CHAPITRE PREMIER
DES IDÉES DIRECTRICES ET DES CAUSES RÉELLES DE LA RENAISSANCE COLONIALE FRANÇAISE
En IS71 notre empire colonial comptait une superficie de moins d'un million de kilomètres carres, une population intérieure à cinq millions d'habitants. Sa force principale résidait dans l'Algérie qu'une insurrection, suscitée par la nouvelle de nos malheurs continentaux, venait de mettre une fois encore à l'épreuve. Le peuplement français^ était encore médiocrement avancé, l'outillage économique à peine organisé, la condition douanière peu cohérente et conforme à l'intérêt français.
Le Sénégal, pacifié par le gouvernement de Faidherbe, n'était encore ni l'avenue du Soudan, ni la tète de ligne du cabotage du golfe de Guinée ; car nos anciens droits sur la côte d'Ivoire, nos plus récentes prétentions à l'expansion dans les parages du Gabon, n'éveillaient point grande sollicitude.
Nos conquêtes de Gochinchine, avec le pays vassal du Cambodge, développaient leur commerce, mais en grande partie sous pavillon étranger.
Quant à nos vieilles colonies des Mascareignes, îles Antilles et de la Guyane, elles étaient en proie à la crise siicrière ; et nul soulagement n'avait été apporté à cette épreuve issue du développement rapide de la culture betteravière dans la métropole.
L'importance de nos stations de pèche de Saint-Pierre et
Miquelon souffrait déjà des atteintes directes ou indirectes que recevait notre droit traditionnel sur le « french shore » de Terre-Neuve ; l'amitié si fort recherchée de la Grande-Bretagne nous conférait, pour tous avantages, une lamentable accoutumance à « laisser faire » par respect de 1' « entente cordiale ».
Pour la même raison nos comptoirs de l'Inde se soudaient de plus en plus étroitement, par des liens d'intérêt, au grand corps de la colonie anglaise.
Enfin nos possessions de l'Océan Pacifique étaient surtout consacrées à des expériences pénitentiaires encore plus coûteuses pourla France qu'intéressantes pour le reste de l'humanité.
Toutes ces colonies entretenaient des relations commerciales d'une valeur de moins de 600 millions, dont plus d'un tiers avec l'étranger. La métropole payait au prix de 30 millions l'avantage de prendre une si médiocre part à ce trafic restreint ; l'Algérie recevait encore de la France une subvention de 22 millions.
Il fallut donc une réaction énergique pour faire la conquête politique et économique de l'empire colonial que nous possédons aujourd'hui. La Tunisie, l'Afrique tropicale et Madagascar, l'Indo-Chine, furent les théâtres privilégiés de notre expansion. La hâte et l'énergie de cette expansion se traduisirent par des faits qu'il importe de signaler ici, avant d'aborder le récit méthodique de nos progrès dans chaque région. Aux voyages entrepris par des pionniers isolés et qu'inspirait leur seule ardeur scientifique, succèdent désormais des « explorations d'Etat », systématiquement organisées et dirigées le plus souvent par des officii^rs qui font œuvre de diplomates, de savants et de conquérants tout à la fois. Les prises de possession, les conventions de protectorat, résultent, dès lors, des voyages mêmes qui ne semblaient tout d'abord entrepris que dans une intention d'enquête. Si la multiplicité des rôles imposés à nos chefs de mission, civils ou militaires, si le caractère nécessai-
rement hâtif des explorations, amenèrent quelques incidents pénibles pour nos sentiments d'humanité, il ne semble pas, tout compte fait, que nous puissions rougir d'une comparaison scientifique ou philanthropique de nos procédés avec ceux de de nos rivaux.
Des jugements divers et parfois contradictoires ont été portés sur l'œuvre d'expansion coloniale qui, en l'espace de moins d'un quart de siècle/ assura à la France le vaste empire d'outre-mer qu'il s'agit aujourd'hui de mettre en valeur. Les uns estiment que ce grand effort a été fait en pure perte et n'a abouti qu'à affaiblir la France en Europe ; les autres pensent que ce mouvement a ranimé la vigueur et fait renaître la confiance de notre nation en ses forces; d'autres enfin, sans nier absolument la vertu de cet éveil des énergies françaises, inclinent à croire que l'impulsion colonisatrice, s'exerçant de toutes parts au cours d'un laps de temps si restreint, a excédé nos facultés d'assimilation, mais qu'on n'aura pas lieu de s'en repentir si désormais la politique de saine exploitation succède à la politique des annexions territoriales. On ne discute pas avec une moindre vivacité sur la valeur propre de ce domaine si rapidement acquis.
Une première remarque aurait dû calmer l'àpreté de ces controverses auxquelles, d'ailleurs, l'esprit de parti a communiqué quelque chose de son injustice ordinaire. Si la politique coloniale fut souvent l'effet d'une véritable préméditation de nos hommes d'Etat, elle fut aussi, dans maintes circonstances, dictée et inspirée par des événements que déchaînaient tout à
coup les convoitises d'autres nations, rivales de la France ; il y eut donc, chez les diplomates que l'on considère au plus juste litre comme les représentants des desseins coloniaux les plus méthodiques de notre patrie, un mélange de décisions mûries, arrêtées d'avance, et de brusques résolutions dont on ne saurait leur faire porter l'entière responsabilité. Dans la plupart des grands débats parlementaires que suscita en France la politique coloniale, il est douloureux d'observer que l'ingérence de l'étranger dans nos entreprises coloniales fut moins nettement signalée, moins souvent invoquée pour expliquer nos humiliations ou les excès d'initiative de nos gouvernants, que les fautes de clairvoyance ou de résolution des ministres français. L'avenir, qui livrera le secret de nombre d'incidents encore inexpliqués, montrera sous leur vrai jour, dès que seront tombés les voiles de la courtoisie diplomatique, l'inspiration généreuse et la continuité de desseins de ce quart de siècle de politique coloniale.
11 va de soi que chaque doctrine d'expansion coloniale renferme sa part d'erreur ou d'illusion, par cela même que ses apôtres ont subi l'influence de nos querelles de politique intérieure et forcé l'expression des idées dont ils désiraient passionnément le triomphe : leurs critiques ont à se reprocher des excès au moins égaux.
Gambetta n'eut pas l'occasion de poser le problème sous une forme scientifique et rigoureuse. Avec un sens et un tact merveilleux il avait reconnu, au cours de la discussion des crédits pour les opérations militaires en Tunisie, que la France n'est pas sujette aux mêmes « fatalités » d'expansion coloniale que l'Angleterre. Il se bornait à recommander une politique « de conservation et de maintien de notre patrimoine », à faire valoir la nécessité d'une vigilance toute particulière dans les parafes de la Méditerranée. Une seule phrase, du discours si net qu'il prononçait à cette occasion, a l'allure dogmatique d'un
argument d'histoire générale et comparée. « Est-ce que vous ne sentez pas », s'écria-t-il, « que les peuples étouffent sur ce vieux continent! » Aucun orateur de l'opposition ne sut observer que la France, en vertu de sa richesse agricole et de sa faillie population, souffrait beaucoup moins que d'autres peuples de cette crise de pléthore industrielle. Mais Gambetta s'était mis, d'autre pari, à l'abri du reproche, en opposant à la politique anglaise, envahissante par fatalité, la politique française de « conservation » coloniale.
L'argumentation de Jules Ferry est fondée aussi sur le respect des engagements pris et des entreprises commencées sous les régimes antérieurs à la république, sur la nécessité de donner à notre marine des points d'appui et des bases de ravitaillement. Mais le grand politique s'attache avec prédilection à démontrer que les colonies doivent être surtout des marchés privilégiés pour l'exportation des produits français;il dénonce le danger des mesures de protection douanière que prennent de grands peuplés industriels, tels que les Etats-Unis d'Amérique. Il met Imposition en face d'une doctrine cohérente, raisonnée, formelle. Et cette fois les adversaires de la politique coloniale ne manquèrent point d'objecter que, d'une part, le danger était moins pressant pour notre industrie si éloignée encore d'une surproduction comparable à celle des industries anglaise ou allemande, et que d'autre part, ni Madagascar, ni l'Afrique tropicale, si mal peuplées et civilisées, n'offriraient de longtemps à nos exportateurs les compensations souhaitées et prédites. Jules Ferry répliquait en citant l'exemple du Tonkin dont on lui reprochait si amèrement la conquête ; et sur ce point sa doctrine était plenement justifiée. On lui doit rendre aussi hommage en observant qu'il veilla avec rigueur à ce que les nouveaux marchés ouverts par la conquête fussent, comme il convient, réservés aux Français, en compensation de leurs sacrifices; sa diplomatie commerciale ne mentit jamais aux pro-
messes de sa diplomatie d'expansion. Il eut, en cette matière, une doctrine et une conduite rigoureusement logiques et concordantes, dont on peut discuter les résultats mais non la bonne foi ni la sincérité : « Le système protecteur est une machine à « vapeur sans soupape de sûreté, s'il n'a pas pour corrélatif « et pour auxiliaire une saine et sérieuse politique coloniale. » Les orateurs parlementaires qui ont été, pendant les dix dernières années du dix-neuvième siècle, les champions les plus autorisés de la politique coloniale sont restés fidèles à la doctrine si clairement exposée par Jules Ferry et ont assigné aux colonies le rôle de marchés privilégiés pour l'industrie et le commerce français. Curieuse contradiction ! C'est au cours de cette dernière période qu'ont été acquis les territoires coloniaux les plus vastes, mais aussi les moins capables, en raison de leur médiocre population, deleur main-d'œuvre incomplet*;, et aussi de leur condition naturelle, de procurer à la métropole de riches marchés d'exportation ; c'est la période de. la prépondérance des acquisitions africaines. Or l'opposition, si véhémente et âpre contre les entreprises indo-chinoises, a désarmé, exception faite de l'opposition socialiste, restée seule fidèle à son programme età ses arguments: et c'est contre les grandes annexions de savanes, de steppes et de déserts d'Afrique occidentale que les objections les plus graves pouvaient être faites, comme c'est en leur faveur que la doctrine des « débouchés commerciaux » devait être le moins invoquée. Ajoutons qu'à la diplomatie « protectionniste » de Jules Ferrv s'est graduellement substituée une diplomatie plus portée à faire avec l'étranger un assez libre échange de marchés coloniaux, à instituer des zones neutres, des loges même, bref à restreindre par ces conventions « annexes» traitant de la condition du négoce, de la navigation, du transit, du droit de propriété, de la nature des sociétés d'exploitation coloniale, le privilège formellement promis au peuple français le jour où ses
erouvernants lui demanderont les sacrifices d'hommes et d'aï-
g-ent nécessaires à la reconstitution du domaine colonial. Bref
la richesse de nos colonies, protégée par le pavillon et la force armée de France, tend à s'internationaliser par toutes sortes de biais de la diplomatie commerciale : cet état de choses ni' peut manquer d'amener une renaissance de l'opposition systématique à laquelle on donne des arguments fort solides, et ensuite une réaction dans le sens d'une plus rigoureuse nationalisation du bien colonial si chèrement acheté. Voilà dix ans (décembre 1891) que M. Etienne insistait sur cette nécessité ; il citait avec esprit l'exemple de la libre-échangiste Angleterre reniant une foi économique qui risquait de l'appauvrir après l'avoir comblée de richesses, et cherchant un abri dans la doctrine de l'impérialisme colonial.
L'aveu de cette contradiction entre les promesses des premiers apôtres de l'expansion coloniale et les résultats d'une période de conquêtes nécessairement rapides, la confession d'une insuffisance de nos précautions douanières coloniales en face des tentatives de l'étranger pour s'approprier notre bien , échappèrent à Emile Jamais, toujours si lovai et sincère dans sa gestion du patrimoine colonial de la France : « Comment voulez-vous», disait-il le 11 avril 1892, « que nous n'ayons pas « le sentiment et en même temps le devoir de résister à une « politique d'extensions nouvelles, quand il suffit de consulter « les statistiques de nos colonies pour savoir qu'il en est plu- « sieurs où les autres nations font un commerce égal, sinon « supérieur, à celui de la France ? » — Suivant la très heureuse expression de M. Chautemps, « le ministre des colonies est « tenu de se considérer avant tout comme un second ministre « du commerce. » — M. Delcassé, prenant conscience, en 189"), de la même difficulté, promettait « aux capitaux français, dans « les colonies le concours et la protection qui leur sont indis- « pensables. »
Le jour <»ù tous les partisans de l'expansion coloniale française, voulant la fin, voudront franchement les moyens, c'està-dire des mesures propres à nous réserver un bien acquis par nos seuls sacrifices, on sauront se garder de cette diplomatie coloniale inaugurée jadis par le prince « qui ne voulait pas traiter en marchand », l'opinion publique, percevant des résultats tangibles, sera définitivement ralliée, il ne restera plus qu'à entourer les tentatives d'exploitation coloniale des garanties qui donneront aux petits et aux moyens, parmi les Français et parmi les indigènes, l'accès libre des bénéfices de la colonisation.
Mais n'est-il pas curieux d'observer que les adversaires de l'expansion coloniale se sont exposés à des contradictions de doctrine au moins aussi choquantes ? Ferry ne peut être tenu responsable des concessions excessives que firent, de son vivant et après lui, aux prétendus besoins des bons rapports diplomatiques avec l'étranger, des ministres qui ne partageaient point sa foi dans l'efficacité du régime protecteur. En reprochant (discours du 7 avril 1892) aux ministres de la République « de n'avoir initié le pays qu'à de petits moyens et à d'é- <( troits calculs », le grand orateur A. de Mun voulait indiquer sans doute le péril des argumentations fondées sur la nécessité d'ouvrir au commerce français de nouveaux débouchés. Lorsqu'il vantait une méthode en apparence différente, celle qui consiste à « faire aimer la politique coloniale en rappelant les « grandes destinées et les traditions séculaires de la France », au lieu de ne montrer que les « petits côtés de la question et
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les plus ingrats », il entendait opposer la politique de l'expansion généreuse et instinctive, celle que glorifie apparemment notre histoire, à la politique des recherches d'intérêt. Or ces oppositions sont, à bien des égards, imaginaires ou forcées. L'artisan de notre grandeur coloniale du dix-septième siècle, Golbert, ne perdit jamais de vue l'intérêt du commerce et de l'industrie de la métropole ; « l'exclusif » prouve assez hautement qu'il entendait assurer aux négociants français des marchés privilégiés en fondant des colonies ; et au dix-huitième siècle, les meilleurs et plus fidèles serviteurs de la monarchie, les partisans de la tradition de Golbert, reprochèrent durement et avec justice à leur prince de s'être refusé à « traiter en marchand ».
Nul n'a donc été plus fidèleà la tradition française, dans ce qu'elle a de permanent et de vivace, que Jules Ferry l'apôtre de la renaissance coloniale contemporaine ; et il ne semble pas que sa doctrine, si essentiellement française, ait été reniéepar un seul de ses successeurs. Nous en donnons plus loin, en citant (\o> documents, des preuves non équivoques ; nulle pensée n'est plus consolante, ni plus propre à atténuer nos discordes : en matière d'expansion coloniale il ne devrait plus y avoir de partis politiques, car en aucune matière il n'y a meilleure concordance du présent avec le passé.
