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pari des matières premières utiles à l'industrie métropolitaine, ce curieux anonyme, qui était homme d'expérience, envisage toutcequi nous préoccupe aujourd'hui. Il montre, avec un sens pratique fort aiguisé, une hauteurde sentiments, une largeur d'idées remarquables; chez lui point de théories chimériques, point de souci de déterminer ce qu'est « une colonie en soi » ou comment « tout peuple, en quelque pays que ce soit, peut et doit coloniser ».
On a plaisir à lire ces pages d'une raison simple et robuste; elles consolent des fâcheuses railleries de Voltaire s'intéressant à II iule sans doute beaucoup parce que « c'est le pays où Pythagore vint s'instruire », et sûrement un peu « parce qu'il était Français et avait une partie de son bien sur la Compagnie ». Le grand homme a contribué à fonder une tradition, encore vivace aujourd'hui, et dont les adeptes nous prêchent uniquement l'imitation de l'étranger ; c'est le premier apôtre de la foi en la « supériorité des Anglo-Saxons ». La célèbre lettre à Chardon, du 5 avril 1767, l'atteste : « On a bien raison dédire de la France: «Non illi imperium pelagi ». La fameuse phrase dans laquelle il regrette que « deux nations civilisées soient en guerre pour quelques arpents de neige au Canada » en a fait, oublier beaucoup d'autres qui ne sont ni plus sages, ni plus généreuses.
Les politiques français qui allaient se trouver aux prises avec l'Angleterre résolue à ruiner notre marine et le reste des colonies, avaient été imbus aussi, dans leur enfance, de l'énervante sentimentalité d'un Bernardin de Saint-Pierre. Ils avaient pu lire ce curieux conseil : «. Je croirai avoir rendu service à « ma patrie, si j'empêche un seul honnête homme d'en sortir, « et si je puis le déterminer à cultiver un arpent de plus dans « quelque lande abandonnée. »
Les livres de doctrine raisonnée etdesavoir profond n'étaient guère moins décourageants pour la jeunesse du xvine siècle
qui aurait rêvé de reconquérir nos colonies. En lisant Montesquieu, elle aurait appris que « l'effet ordinaire dos colonies est « d'affaiblir les pays d'où on les lire, sans peupler ceux où on « les envoie... » L'illustre penseur croyait pouvoir conclure avec mélancolie, de ses études d'histoire comparée de la colonisation, que le globe s'était notablement dépeuplé depuis la fin de l'empire romain. « Personne », affirmait-il « ne voudrait « de ces conquêtes à pareilles conditions ». Seules, quelques régions privilégiées, qu'il oublie d'ailleurs de citer nettement, et « dont les climats sont si heureux que l'espèce s'y multiplie « toujours », valent la peine d'être colonisées.
Les mêmes philosophes, dont l'effort généreux a préparé la Révolution française, en venaient à ne plus comprendre que l'intérêt commercial de la colonisation, à lui subordonner, à lui sacrifier tout le reste. On pourrait croire qu'ils eurent l'intention de consoler habilement leurs compatriotes de la perte du Canada, de faire « à mauvaise fortune1 bon visage », s'ils n'avaient procédé que par boutades. Mais il faut renoncer à cette illusion en face de l'impitoyable dogmatisme d'un Montesquieu et de tant d'autres philosophes, économistes et historiens. Pour l'auteur de Y Esprit des Lois, l'objet des colonies « est de faire le commerce à de meilleures conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins »; les colonies sont des « objets de commerce ».
Turgot n'avait point d'autre dessein. On sait avec quelle insistance il recommandait au roi, dans son Mémoire sur Iti (/lierre d'Amérique, « de regarder les colonies non comme des « provinces asservies, mais comme des Etats amis, protégés, « si l'on veut, mais étrangers et séparés. » Tout ce que l'on avait tenté depuis deux siècles, tout ce qu'avaient, imaginé des politiques tels que Henri IV, Richelieu et Colbert, c'était « l'illu- « sion qui berce nos politiques ». II fallait la dissiper au plus rite, et « l'on s'apercevrait, par le peu de changement réel
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(( qu'on éprouvera, que cette puissance était aussi nulle et chimérique dans le temps qu'on en était le plus ébloui ».
