MÉKONG ET TONKIN
I >ès les débuts de notre établissement en Cochinchine, les gouverneurs de la nouvelle colonie s'attachèrent à la solution du problème de l'ouverture des rapports commerciaux avec la Chine (1). El c'est en cherchant à mettre en communication les provinces occidentales de la Chine avec un point de la cote soumis à la domination française, qu'ils portèrent leur attention sur le Tonkin.
Ce fut par l'exploration du Mékong- que fut obtenu cet important résultat. Qui en eut la première pensée ? Le vicomte de Carné, membre de la mission Doudart de Lagrée, l'attribue à l'amiral de la Gaudière. Cependant, la brochure de Garnier (2) réclamait déjà la reconnaissance du Mékong", route de Chine. En tout cas, Chasseloup-Laubat donna en 1866 son assentiment au projet de mission clans le Mékong- et arrêta les instructions suivantes :
Déterminer géographiquement le cours du fleuve par une reconnaissance rapide poussée le plus loin possible; chemin faisant, étudier les ressources des pays traversés et rechercher par quels moyens efficaces on pourrait unir commercialement la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine: tels sont, en résumé, les objets essentiels que vous ne devez jamais perdre de vue.
La mission fut confiée au capitaine de frégate Doudart de Lagrée qui eut sous ses ordres les lieutenants de vaisseau Francis Garnier
(1) Voir Le Tonkin et la Mère-Patrie, par Jules Ferry, Victor Havard, 1890. Nous lui empruntons plusieurs citations.
(2) La Cochinchine française en 18G4, par G. Francis.
et Delaporte, les docteurs Joubert et Thorel, et M. de Carné, attaché. au ministère des affaires étrangères. Ils reconnurent les difficultés de la navigation du Mékong et arrivèrent le 16 octobre 1867 à la frontière chinoise. Puis elle quitta le Mékong et s'avança dans le Yunnan chinois où Doudart de Lagrée mourut le 12 mars 1868. Francis Garnier s'était rendu jusqu'à Tali au prix de mille difficultés. Il dirigea le retour de la mission qui atteignit le Yang-Tsé- Kiang le 26 avril 1868 et rentra le 29 juin à Saigon.
Cette belle exploration, qui avait recueilli d'importants renseignements géographiques et ethnographiques, est pour nous particulièrement intéressante par ses conséquences économiques et coloniales. Elle avait constaté l'impossibilité d'établir le trafic avec la Chine par le Mé-Kong difficilement navigable et la possibilité de lui faire prendre la voie du Song-Koi ou Fleuve-Rouge. Elle reportait l'attention de la France de la Cochinchine vers le Tonkin.
MM. Jules Ferry et Sentupéry, dans l'ouvrage cité plus haut, ont extrait de la correspondance des membres de la mission Doudart de Lagrée des passages très caractéristiques à ce sujet.
Le 6 janvier 1868, Doudart de Lagrée écrivait à l'amiral de la Grandière :
Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'écrire de Ssu-Mao, ce n'est pas sans un vif regret que nous avons abandonné le Mékong. A la vérité, la question de navigabilité n'était plus en cause, car dès le 20e degré (bien avant la frontière chinoise), les difficultés sont trop nombreuses et trop fréquentes.
M. de Carné écrivait d'autre part (1) :
Le gouverneur de Yuen-Kiang nous confirma que le fleuve qui baigne la ville (le fleuve Rouge) se jette à la mer après avoir traversé le Tong- Kin... A partir du premier marché annamite qui ne serait éloigné de Mangkho, le dernier marché chinois, que de trois jours de marche, les marchandises se rendraient en seize jours par la voie fluviale à Ke- Tcho, capitale du Tong-Kin, sans avoir à subir aucun transbordement... Il se faisait avant la guerre, entre le Yun-nan et le Tong-Kin, un commerce très considérable, qui semble avoir été surtout alimenté par les métaux... Cette communication si ardemment cherchée, ce déversoir
(1) Voyage en Indo-Chine et dans l'empire indo-chinois, Revue des Deux-Mondes, 1869.
:> 6 'l TROISIÈME PARTIE
par lequel devra s'écouler un jour dans un port français le trop-plein des richesses de la Chine occidentale, c'est du Song-Koï (fleuve Rouge) e.l non du Mé-Kong qu'il faut l'attendre. C'est là une vérité désormais hors de doute et qu'imposerait certainement à tous les esprits l'exploration complète du Tong-Kin. Il s'agit pour le moment de rétablir le courant commercial qui existait autrefois entre deux pays qui, l'un et l'autre, bien qu'à des degrés divers, souffrent de l'interruption du trafic.
Et plus loin :
J'ai déjà montré l'importance des renseignements que nous avons recueillis sur le fleuve du Tong-Kin... Le Song-Coï mérite une attention particulière. Parce que nous avons pu voir, plus encore que parce qu'on nous a dit, il semble appelé à réaliser les espérances que le Mékong a [déçues.
Francis Garnier écrivait dans son rapport du 1er octobre 1868 :
Pourrions-nous trouver un accès commercial facile dans la Chine méridionale et détourner à notre profit une partie des productions que les Anglais veulent s'efforcer d'attirer à Calcutta et à Rangoon'?... Aujourd'hui, le coton nécessaire au Yunnan vient par le fleuve Bleu, et par des routes impraticables, pénètre jusqu'à Ta-ly, Ssu-mao, Liungan, aux frontières du Tong-King. Que l'on suppose ce même coton apporté aux embouchures du Song-Koï et remontant en barque, moyennant deux ou trois transbordements faciles jusqu'à Yuen-Kiang et l'on restera frappé de l'économie de ce dernier trajet.
Garnier revenait dans son rapport du 2 février 1869 sur l'utilité de cette action au Tonkin à laquelle il devait se dévouer :
J'ai développé dans mon rapport d'ensemble les avantages immenses que pourrait retirer notre commerce de relations directes avec le ^ unnan et le Ssu-tchouen établies par le moyen du fleuve du Tong-King. Il serait facile, je crois, d'obtenir de la cour de Hué qu'elle n'y mette aucun obstacle... En même temps, une exploration de la vallée du Song- Koï devrait venir compléter les renseignements obtenus déjà par la commission lors de son passage au Yunnan.
L'idée d'intervention et même d'occupation était formulée plus nettement encore dans l'étude de M. de Carné, ci-dessus citée, qui se terminait ainsi :
Un protectorat exercé directement comme au Cambodge ou tout au moins une complète liberté commerciale obtenue dans les ports du
Tong-King et garantie par l'installation à Hué d'un représentant officiel relevant du gouverneur de la Cochinchine, on ne voit pas d'autre moyen pour sortir de l'impasse où nous acculerait une timidité sans excuse, aussi bien que des scrupules par trop naïfs.
Au résumé, pendant cette période, non seulement nous avions l'onde nos établissements cochinchinois et cambodgien, mais l'attention du gouvernement et des commerçants était attirée sur le Tonkin désigné dès 18G9 comme u\i champ nécessairement ouvert à l'expansion française.