Un autre orateur de l'opposition, M. Jules Delafosse, dont les discours méritent aussi l'attention des politiques désireux de rendre notre gestion coloniale plus économique, qualifie l'œuvre de Jules Ferry de « véritable hallucination, de leurre, de rêve décevant et périlleux >k et il s'efforce de le prouver en alléguant l'intrusion menaçante et la prépondérance déplorable du commerce étranger dans nos colonies. Son argumentation n'établissait que la pressante nécessité de mettre notre régime douanier colonial en accord avec la promesse de privilège faite aux industriels et aux commerçants français ; or
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ce fut la pensée constante de Jules Ferry, son projet sanscesse repris et complété ; et l'envahissement de la Cochinehine par le commerce anglais et allemand, tant reproché au ministre républicain, était la conséquence directe de la politique libreéchangiste de l'empire contre laquelle Jules Ferry réagit avec la plus méthodique énergie.
Quant à la politique de « solidarité européenne » ce n'était pas, évidemment, à la France humiliée et amoindrie qu'il appartenait de la remettre en honneur avant d'avoir reçu des gages de sympathie et de réparation, ou mieux avant d'avoir prouvé sa vitalité et montré à l'Europe qu'elle n'abdiquait point dans les questions de politique coloniale. Or c'est précisément sur le terrain de la politique coloniale que s'est peu à peu refaite la solidarité européenne, jadis détruite par l'indifférence avec laquelle fut observée notre défaite: et il n'est point paradoxal d'affirmer que la pratique des congrès coloniaux, des négociations multiples auxquelles donna lieu le partage de l'Afrique, a rendu moins dangereux, par la fréquence même des pourparlers amiables, le contact des intérêts européens si divers et opposés pourtant en cette matière comme en toute autre. Le « concert européen » s'est manifesté, deux fois au moins, d'une manière éclatante, au cours des dernières années du siècle, au congrès de Berlin et dans le règlement de la crise chinoise ; or ce sont, par excellence, des questions coloniales qui furent étudiées dans les deux cas: et si un reproche peut être fait à la diplomatie française, c'est d'avoir, par égard pour la solidarité internationale et pour l'amour de la paix, sacrifié son droit strict et livré au commerce international des pays conquis par notre seul effort. Donc la politique d'expansion coloniale et la politique de solidarité européenne, loin de s'être opposées l'une à l'autre, ont été étroitement associées ; et c'est la « solidarité européenne » qui nous a coûté de lourds sacrifices qu'il est urgent de réparer, qu'on a déjà partiellement
réparés, en appliquant à nos colonies une politique douanière de solidarité pins française qu'européenne. Et en vérité M. Clemenceau, le défenseur si spirituel et ardent de la « solidarité européenne », estimerait peut-être lui-même aujourd'hui que, depuis les débats mémorables de 1883, la diplomatie française a exagéré ses efforts dans la direction qu'il indiquait ; en tout cas une part du bien pacificateur qu'il souhaitait a été faite, et c'est par l'exercice de la politique d'expansion coloniale
Plus grave fut l'illusion de M. de Broglie proclamant que la France est « une puissance essentiellement continentale » et essayant de démontrer que la colonisation expansive doit être le simple corollaire des succès obtenus en Europe. Devait-on après toute humiliation continentale, renoncer aux entreprises d'outre-mer et se renfermer dans le souci de réparer les échecs sur le terrain même où ils nous furent infligés? Ce serait oublier la différence essentielle des temps. Est-ce le groupe de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Ecosse, qui a payé, par le simple effet de sa bonne administration, les grandes dépenses de la politique anglaise au dix-neuvième siècle, ses subventions aux puissances étrangères dont elle souhaitait le concours armé, ses levées de mercenaires de tout prix et de toutes races, et par dessus tout la colossale dépense de ses constructions navales ? Non, c'est sur l'Inde et les autres colonies qu'a été levée une forte part de ces contributions ; la conquèteet l'exploitation de l'Inde ont été les gages des autres progrès coloniaux ou maritimes. La France, moins rigoureusement maritime, est sujette aux mêmes conditions qui s'imposent aujourd'hui à tout grand peuple, depuis que la richesse joue un rôle décisif dans lapréparation des guerres, depuis qu'il est permis à une Allemagne, pauvre en ports naturels, mais industrielle et commerçante au delà les mers, de s'outiller pour le trafic et la guerre maritimes tout comme l'Angleterre; or l'expansion commerciale n'a de sécurité qu'à la condition d'être gagée par des colonies, et
il n'est puissance, si riche et bien gouvernée qu'elle soit chez elle, qui puisse aspirer à capter une part du grand trafic international si elle n'offre, en échange des permissions de trafiquer plus ou moins librement qu'elle reçoit d'Etats indépendants et désireux de se suffire, des marchés coloniaux où flotte son pavillon. Politique continentale, territoriale ou douanière, politique coloniale, d'occupation ou de commerce, ce ne sont là qu'expressions partielles d'un même intérêt national ; et quoi qu'on puisse regretter d'un passé glorieux, il devient vrai, de plus en plus vrai, que la richesse est le gage des succès guerriers comme des autres.
L'opposition du parti socialiste procède d'une tout autre doctrine. Il paraît à ses penseurs que la classe ouvrière ne peut retirer aucun profit d'œuvres organisées à l'aide de gros capitaux et dont la direction effective appartient, en dépit du contrôle de l'Etat, aux détenteurs de ces capitaux. C'est, pour ainsi dire, un rouage déplus ajouté à l'engrenage qui soustrait au travailleur industriel la large part de bénéfices qu'on lui fait espérer. Nuisible au travailleur de la métropole, cette mainmise du capital sur les entreprises décolonisation attente également aux droits des indigènes et par là aboutit, aux colonies comme en France, à un détournement des rémunérations dues au travail. Il faut savoir reconnaître, à travers des exagérations d'idées et de mots, la part de vérité que renferme cette thèse : assurément, dans la métropole, l'agïotag-e des manieurs d'argent risque de restreindre gravement la part de richesse destinée à nos usines qui travaillent pour l'exportation coloniale, et par là aux ouvriers, comme d'ailleurs aux patrons : assurément encore l'organisation du travail indigène par des initiateurs dont la préoccupation essentielle vise à rémunérer le plus tôt possible les capitaux engagés, ne sera point toujours une œuvre d'équité, plus rarement encore une œuvre de bienfaisance. Mais ce sont là vices à surveiller et à punir, sans
qu'il soit besoin d'employer le remède désespéré de défendre toute action dans la crainte qu'elle soit mauvaise. Mieux vaut observer que l'ouverture de marchés nouveaux à nos produits manufacturés a chance, en rendant nos ventes plus fructueuses, de relever et de régulariser les salaires, d'accroître les bénéfices de tous, employés et employeurs, que la culture, en sol français, de nombre de plantes bienfaisantes, riz, cacao,
café, etc , peut les faire affluer à meilleur compte dans
toutes les classes de la société, supprimer des intermédiaires étrangers qui les grèvent actuellement, bref aboutir à un accroissement du bien être. Si le libre échange entre toutes nations présente le danger de susciter un agiotage international, insaisissable et impuni en raison même de ce caractère, rétablissement d'une large solidarité entre la France et ses colonies, sans lagarantie de lois conformes à l'intérêt social, doit avoir pour résultat d'améliorer la condition des travailleurs de tous pays et de toutes races qui vivent sous le régime français.
Au reste ce n'est pas, logiquement, lesocialisme international qui devrait condamner les œuvres d'expansion coloniale marquées du caractère mercantile ; ce serait plutôt l'office du socialisme français, c'est-à-dire de celui qui, pour mieux aboutir, limite l'effort de sa prédication égalitaire aux citoyens de la seule patrie française. Les socialistes français ou plutôt tous les Français, qui, socialistes ou non, sont avides de solidarité nationale et d'égalité entre frères d'un même pays, ontledroil d'observer que l'emploi massif de la richesse mobilière dans les entreprises d'expansion coloniale n'est pas dépourvu de péril pour la communauté.
En effet, la richesse mobilière est internationale par sa nature même ou portée à le devenir, en dépit des sentiments et en raison des intérêts de ses délenteurs. Son nom signifie précisément qu'elle se déplace et se transforme au gré de ses possesseurs, qu'elle échappe aux servitudes nationales d'impôt Les Colonies, vol. I. ~2'->
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et autres dans une large mesure, qu'elle s'associe volontiers, en dépit de la nationalité de ceux qui l'ont acquise, aux ressources de l'étranger, et devient ainsi antagoniste de l'effort national.
D'ailleurs, si les doctrines d'expansion coloniale prennent, à partir de 1870, un nouveau caractère, et s'attachent, beaucoup plus que dans le passé, à l'encouragement des entreprises plus purement commerciales, c'est autant à cause de la nature particulière des pays colonisés désormais qu'en vertu de l'évolution de la richesse française. Il reste bien encore, dans de rares parages, des contrées de climat tempéré où l'on peut envoyer des colons agricoles en nombre assez considérable ; mais ce sont des surfaces et des valeurs médiocres en comparaison des immenses ('tendues de régions tropicales où se porte l'effort d'exploitation mercantile des grands peuples d'Europe et d'Amérique. Le culte de l'Afrique, qui compte quelques adorateurs fervents à l'excès, ne signifie pas autre chose que la conscience prise nettement par notre opinion publique de cette condition nouvelle. Or la mise en valeur de tels pays appelle avant tout remploi de capitaux, implique les grosses avances d'argent qu'exige l'installation hâtive des voies de
communication, des cultures, des magasins, des ports, etc ,
etc ; et par là il arrive, ce qui n'est point une contradiction
sauf à nos habitudes vicieuses de langage, que la base même du labeur agricole qui enrichira ces terres n'est autre chose que le commerce, et surtout le commerce de l'argent, la banque. Nos sociétés sont devenues riches de capitaux par la longue
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accumulation des profits du travail de la terre arable ou des mines ; les sociétés nouvelles se figeront dans l'état sédentaire de l'agriculture auquel les prédestinent leurs ressources de terroir et de climat, par la vertu du subit afflux des capitaux acquis. Ce ne sera pas d'ailleurs le seul exemple, ni en noire siècle, ni dans le passé le plus lointain et, en bonne justice, on n'a pas plus le droit aujourd'hui de maudire l'argent accumulé qui devient source et moyen du bonheur humain, du labeur normal des siècles prochains, qu'on n'eut jadis celui de maudire le travail lent, tenace, indomptable, d'où sortit à la longue la richesse ; à supposer même que des capitaux, dont l'action fécondante va se faire sentir dans les colonies, soient d'origine parfois moins louable et de formation rapide à l'excès, cet emploi ne peut que les purifier, puisqu'il eu l'ail des cormes de travail.
On peut dire, en résumé, que la difficulté de nous conduire, danslesconjonctures nouvelles que faisait naître pour la France le clairvoyant patriotisme d'un Jules Ferry, provenait du conflit qui se livrait dans l'esprit de nos hommes d'Elat entre les traditions de notre histoire coloniale, représentatives du tempérament de la nation, et les conditions nouvelles de cette lutte pour la vie. Notre passé nous redisait la vitalité de la forte race agricole que nous sommes, transplantée sur une terre fertile comme le Canada ; il nous montrait les échecs subis par nos efforts d'expansion commerciale et nous laissait entendre que là n'était point notre vocation. Une expérience plus récente, faussée, il est vrai, par quelques manœuvres hasardeuses de la politique impériale, pouvait inspirer aux plus persévérants champions de l'idée coloniale des doutes motivés sur noire aptitude à peupler même une région proche de la mèrepatrie et vouée comme elle, par tempérament, à une activité dans laquelle les œuvres agricoles tiendraient la plus grande place.
Or, de I S70 à la fin du siècle notre juins s'est transformé dans le sens d'un accroissement de la production industrielle bien au delà des besoins de nos nationaux ; et le reste du inonde, de client des vieilles puissances commerciales devenant producteur et exportateur à son tour, nous avons dûenvisager la colonisation nouvelle comme la genèse d'une gigantesque union douanière. La politique coloniale « des débouchés » est devenue de plus en plus prépondérante. Mais cette politique commerciale a été comprise de manière fort différente par les diverses écoles d'économistes, d'hommes d'Etat, dont les opinions reflètent l'embarras très grave des diverses classes de la nation.
L'immense majorité des penseurs et des travailleurs de France a formé le projet d'une union entre la mère-patrie et les colonies, fondée sur l'inéluctable nécessité de ne se point faire concurrence. Pour .Iules Ferry et ses disciples politiques les colonies devaient être des marchés privilégiés où la métropole, en échange de la protection, de la bonne police, du progrès de civilisation qu'elle procurait à ses nouveaux associés, recueillerait l'avantage de vendre ses produits à l'exclusion des produits étrangers, du moins de ceux qui faisaient concurrence manifeste et dangereuse aux nôtres. S'attacher à l'idée d'un pacte de ce genre était indiquer clairement l'intention de rendre la production coloniale complémentaire de la production métropolitaine, et rivale de la production étrangère. C'était donc une politique commerciale, mais inspirée par le dessein de resserrer les liens de solidarité entre la France et ses colonies, même au détriment des échanges faits avec l'étranger. Dès lors il n'est pas étonnant que les principaux initiateurs de notre expansion coloniale, qui réagissaient contre la politique de libre échange ou du moins de traités de commerce fort libéraux pour l'étranger, du second empire, aient été précisément les représentants, non du protectionnisme, ce système n'exis-
tant pas sous la forme absolue qu'on lui a prêtée pour le railler, mais de la protection du travail national. Prévoir un régimede privilèges pour les colonies en Franceet pour la France aux colonies, était prévoir les représailles de l'étranger cl prendre la résolution d'y parer et d'y répondre. Donc loin d'être antagoniste, la doctrine «le la protection des produits nationaux, qu'on représente volontiers comme une doctrine aboutissant au resserrement sur nous-mêmes, et la doctrine de l'expansion coloniale, large et active, se concilient et s'accordent à merveille, et ce n'est point par relief dune «contradiction patriotique » que Jules Ferry esl devenu l'apôtre de notre renaissance coloniale, mais en vertu d'un développement logique de ses desseins.
Toutefois il serait injuste d'insinuer (pie les penseurs et les hommes d'action, dont l'idéal se confond avec le dogme libreéchangiste ou s'en rapproche, n'ont pas contribué à cet (dan colonial si remarquable sous la troisième république. La mise en valeur de notre nouveau domaine est même l'œuvre qui a le mieux rapproché et mêlé dans l'action, des adversaires irréductibles sur tout autre terrain. Négociants, armateurs, banquiers, qui sont, par intérêt et par profession, enclins à combattre toute entrave apportée à la circulation internationale, ont, à leur tour, été séduits et attirés par la perspective de privilèges précieux accordés aux entreprises françaises, par l'octroi de garanties de bonne justice qui leur faisaient trop souvent défaut chez certains peuples étrangers. Seulement, parmi ces adeptes de la colonisation très ardents et précieux parleur expérience, la doctrine du privilège français sur les marchés coloniaux ou n'est pas admise, on subit quelques atténuations.