C'est d'Angleterre qur nous venaient ces doctrines incomplètes, surtout depuis l'accueil enthousiaste qu'avait reçu l'ouvrage, si curieux d'ailleurs et si digne de passionner, d'Adam Smith, Recherches sur lu richesse des nations. Admirable programme pour la politique coloniale anglaise, programme incomplet et partiellement inapplicable en France. On ne voit pas que les ministres anglais aient été pressés d'ouvrir, comme il le conseillait, les vastes colonies de leur patrie au commerce de toutes les autres nations, qu'ils aient renoncé aux prises de possession militaire sous prétexte que l'activité du négoce était la seule et vraie manière de dominer; au reste l'état de noire domaine colonial, à la fin de l'ancienne monarchie, était tel en face des immenses possessions de l'Angleterre enrichie à nos dépens, que l'on comprend à merveille chez nos ministres le désir d'échanger, sous prétexte d'absolue liberté, des avantages si inégaux. En considérant la même disproportion, les politiques anglais ne pouvaient concevoir que le dessein de l'accentuer davantage; et ils mirent tout en œuvre pour le mener à bien, et achever l'œuvre si heureusement avancée en 1763. Il n'est pas malaisé de comprendre comment les dures ('preuves des guerres de la Révolution firent brèche dans les dogmes philosophiques des Montesquieu et des Turgot, comment elles mirent à néant l'esprit frondeur des théoriciens ironiques de l'âge précédent : et pourtant c'est surtout par l'effort de notre commerce que les débris de notre ancien empire colonial étaient encore, en 1780, de quelque valeur.
Les Colonies françaises en 1789.
Le domaine colonial de la France était bien, en 1789, fondé sur l'exploitation commerciale, comme l'avaient souhaité la plupart des économistes du siècle, tirant sans doute leurs conclusions idéales de cette réalité très particulière et originale, et prenant vite leur parti du désastre canadien. Un diplomate ne s'était-il pas consolé du traité de 1763, en estimant que, le Canada perdu, la France s'était débarrassée, au détriment de l'Angleterre, d'une chance de sécession et de révolte ? L'activité mercantile de la France coloniale de 1789 faisait naître, dans quelques esprits, de vastes espoirs et de graves illusions. Cette apparente richesse était précaire ; elle reposait sur une institution destinée à disparaître, l'esclavage ; elle dérivait d'un nombre très restreint d'exploitations agricoles et d'opérations mercantiles. L'antagonisme de l'état social des colonies et des mœurs de la métropole était une cause de ruine dont les observateurs les plus prévenus étaient contraints de percevoir l'imminence ; et l'attache d'intérêt qui liait la métropole aux colonies était elle-même fragile : elle ne tenait, dans la communauté française, que de rares provinces, et dans ces provinces que des groupes de privilégiés.
Un maître de la statistique, M. Emile Levasseur, a pu reconstituer, dans sa belle étude de la « population de la France » (1), une part des conditions démographiques de la France coloniale à cette époque. Les rapports de Hecker, de
(1) Emile Levasseur, La population de la France, tome III. La question a été reprise par M. Léon Deschamps, dans sa thèse de doctorat, Les Colonies et la Constituante ».
Iti M SE! II. Ml XIXe su':i .1.1.
Malouel ii de Barnave, le célèbre « mémoire pour les gens de couleur », publié en L789 par Grégoire, les recensements et les listes de l'état-civil conservés dans nos inestimables « Archives du ministère des Colonies », en particulier lesétudes du « bureau de la Balance du Commerce», nous permettent d'estimer la valeur de la France d'outré-mer alors si réduite.
