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LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE

L'exposé des efforts accomplis depuis trente ans pour la pénétration du Sahara révèle ce fait que nous n'avons eu dans le Sud algérien aucune politique définie et constante. Aussi distinguerons-nous, avec les auteurs de l'Historique delà pénétration saharienne (1), diverses périodes d'action et d'effacement : nulle part plus que dans cette question nous n'avons constaté cette succession de résolutions d'irrésolutions que l'on retrouve si souvent dans notre histoire coloniale.

Une première période, qui va jusqu'à l'année 1879, peut être définie la période de stagnation. La révolte de 1871 eut dans le sud un contre-coup qui amena l'envoi de deux colonnes, l'une qui en 1871- 1872, sous le général de Lacroix, réoccupa Touggourt et Ouarg-la, l'autre qui, en 1873, sous les ordres du général de Galliffet, poussa jusqu'à El Goléa. L'exploration ne donna que des résultats modestes. Dournaux-Duperré et Joubert, qui voulaient reprendre les relations avec les Touareg, furent assassinés en 1874 au RedirOhanet, au sud de Rhadamès, en se rendant à Rhât. Paul Soleillet, parti d'El Goléa avec quatre indig-ènes, se rendit à In Salah, mais ne put pénétrer dans les oasis et dut reprendre en toute hâte le chemin du retour. Victor Largeau, en 1875, gagna Rhadamès par Hassi-Botthin et rentra par El Oued ; l'année suivante il alla de nouveau à Rhadamès, mais ne put ramener aucune caravane, comme il l'espérait; il fit encore en 1877 une tentative infructueuse pour gagner le Tidikelt. La pénétration du Sahara faisait partie du programme de pro-

(1) Historique de la pénétration saharienne, par MM. Augustin Bernard, professeur à l'Ecole des Lettres d'Alger, et le commandant Lacroix, ancien sous-chef du service des affaires indigènes ; Giralt, Alger, 1900.

pagande des Pères Blancs du cardinal Lavigerie et en 187C> les Pères Paulmier, Ménoret et Bouchard partirent de Metlili vers le sud : ils furent assassinés auprès de Hassi-Inifel. Trois ans après les Pères Richard et de Kermabon engagèrent des relations avec les Azdjer et gagnèrent le lac Mi hero et rentrèrent à Rhadamès par le lac Menkhough et Temassinin. Il faut rattacher à cette époque le projet du lieutenant-colonel Roudaire qui voulait amener, grâce aux différences de niveau, les eaux de la Méditerranée dans la région des chotts du sud de Constantine et de la Tunisie.

De 1879 à 1881 nous avons eu la période du Transsaharien qui se termina brusquement par le massacre de la mission Flatters. L'idée du Transsaharien, déjà indiquée dans un mémoire d'Augier La Sauzaie (1830) et dans la grammaire de Hanoteau, déjà combattue, nous l'avons dit, par Faidherbe, fut repris" et développée à partir de 1875 par l'ingénieur Duponchel qui publia en 1879 sa brochure, Le chemin de fer Transsaharien. Les discussions et les polémiques que provoqua son projet amenèrent le gouvernement à instituer une «. Commission supérieure du Transsaharien » chargée d'étudier la question, dette commission prépara l'envoi de trois missions. En 1879 l'ingénieur Pouyannc étudia un tracé oranais par Ras cl Ma. En 1879-1880, l'ingénieur Choisy et un groupe d'ingénieurs, parmi lesquels M. Georges Rolland, reconnurent le tracé de Biskra-Ouargla et rapportèrent de précieux documents sur la géologie et la géographie physique du Sahara. Enfin le lieutenantcolonel Flatters, accompagné des ingénieurs Béringer et Roche, et de plusieurs officiers, étudiait le tracé du Transsaharien au sud d'Ouargla : cette-première mission, qui le conduisit par El Biodh, Temassinin et Tebalbalet jusqu'au lac Mcnghough, fut fertile en résultats scientifiques et géographiques, mais presque nulle au point de vue politique, on avait voulu enlever à la mission tonte apparence militaire, et les Touareg se refusaient à entrer en relations avec elle. La seconde mission partit d'Ouargla le i décembre 1880 sous des auspices très peu favorables, les avis parvenus de divers côtés faisaient prévoir l'hostilité des Touareg, mais l'optimisme île Flatters restait entier. Le 16 février 1881 la mission fut attaquée et massacrée à Bir-el-Gharama ou plutôt, comme l'a établi la mission Foureau, à Hassi Tadjenout, dans un guet-apens préparé par les guides, résolu à l'instigation des gens d'In-Salah et pour lequel toutes les factions des Hoggars, sauf une, avaient fourni des contin-

