DE 1789 A LA PAIX D'AMIENS
SOMMAIRE
Le caractère général fie cette période. — Plans révolutionnaires d'organisation des colonies. — L'esprit de tradition coloniale dans les assemblées révolutionnaires. — L'opinion publique coloniale pendant larévolution. — Quel secours les colonies peuvent attendre de la marine. — Politique agressive de l'Angleterre. — Essai île reconstitution de la marine. — Politique conciliante envers les Etats-Unis. — Les missions des représentants aux colonies. — La défense locale aux colonies. — Affaire de Sainl-Domingue. — Perd' de nos colonies de l'Inde. — Evénements d'Indo-Gliine. — Tentativesde descente en Angleterre ; leur valeur à l'égard de la politique coloniale. — Signification coloniale de l'expédition d'Egypte. — Projets d'attaque de l'Inde par terre. — Politique dans le Levant. — Paix d'Amiens, sa valeur.
Nous avons essayé de montrer, dans une brève introduction, combien était précaire, sous de brillantes apparences, la condition de notre domaine colonial en 1789. C'est dire que les assemblées et les gouvernements qui, de 1789, à 1802, eurent à organiser nos colonies, reçurent en réalité l'héritage de difficultés graves dont les symptômes seuls s'étaient fait sentir dans les dernières années de l'ancien régime. Qu'on ajoute la longue durée de l'état de guerre qui fut perpétuel de 1793 à 1802, l'immixtion de l'étranger à main armée ou à prix d'argent dans la plupart des troubles, et l'on sera porté à juger
avec quelque indulgence leurpolitique coloniale, à comprendre qu'ils ne pouvaient songer à l'expansion, mais tout juste à. la défense des débris de la France d'outre-mer. Estimer que la France passa tout à coup alors de l'ordre au désordre, de la bonne administration à l'anarchie, c'est oublier la constance de la tradition politique anglaise qui visait à achever l'œuvre de spoliation de !7I>:>, à nous reprendre les maigres réparations obtenues au cours de la guerre d'indépendance américaine et mettre au compte de la France, à titre de défaillances, ce qu'on voulait et préméditait de l'autre coté du détroit, à titre d'agression.
Pendant la période de guerres à peu près continues que termine la trêve si précaire de la paix d'Amiens, on trouverait difficilement l'expression d'un plan rationnel soit d'expansion, soit de défense coloniale ; le temps des délibérations et des discussions de principes est passé, il s'agit de vivre.
C'est, naturellement, en analysant les conditions de la lutte spéciale contre l'Angleterre qu'il est permis d'apprécier les moyens de diplomatie et de guerre auxquels s'arrêtèrent des hommes d'Etat disposant d'une marine amoindrie, d'une armée qu'il fallait, sous peine de mort, adapter aux conditions nouvelles et impérieuses de la guerre continentale. De ce caractère original et volontairement recherché des ressources militaires de la France, dérive le caractère des opérations engagées contre l'ennemi maritime. Assurément, à bien des égards elles rappellent et continuent le passé; ni le projet de descente en Angleterre, ni le dessein de faire de la Méditerranée, plus éloignée des bases d'opération anglaises, le théâtre de nos manœuvres combinées de terre et de mer, ne sont, à strictement parler, des innovations politiques et stratégiques des hommes de guerre de la Révolution. L'originalité, néanmoins très grande, réside dans la proportion différente des efforts maritimes et continentaux associés.
Dans celle période de crise les plans d'organisat ion, à [jeine ébauchés, durent faire place à des plans de défense; on ne peut donc se demander si l'œuvre coloniale de la Constituante, de la Législative et de la Convention auraient bien ou mal servi la cause de l'expansion ; la question ne saurait être utilement posée.
(Test par une série de mesures transitoires (1) que l'on en vint à la déclaration de principes contenue dans la « Constitution de l'an III » : « Les colonies sont parties intégrantes de la République et sont soumises aux mêmes lois constitutionnelles.» La Constituante avait donné aux seuls colons blancs le droit d'élection «'appliquant aux « Assemblées coloniales >> qui jouissaient tle prérogatives restreintes ; elle leur avait attribué un mode de représentation dans le parlement métropolitain. T< ait. d'abord les « noirs libres el propriétaires, fils de père et mère libres », avaient été déclarés citoyens actifs, en mai 1791 ; en 1792 le même régime avait été étendu à tous les noirs libres, sans distinction d'origine ; enfin le 4 février 1794 l'esclavage était aboli. Il était inévitable que ces dispositions législatives n'aboutissent pas, faute de préparation suffisante, aune véritable fusion des classes et des races. Toutefoison doit reconnaître que, dans quelques épisodes de la lutte contre l'étranger, les mesures d'atténuation partielle des inégalités, ou d'affranchissement, portèrent leurs fruits et déterminèrent un véritable mouvement de patriotisme, comme à la Martinique.