Sans doute le traité de Versailles l 1783) avait atténué quelques clauses de la désastreuse convention de Paris. La restitution de Tabago consacrait parun maigreprofit l'honneur de quelques heureuses rencontres dans les parages des Antilles. On ne pouvait prévoir alors ce que nous vaudrait un jour la rentrée eu possession du Sénégal ; Indes orientales et occidentales seuil liaient infiniment plus précieuses, pour le peuplement comme pour le commerce, que le Soudan quasi-légendaire el la Guinée, destinée, croyait-on, à rester un pays de troc et de traite, uu pays de faible ressource dès que l'esclavage aurait été aboli. L'idée de chercher en Indo-Chine une compensation à la perte de l'Inde, hantait les esprits les plus clairvoyants ; toutefois, si la concession de Han-lan, que nous fit Gialong dans la baie de Tourane (1787), pour reconnaître les services de l'évêque d'Adran, est considérée avec raison comme le premier jalon de notre politique nouvelle en Indo-Chine, il faut avouer que le gouvernement fit preuve d'une extrême timidité et ne sut nullement se mettre à la hauteur des initiatives privées. Le voyage de la Pérouse (1783-1787), suivi avec un intérêt plus constant dans ses préparatifs et dans ses résultats, ne nous valut aucune des compensations que le patriotisme de nos marins rêvait d'obtenir dans les parages du Pacifique.
Sauf Tabago et le Sénégal, rien ne s'ajoutait aux épaves de ITIi^. Du moins la condition des pays qui restaient attachés à notre communauté prouvait que notre œuvre coloniale n'avait pas été vaine, que nous avions su, au inoins aussi bien que nos heureux rivaux, peupler, cultiver, ouvrir au commerce;
à titre de témoignages ces rares colonies valaient beaucoup el montraient combien, dès cette époque, se trompaient les juges trop prompts qui voyaient dans nos revers la juste punition d'une incapacité nationale.
L'Atlantique, soit sur sa face américaine, soit sur ses côtes d'Afrique, était garniede postes français que visitaient en nombre nos navires. Si Saint-Pierre et Miquelon ne portaient guèreque 1200 habitants, apparentésà la grande famille du Canada français,7000 marins y venaient, chaque année, pêcher sur les bancs.
A celle école se formaient de rudes matelots qui, pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, allaient l'illustrer dans une lutte inégale contre l'Anglais. Aux Antilles nous comptions près de 600.000 sujets dont la moitié à Saint-Domingue ; les familles de notre race y étaient nombreuses, puisqu'on y estimait la population blanche à plus de 80.000 personnes. La Guyane, encore garnie de quelques-unes de ces belles cultures décrites par Buffon, renfermait près de 2000 Français. En Afrique, un noyau à peu près aussi important (2000 à 2o00) de colons et de traitants était groupé dans nos comptoirs du Sénégal.
Sur l'Océan Indien, nous demeurions bloqués, depuis la perte de la grande péninsule centrale, dans nos anciens avant-postes et ports de relâche de l'Inde, l'Ile-de-France et Bourbon. Là, du moins, nous avions, dans les deux îles-sœurs près de 30.000 colons de sang français, tout prêts à seconder notre expansion à Madagascar, et capables, le cas échéant, de reprendre leur rôle de ravitailleurs des forces métropolitaines dirigées contre l'Inde ; car là était le point d'appui des croisières et des expéditions de débarquement, nos 80.000 sujets des établissements Indiens étant désormais étroitement bloqués, avec leurs pauvres troupes de police, sur des territoires dislie rsés et restreints.
Ces ressources restreintes, en territoires et en hommes dé- Les Colonies, vol. I. -
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voués à la mère-pat rie, auraient peut-être permis une efficace résistance s'il n'y avait eu, dans le gouvernement et l'administration coloniale de la fin de l'ancien régime la même incohérence, les mêmes manies d'essais sans netteté, qu'en France même. l>a concession de droits étendus aux colons de race blanche avait pour premier résultat de creuser l'abîme entreles Français et les indigènes de diverses conditions dont on prévoyait le plein affranchissement à brève échéance. En permettant aux colons (1780) d'envoyer des députés auprès du Conseil Colonial, en créant (1788) des « assemblées coloniales » analogues aux « assemblées provinciales » de France, on semblait vouloir prendre d'avance des gages contre le reste de la population que le droit civil maintenait, à peu de chose ptès, dans la condition inscrite au « Code noir ».
