv. cité, p. 57.
Les Colonies, vol. I. 21
partit pour Rhàt avec Ikhenoukhen en décembre 1860. Il resta près de Rhât avec ce dernier, s'efforçant de se concilier l'amitié des chefs des tribus Azdjer et rentra à Tripoli par Mourzouk.
Pendant cette même année 1860 le commandant Colonieu et le lieutenant Burin tentèrent de pénétrer au Gourara et au Touât et se joignirent à une caravane commerciale à destination de ces oasis. Mais ils furent mal reçus au Gourara et dans l'Aouguerout, les villages fermaient leurs portes à leur arrivée et ils durent rentrer à Géryville sans avoir pu prendre contact avec les indigènes.
Cependant l'heureux résultat du voyage de Duveyrier et les importants renseignements qu'il rapporta sur les Touareg décidèrent le gouvernement général à faire une tentative plus directe auprès des Azdjer dont le chef avait écrit au maréchal Pélissier : « Envoyezmoi des Français, ils seront bien reçus. Grâce à Dieu, ma main s'étend jusqu'au Soudan. » Cheikh Othman accepta de devancer et d'annoncer la mission dont l'envoi était projeté. Elle fut confiée au chef d'escadrons Mircher et au capitaine de Polignac qui emmenèrent avec eux l'ingénieur de Vatonne, le docteur Hoffmann et l'interprète Bou Derba. Débarqués à Tripoli le 28 septembre 1862, les envoyés français arrivèrent à Rhadamès le 21 octobre par Zintan et Sindoun.
Le 26 novembre, MM. Mircher et de Polignac signèrent un traité et une convention additionnelle avec les chefs touareg présents à Rhadamès, Amar-el-Hadj, frère d'Ikhenoukhen, El-Hadj-Djebbour et le cheikh Othman. Le traité était conclu au nom du maréchal Pélissier, gouverneur général, « désirant répondre aux dispositions qu'ont montrées plusieurs chefs touareg' à entrer en relations amicales et de bon voisinage avec l'Algérie, et à se faire les intermédiaires des- entreprises commerciales que la France voudrait ouvrir, à travers leur pays, vers les régions soudaniennes ; et, par réciprocité, désirant faciliter aux Touareg l'accès des marchés de l'Algérie ». En voici les principaux articles :
Art. le. — H y aura amitié et échange mutuel de bons offices entre les autorités françaises et indigènes de l'Algérie ou leur représentant et les chefs des différentes fractions de la nation touareg.
Art. 2. — Les Touareg pourront venir commercer librement des différentes denrées et produits du Soudan et de leur pays, sur tous les marchés de l'Algérie, sans autre condition que d'acquitter sur ces marchés
les droits de vente que payent les produits semblables du territoire français.
Art. 3. — Les Touareg s'engagent à faciliter et à protéger, à travers leur pays et jusqu'au Soudan, le passage, tant à l'aller qu'au retour, des négociants français ou indigènes algériens et de leurs marchandises, sous la seule charge par ces négociants d'acquitter entre les mains des chefs politiques les droits dits coutumiers, ceux de location de chameaux et autres, conformément au tarif ci-annexé, etc., etc.
La convention additionnelle contenait les articles suivants :
Art. 1er. — Conformément aux anciennes traditions qui règlent les relations commerciales entre les états du nord de l'Afrique et les différentes fractions des Touareg, la famille du cheikh EI-Hadj-Ikhenoukhen restera chargée du soin d'assurer aux caravanes de l'Algérie une entière sécurité à travers tout le pays des Azdjer.
Toutefois les usages particuliers de garantie commerciale, existant actuellement entre d'autres familles des Azdjer et différentes fractions des Chambaa et du Souf restent maintenus.
Art. 4. — Le cheikh Ll-Hadj-Ikhenoukhcn et les autres chefs politiques du pays des Azdjer s'engagent à mettre à profit, dès leur retour à Rhàt, leurs bonnes relations avec les chefs de la tribu des Kel. Oui, pour préparer aux négociants français et algériens le meilleur accueil de la part de cette tribu, afin que les caravanes traversent également en toute sécurité le pays d'Air.
La mission rentra par El-Oued à Riskra où elle arriva le 16 décembre 1862.
Le traité de Rhadamès, bien loin d'imprimer un nouvel essor à notre action an Sahara, ne fut suivi d'aucun acte, d'aucune tentative française et jusqu'aux colonnes Lacroix et de Gallifet en 1872 et en 1873 on n'a h signaler que les voyages de l'allemand Gerhard Rohlfs en 1862 dans le sud marocain et en 1864 au Touat et à In Salah d'où il rentra par Timassinin et Tripoli et le voyage de Ml,e Tinne, qui fut assassinée à Bri-Guig entre Mourzouk et Rhadamès en juillet 1869.
3° Tunisie
La période de 1848 à 1870 dans l'histoire delà Tunisie que nous n'avons pas à étudier en détail ici, est caractérisée par la marche
orJi TROISIÈME PARTIE
de plus eu plus rapide de la régence vers la ruine financière, les efforts des consuls de France pour mettre un peu d'ordre dans l'anarchie tunisienne, ceux du consul d'Angleterre ou de l'agent italien pour battre en brèche l'influence française et par les progrès de
l'attraction que la proximité et le prestige de la France exerçaient sur les souverains de Tunis » (1).
La situation difficile des finances tunisiennes et les compétitions internationales à Tunis amenèrent la signature du décret beylical du 5 juillet 1869, qui instituait une commission financière internationale en Tunisie et qui « ouvrait une période nouvelle dans l'histoire tle la Tunisie » (2).