Les uns admettent, comme pour le commerce métropolitain, quelques droits différentiels légers, el quelques taxes destinées à assurer aux colonies naissantes des ressources nécessaires aux travaux publics ; les autres semblent croire que les
colonies sont, pour la France, une sorte de monnaie d'échange el que la plus sage politique consiste à ouvrir toutes grandes nos colonies aux peuples commerçants qui peuvent. nous offrir un avantage de même nature. Les partisans de l'absolu « laissez-faire », « laissez-passer » sont de plus en plus rares; el il semble qu'on s'achemine, fort lentement, il est vrai, et à travers maintes contradictions vers un régime qui assurera à la métropole la compensation durement méritée de ses sacrifices d'hommes et d'argent, sans négliger tel échange de faveurs commerciales avec les peuples étrangers capables de nous les rendre. Il faudra en venir là tôt ou tard en négociant la résiliation de nombre de traités trop avantageux à l'étranger et qui ont, dans une clause initiale, fixé des frontières, pour les détruire dans une autre qui stipule la liberté commerciale en faveur d'un ou de plusieurs de nos voisins.
Car, à côté de l'effort rival d'une grande propriétaire de colonies comme l'Angleterre, nous avons à redouter autant et plus l'insinuante progression de peuples mal pourvus de colonies, comme l'Allemagne, mais que des artifices de diplomatie el de commerce introduisent au cœur de nos colonies, sans qu'on puisse attendre d'eux des avantages de réciprocité.
Il ne suffi I pas d'observer que la doctrine des artisans de la renaissance coloniale française fut cohérente, méthodique, logique; il faut prouver, si l'on veut juger équitablement leur œuvre, que cette doctrine fut à la fois l'expression d'un besoin vrai de leur pays et l'interprétation exacte de l'évolution éc< -
nomiqueet politique des grandes nations avec lesquelles la Fia née entretenait les plus notables rapports.
Est-ce bien, à proprement parler, l'apparition de nouvelles puissances coloniales quia forcé la France à se pourvoir si vite et dans de si nombreux [tarages ? N'est-il pas plus vrai de dire que la formation de grands organismes, industriels et commerciaux à outrance, lui a inspiré le désir d'appuyer dune garantie nouvelle, de la propriété de colonies nombreuses la sécurité de sa vieille richesse menacée par l'essor prodigieux de nations concurrentes ? On voudra bien observer que seule la Grande- Bretagne a fait, dans le cours du dernier quart de siècle, des acquisitions comparables aux nôtres, et capables, par leur valeur, de déterminer une modification essentielle dans le partage des grands marchés du monde; or, elle était déjà pourvue, et assurée d'une telle prépondérance coloniale, que notre renaissance, si rapide qu'elle fût, n'était point de nature à la vraiment inquiéter; et la France, de son côté, ne pouvait nourrir l'illusion de contrebalancer, en vingt ans d'efforts, l'hégémonie maritime et coloniale de ses heureux rivaux.
En vérité on ne sait à quel parti s'arrêter en présence de cet envahissement anglo-saxon que symbolise le mot d' « impérialisme » ; et l'historien impartial est obligé d'avouer que chacun des deux courants d'opinion coloniale, l'un favorable à un rétablissement de I' « entente cordiale », l'autre hostile, devait naturellement se former. L'Angleterre étant, avec la FYance, la seule puissance maritime dont l'essor commercial s'explique, pour une large part, parla grandeur et la richesse de son domaine colonial, est aussi la seule qui puisse nous donner, en échange de certaines faveurs douanières dans nos colonies, des avantages vraiment équivalents. Mais (Vun autre côté, elle nous est tellement supérieure en richesses et en forces maritimes ou coloniales, que d'elle nous peut venir le plus redoutable danger, ce qui nous oblige à chercher dans une concep-
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tion politique analogue à la « Ligne des neutres » le vrai contrepoids à une prépondérance partout affirmée et souvent agressive. Entouf cas l'expansion britannique ne pouvait avoir, aux yeux de nos politiques, le caractère d'un fait nouveau et brusquement révélé qui contraint à l'action ; et pourtant, c'est à coup sûr l'événement colonial le plus caractérisé par sa progression môme, par son lien avec un passé trop instructif d'actes semblables, le plus impérieusement menaçant pour nous; de sorte qu'en dernière analyse c'est moins l'apparition soudaine de nouvelles puissances coloniales que le renforcement d'une prépondérance déjà marquée depuis longtemps et continue qui a réveillé chez nous l'instinct d'expansion et la vitalité d'outre-mer. Par là le mouvement de la colonisation française est beaucoup plus traditionnel que ne l'ont proclamé ses partisans, que ne l'ont désiré avec regret ses adversaires.
Toutefois il faut bien admettre que l'opinion publique a pu être émue et entraînée par une propagande médiocrement conforme à la réalité ; de plus, les partisans les plus enthousiastes de l'expansion coloniale française, en proclamant bien haut les dangers des ambitions rivales de plusieurs peuples, croyaient avec raison amener le peuple français à prendre des garanties d'autant meilleures et des gages d'autant plus précieux, de telle sorte que l'élan de nos explorateurs et de nos conquérants aurait découragé les convoitises de nos émules. Mais on croira avec peine qu'un grand peuple, comme l'Allemagne, ait trouvé, dans le seul désir de nous complaire ou dans la seule crainte de nous froisser, un motif suffisant de limiter ses ambitions en Afrique occidentale et ailleurs ; cette limitation procède manifestement d'un dessein arrêté d'avance. De même l'Italie ne s'est point résignée, sans raisons sérieuses, autres que la (Mainte, à restreindre ses entreprises en Ethiopie ou dans d'autres parages ; car elle avait assurément la force de faire plus et mieux.
Mais il n'était pas nécessaire que l'Allemagne, que les Etats- Unis, devinssent Je grandes puissances coloniales, pour nous dicter le pressant devoir de coloniser à notre tour ; leur expansion industrielle et commerciale, leur organisation conquérante de la propagande mercantile, le développement de leurs marines de guerre, voilà les raisons qui suggérèrent à nos hommes d'Etat le dessein de prendre des gages de victoire dans les luttes économiques de l'avenir. Propriétaires de marchés privilégiés où nous achèterions, sinon à l'exclusion absolue des étrangers, du moins avec les avantages légitimes qui sont la compensation des sacrifices de la conquête, les Français pourraient envisager sans trop de crainte les progrès d'émancipation industrielle et commerciale des peuples qui lurent jadis leurs meilleurs clients. C'est là un espoir de compensation que ne peut concevoir l'Allemagne en raison de la médiocre valeur de ses colonies ; aussi est-on fondé à croire que le grand empire d'Europe central s'est fait colonisateur moins pour compenser les pertes prochaines et inévitables de son exportation en pays étrangers et capables de se fermer, que pour tenir en main la monnaie d'échange à l'aide de laquelle, puissance coloniale à peu de frais, elle saurait obtenir, des Etats mieux pourvus, des concessions d'entrée en franchise dont elle semblerait offrir la contre-partie. Mais pareille illusion ne peut longtemps durer : et les récentes entreprises de colonisation mercantile allemande, organisées en Chine après l'affaire de Kiao-tchéou, démontrent que les politiques du grand empire d'Europe centrale ont senti l'instabilité des faveurs obtenues dans les domaines coloniaux étrangers ; là sans doute est l'explication de l'insistance particulière des diplomates et des généraux allemands en faveur d'une action énergique et suivie en Chine. La France, loin de suivie les exemples d'expansion, a donc adopté une politique coloniale préventive à laquelle l'invitaient d'ailleurs les tentatives restreintes mais
significatives des autres peuples ; seule la Grande-Bretagne, par la continuelle progression de ses conquêtes coloniales, a vraiment provoqué les mesures de précaution delà diplomatie française.
En même temps qu'une garantie commerciale, notre pays a recherché dans l'œuvre de colonisation une garantie de puissance maritime : et plus que jamais la solidarité est étroite d'un commerce développé et d'une marine bien armée. A cet égard le spectacle de la naissance de nouvelles flottes deguerre était singulièrement instructif. L'accroissement de la marine militaire allemande prouvait, en particulier, que le temps était passé où l'empire des mers appartenait de droit aux nations riches en populations riveraines de l'océan, aguerries dès le temps de paix par la pratique de la pêche; la marine du jeune et puissant empire surgissait comme inexpliquée pour les yeux du spectateur imbu d'idées traditionnelles mais devenues fausses en vingt-cinq ans ; elle était fille de l'industrie métallurgique et du commerce universel de l'Allemagne : ses marins, ses officiers, se formaient rapidement et sans peine sur les paquebots, complexes et délicats comme les navires de guerre dont ils étaient désormais les vraies Ecoles préparatoires. C'était, pour les pays de vieilles marines comme l'Angleterre et la France, la fin décisive d'un rêve de tranquille et sûr monopole.
La France était par là plus spécialement menacée dans l'une de ses forces vives ; car elle n'avait pas, à côté des avantages d'un personnel nombreux et instruit, la vitalité industrielle intense qui garantit le facile entrelien d'un matériel naval de
première importance. Ouvrir à nos produits manufacturés de larges marchés aux colonies, c'était donner à notre peuple, encore si essentiellement agricole, le moyen d'équilibrer ses foices productives par un supplément d'activité industrielle désormais gagée <'t sure de durer. Enfin la possession decolonies multiples et bien placées rendait possiblela création de «points d'appui /) de la ilotte sans lesquels il n'est aucune chance de succès ni pour les opérations d'escadres régulièrement constituées, ni pour 1rs tentatives des croiseurs à grande vitesse contre le commerce ennemi. Cette préoccupation a guidé tous les artisans de notre renaissance maritime, parallèle à notre renaissance coloniale, et étroitement solidaire : la politique d'expansion coloniale nous a arrêtés sur une pente d'abandon maritime où, pendant les dix années qui ont suivi la grande défaite, nous nous laissions aller, sous prétexte de nous consacrer sans réserve à l'œuvre de réparation du revers continental. Ce bienfait en entraîna un autre ; la France redevenue grande puissance maritime et coloniale, sans rien abjurer de ses légitimes desseins en Europe, fut mieux en mesure d'assurer le jeu de sa diplomatie et de faire rechercher son alliance. Tout peuple ennemi de la prétention d'un autre peuple à l'hégémonie maritime et coloniale, est intéressé à garantir sa part de Iiberté et d'initiative en associant son action défensive, sur mer et aux colonies, à celle de la France. Notre politique a désormais plusieurs objets et plusieurs enjeux, plusieurs raisons de se combiner avec la politique d'autres nations ; après la défaite et les années de solitude qui l'ont suivie, notre rôle s'est singulièrement agrandi en raison du nombre des gages et des moyens d'agir que l'expansion coloniale nous a assurés.
La nouvelle politique coloniale, après tout si analogue à l'ancienne, puisqu'on cherchait, comme au temps de Colbert, des débouchés aux produits agricoles et industriels de la métropole, n'impliquait pas seulement une promesse de privilège
aux exportateurs français, une promesse de protection contre la conquête commerciale étrangère, mais encore l'adoption d'un régime de mise en valeur des colonies cjni fût conforme aux intérêts de la mère-patrie. Qu'on pare du nom de liberté, dont on abuse si souvent pour masquer une rupture de la solidarité nationale, les doctrines aux termes desquelles les colonies devraient se développer sans aucun souci du dommage fait par concurrence à la métropole, il n'importe. La France qui a sacrifié tant de vies humaines et tant de millions pour acquérir des marchés privilégiés, et qui n'a consenti les sacrifices que sous cette promesse, a le droit de régler par sa tutelle l'essor des cultures et des industries coloniales; et, comme la plupart de ces colonies en sont encore au début de leur mise en valeur, il s'agit de rendre la production coloniale complémentaire de la production métropolitaine, non pas en détruisant des organisations déjà fondées mais en empêchant leur formation préjudiciable à la communauté. Fonder dans les colonies des entreprises culturales ou industrielles concurrentes des nôtres serait manquer au pacte primordial dont la conclusion n'a été possible que par L'adhésion raisonnée mais conditionnelle des agriculteurs, et des industriels de France ; si l'on eût exposé aux Chambres françaises, à l'heure des conquêtes du Tonkirt et de Madagascar, qu'il s'agissait d'y fabriquer à meilleur marché que dans la métropole des soieries et des cotonnades, nul doute que les crédits eussent été rejetés à une majorité considérable. C'est une promesse tout:' contraire qui a été faite, qui a entraîné le vote ; il faut la tenir dans la mesure où l'on n'est point tyrannique, et combiner, par une intervention bienveillante de l'Etat, l'intérêt métropolitain et l'intérêt colonial. Les colonies peuvent s'enrichir en nous vendant le colon, au lieu de nous ruiner en fabriquant les cotonnades ; elles peuvent se substituer au Brésil et à Java pour la fourniture du café, etc., etc. ; il sera temps d'envisager une
activité plus complexe quand, à force de vivre longtemps dans cette solidarité conforme au pacte d'alliance, on en sera venu à une telle fraternité de coutumes, de mœurs, d'échanges, que l'obéissance à la même loi d'intérêt ne sera pins nécessaire pour maintenir l'union. Cette nécessité ne saurait, bien entendu, être imposée à nos vieilles colonies, ni à l'Algérie, vraies provinces de France ; mais les frères adoptifs qui sont entrés [dus récemment dans la famille n'ont pas même intérêt à laisser des capitalistes français, et à plus forte raison étrangers, hâter fiévreusement le jour de leur émancipation. Ils ont d'autres moyens de s'enrichir que faire concurrence à leurs aînés ; qu'ils commencent par les aider dans l'âpre lutte que soutient partout la richesse de la vieille patrie contre les concurrences étrangères. C'est là le mode d'association qu'on leur a proposé et qu'ils ont accueilli avec joie pour se libérer du joug de leurs dominateurs locaux ; c'est écrit en toutes lettres dans les discours des apôtres de notre expansion coloniale.
La France a donc agi et énergiquement agi moins pour suivre des exemples à peine marqués que pour prévenir des initiatives dangereuses ; et son essor n'a guère rencontré d'opposition systématique et persistante que de la pari de la puissance la mieux pourvue en colonies, la Grande-Bretagne. Loin de céder à un entraînement générai, elle a donné le branle au mouvement colonial des grands Etats civilisés ; et, en lin de compte, c'est l'implacable continuité de l'expansion anglaise qui a suscité son énergique réaction, médiocrement imitée par d'autres peuples qui étaient pourtant assez riches et forts pour aspirer à de vastes annexions. Cette constatation est seule à l'honneur des politiques qui ont reconstitué notre empire colonial ; ils ont été prévoyants dans leurs desseins, rapides dans leurs actions.