In antre danger naissait de l'existence de classes intermédiaires, petks-blancs, mulâtres, et affranchis, capables, suivant leur intérêt, d'agglomérer et de préparer à la révolte la population esclave, ou d'aggraver, si on les rapprochait des blancs par quelques concessions, les raisons de défiance et de haine dont l'étranger saurait se servir en cas de guerre. On n'en était plus, sauf dans le parti des propriétaires de grands domaines, à la maxime formulée par Dubuc, dans ses Lettres critiques et politiques à M. Raynal : « Des nègres et des vivres pour les nègres, voilà toute l'économie des Colonies » ; mais, par des atermoiements, et des demi-mesures, on se préparait à rendre inutiles les efforts mêmes de philanthropie que nombre de colons axaient faits de bonne foi. On allait mécontenter tout le monde par des équivoques et préparer la révolte contre toute mesure énergique.
L'activité du commerce, si grande qu'elle fût, masquait incomplètement ces périls; elle reposait sur l'inégalité sociale, sur le maintien de la traite; et les mêmes philosophes, les mêmes économistes, qui avaient prédit et souhaité la fin de l'es-
clavage, avaient cependant vanté les mérites absolus d'une colonisation reposant sur le commerce. Certes les chiffres du négoce colonial étaient considérables. Au dire de Goudard qui rédigea en 1789 un « Rapport sur le commerce de la France », les échanges de la métropole avec ses colonies dépassaient une valeur de 700 millions de livres, partagée à peu près par moitié entre les importations et les exportations. Les seules colonies des Antilles donnaient lien à un mouvement d'affaires de 300 millions de livres : Saint-Domingue comptait presque pour les deux tiers.
Ce commerce occupait près d'un millier de navires, c'est-àdire un cinquième de la marine marchande coloniale. Au dire de LaRochefoucauld-Liancourt, dont le témoignage ne repose que sur des présomptions et des raisonnements par analogie, trois millions de personnes vivaient en France des industries et du trafic dérivés des cultures coloniales. Le chiffre le plus tristement authentique est celui qui représente la valeur de la traite : les négriers de France traitaient, chaque année, pour- une somme variant de 50 à 00 millions délivres et réalisaient un bénéfice de 0 à 7 millions. Ajoutons que l'Etat les aidait à obtenir ces résultats avantageux en leur allouant "2 à M millions de primes diverses.
En France même de puissantes industries transformaient les matières premières exportées par nos colonies ; et il semblait à beaucoup qu'il y eut là un lien d'intérêt puissant et durable. En 1788 les fabricants de la métropole firent, sur la revente des [sucres raffinés et des mélasses, un bénéfice d'environ 20 millions de livres. On a estimé, en étudiant les origines de notre industrie cotonnière, que nos manufactures normandes de filature et de tissage importaient, vers la même date, environ 00.000 quintaux de cotons provenant de Saint-Domingue et de Cayenne : la vente des tissus de cette région à l'étranger représentait annuellement 8 à 10 millions de livres.
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Pourtant l'épreuve de l'instabilité «lu régime douanier n'avait pas étéépargnée à ce commerce. ïl s'était développé, à l'origine, sous la protection de l' « Exclusif » de Colbert ; et pendant longtemps il avait paru bon à la plupart des Français, négociants ou autres, que les colonies fondées par un Etat fussent exploitées au bénéfice de ce même État, et que le bénéfice allât au pays d'où était venu le premier sacrifice d'exploitation et de mise en valeur. .Mais la perte de notre meilleure colonie de peuplement, la prépondérance des pays fournisseurs de denrées alimentaires et de matières premières dans le lot qui nous restai!, tout inclinait les esprits vers la doctrine de la supériorité d'une exploitation commerciale. Cette adhésion à la doctrine nouvelle dont Adam Smith était le plus éloquent apôtre, dont Turgot était l'adepte convaincu, impliquait la recherche de tous les moyens capables de stimuler le trafic ; et au nombre de ces moyens était l'ouverture plus large de nos marchés coloniaux à l'étranger, et surtout par là même l'ouverture des marchés étrangers aux planteurs de nos colonies et aux industriels de la métropole intéressés dans le trafic colonial. L'arrêt du 30 août 1734, permettant l'échange des colonies avec l'étranger pour une catégorie déterminée de produits, avait été un premier pas dans cette voie ; toutefois il ne faut pas exagérer la portée de cet acte, car peu d'articles inscrits dans cette catégorie faisaient concurrence aux produits de la métropole. La concession avait été plus symbolique que réelle.