De même, il n'est que juste de reconnaître que les assemblées révolutionnaires cédèrent peu à la sollicitation des doctrines absolues dont les philosophes et les économistes avaient recommandé l'application en matière commerciale. Tous leurs efforts visèrent à l'approcher les colonies de la métropole par
(1) Voir à ce sujet le livre de M. Léon Deschamps, La Constituante et les colonies.
une généralisation des échanges rendus plus libres, el par la destruction des monopoles. Le commerce des Indes fut déclare" libre et ouvert à tous dès avril 17(.)0, bien que Lorient cl Toulon conservassent une destination spéciale, à seule fin de faciliter les perceptions du fisc. Les taxes d'entrée et de sortie <[ui grevaienl >i lourdement le trafic de nos nationaux avec les Colonies d'Amérique, soit en France, soit aux Antilles, furent en grande partie supprimées. La Convention en vint à une complète libération et, en abolissant les douanes entre la France et ses colonies, appliqua le principe énoncé dans une déclaration de la Constituante : « Le commerce des Colonies « est un commerce entre frères, un commerce de la nation « avec une partie de la nation. » On doit même à la Convention (septembre 1793) l'ouverture la plus caractéristique de réaction contre les stipulations douanières imprudentes de la lin de la monarchie : elle décréta que tout le commerce colonial devrait être fait sous pavillon français.
Si Ton veut se rendre compte de l'intérêt que portait le peuple français aux œuvres de colonisation, quand il fut enfin mis eu mesure de donner un avis par l'organe de ses représentants, il faut consulter le recueil des « cahiers de 1789 ». L'enquête sommaire qu'a faite sur cette question un récent historien de la politique coloniale des Constituants (1) prouve que l'opinion publique n'est nullement hostile aux entreprises d'outremer, qu'elle n'a pas été profondément atteinte par les déclaralions pessimistes des économistes et des philosophes. Nombre d'auteurs de cahiers « exprimaient nettement l'idée qui a été, « depuis Henri IV, et sera, pendant la Révolution, répétéeàsa- « tiété, que sans colonies il n'est pas de commerce, et sans " commerce, pas de marine ni de défense... C'est assurément
(J) Léon Deschamps, La Constituante et les Colonies, p. 39 et suiv. — Lire toul le début <lr ce chapitre intitulé : Les cahiers de 1789.
RÉVOLUTION, CONSULAT KT EMPIRE Si
« un honneur, pour cette génération surmenée d'à priori, d'a- « voir, en cette matière, établi son jugement sur l'expérience». C'est ce même esprit de tradition, de prudente critique du passé toutes les fois que l'intérêt national est un jeu, qui inspire les ministres et les commissaires qui font acte d'autorité aux colonies.
Une des causes qui rendirent particulièrement difficile, pendant les guerres de la Révolution, non seulement l'expansion coloniale, mais la défense même de nos peu nombreuses possessions d'outre-mer, fut l'émigration d'un nombre considérable d'officiers expérimentés de la marine et des troupes employées aux colonies. Il semble prouvé, en dépit des déclarations ministérielles, qu'à la fin de l'année 1791, près de 300 officiers sur 800 étaient absents sans congés réguliers, ce qui signifiait pour beaucoup le renoncement définitif et volontaire à leurs fonctions (1). Or non seulement les « collels bleus » formaient une catégorie d'officiers très distingués par leur connaissance de la navigation 'et de la guerre maritime; mais c'est dans leurs rangs qu'on avait continué de recruter les gouverneurs de colonies et les commandants des troupes chargées de leur défense et des multiples opérations d'embarquement et de débarquement, alors si longues, et délicates. On ne pouvait improviser le remplacement d'un personnel d'élite qui avait fait ses preuves.
Nous avions perdu nos colonies, sous le règne de Louis XV, pour avoir prêté aux querelles continentales une attention telle que nos intérêts maritimes et coloniaux en devaient nécessairement souffrir. Il est classique en France, parce qu'il fut d'abord classique en Angleterre, d'opposer à cette funeste " distraction » de nos hommes d'Etat la sagesse des diplomates britanniques qui s'appliquèrent avec une indomptable
(1) Cf. Léon Deschamps, La Constituante cl les Colonies, p. 159-160.