GAMBETTA, Chambre des députés, le'- décembre 1881. (.1 propos d'un crédit pour tes opérations militaires en Tunisie)
... A côté de ce besoin de réduire au "minimum les sacrifices imposés, sacrifices qui en définitive profitent à l'honneur et à la puissance de la France, il y a une question engagée dans ce débat : il s'agit de savoir si, oui ou non, par suite de considérations, de nécessités particulières, par suite de conditions commerciales, même historiques, il s'agit de savoir si vous avez une politique extérieure coloniale ; il s'agit de savoir si sans courir les aventures, si, sans aller provoquer des contacts peut-être irritants, dangereux même, avec d'autres pays, d'autres puissances, il s'agit de savoir ce qui vous appartient, ce qui, de tradition immémoriale dans ce pays, a été le but de tous les gouvernements, il s'agit de savoir si mis en demeure de le défendre, de le protéger, vous vous déjugerez, si vous traîniez notre histoire. Je ne le crois pas, et, Messieurs, voulezvous toute ma pensée '! car je vous parlerai toujours sans réticences, sans réserve : ce qui a manqué aux politiques précédentes, c'est la netteté, c'est la fermeté. Oui, quand on dira au Parlement français, ici ou dans l'autre Chambre, qu'on lui apporte une résolution de nature à conserver le patrimoine colonial de la France, à l'affermir, à l'agrandir et que la solution qu'on vous propose est suffisamment respectueuse de l'ordre et du concert européen ; que l'on peut à travers les difficultés qu'il faut savoir résoudre tous les jours et au jour le jour, qu'on peut, sans faire œuvre de conquête, sans faire œuvre d'annexion, régler dans la Méditerranée au profit de la France, — car la France, j'imagine, a bien le droit de parler à son
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profit, quand on viendra dire nettement quels sacrifices il faut consentir, à quelles limites ils s'arrêtent, à quelles charges ils répondent, à quels besoins supérieurs ils donnent satisfaction, je suis convaincu que, pourvu qu'on dise sincèrement, nettement, les choses, il v aura toujours un écho clans le pays et dans le Parlement pour juger et approuver cette politique.
L'Angleterre est un grand empire colonial clans le monde,
il cet empire s'étend tous les jours parce que l'Angleterre est condamnée à l'étendre aussi bien par son histoire que par sa constitution, par sa constitution sociale autant que par sa constitution géographique. Il y a là un développement nécessaire, une extension fatale, pour ainsi dire, de la puissance anglaise sur le monde et sur les mers. Nous n'avons rien esquissé de semblable, et quand je vous parlais d'avoir une politique française, une politique de conservation, de maintien de notre patrimoine, — car aux générations qui déjà vous pressent vous avez le devoir de rendre intact le patrimoine que vos devanciers vous ont légué, — je n'entendais que vous associer à une tâche définie et limitée, et je trouve véritablement singulier qu'on vienne s'armer des légitimes soucis des représentants du pays en ce qui touche l'allégement des charges du service dans l'infanterie de marine pour s'apitoyer sur les sacrifices inévitables qu'entraîne notre établissement aux colonie^, et parce qu'il y a quelque chose à changer là, pour faire appel à votre sensibilité, pour essayer, ce que d'ailleurs je ne redoute guère, de vous faire renoncer à la politique défensive, môme véritablement nationale, que vous êtes résolus à soutenir, car, messieurs, vous n'avez jamais dit à ce pays que vous reculeriez devant les mesures nécessaires au cas seulement où il serait question de son honneur et de sa dignité. Est-ce que vous ne travaillez pas toute l'année à doter ce pays de chemins de fer, de voies de transport, de canaux, de ports ? Est-ce que vous ne multipliez pas les moyens d'impulsion et d'initiative? Est-ce que vous n'excitez pas autant qu'il est eu vous l'esprit d'entreprise et de production? Est-ce que vous ne sentez pas que les peuples étouffent sur ce vieux continent? Est-ce i[iie vous ne cherchez pas à créer au loin des marchés, des comptoirs, à favoriser partout une expansion nécessaire ? Et nécessaire à quoi, messieurs? nécessaire à l'accroissement de notre prospérité matérielle.
Et maintenant vous refuseriez de prendre les moyens pratiques indispensables pour ne pas condamner à l'inertie, au dessèchement, et bientôt à l'anéantissement notre prospérité industrielle et agricole ! Ces grandes questions se lient, et il n'est pas possible, parce qu'on parle d'attaquer ultérieurement la politique du gouvernement sur les divers points où elle est engagée dans le monde, il n'est pas possible de séparer ces deux idées : ou vous serez un grand pays, défendant ses intérêts partout où ils seront engagés, ou vous v renoncerez.
Quand vous serez à même de faire un choix, ce ne seront pas, j'en suis bien sûr, des conceptions chimériques, des rapprochements mal fondés et mal conçus, qui pourront vous empêcher d'accomplir votre devoir, le devoir d'assurer toujours le développement de la prospérité et de la grandeur nationales.
JULES FERRY, Chambre des députés, 11 octobre 1883. [Interpellation sur le Ton k in)
Est-ce que la France est seulement une puissance continen.
taie ? Vest-elle pas aussi la deuxième puissance maritime du monde? Est-ce que, pour soutenir ce rôle de puissance maritime, elle ne supporte pas un gros et lourd budget? La France a donc a accomplir des devoirs d'ordre divers, des devoirs qu'un gouvernement vigilant et patriotique doit savoir concilier. Quelle a été sur cette question du Tonkin la pensée des républicains qui ont fait partie avec moi des différents cabinets qui se sont succédé ? Tous, nous nous sommes dit : la monarchie avait légué à la République une France amoindrie, mutilée; le premier devoir de la République est de ne pas perdre, de ne pas aliéner une seule parcelle du territoire qui lui était laissé.
Donc, disions-nous, toutes les parcelles du domaine colonial,
ses moindres épaves doivent être sacrées pour nous, parce que, d'abord, c'est un legs du passé et ensuite parce que c'est une réserve pour l'avenir. Est-ce que la République doit avoir une politique éphémère, de courtes vues, uniquement préoccupée de vivre au jour le jour ? Est-ce qu'elle ne doit pas, comme tout autre gouvernement, considérer d'un peu haut l'avenir des générations qui lui sont con- Les Colonies, vol. I. 20
fiées, l'avenir de cette grande démocratie laborieuse, industrielle, commerçante, dont elle a la tutelle?
Eh bien, vous, messieurs, qui avez souci de cet avenir, qui vous rendez justement compte qu'il appartient aux travailleurs et aux vaillants, jetez les yeux sur la carte du monde et regardez avec quelle vigilance, avec quelle ardeur les grandes nations qui sont vos amies ou vos rivales s'y réservent des débouchés. Il ne s'agit pas de l'avenir de demain, mais de l'avenir de cinquante ans ou de cent ans, de l'avenir même de la patrie, de ce qui sera l'héritage de nos enfants, le pain de nos ouvriers !
Sénat, 11 décembre 1884 (/iëpotise au dur de Broglie)
Messieurs, je ne suis, pas plus que l'honorable duc de Broglie, partisan d'une politique coloniale étourdie. C'est de la politique coloniale conservatrice que nous entendons faire, et nous n'avons pas, que je sache, dépassé les limites du domaine qui nous appartient depuis longtemps. Si nous avons, sur l'injonction directe, on peut dire presque passionnée, des pouvoirs publics, des deux Chambres, si nous avons abordé la politique coloniale à Madagascar, n'avons-nous pas là-bas des droits plus anciens que le régime môme sous lequel nous vivons ? Si nous avons, malgré vos prédictions sinistres, achevé de compléter l'œuvre de l'occupation tunisienne, n'y avait-il pas là les intérêts algériens à défendre? Est-ce que ces intérêts ne devaient pas rendre, un jour ou l'autre, la prise de possession nécessaire, soit sous la forme directe, soit sous la forme de protectorat ?
Est-ce que nous sommes allés de par le monde cherchant les aventures ? Eh ! nous avons assez à faire de nous tirer à notre honneur de celles dans lesquelles d'autres nous ont jetés !
Eh bien ! restreinte à ces limites, conçue avec cette sagesse, estce que la politique coloniale n'est pas un des grands faits, un des faits généraux du temps où nous vivons? Est-ce qu'il ne vous apparaît pas que, pour toutes les grandes nations de l'Euroque moderne, dès que leur puissance industrielle est formée, se pose l'immense et redoutable problème, qui est le fond inême de la vie indus-
trielle, la condition de l'existence : la question du débouché ? Est-ce que vous ne voyez pas toutes les grandes nations industrielles arriver tour à tour à la politique coloniale ? Est-il permis de dire que cette politique coloniale est un luxe pour les nations modernes? Non, messieurs, cette politique est, pour elles toutes, une nécessité, comme le débouché lui-môme.
Et la preuve ne vous en est-elle pas fournie, avec un éclat particulier, par la nouvelle attitude que vient d'adopter le gouvernement allemand dans les questions coloniales ?
Chambre fies députés, 28 juillet 1885.
M. Jules Ferry expliqua sa conception de la politique coloniale dans la séance du 28 juillet 4885 à propos des affaires de Madagascar.
Il rappela d'abord l'un de ses précédents discours :
Messieurs, à côté de la politique conduite par le hasard, qui serait la politique de M. Rouvicr, M. Perin place la politique des occasions, qui serait la mienne suivant lui. Je n'accepte pas cette formule dans sa brièveté et clans sa crudité : elle est fort incomplète. Et, puisque l'honorable M. Georg-es Perin veut bien me faire l'honneur de me traduire par une formule, je lui demanderai, en revanche, la permission de mettre sous ses yeux la formule que j'ai donnée moi-même de cette politique, non pas pour les besoins de cette cause, et quoiqu'il soit toujours désagréable de se citer soi-même, je crois que la Chambre me permettra de lui lire ce qu'à cette tribune, le 27 mars 1884, je disais de la politique coloniale, et de ses limites, et de son objet, et de son caractère*.
Voici, messieurs, notre politique coloniale, celle que l'on discutera si l'on veut; mais qu'on n'en discute pas une autre ! En voici la formule ; je l'ai donnée moi-même à la Chambre au mois de mars 1884 :
« Certes, personne ne me contredira quand je ferai remarquer aux plus ardents de nos collèg-ues, à ceux qui voudraient pousser la Chambre le plus vite et le plus loin du côté de Madagascar, que, de toutes les politiques, la politique coloniale est celle qui a le plus besoin de réflexion et de mesure.
« Nous avons beaucoup de droits sur la surface du gdobe : ce n'est pas en vain que la France est, comme on le rappelait tout à
l'heure, une des plus grandes puissances maritimes du monde. « Elle a, depuis deux siècles, grâce à l'activité de ses marins, à la puissance de son organisation maritime, non moins qu'à la hardiesse de ses voyageurs et de ses explorateurs, pris possession de beaucoup de points du globe, et elle a aussi un vaste champ pour s'essayer à la politique coloniale. Est-ce une raison, messieurs, pour que cette politique se développe partout à la fois ? N'y a-t-il pas à la coordonner, à l'échelonner, à la pratiquer par étapes et par séries ? L'honorable M. de Mun me faisait l'honneur de me citer, dans son beau et brillant discours, qui retentissait vraiment à cette tribune comme le clairon du patriotisme...
« Si M. le comte de Mun, dis-je, me faisait l'honneur de me citer en rappelant ce mot que j'ai prononcé dans une autre discussion « que la politique coloniale est pour la France un legs du passé et une réserve pour l'avenir », mais, c'est précisément à faire la part du présent et de l'avenir, à répartir la tâche d'aujourd'hui, et à réserver la part de demain, c'est là qu'est tout le secret d'une bonne politique coloniale.
« Sur tel point du globe, il importe uniquement de conserver les situations acquises, sur tel autre, il est nécessaire de faire un pas en avant ; enfin, il est tel point sur lequel une solution définitive, intégrale s'impose, parce que l'occasion est là, quelle passe et qu'elle ne se retrouvera peut-être pas
« Certes, messieurs, dans cet ordre d'idées, dans cette sorte d'affaires, les événements nous conduisent bien plus que nous ne les conduisons, et nous pourrions trouver dans notre histoire récente bien des preuves, bien des exemples de résolutions qu'il a fallu précipiter, parce que les événements le commandaient et que nous aurions peut-être ajournées si nous avions été les maîtres du temps. Mais ce n'est pas une raison pour aller partout à la fois, pour marcher du même pas sur toutes les routes.
« Il y a un choix à faire, et il convient de considérer, avant toute chose, d'une part, l'utilité des acquisitions nouvelles, et, d'autre part, l'état de nos ressources ; c'est sous les auspices de ces pensées, qui ne sont pas nouvelles, mais que je crois justes, que je crois l'application des notions du bon sens à la politique coloniale, que je place les quelques éclaircissements que j'ai à vous donner. »
Voilà la politique coloniale dont nous sommes prêts à répondre devant la Chambre.
Dans un discours haché d'interruptions il expliqua que sa politique coloniale reposait sur une triple base, économique, humanitaire et politique.
1° Point de vue économique : Dans les considérations qui justifient à ce point de vue la politique coloniale, il met en première ligne la question des débouchés :
Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigée dans la voie de l'exportation, ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés. Pourquoi? Parce que, à côté d'elle, l'Allemagne se couvre de barrières, parce que, au delà de l'Océan, les Etats-Unis d'Amérique sont devenus protectionnistes, et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels ; parce que ces grands Etats commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu'on n'y voyait pas autrefois. Ce n'est pas une vérité seulement pour l'agriculture qui a été si cruellement éprouvée, et pour laquelle la concurrence n'est plus limitée à ce cercle de grands Etats européens pour lesquels avaient été édifiées en quelque sorte les anciennes théories économiques : aujourd'hui, vous ne l'ignorez pas, la loi de l'offre et de la demande, la liberté des échanges, l'influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s'étend jusqu'aux extrémités du monde. Ce problème esl si grave, si palpitant, que les ç-ens les moins avisés sont condamnés à déjà entrevoir, à prévoir et à se pourvoir pour l'époque où ce grand marché de l'Amériquedu Sud, qui nous appartenait de temps en quelque sorte immémorial, nous sera disputé et peut-être enlevé par les produits de l'Amérique du Nord. Il n'y a rien de plus sérieux, il n'y a pas de problème social plus grave ; or, ce programme est intimement lié à lapolitique coloniale.
J. Ferry apporta à l'appui l'exemple de l'Allemagne qui s'est jetée avec résolution dans la politique coloniale. H° Point de vue humanitaire :
Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Il y a pour elles un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.
Cas devoirs ont été souvent méconnus dans l'histoire des siècles
précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.
Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu'un peut nier qu'il y a plus de justice, plus d'ordre matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus sociales dans l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs ? Est-il possible denier que dans l'Inde, et malgré les épisodes douloureux qui se rencontrent dans l'industrie de cette conquête, il va aujourd'hui infiniment plus dejustice, plus de lumière, d'ordre, de vertus publiques et privées depuis la conquête anglaise qu'auparavant ?
Est-ce qu'il est possible de nier que ce soit une bonne fortune pour ces malheureuses populations de l'Afrique équatoriale de tomber sous le protectorat de la nation française ou de la nation anglaise ? Est-ce que notre premier devoir, la première règle que la France s'est imposée, que l'Angleterre a fait pénétrer clans le droit coutumier des nations européennes et que la conférence de Berlin vient de traduire en droit positif, en obligation sanctionnée par la signature de tous les gouvernements, n'est pas de combattre la traite des nègres, cet horrible trafic, et l'esclavage, cette infamie?