Le dommage résultait surtout de l'instabilité prodigieuse durégimedes compagnies privilégiées, tantôt dessaisies, tantôt remises en possession de leur monopole, sans qu'on pût toujours nettement démêler les causes de ces rapides vicissitudes. En 1785, après 16 ans d'essai de libre commerce dans l'Inde, • m avait reconstitué le monopole de la compagnie des Indes orientales. En 1779, la compagnie du Sénégal, précédemment
dissoute, avait été rétablie et munie à nouveau de son privilège de traite des esclaves. La plainte des petits armateurs et des négociants contre le monopole et la mauvaise gestion des compagnies privilégiées est générale et vive en France pendant les dernières années qui précèdent la Révolution.
Enfin les relations commerciales entre la France et les grands états étrangers s'étaient modifiées, sans qu'on fit autre chose que des essais souvent brusques et mal appropriés à la condition des échanges et à la disposition des esprits. Au traité de navigation et de commerce, conclu le 26 septembre ITSti avec l'Angleterre avait bientôt été jointe une convention additionnelle du 11 janvier 1787 qui était un acheminement vers l'absolue liberté des échanges et renfermaient notamment la clause de la nation la plus favorisée pour les marchandises non spécifiées dans le texte. C'était un « traité de réciprocité et de « convenances mutuelles... devant mettre fin à l'état de prohi- « bition existant depuis prèsd'un siècle entre les deux nations. >> L'expérience avait été appréciée aussi sévèrement en Angleterre qu'en France ; et en particulier l'échangedes denrées coloniales provenant des entrepôts des deux métropoles avait grandement gêné les coutumes commerciales des armateurs el négociants dans l'un et l'autre pays. L'essai d'un traité1 « libéral », du 19 décembre 1787, entre les Élats-LTnis et la France, avait amené de part et d'autre des récriminations analogues.
Ainsi l'organisation commerciale elle-même, sur laquelle des philosophes optimistes fondaient l'espoir du rétablissement de notre puissance coloniale, sans effort d'extension nouvelle, portait les germes d'une prochaine décadence. Aussi a-t-on lieu de s'étonner que des historiens de la colonisation aient estimé le « domaine colonial de 1789 supérieur à celui d'aujourd'hui en a valeur internationale (1) ». L'état de prospérité commerciale
(1) Léon Deschamps, La Constituante e/ 1rs Colonies, p. 31. « Il no paraîl
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de 1 7 N 1 > était le résultat de plus d'un siècle d'exploitation à outrance parle travail servile; et ceux qui souhaitaient le plus ardemment la suppression de ce travail forcé ne se rendaient pas compte, si facile que fût l'observation des faits, qu'on ne pourrait delongtemps remédier aux maux d'une libération.
Il ne s'agit pas ici de mettre en doute la bonne volonté des gouvernants, mais seulement d'expliquer les causes profondes de la décadence prochaine de nos colonies. Avouer que le roi Louis XVI s'intéressa passionnément aux questions maritimes et coloniales, qu'il accueillit les énergiques conseils d'un de Vergennes avec faveur, qu'il gagna beaucoup sur l'esprit de Turgot, n'est que justice. Lorsque le roi communiqua à l'hôtel de ville de Paris, en 1785, les instructions qu'il donnait à la Pérouse pour son grand voyage autour du monde, il fut reçu avec enthousiasme ; et même ce fut à ce propos que la municipalité parisienne forma le vœu qu'il fût fondé une société de géographie. On fit à Suffren, après ses victoires dans l'Inde, une réception triomphale. Chacun espérait qu'à défaut d'un domaine peuplé de Français, comme le Canada, nos colonies conservées, par leur commerce encourageraient le développement de la marine, et nous donneraient les moyens de hâter la revanche contre l'Anglais. L'Inde continuait à intéresser l'opinion publique ; et l'abdication n'était point tenue pour définitive. Mais on se faisait illusion sur les chances de durée de la prospérité commerciale de nos colonies.