H» Point de vue politique :
Est-ce que le recueillement qui s'impose aux nations éprouvées par de grands malheurs doit se résoudre en abdication ? Et parce qu'une politique détestable, visionnaire et aveugle a jeté la France où vous savez, est-ce que les gouvernements qui ont hérité de cette situation malheureuse se condamneront à ne plus avoir aucune politique européenne ? Est-ce que, absorbés par la contemplation de cette blessure qui saignera toujours, ils laisseront tout faire autour d'eux, est-ce qu'ils laisseront aller les choses, est-ce qu'ils laisseront d'autres que nous s'établir en Tunisie, d'autres que nous faire la police à l'embouchure du fleuve Rouge et accomplir les clauses du traité de 1874 que nous nous sommes en^a^és à faire respecter
dans l'intérêt des nations européennes ? Est-ce qu'ils laisseront d'antres se disputer les régions de l'Afrique équatoriale ? Laisserontils aussi régler par d'autres les affaires égyptiennes qui, par tant de côtés, sont des affaires vraiment françaises ?
Je sais que cette théorie existe, je sais qu'elle est professée par des esprits sincères., qui considèrent que la France ne doit avoir désormais qu'une politique exclusivement continentale. Alors je leur demande d'aller jusqu'au bout de leur théorie et de faire ce que comporte la logique de cette politique nouvelle et restreinte qu'ils veulent donnera la France: qu'ils se débarrassent donc de ce gros budget de la marine qui impose à notre trésor des sacrifices considérables ! Si nous ne devons plus être qu'une puissance continentale, restreignons notre puissance maritime, couvrons nos côtes et nos ports de torpilleurs, mais licencions nos escadres, car nous n'aurons plus que faire de nos croiseurs et de nos cuirassés.
Mais si personne n'ouvre cet avis, si personne n'accepte cette conséquence logique des prémisses posées, alors cessez de calomnier la politique coloniale et d'en médire, car c'est aussi pour notre marine que les colonies sont faites.
Je dis que la politique coloniale de la France, que la politique d'expansion coloniale, celle qui nous a fait aller, sous l'Empire, à Saigon, en Cochinchine, celle qui nous a conduit en Tunisie, celle qui nous a amenés à Madagascar, — je dis que cette politique d'expansion coloniale s'est inspirée d'une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un instant votre attention :à savoir qu'une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d'abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement.
A l'heure qu'il est, vous savez qu'un navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de quatorze jours de charbon, et qu'un navire qui n'a plus de charbon est une épave, sur la surface des mers, abandonnée au premier occupant. D'où la nécessité d'avoir sur les mers des rades d'approvisionnement, des ports de défense et de ravitaillement. Et c'est pour cela qu'il nous fallait la Tunisie, c'est pour cela qu'il nous fallait Saigon et la Cochinchine, c'est pour cela qu'il nous faut Madagascar, et que nous sommes à Diégo-Suarez, et que nous ne lesquitterons jamais !
Conclusion :
Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se
tenant à l'écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l'Afrique ou vers l'Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c'est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du premier rang- au troisième et au quatrième.
Je ne puis pas, et personne, j'imagine, ne peut envisager une pareille destinée pour notre pays II faut que notre pays se mette en mesure de faire ce que font tous les autres, et, puisque la politique d'expansion coloniale est le mobile général qui emporte, à l'heure qu'il est, toutes les puissances européennes, il faut qu'il en prenne son parti; autrement il arrivera. .. oh ! pasà nous qui ne verrons pas ces choses, mais à nos fils et à nos petits-fils, il arrivera ce qui est advenu à d'autres nations qui ont joué un très grand rôle il y atrois siècles, et qui se trouvent aujourd'hui, quelque puissantes, quelque grandes qu'elles aient été, descenduesau troisième ou au quatrième rang".
Préface de: Le Tonkinetla Mère-Patrie, 1890 :
La politique coloniale est fille de la politique industrielle. Pour les Etats riches où les capitaux abondent et s'accumulent rapidement, où le régime manufacturier est en voie de croissance continue, attirant à lui la partie sinon la plus nombreuse du moins la plus éveillée et la plus remuante de la population qui vit du travai 1 de ses bras, où la culture de la terre elle-même esteondamnée, pour se soutenir, à s'industrialiser, l'exportation est un facteur essentiel de la propriété publique.
... Le système protecteur est une machine à vapeur sans soupape de sûreté, s'il n'a pas pour corrélatif et pour auxiliaire une saine et sérieuse politique coloniale.
... La consommation européenne est satui'ée : il faut faire surgir des autres parties du globe de nouvelles couches de consommateurs, sous peine de mettre la société moderne en faillite, et de préparer, pour l'aurore du vingtième siècle, une liquidation sociale par voie de cataclysme dont on ne saurait calculer les conséquences.
Banquet offert au lieutenant <le vaisseau Mizon, îj juillet 1892.
Messieurs, vous m'êtes tous témoins que je ne suis pas venu ici pour faire un discours. J'étais venu pour entendre, pour m'instruire, pour rendre hommage.
J'étais curieux de serrer la main de cet homme qui appartient à une élite de l'humanité, qui représente, à cette fin de siècle, quelque chose qui ressemble aux légendes d'autrefois, un de ces hommes qui laissent derrière eux la civilisation avancée de plusieurs périodes. Quelle que soit mon admiration pour ceux qui vont au feu, j'en réserve une plus grande pour les héros qui vont seuls et désarmés à travers le danger, et nous donnent du courage humain une idée plus haute que les plus grand guerriers.
Qui leur donne cette force? Qui, du sein de cette société où tant de gens ne songent qu'à jouir, les pousse au loin à travers les privations? Comment se fait-il qu'ils se dégagent de cette masse frivole et qu'ils marchent, qu'ils conquièrent?
C'est qu'au milieu de tant de gens qui ne croient à rien, ils ont de la foi dans la patrie et dans la France. Ils l'ont plus que d'autres patriotes qui se figurent que notre patrie devrait, par sagesse, restreindre son horizon, et, jusqu'à ce qu'elle ait reconquis sa gloire, vivre comme une veuve à son foyer, laissant passer l'histoire et se faire le destin du monde, à côté d'elle, sans elle et contre elle.
Il n'est jamais entré dans l'esprit des coloniaux que la France puisse accepter l'arrêt définitif de ses défaites. Elle a, dans la gloire passée, des conquêtes coloniales, interrompues momentanément par une mauvaise politique continentale, et qu'elle doit continuer.
Mizon, vous avez eu la foi qui vous a mené là-bas. Nous avons eu la foi qui nous a fait affronter les luttes, les difficultés et les oppositions. Vous y avez sacrifié votre vie ; nous y avons donné ce que des hommes politiques peuvent donner : nous avons immolé sur cet autel notre popularité. Nous ne nous flattons pas de la reprendre. Notre but est plus haut. Nous constatons que la France a vu clair: elle comprend que la politique coloniale la fortifie, elle, qui, disait-on, devait l'isoler !
Relevons-la donc, cette grande calomniée, et disons que son succès vient de ce qu'elle a été une politique de foi dans la France, dans sa grandeur, de foi dans la Patrie !
M. ETIENNE, Chambre des députés, 10 mai 1890. (.1 propos des discussions sur la politique nu Dahomey).
Si vous abaissez une perpendiculaire qui partant de la limite de la Tunisie et passant par. le lac Tchad vienne aboutir au Congo, vous pouvez dire que la plus grande partie des territoires compris entre cette perpendiculaire et la mer et en exceptant, bien entendu, le Maroc et les possessions anglaises, allemandes et portugaises de la côte enclavées dans cet immense périmètre, sont à la France ou destinées à entrer dans la sphère d'influence de la France.
NDus avons là un vaste et immense domaine qu'il nous appartient de coloniser, de faire fructifier, et je crois qu'à l'heure actuelle étant donné le mouvement d'expansion qui se produit dans le monde entier, alors que les marchés étrangers se ferment devant nous et que nous entendons nous-mêmes redevenir maîtres de notre propre marché, je crois, dis-je, qu'il est prudent de songer à l'avenir et de réserver au commerce et à l'industrie de la France les débouchés qui lui sont ouverts dans ses colonies et par ses colonies.
Chambre des députés, 1er décembre 1801.
(Discussion du budget).
Il faut ces résultats, messieurs, pour qu'en présence des critiques répétées et violentes qui sont dirigées contre eux, les hommes qui ont la charge et la responsabilité de la direction de nos affaires coloniales ne s'abandonnent pas au découragement. Ils ont le sentiment, et c'est ce qui les soutient, qu'ils travaillent pour la République et pour la France !
D'ailleurs, dans la voie que nous suivons, nous avons l'exemple des pays voisins : l'Europe tout entière serait donc en démence ? Car tous les pays d'Europe cherchent à avoir des colonies. Voici un pays qui n'a pour ainsi dire pas de côtes, l'Allemagne ; elle est en Océanie, aux îles Salomon et dans la Nouvelle-Guinée ; elle est sur la côte occidentale d'Afrique...
Vous la trouvez sur la côte occidentale d'Afrique avec une étendue de pays presque aussi grande que l'Allemagne elle-même ; sur
la côte orientale elle vient de se créer un immense empire. Et quand elle éprouve un échec comme celui qui vient d'être signalé il y a quelques jours sur la côte orientale ; quand, en outre, sur la côte occidentale, au Cameroun, deux expéditions successives ont été massacrées, où sont les cris de réprobation qui sont poussés en Allemagne? quelle est la voix féroce qui crie au gouvernement: Vous avez trahi la patrie ?
En pareil cas, en Allemag-ne, on annonce aussitôt qu'une expédition plus importante s'organise et qu'on aura raison des difficultés.
Et cette nation qui est devenue une grande puissance colonisatrice par nos dépouilles, l'Angleterre, s'arrète-t-elle ? N'est-elle pas saturée de colonies ? Chaque jour, cependant, elle en cherche, chaque jour elle en trouve et elle agrandit son domaine. C'est ainsi qu'en Océanie elle a occupé récemment la moitié de la Nouvelle- Guinée ; sur les côtes d'Afrique, dans le nord, elle a Lagos et les bouches du Niger, que la France a laissé échapper en 1884 ; dans le sud, à travers sa colonie du Cap, elle s'avance par le Bechuanaland et elle tente d'arriver sur les rives du Nil, de façon à combattre par derrière le mouvement madhiste et à étendre son influence sur la Haute-Egypte.
En Asie, est-elle satisfaite de ses Indes, de cet immense empire de 290 millions d'âmes, avec lequel elle fait pour plus de i milliards d'affaires par an, ce pays si riche et dont le budget est cependant en déficit de 40 millions? A côté, elle est en Birmanie depuis 1883 ; chaque année elle y envoie une expédition militaire ; à l'heure actuelle, elle a là-bas 20.000 hommes qui lui coûtent 30 millions. Et personne n'en dit rien ; on feint de l'ignorer, et les difficultés suiii grandes, énormes.
Pourquoi tout ce mouvement? Pourquoi l'Europe tout entière s'a^ite-t-elle ?
N'avons-nous pas, nous, un devoir impérieux ? Pouvez-vous faire que la France n'ait pas 1.500 kilomètres de côte sur l'Océan et 600 sur la Méditerranée ? Pouvez-vous faire que nos populations maritimes ne soient pas tentées par cet océan qui les provoque ? Voulezvous qu'elles restent absolument inactives?
Et enfin j'invoquerai un autre argument. N'y a-t-il pas aujourd'hui en Europe une situation nouvelle? Je veux parler de ce fait que je ne veux pas discuter, et qui, à l'heure actuelle, pousse les peuples à se protéger.
il 2 QUATRIÈME PARTIE
En présence de ce mouvement économique que vous rie pouvez plus nier ni combattre, qui est parti de l'Amérique, qui aujourd'hui envahit l'Europe entière, que ferez-vous de vos produits si vous ne pouvez plus les exporter?
Le fait est avéré : l'année dernière il a arraché à Lord Salisbury, au banquet du lord-maire, à Londres, ce mot profond et étonnant de la part d'un Anglais : « Le moment est arrivé où il faudra nous résigner à n'exporter nos produits que dans nos colonies. »
Je ciois que c'était là plutôt une boutade.
Mais enfin lord Salisbury voulait indiquer que le mouvement protectionniste était tel, que la nation anglaise devait réserver ses colonies pour ses propres produits.
Ne devons-nous pas, nous aussi, chercher des débouchés pour notre production ?
Chambre dos députés, 22 nov. 1804.
[Discussion des crédits pour la campagne de Madagascar).
Nous ne faisons pasde la politique coloniale pour le simple plaisir de trouver au dehors de vaines satisfactions d'amour-propre. Non! Là, n'est pas le but. Le but est plus élevé. Vous ne pouvez ignorer la lente évolution qui s'est produite dans le monde et qui nous commande impérieusement de constituer les réserves économiques destinées à assurer l'avenir.
Vous ne pouvez ignorer que l'Amérique, ce pays de toutes les initiatives, n'a pas hésité à fermer ses barrières et ses portes, quand, après avoir appris à notre contact le secret de la civilisation européenne, il a constitué chez lui des industries qui lui ont permis de refouler complètement les produits étrangers.
Ce jour-là, que devait donc faire l'Europe, ainsi privée brusquement d'un si vaste débouché ?
La France mérite-t-elle le reproche d'imprudence et d'aveuglement, qui lui a été adressé, pour avoir compris et peut-être pressenti la nécessité de faire pour la conquête d'un empire colonial cette série d'efforts qui nous ont coûté tant de millions et tant de sam; ? Toutes les autres nations n'ont-elles pas agi comme nous?
L'objection qifon nous adresse est, je le reconnais, assez sérieuse.
On nous dit : Qu'avez-vous' fait jusqu'à présent de toutes ces colonies ?
A-t-on la prétention d'exiger qu'au bout de dix ans, de cinq ans même, nous touchions pour ainsi dire du doigt, nous réalisions immédiatement tous les résultats que nous pouvions désirer ? C'est impossible ?
Nous avons déjà dit maintes fois à cette tribune : l'œuvre coloniale que nous avons entreprise est une œuvre d'avenir. Nous ne travaillons pas seulement pour l'heure présente, nous travaillons surtout pour demain.
Chambre dos députés, 9 décembre 1809.
Messieurs, notre domaine colonial est constitué ; maintenant il convient d'en tirer parti, en déclarant bien haut qu'il faut le compléter.
Mon honorable ami M. d'Estournelles a affirmé à cette tribune que notre empire colonial suffisait à notre activité. Je n'en disconviens pas ; je ne suis pas un conquérant impatient et insatiable ; je ne demande pas que nous marchions chaque jour de conquête en conquête. L'effort a été considérable ; mais je dis qu'il est des régions où l'intérêt de la France est si manifeste, telles, par exemple, celle qui est située dans l'ouest de l'Afrique du Nord, et celle qui, en Asie, n'est pas éloignée de notre empire de l'Indo-Chine, qu'il faudra, au jour rapproché ou éloigné des liquidations, que notre pays intervienne résolument.
Mais, ces réserves faites, j'estime qu'en effet l'activité française peut se développer aisément dans notre empire colonial.
Que devons-nous faire ? Continuer ce qui a été commencé. Tous les ans, des critiques acerbes se font entendre : Vous ne faites rien de notre empire colonial, nous dit-on ; vous ne savez pas l'utiliser ; vous n'avez ni colons ni capitaux.
11 semblerait, à entendre ces plaintes, que l'on ignore etles efforts accomplis et les résultats obtenus et que nous sommes encore à notre point de départ, en 1882.
11 n'en est rien. Assurément, nous avons marché, avec des difficultés sans nombre ; mais, aujourd'hui, nous pouvons fournir à la
il i OUATKIÈME PARTIE
Chambre des indications qui, je l'espère, seront de nature à lui donner complète satisfaction.
Le commerce général de nos colonies françaises avec le monde entier a été, en 1898, de 1,154 millions. Quel est, dans ce total, la part de la France ? Elle est de 860 millions.
M. JAMAIS, sous-secrétaire d'Etat des colonies. Chambre des députés, 11 avril 1892.
Ce qui nous obligea limiter notre action, mais sans rien abandonner du patrimoine nouveau que la République a donné à la France, c'est qu'à l'heure actuelle notre politique coloniale est engagée sur trop de points pour qu'il ne soit pas du droit strict des hommes qui la dirigent de discerner et de choisir en quels endroits ils doivent spécialement porter leurs efforts.
Pour ma part je suis convaincu qu'il y a en ce moment une œuvre plus importante et plus urgente à faire que d'étendre nos conquêtes : c'est d'organiser nos possessions acquises, etje n'hésite pas à reconnaître qu'elles ne sont pas suffisamment organisées.
... Comment voulez-vous que nous n'ayons pas le sentiment, et en même temps le devoir de résister à une politique d'extensions nouvelles quand il suffit de consulter les statistiques de nos colonies pour savoir qu'il en est plusieurs où les autres nations font un commerce égal, sinon supérieur, à celui de la France ?
Banquet offert aux survivants de la mission Grampel, 23 mai 1802.
Je suis venu ici parce que c'était mon devoir de venir ; c'était un devoir et un plaisir à la fois de saluer, dans une cil-constance comme celle-ci, un de ces pionniers qui travaillent à la gloire et à la grandeur de la France. Les sceptiques disent que nous ne vivons que poulies intérêts matériels, et pourtant il se trouve des hommes qui quittent tout pour aller affronter les périls, entraînés par l'idéal, par le désir de porter toujours plus loin le drapeau et le nom de la patrie. Il faut que ce soit pour le gouvernement du pays une leçon et une raison nouvelle d'agir. Je vais vous parler avec une franchise corn-
plète. Les gouvernants ne peuvent pas toujours agir comme ils le voudraient : ils ont à tenir compte de l'état des esprits dans le pays. Mais actuellement tout nous.portc à la politique coloniale : le passé, nos moeurs, nos destinées. L'éducation du pays se fait tous les jours. Il faut de la méthode, de l'activité, connaître la route à suivre et y marcher nettement. Nous y arriverons par le groupement des partis : il faut que, sur le terrain colonial comme pour l'armée et la marine, se réunissent, pour voter les crédits nécessaires, tous les Français et tous les patriotes.
LE PRINCE DARENBERG, 23 janvier 1896.
{Conférence à l'Union coloniale).
On peut dire que toute la politique coloniale, toutes les questions coloniales se résument dans une unique proposition : « il ne vaudrait pas heaucoup la peine de conquérir des colonies, si nous ne savions pas les utiliser. » Cette question est plus à l'ordre du jour que jamais.
Nous autres qui sommes convaincus, profondément convaincus que la France ne peut se passer de colonies, et que les pays d'Europe qui ne se seront pas créé des débouchés pour leur commerce sont destinés à dépérir et à disparaître, — nous qui, en étudiant l'histoire, avons appris que les plus grandes époques de prospérité et de développement ont toujours coïncidé, chez tous les peuples et dans tous les pays, avec l'impoftance de leur domaine colonial, — nous avons confiance dans l'avenir de notre pays, nous devons nous préoccuper plus que tous autres du développement de nos colonies et en tirer le meilleur parti possible.
Nos adversaires, ceux qui ne regardent pas bien loin dans l'avenir, qui ne veulent rien voir au delà des frontières européennes, qui se contentent de la politique étroite au jour le jour, ceux-là auraient trop beau jeu contre nous, si nous ne savions pas faire profiter la France de ce qu'elle a acheté au prix de tant de sacrifices d'argent et de sang, le sang de la France.
Banquet offert à l'explorateur Maistre, le 23 mai 1893.
De semblables succès devraient imposer silence à toute critique et ne laisser place qu'à l'admiration.
Mais les vieux préjugés, les vieilles théories ne sont pas faciles à déraciner. |1 \ a encore en France des gens qui croient que l'Afrique du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, n'est qu'un vaste océan de sable. Ceux-là n'ont pas vu que la découverte de l'Afrique est le plus grand événement économique de notre siècle et ils n'ont pas compris que la France ne pouvait pas se désintéresser du mouvement qui pousse l'Europe vers les régions nouvelles.
Ah ! cette politique de la routine et de l'aveuglement, elle a toujours eu des représentants. Au commencement du seizième siècle, la Cour d'Espagne a entendu les rires et les moqueries de ceux qui regardaient avec pitié les grands navigateurs qui partaient pour le nouveau monde, et l'on prétendait alors que l'on ferait bien mieux de se préoccuper des Flandres et de la Lombardie.
Hélas ! ce n'est pas seulement à Madrid que des conseils de ce genre se sont fait entendre. A Versailles, au siècle dernier, on plaisantait sur les arpents de neige, comme on plaisante aujourd'hui sur les arpents de sable, et les Indes et le Canada ont été perdus pour nous.
Si les idées étroites ne varient guère, les arguments sont changés de nos jours. On nous dit: vous n'avez pas le droit, dans l'état actuel de la France, d'éloigner la moindre force ou la moindre troupe de soldats.
Messieurs, la réponse me semble facile, car, à mon tour, je demanderai qu'on me dise combien de soldats ont été emmenés par Brazza, par Binger, par Mizon, par Monteil et par Maistre pour donner à la France la part qu'elle doit avoir et qu'elle possède dans le continent africain.
Mais, grâce à Dieu, les politiques moroses n'ont pas trouvé d'écho dans le pays ; le pays, mutilé et abattu en 1870, s'est relevé avec fierté. 11 n'a pas admis que sa marine et que son commerce pouvaient disparaître de la surface du globe et il a eu confiance en lui-même.
Et aujourd'hui, vingt-trois ans après la guerre néfaste, son empire colonial est plus vaste qu'il ne l'a jamais été à aucune autre époque
ANNEXES il 7
de notre histoire. Les principaux artisans du relèvement de notre puissance coloniale ont été des hommes tout jeunes, mais qui aiment passionnément leur pays et qui ont foi dans sa destinée. La séduction des plaisirs et l'énervement de la vie facile n'ont pas pu les retenir, et ils sont partis, sans autre ambition, sans autre espoir que de montrer au monde que la France ne voulait pas abdiquer et que la noble mission qu'elle a remplie à travers les âges n'était pas terminée.
M. HANOTAUX, Chambre des députés, 13 novembre 18<J4. Discussion des crédits pour la conquête de Madagascar .
Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, Messieurs, qu'on l'approuve ou qu'on le blâme, la France est, comme la plupart des puissances européennes, entraînée vers une politique d'expansion lointaine qui n'est pas seulement la suite d'une volonté raîsonnée ou d'un dessein calculé, mais qui est la résultante naturelle de ce besoin d'activité qui compte parmi les meilleurs symptômes de la santé chez les races vigoureuses.
Malgré des difficultés sérieuses, des déboires parfois pénibles, cette tendance a été se développant depuis quinze années, depuis que. la France a repris son énergie et ses forces.
Les résultats de cette politique, Messieurs, vous les connaissez ; vous les consacrez chaque jour par vos votes ; vous poursuivez, malgré les charges déjà si lourdes d'une nation qui n'a pas qu'une seule tâche, l'œuvre entreprise par ceux qui vous ont précédés. Plusieurs de ces colonies récentes ont répondu à nos espérances. On peut dire que la possession de certains de ces territoires, parfois si chèrement gagnés, compte déjà parmi les éléments les plus précieux de notre autorité dans les grands problèmes qui, en ce moment, agitent le monde.
M. CHAUTEMPS. ministre des colonies, banquet colonial de 1895.
Notre histoire coloniale recommence aujourd'hui et cette page nouvelle est au moins aussi belle que celle qui l'a précédée en en- Les Colonies, vol. I. 27
treprises hardies, en faits d'armes éclatants, en féconds dévouements.
Mais, Messieurs, la lutte commerciale et industrielle est aujourd'hui si âpre entre les nations qu'une politique individuelle ne suffirait pas, ou plutôt, si nous voulons quela France puisse demeurer fidèle à elle-même, qu'ellcpuisse continuer au profit des autres peuples sa mission historique, il est nécessaire que sa situation économique soit solidement établie, et sa valeur coloniale est une ressource que nous avons le devoir de lui montrer.
Ce serait, en effet, peu de chose que la politique coloniale, si elle consistait uniquement à conquérir de vastes territoires pour la satisfaction d'y exercer une autorité nominale : les colonies doivent profiter à la métropole, non pas, bien entendu, par le payement d'un tribut, — c'est une doctrine condamnée, — mais par l'accroissement de la puissance politique et économique du pays.
Et voilà pourquoi, Messieurs, le ministre des colonies, malgré ses préoccupations multiples: préoccupations politiques, administratives, judiciaires, pédagogiques, confessionnelles, militaires à l'occasion, navales même, est tenu de se considérer, avant tout, comme un second ministre du commerce. Gouverneurs, magistrats et fonctionnaires de tous ordres, officiers de terre et de même sont que les moyens : le commerçant seul est la force. C'est pour lui que l'administration doit être faite, et il ne serait pas admissible que l'administration se considérât comme pouvant atteindre elle-même le but poursuivi et qu'il est patriotique de rechercher.
M. DELCASSÉ, Chambre «les députés, 2 mars 1805. (Budget des colonies).
Il ne suffit plus de soutenir que nos colonies, à n'envisager que le côté purement matériel, ne sont pas une charge pour la mère patrie. Si vous défalquez du budget colonial 12 ou 13 millions absorbés par le service de la transportation et de la relégution qui ne sont pas des dépenses dans l'intérêt des colonies, je vous l'assure ; si vous tenez compte encore des contingents coloniaux qui ne sont pas inférieurs à 7 millions ; si vous tenez compte aussi des millions, plus nombreux encore que les colonies payent à la métropole sous
forme de droits de douanes à l'entrée de leurs produits ; si vous considérez, enfin, que sur le trafic général des colonies, qui a été l'année dernière de 476 millions, la part du commerce français, — et je réponds par là à la question de M. Naquet, — bien qu'insuffisante encore, n'est pas moindre cependant de 200 millions, vous reconnaîtrez que la balance fait ressortir un gain pour la mère patrie
Mais cela ne suffit plus. Puisque, soit à cause de la surélévation des barrières douanières, soit par l'effet de la surproduction industrielle et agricole, les grandes puissances seront de plus en plus réduites à exporter chez elles, il faut que les colonies, dans leur intérêt môme, deviennent pour la mère patrie une source de profils de plus en plus considérables. La récolte est certaine, si l'on sait faire à temps le sacrifice de la semence.
Et c'est pourquoi je fais appel à la hardiesse prévoyante des capitaux français, sors de trouver ici les renseignements etlesconseils, dans les colonies, le concours et la protection qui leur sont indispensables.
Ce sera là de plus en plus la tâche du gouvernement.
La période de développement territorial touche à son terme. En Asie, notre place est indiquée, et nous pourrons, à notre heure, achever de remplir le cadre qui nous y est tracé. En Afrique, dont le partage définitif entre les grandes puissances sera bientôt accompli, il n'y a plus qu'à fournir à des pionniers hardis, actuellement en cours de mission, les moyens de consolider et de compléter les résultats acquis par d'illustres devanciers. Ce sera encore quelques centaines de mille francs à dépenser et je sais qu'il n'est pas de petites économies ; mais serait-ce notre excuse si un jour on pouvait dire que, pour quelques centaines de mille francs, nous avons laissé nos rivaux occuper ce qui nous revenait légitimement ? Croyez-vous même que la génération présente, sur qui pèsent les charges île la politique coloniale, nous saura gré d'une abstention dont nos rivaux profiteraient ?
Non ! dans ce pays de France, avant tout sensible à l'honneur, où l'ouvrier le plus humble, où le paysan le plus ignorant a le plus vil sentiment de la grandeur singulière et des destinées supérieures de sa patrie, aucun gouvernement n'aurait longtemps raison qui, pour expliquerune défaillance, n'aurait à invoquer que des raisons d'argent.
Et à ceux qui, préoccupés surtout de notre situation en Europe, et je vous prie de croire que celui qui esta cette tribune est loin de s'en désintéresser, à ceux: qui appréhendent que la France se répande au dehors et rayonne au loin, je me bornerai à poser cette question :
Croyez-vous que nous serions plus forts aujourd'hui, que notre prestige serait plus grand, que nous serions entourés de plus de confiance et de respect, si nous avions continué à nous enfermer dans l'abstention à laquelle nous avons été condamnés pendant les dix années qui ont suivi 1870?
Si nous n'avions prouvé, oui ! par notre exubérance même, la profondeur de Tétendue de notre relèvement, si les Anglais, enfin, les Italiens, les Allemands, d'autres encore, détenaient à Tunis, à Madagascar, en Indo-Chine, au Conafo, au Dahomey, sur la côte de Guinée, l'empire qui nous place après l'Angleterre et la Russie en Asie, et qui, en Afrique, nous permet légitimement de disputer le premier rang- ?
M. FÉLIX FAURE. président delà République, 14 octobre 1897. [Banque! au retour de son voyage en Russie).
Messieurs, la période qui s'ouvre et qui se prolongera bien au delà de notre siècle semble devoir fixer définitivement les destinées des nations de la vieille Europe et déterminer leur place respective dans le monde.
Les besoins et les ressources de pavs, hier encore fermés à tout contact européen, nous sont révélés par les explorateurs et les missions que les gouvernements, les assemblées commerciales, les associations industrielles et financières envoient, à l'envi, de tous côtés. Déjà, ces contrées préparent l'outillage indispensable à l'exploitation de leurs richesses.
Chaque jour voit surgir des projets d'arsenaux, de ports, de canaux, de chemins de fer et d'établissements d'Etats, de villes ou de Sociétés privées.
Il vous appartient, Messieurs, d'obtenir pour notre pays une part aussi large que possible dans l'exécution de ces projets qui réclament le concours de l'industrie européenne.
Sans perdre un instant, élancez-vous donc à la conquête de marchés nouveaux.