Une des erreurs les plus familières des historiens dé la colonisation consiste à supposer, avant notre époque de communications rapides et aisées, d'échanges d'idées faciles et constantes, une France tout entière intéressée aux œuvres de colonisation et solidaire, d'un bout à l'autre du territoire,
donc pas exagéré de dire que le domaine colonial de 1789 était supérieur à celui d'aujourd'hui en valeur internationale. Il l'égalait au moins en valeur intrinsèque. »
dans l'exploitation de notre domaine d'outre-mer. Il s'en fallait de beaucoup qu'il en lut ainsi en 178(.l : l'unité morale et sociale du pays n'étant pas encore achevée, on comprend quels obstacles l'esprit provincial et l'esprit corporatif mettaient aux entreprises de négoce lointain. A la veille de la Révolution, les hommes instruits étaient en mesure de disserter, dans toutes les provinces, sur l'utilité des colonies en s'inspirant de Montesquieu, de Turgot et d'Adam Smith; il n'était lettré qui se refusât à envisager les avantages et surtout les inconvénients de 1' « exclusif » ou « pacte colonial » de Colbert. Mais la connaissance précise de la condition de nos colonies était bornée à la population de nos provinces maritimes et de quelques régions industrielles; encore chaque province s'intéressait-elle, d'une manière spéciale, à quelques colonies. Nantes avait la primauté parmi les ports qui se livraient aux opérations de la traite. La même ville, puis Bordeaux, Marseille, Dieppe, Orléans et Paris étaient en relations, grâce à leurs puissantes raffineries, avec les colonies de plantations de canne à sucre. Marseille joignait à son trafic traditionnel du Levant et d'Algérie d'activés négociations avec l'Inde, le Sénégal et le royaume de Juda en Guinée; Bordeaux traitait aussi des gommes de Guinée et des divers articles de traite en Afrique occidentale. Dieppe et Rouen recevaient les cotons de Saint-Domingue et de Cayenne. De nos ports de Normandie et de Bretagne partaient les flottilles de pêche à destination des bancs de Terre- Neuve.
Non seulement les efforts des diverses provinces maritimes et des villes d'industries coloniales étaient dissociés; mais, dans les discussions dogmatiques qui préparaient l'œuvre philanthropique de la Révolution, apparaissait déjà l'antagonisme des pays de commerce colonial attachés, par intérêt, soit à la traite soit au maintien des noirs en condition inférieure, et de la France continentale dévouée à des réformes dont elle ne
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devait point sentir I»1 dommage. Doctrines el intérêts, le plus souvenl connexes, prédisposaienl les esprits au conflit, rendaient difficile la solidarité d'efforts sans laquelle les débris de l'empire colonial français ne pouvaienl demeurer attachés à la métropole. En France même étaient les germes de la sécession de nos pays d'outre-mer. Est-il donc étonnant que des esprits, même éclairés el animésdu meilleur patriotisme, aient souvent, au coins des guerres de la Révolution et de l'Empire, regardé les colonies comme une gêne, sans compensation aucune, pour la politique continentale à laquelle nous vouaient des coalitions inspirées et nouées par l'Angleterre, notre constante rivale en puissance coloniale et maritime : el ne doit-on pas, pour juger équitablement nos politiques, tenir compte de ces terribles oppositions de sentiments et d'intérêts <pii se répercutaient de la métropole aux colonies et des colonies à la métropole? L'hésitation ne fut-elle pas dans leurs desseins parce que l'incohérence se révélait à la première analyse des hommes et des ressources dont ils semblaient disposer pour agir? La France, homogène et unie contre l'ennemi européen, ne pouvait encore inspirer à ses gouvernants la même confiance dans l'enthousiasme de l'effort dès qu'il s'agissait d'entreprises d'outre-mer. Sous l'ancienne monarchie, un ministre se déshonora en déclarant qu'on ne pouvait veiller « aux écuries quand le feu était à la maison». Pendant la Révolution, le Consulat et l'Empire. le feu qui menaçait la « maison » était plus grave encore. mais il s'étendait spontanément aux « écuries ». Et pourtant on ne désespéra point ; et à défaut de forces, on maintint obstinément la tradition et le droit.
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xon- 1830