Fondez à l'étranger de nombreux comptoirs qui seront pour notre influence autant de foyers de rayonnement. Favorisez l'émigration des capitaux qui, vivifiés et accrus par leur activité, feront retour à la métropole, augmenteront sa richesse et développeront sa puissance de consommation au profit de tous.
Hâtez-vous enfin de diriger vers ces régions à peine connues, encore inexploitées, les efforts individuels et les initiatives privées, sous peine de nous laisser devancer par nos concurrents étrangers et de voir notre pays exclu du rang auquel ses facultés etsa loyauté commerciale incontestée lui donnent le droit de prétendre.
C'est bien servir la patrie que de faire connaître aux peuples qui s'éveillent à la civilisation le génie si fécond de notre race laborieuse.
L'Etat, de son cùté, connaît ses obligations et son devoir. Ce serait une utopie de penser que, dans ces entreprises, son action peut être substituée aux initiatives particulières.
C'est de ces dernières que nous devons tout attendre. En retour de leur hardiesse intelligente l'Etat donnera aux Français à l'étranger l'appui dont ils ont besoin.
La sollicitude de la République s'étend à tous ses enfants, à ceux surtout qui la servent au loin.
Là où est un Français, là est la France !
M ANDRÉ LEBON, ministre des colonies.
(Banquet colonial de 1896.)
J'estime, quant à moi, que la politique coloniale française a traversé ce que j'appellerai la période héroïque : que depuis dix ans nous avons planté notre drapeau sur des points assez épais dans le globe et assez variés pour que l'avenir de notre industrie et de notre commerce soit désormais assuré. Sans doute nous aurons encore quelques opérations complémentaires à mener pour garantir nos établissements; mais quand en dix ou quinze ans on a créé l'empire de l'Indo-Chine, celui de l'Afrique occidentale, celui du Congo, et celui plus récent de Madagascar, le devoir de ceux qui ont la charge
OIATRIEME 1WKI1E
(I administrer ces empires n'esl pas île chercher à égaler la gloire de ses prédécesseurs, mais de poursuivre des victoires, plus modestes peut-être, bienfaisantes cependant, en s'appliquant à organiser cl à mettre en valeur cet immense domaine ouvert aux générations de l'avenir.
M. MÉLINE. président du conseil, 17 avril 1898. (Discours u Remiremont.)
.le ne dresserais de notre situation économique qu'un tableau incomplet, si je n'ajoutais qu'à coté de ces débouchés qu'il faut avoir à l'intérieur pour y attirer la sève de la nation, il en est d'autres auxquels il est temps de donner un nouvel et vigoureux développement. Notre empire colonial s'étend tous les jours, l'Europe est en train de se partager le monde, et il est juste que nous y prenions notre place. Elle est assez belle aujourd'hui pour suffire à notre ambition ; le moment est venu de tirer parti de ces espaces immenses ; pour cela il faut y porter toute notre attention, toutes nos ressources. Il faut créer toute une organisation commerciale, financière, administrative. <Juel beau champ d'action pour déjeunes intelligences qui cherchent leur chemin !
M. A. DE MUN, Chambre des députés, 7 avril 1892.
Dans ma conviction ce qui fait la grande difficulté des questions de politique coloniale, ce qui empêche la masse du pays de les comprendre, ce qui crée sur ce terrain entre vous et lui une méfiance dont vous avez recueilli tant de témoignages, c'est qu'au lieu de parlera son cœur et à son imagination un langage intelligible, au lieu de lui découvrir les grands horizons qui pourraient l'attirer, au lieu de lui faire aimer la politique coloniale en lui rappelant les grandes destinées et les traditions séculaires de la France, vous ne lui montrez que les petits côtés de la question et les plus ingrats, vous ne l'initiez qu'à de petits moyens et à d'étroits calculs, à travers lesquels il n'aperçoit que le sacrifice amer, l'argent dépensé, les hommes tués ou morts à la peine, et les souffrances endurées. ,
Ce reproche, je l'ai fait aux gouvernements qui vous ont précédés à propos des affaires du Tonkin. J'ai cru à cette époque, comme je crois aujourd'hui, que le pays aurait compris ce qu'on voulait de lui, si ou lui avait montré clairement l'immense intérêt que la France avait à ne pas abandonner la face orientale de l'Indo-Chine, où elle avait le pied par la Cochinchine et le Cambodge, pendant que l'Angleterre s'avançait tous les jours plus profondément sur la face occidentale et elle allait s'établir aux portes de la Chine, à l'heure où elle s'ouvrait au commerce européen, pendant que la Russie l'enserrait par le nord, d'une marche de plus en pressante.
Je crois que si l'on eût dès les premiers moments découvert ces larges visées à notre nation généreuse et jalouse de sa prépondérance dans le monde, elle aurait compris et accepté la tâche qui s'offrait à elle.
M. PAUL DE CASSAGNAG, Chambre des députés, 10 juillet 1883. (Discussion suv le Tonkin.)
Dans un moment où nous n'avons que trop de colonies, alors que ces colonies sont ruinées par votre propre faute, par votre propre politique, quelle nécessité d'avoir des colonies nouvelles? Sous quel prétexte allez-vous dire à la France qu'il lui faut de nouvelles colonies ?
Au lieu de vous lancer à courir après des colonies nouvelles agrémentées de prétendus gisements d'or que vous ne connaissez pas. ne les ayant pas vus, et de prétendues mines de houille dont vous ignorez l'existence, quoique vous les proclamiez et que vous les indiquiez sur vos cartes fantaisistes, pour que l'opinion publique vous accompagne dans cette aventure lointaine, la France vous dira de ne pas regarder si loin, si vous avez de l'argent, des efforts, une intelligence pratique quelconque à mettre au service de la patrie ; ne jetez pas les yeux si loin : c'est en France qu'il faut regarder, c'est la misère qui est en France qu'il faut soulager.
M. JULES DELAFOSSE, Chambre dos députés, 7 décembre 1883.
Je demande à la France de refuser au cabinet qui est sur ces bancs les crédits qu'il demande, parce que le vote des crédits implique
non seulement un vote de confiance, et d'approbation, mais parce qu'il serait une subvention donnée à une politique qu il est urgent d'arrêter ; parce que la politique d'expansion coloniale, dont M. le Président du conseil a proclamé le principe, condamne la France à des aventures sans fin.
Sans revenir sur le passé, sans reprocher à la Chambre, —
je n'aurais pas le droit de le faire, — les votes qu'elle a émis, je viens lui demander si elle ne sent pas que l'heure est enfin venue de couper court à ces dangereuses expériences. Je tiens, quant à moi, messieurs, la politique d'expansion coloniale telle que l'a conçue M. le Président du conseil, et telle qu'il la pratique, pour une véritable hallucination.
Messieurs, si l'expression vous choque, je dirai que je la tiens pour un leurre, pour un rêve, pour le plus décevant et le plus périlleux des rêves.
En résumé, messieurs, une colonie de fonctionnaires, un
tribut annuel de trois millions donnés à la colonie, un commerce avec la France de 8 millions, un commerce général de 90 millions qui ne profite pour les trois quarts qu'à l'Angleterre ; voilà, messieurs, tout ce que vaut la Cochinchinc !
Messieurs, j'ai cité avec détails l'exemple de la Cochinchine parce que, vous le comprenez, elle a une corrélation étroite avec le Tonkin.
Les deux contrées se ressemblent, et, comme notre méthode de colonisation se ressemble également partout, et comme il est probable que nous ne ferons au Tonki n que ce que nous avons fait en Cochinchine, c'est à dire que nous lui fournirons la même subvention, que nous y introduirons les mêmes procédés, que nous la peuplerons des mêmes fonctionnaires, il est vraisemblable, messieurs, que nous arriverons aux mêmes résultats. Ces résultats, vousles connaissez aujourd'hui par anticipation, et je vous demande messieurs, après les avoir placés sous vos yeux, si M. le président du conseil a eu raison de vous dire que la conquête du Tonkin devait être l'héritage des générations futures et le pain de nos ouvriers.
Si les générations futures delà France et ses ouvriers ne devaient avoir d'autres ressources que celles que leur assure l'imagination coloniale de M. le président du conseil, autant dire qu'il les a condamnés d'avance à mourir de faim.
Pourquoi l'Allemagne voit-elle son commerce d'exportation
monter toujours? C'est parce qu'elle est forte, parcequ'elle estpuissante, parce qu'elle est victorieuse. Elle bénéficie de la victoire ; car c'est triste à dire, mais il n'est que trop vrai que la victoire fait la vogue et commande la mode. Et c'est pour cela qu'au lieu de nous discréditer par la politique d'aventure, au lieu d'éparpiller nos forces aux quatre vents, je voudrais que tous ici nous fussions unis pour les ramasser, les concentrer, pour travailler ensemble à redevenir forts, à redevenir victorieux, à reconquérir ainsi, avec le prestige perdu, les bénéfices qui l'accompagnent.
Du reste, messieurs, l'exemple que j'emprunte au commerce extérieur de l'Allemagne, le commerce français le fournit lui-même et ((infirme mes assertions.
Le commerce total des colonies françaises avec la métropole ne s'élève pas à 200 millions sur un total de 9 milliards. Voilà tout le contingent de la politique coloniale. Vous savez maintenant par ces chiffres ce qu'elle vaut et si elle mérite les sacrifices qu'on vous demande pour elle.
M. CLEMENCEAU, Chambre des députés, 31 octobre 1883.
11 s'est introduit en Europe, à la suite des événements que vous connaissez, une sorte de système politique que M. Thiers appelait la politique de : « Prenez de votre côté, je prendrai du mien ; » politique qu'on pourrait appeler aussi celle de : Je vous donne cle ce que je n'ai pas, donnez-moi de ce que vous n'avez pas.
C'est une sorte de curée muette, où chacun se regarde avec des yeux inquiets et inquiétants, sans que personne dise rien, tandis que d'autres, silencieux, mais résolus, guettent leur tour. Et voilà tous les appétits éveillés, toutes les défiances suscitées ; ceux qui devraient rester unis sont brouillés par la proie même qu'on leur a donnée à dévorer. M. Thiers disait : Le faible est souvent opprimé, mais il a un vengeur, c'est sa dépouille, qui dénonce et divise les spoliateurs. Et, en effet, c'est ce qui arrive, chacun veut prendre son morceau et regarde d'un œil d'envie la part du voisin.
Demandons-nous si nous n'avons pas notre part de responsabilité dans cette situation. N'avons-nous pas pris notre part de ce triste butin ? En prenant, n'avons-nous pas autorisé à prendre?
Et ce faisant, n'avons-nous pas empêché la seule politique qui lut
Mit QUATRIÈME PARTIE
possible pour nous on Europe ? < >ui, il dépendait de nous d'opposer à la politique des intérêts antagonistes, la politique des intérêts solidaires, la politique de la solidarité européenne C'est une politique qui n'était pas brillante, qui était très modeste, qui n'aurait pas donné lieu aux beaux développements oratoires que nous avons eu le plaisir d'entendre aujourd'hui assurément! Mais c'était une politique très prudente en même temps que très ferme, et c'était une politique qui n'aurait pas tardé à porter ses fruits.
Pour cela, il fallait quoi? Il fallait, suivant un motcélèbre : mettre notre intérêt dans l'intérêt européen, resserrer les liens de tous ceux qui ont intérêt à ce qu'il y ait une Europe, tranquilliser par notre attitude les esprits troublés, faire cesser les défiances et montrer que nous serions, s'il y avait en Europe quelqu'un qui songeât à prendre autre chose que son bien, un témoin gênant, parce seul l'.iil que nous regardions et que nous nous faisions les représentants de la conscience g'énérale.
Ah ! pour cela, il fallait afficher une politique de désintéressement.
Nous n'aurions pas les satisfactions d'amour-propre et de vanité nationale qui nous ont été données et que nous payerons peut-être plus cher qu'elles ne valent; mais soyez sûrs que la patrie y eût singulièrement gagné dans l'avenir, et soyez certain, monsieur le président du conseil, qu'une heure viendra où, lorsque les conséquences européennes de l'expédition de Tunis apparaîtront clairement, vous ne vous vanterez pas alors si haut- d'avoir donné Tunis à la France !
Où est la Chambre qui approuvait M. Waddington allant au
congrès de Berlin pour y proclamer la politique des mains nettes, — au moment précis où l'on se préparait à y renoncer, — en disant : Nous n'allons pas à Berlin pour prendre quoi que ce soit, pour défendre des intérêts particuliers; nous allons défendre l'intérêt européen. Et il faut rendre cette justice àM. Waddington qu'il avait compris cette politique. Il faut féliciter la Chambre qui l'avait soutenu et qui paraissait avoir compris sa pensée.
Où est-elle, cette politique ? Elle a été abandonnée par qui ? Par M. Jules Ferry, qui nous a lancés dans l'expédition de Tunis ; par M. Jules Ferry, qui faisait partie du cabinet qui a essayé de nous lancer d'une façon indirecte et subreptice dans l'expédition d'Egypte ; par M. Jules Ferry, qui nous a lancés dans l'expédition du
Tonkin ; par M. Jules Ferry, qui bataille à l'heure présente à Madagascar.
Voilà ce que vous appelez votre politique coloniale !
Je vois bien les coups de fusils qui ont été échangés, je vois bien les dangers que nous courons, mais je ne vois pas les avantages que notre commerce en a retirés jusqu'à présent.
La politique des « mains nettes », elle a été complètement abandonnée au grand détriment de l'Europe, au grand détriment de la France.
Rappelez-vous quelle a été, jusqu'au congrès de Berlin, la situation européenne à l'égard de la France. Nous étions bien plus près de notre défaite ; notre réorganisation intérieure n'en était pas au point où elle en est aujourd'hui, et cependant nous avions d'autres sympathies que celles que nous rencontrons maintenant.
Rappelez-vous le résultat produit par cette politique « des mains nettes » et le résultat produit par la politique inaugurée par M. Jules Ferry, et comparez !
Et cela est d'autant plus malheureux, cela nous a porté un préjudice d'autant plus grand qu'à mon avis, il n'y a pas dans le monde une puissance mieux placée que la France pour représenter cette politique vis-à-vis de l'Europe, avec plus de chances de succès.
Nous ne sommes pas une île, comme l'Angleterre ; nous ne pouvons pas nous lancer au-delà des mers, certains que nous serons défendus, quoiqu'il arrive, par notre « ceinture argentée », comme on dit là-bas. Nous ne sommes pas entourés par des montagnes et la nier, comme l'Espagne. Nous sommes placés au milieu de l'Europe civilisée. Nous avons agi sur tous les peuples qui nous entourent, et, ils ont réagi sur nous ; nous avons été les initiateurs d'un mouvement qui a été l'origine du monde moderne ; c'est nous qui avons fait la Révolution française.
— Messieurs, lorsque j'ai été interrompu, je disais que la France me paraissait l'agent naturel de la reconstitution de l'Europe. Je disais qu'elle était singulièrement bien placée pour faire prévaloir cette politique. Je rappelais les liens historiques qui l'attachent aux autres Etats du continent ; je rappelais quelle grande part elle avait prise dans la création du monde moderne ; je rappelais ce grand mouvement de la Révolution française, qui a véritablement créé l'Europe moderne. Je disais que, quand on a pris une part aussi glorieuse à ce grand mouvement qui agite encore toutes les nations
du continent, lorsque ce pays a une puissance d'expansion universellement reconnue, lorsqu'il a toujours aspiré dans le monde à être une puissance morale, — ce qui ne veut pas dire que nous avons charge des autres peuples, et que nous ayons mission de propagandistes, car le premier principe que nous devons respecter est celui de l'autonomie et de l'indépendance des peuples, — lorsqu'un pays est placé ainsi, que tout ce qui se passe en Europe l'émeut, qu'il ne peut vibrer sans que l'Europe tressaille, qu'il reçoit le contre-coup de tout ce qui se passe au dehors, je dis que dans ces conditions un peuple qui a proclamé le droit moderne doit être le premier à l'appliquer, et qu'il a une autorité morale immense pour amener les peuples et les gouvernements à suivre son exemple. Sachez-le bien, vous avez perdu une occasion unique de revendiquer ce droit en Europe et d'acquérir une puissante autorité au profit de la République et de la France.
Si vous aviez fait cela, vous auriez vu d'abord se grouper autour de vous les petits Etats, tous ceux que M. Thiers appelait spirituellement les États à tempérament vertueux, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas le moyen de faire autrement que d'être vertueux, — ce qui ne veut pas dire que la vertu des nations dépende de l'exiguïté de leur territoire, car nous avons de l'autre côté de la Manche une puissance amie qui ne prétendrait pas plus que nous à ce prix de vertu ; — vous auriez vu se rallier à vous tous ces peuples qui auraient apporté autant de voix à la cause de la justice et du droit ; le reste aurait suivi, et la politique qui a été adoptée sur d'autres points, par d'autres nations, n'aurait pas pu être inaugurée ; mais vous l'avez autorisée par votre exemple. Le tentateur vous a emmenés sur la montagne, vous a montré les peuples à vos pieds en vous invitant à faire votre choix, vous l'avez fait ; d'autres ont fait de même.
Vous avez suivi des suggestions contre lesquelles vous deviez vous tenir en défiance, et vous avez manqué l'occasion unique de faire en Europe une politique d'opinion conforme aux principes mêmes de votre gouvernement.
Oh ! je sais très bien que M. le président du conseil a prononcé une parole — que j'ai recueillie' — contre la politique d'opinion. 11 a reconnu qu'il pouvait y avoir des moments où l'opinion publique ne saisissait pas toute la beauté de la politique coloniale telle qu'il la comprend, et où il pourrait y avoir une certaine réaction dans le pays ; mais il a promis le succès à ceux qui pourraient douter de
l'avenir et il leur a dit: « Soyez tranquilles, le succès justifiera tout. »
Eh bien, nous saurons l'instituer dans ce pays, la politique d'opinion, car c'est la République elle-même ; nous lui donnerons ses organes naturels, nous y avons tous le même intérêt. Mais il y avait un intérêt suprême, supérieur et antérieur à créer cette politique en Europe. Vous seuls pouviez parler assez haut; vous seuls, même après la situation que nous avaient faite les événements de 1870, vous seuls aviez l'autorité morale suffisante pour dire : « Qu'importe ceux qui prennent? Moi, je ne prends pas ! » Et je dis que, devant votre attitude, personne n'eût osé prendre.
Non, votre politique n'est pas, comme vous le prétendez, une
politique de fierté nationale ; ce n'est qu'une politique de chauvinisme national ; ce n'est qu'une politique d'effacement en Europe, puisqu'elle a pour conséquence nécessaire notre affaiblissement, la perte de notre autorité morale, notre impuissance.
Vous ne pouvez pas déplacer votre centre de gravité comme l'Autriche vous ne pouvez pas, comme l'Angleterre, vous lancer, sans souci de ce qui peut se passer derrière vous, à la conquête du monde?
Ce que vous enlèverez de nos forces ne se retrouvera pas, non seulement dans la guerre, mais dans la paix. Nous avons besoin de nos forces précisément pour empêcher la paix d'être rompue.
S'il se trouvait un gouvernement qui voulût préparer l'échiquier européen en vue de je ne sais quel dessein inavouable, n'estil pas tout indiqué d'avance qu'il faut, s'il se peut, appeler la France au loin et l'y retenir? Est-ce qu'on n'a pas intérêt à nous pousser au Tonkin, à nous y maintenir, à y faire envoyer contre nos soldats des combattants plus ou moins réguliers ? Est-ce qu'on ne peut pas, à un moment donné, nous placer entre le déshonneur d'une reculade et la certitude de compromettre nos intérêts les plus chers sur le continent !
Eh bien, nous croyons qu'il faut éviter d'en venir là, et nous vous disons : « Prenez garde ! »
Et quel est le moment que vous choisissez pour faire une entreprise pareille? C'est l'heure précise où il se manifeste une inquiétude générale en Europe. '
Est-ce que vous n'avez pas un intérêt suprême à la conservation de la paix européenne ? Est-ce que, si cette paix était rompue, notre
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intérél ne commande pas de disposer de toutes nos ressources pour inspirer le respect, cl si, par malheur, nous étions attaqués, quelle responsabilité redoutable aurait à supporter celui qui aurait engagé une partie de nos forces dans l'Indo-Chine, au Tonkin !
DUC DE BROGLIE, Sénat, 11 décembre 1884.
Le système qu'on a baptisé du nom de politique coloniale et qu'on préconise hautement dans la presse part de cette idée que la France, après les malheurs qu'elle a subis en 1870, les mutilations q n '(Ile a subies, est condamnée pour longtemps au repos et à l'inaction en Europe : elle doit renoncer pour longtemps à prendre aux affaires générales de l'Europe la part prépondérante, à y jouer le rôle brillant qui luiont appartenu dans d'autres temps. La prudence la condamne à écarter ce souvenir et à se résigner sur le continent à une attitude de recueillement.
A cette cruelle nécessité il lui faut, ajoute-ton, une consolation et une compensation. Elle ne peut les trouver qu'en dehors d'Europe dans une vaste et rapide extension de ses possessions coloniales.
C'est dans la création d'un empire colonial, — on a dit le mot dans un document officiel — que la France peut trouver la réparation de ses forces et la compensation de ses pertes. Il ne s'agit pas seulement pour elle, de conserver hors d'Europe les possessions qu'elle a acquises et qu'elle garde encore, de les féconder par le travail, de les organiser par une bonne administration, de maintenir ses droits et d'attendre l'avenir. Il faut, dès à présent, et par un subit élan, les accroître et fonder un grand domaine colonial, (l'est de ce côté qu'il faut désormais que la France tourne ses regards et porte toute son activité.
Il n'est pas un de vous, messieurs, qui n'entende proclamer et répéter ce thème par de grands organes de la presse- Eh bien, si telle est la pensée qui préside à la politique étrangère du gouvernement et dont cette question du Tonkin n'est qu'une application partielle, laissez-moi saisir cette occasion pour protester hautement contre une telle tendance ; je n'en connais pas de plus chimérique ri de plus dangereuse. Je n'en connais pas de plus contraire aux leç >ns de l'histoire et aux enseignements de la raison.
ANNEXES 'o'il
Penser qu'une puissance essentiellement continentale et européenne comme la France, momentanément affaiblie chez elle, peut aller retrouver dans des expéditions de conquêtes lointaines, une compensation quelconque de la force qu'elle a perdue, c'est aller, je le répète, contre tous les enseignements de l'histoire et les leçons du bon sens. S'il y a une chose que l'expérience des siècles démontre, c'est qu'on n'est fort au dehors et au loin que dans la proportion où ouest fort chez soi et à ses portes. S'il y a une chose que les annales les plus anciennes et même les plus récentes enseignent avec évidence, c'est que la puissance coloniale d'une nation européenne est en proportion à peu près exacte de sa puissance continentale, que ces deux forces sont solidaires l'une de l'autre, ont toujours grandi et décliné ensemble et ne peuvent arbitrairement se remplacer l'une par l'autre.
Un grand développement colonial est un luxe et un surcroît de puissance pour une nation qui déborde de force et de prospérité. Pour une nation momentanément affaiblie, c'est une charg-e qui la grève, qu'elle ne peut porter long-temps, et qui avant de lui échapper peut avoir amené la ruine tout à la fois de la colonie et de la métropole.
J'ai parlé desleçons de l'histoire et à cet égard je n'ai que le choix : elles sont nombreuses et péremptoires.
On nous parle très souvent, par exemple, des colonies que la France possédait et qu'elle a perdues à la lin de la dernière monarchie. On oublie seulement de dire que si c'est la monarchie qui les a perdues, c'est la monarchie qui les avait fondées.
Elle les avait fondées dans les jours de prospérité et de force, dans les temps où la politique des Richelieu, des Mazarin, des Louis XIV était appuyée par la valeur des Turenne et des Coudé. Elle lésa perdues dans ses jours de déclin et de décadence.
... Et si ce que je dis est vrai pour les colonies anciennement fondées et florissantes, si celles-là mêmes quand la métropole s'affaiblit, deviennent un poids qui la charg-e et non un auxiliaire qui la fortifie et la soulage, combien cela est plus vrai et plus certain encore des colonies nouvellement acquises et encore en formation ? Cellesci, combien d'années leur faut-il pour qu'elles puissent suffire à leur propre dépense et à leur propre défense ? Combien de temps, par conséquent, vivent-elles aux dépens de la métropole ?
... Je ne crois pas que la politique coloniale poursuivie avec l'é-
it'inlue, avec l'éclat qu'on lui donne aujourd'hui — car je ne dis pas la conservation prudente des colonies existantes, — mais la politique coloniale ambitieuse et conquérante, soit à aucun degré une compensation des malheurs que nous avons éprouvés en Europe. Je m'estimerais heureux de pouvoir espérer qu'elle n'en amènera pas, à un jour critique, l'aggravation et le complément.
... Je n'éprouve donc aucune confiance exagérée sur l'utilité de nos prétentions coloniales même quand je vois en ce moment à Berlin la France et l'Allemagne côte à côte, et en quelque sorte la main dans la main et leurs noms chaque jour rapprochés dans une conférence qu'elles ont convoquée en commun et qui a pour objet l'organisation coloniale d'un nouveau monde.
M. DOUMERGUE. Rapport du budget des colonies, 1899
En résumé, de tout ce qui précède, il ressort que nos colonies constituent une lourde charge pour là métropole et que cette charge n'est pas suffisamment compensée par les bénéfices qui résultent du commerce qui se fait avec elles. Sur les 514,000,000 de francs qui représentent le mouvement de leurs affaires, en 1897,26.3,000,000, c'est-à-dire plus de la moitié, forment la part de l'étranger.
Il ne faudrait pas cependant accuser seulement de ce résultat notre administration coloniale et nos méthodes de colonisation. Il est certain qu'aucun des pays d'Europe qui fondent des colonies ne dépense pour elles les mêmes sommes que nous. Mais il ne faut pas oublier qu'aucun de ces pays n'a, en aussi peu de temps et dans des proportions aussi considérables que la France, accru son domaine colonial. Ces accroissements dépassaient peut-être les limites de ce que devaient nous permettre d'autres préoccupations plus hautes et plus immédiates et les disponibilités de nos finances.
C'est dans un espace de dix ans que l'Annam, le Laos, le Tonkin, le Soudan, le Congo, la Guinée, le Dahomey, Madagascar, sont venus s'ajouter à nos vieilles possessions. Au prix de quels sacrifices et de quelles pertes en hommes et en argent, nous ne le savons que trop. Ces acquisitions et ces conquêtes ont été faites souvent, sans plan d'ensemble, sans méthode, sans préoccupation du lendemain, parfois mémo sans la volonté du gouvernement responsable. Quel-
ques-uncs peuvent à peine être considérées comme étant tout à fait terminées, puisqu'il faut encore des colonnes militaires pour soumettre les populations qui les habitent. Dans les autres, l'heure de la conquête est trop rapprochée pour qu'on puisse renoncer sans péril à toute mesure de précaution.
M. D'ESTOURNELLES, s décembre 1899.
Budget des Colonies (analyse)
M. d'Estournelles a prononcé un discours qui a été une longue critique de l'expansion coloniale. M. d'Estournelles estime « que la période de notre expansion coloniale touche à son terme et que nous sommes entrés dans la période de l'organisation » ; il est « effrayé non seulement de l'avenir, mais du chemin déjà parcouru » ; il croit que le succès du protectorat tunisien « nous a grisés » et que « de là nous nous sommes engagés très loin sur une pente glissante et sans point d'arrêt » ; il est « inquiet des perspectives qui nous sont ouvertes et de la disproportion croissante qui se prononce entre les dangers et les avantages de notre expansion lointaine » ; il ne croit même plus qu'au point de vue militaire les expéditions coloniales soient un bien, car, assure-t-il, « l'expérience de la réalité, confirmée par tous les pays colonisateurs, vous atteste que décidément ces expéditions coloniales ne sont pas une bonne école, qu'elles ne préparent pas nos officiers à la grande guerre continentale et qu'au contraire elles ont ce grand inconvénient de les habituer à voir en face d'eux non pas une armée, mais des populations sans instruction, sans commandement, sans armes perfectionnées, et qui, par conséquent, seraient vaincues d'avance si elles n'avaient pas pour auxiliaire un climat trop souvent meurtrier » ; il est opposé à notre politique africaine « à cause de la pauvreté de notre natalité » et de notre production même qui convient à des populations civilisées et à une clientèle de choix et non à nos colonies africaines « trop souvent ou désertes ou peuplées de sauvages qui d'ici bien longtemps n'achèteront que de la camelote européenne et s'adresseront plutôt à la contrebande de nos rivaux qu'à nous-mêmes ». Il s'élève notamment contre les projets de partage de la Chine dont la naissance à la vie économique mobilisera contre Les Colonies, vol. 1. 28
nous « un monde de marchands, d'ouvriers, de producteurs, de surproducteurs » ; il redoute de voir transformer l'Océan Pacifique en un champ de bataille où se rencontreront toutes les flottes du monde, celles de l'Europe, celles des Etats-Unis, celles des jeunes États de l'Amérique du Sud, de l'Australie, du Japon :
Et, au point de vue intérieur, a-t-il ajouté, nous poussons les capitaux à émigrer, soit ! Mais alors, privés de cet auxiliaire indispensable, que deviendront les cultivateurs, que deviendra la production française? Vous susciterez des crises sans fin de chômage, des grèves, des révoltes, vous serez les artisans les plus actifs de la révolution sociale. [Mouvements divers).
Gardons nos capitaux pour mettre en valeur notre domaine national et colonial, pour tirer parti des merveilleuses ressources que la nature nous a prodiguées. Vous nous demandez de coloniser la Chine, moi je vous demande de coloniser la France.
Et M. d'Estournelles a conclu en demandant « de laisser faire le temps, sans le presser fiévreusement ; c'est de laisser à l'Europe le temps de se préparer, de s'organiser en vue de la plus terrible révolution économique que le monde, ait jamais connue, le temps de se transformer pour pouvoir faire face à cette inondation, à ce déluge, si vous ne voulez pas qu'elle soit submergée ».