gents (1) : des survivants indigènes rapportèrent cpuelques documents de la mission. Le 21 juin 1881, le conseil général des Ponts-et Chaussées émettait l'avis que « puisque l'entreprise d'un chemin de fer transsaharien ne pouvait être abordée que lorsqu'on aurait occupé d'une manière permanente et définitive le Sahara algérien, il v avait lieu d'ajourner toute décision sur le choix d'une ligne pour amorce de ce chemin de 1er, et de ne donner suite aux avant-projets présentés qu'autant que l'exécution en serait réclamée dans un intérêt politique et stratégique. » Néanmoins les promoteurs des trois projets partant respectivement d'Oran, d'Alger par Laghouat et de Biskra par Ouargla n'ont point désarmé et continuent leur propagande : le Biskra-Ouargla notamment est en instance devant le Parlement.

Une nouvelle période d'effacement s'ouvrit ainsi en 1881, qui dura jusqu'en 1890. La baisse de notre prestige ne fut pas compensée et la révolte de Bou-Amama montra combien il était nécessaire de le rehausser. Il faut noter dans cette période la création du poste d'Aïn-Sefra, la colonne Delebecque vers Figiiig en 1881, celle du commandant Marmet en 1882, la pacification des Ouled-Sidi Cheikh Cheraga en 1883, l'occupation de Djenien-bou-Bezg en juillet 1885, la prolongation du chemin de fer jusqu'à Ain Sefra en 1887 et jusqu'à Biskra en 1888, la création des puits artésiens dans l'Oued-Bir et, dans le domaine de l'exploration, l'assassinat des Pères Bichard, Morat et Pouplard au sud de Bhadamès en décembre 1881, qui amena Msr Lavigerie à renoncer à la pénétration, la première mission de M. Foureau en décembre 1882 jusqu'à Ain Taiba et Hassi- Oulad-Aïch, l'assassinat du lieutenant Palat au Gourara en février 1886 et celui de Camille Douls dans le Tidikelt en 1889.

Avec l'année 1890 commence une période plus active. Le mouvement de conquête qui se déterminait depuis 1885 chez toutes les puissances coloniales et la limitation de notre influence au Sahara par la convention du 5 août 1890 nous entraînèrent à nous étendre dans le sud algérien. Ce n'est pas à dire que notre politique ait été constante et résolue.

En 1890, il sembla que nous dussions marcher au Touàt et, à

(1) Voir Bernard et Lacroix, ouv. cité, p. 88, cl P. Vuillot, L'exploration du Sahara, p. 186, bons résumés des documents relatifs à la mission Flatters.

Alger on étudia un projet d'expédition par Igli et l'Oued Saoura. On se borna à construire un poste permanent à El-Goléa (1891) et à décider le prolongement du chemin de fer d'Ain Sefra jusqu'à Djenicn bou-Rezg. Il faut toutefois notera l'actif des gouvernants de cette époque la déclai'ation très nette des droits de la France sur les oasis sud-oranaises qui fut apportée le 26 octobre 1891 à la tribune de la Chambre par M. Ribot, ministre des affaires étrangères :

Si dans ces derniers temps le Maroc a cru pouvoir envoyer des émissaires pour nouer des relations dans ces oasis, pour y faire réclamer son intervention, je puis dire que le gouvernement français n'a pas hésilé à signifier au Maroc de la façon la plus claire et la plus catégorique qu'il ne tolérerait de sa part aucun acte de souveraineté sur ces territoires qui rentrent dans la zone naturelle de l'influence française.

Cette question n'est pas une question européenne, ni même une question marocaine : c'est une question de police au sud de notre Algérie.

En 1892, M. (Jambon, gouverneur général, se rendit à El Goléa avec le s'énéral Thomassin et y reçut la visite des Ouled Sidi Cheikh. Les oasis attendaient à ce moment la colonne d'occupation. Elle ne fut point formée et l'on se borna à la création de bordjs ou fortins auprès des principaux points d'eau, a Ces mesures étaient parfaitement justifiées s'il fallait y voir une solutiond'attente, si ces bordjs devaient être des gîtes d'étape et des points d'appui, en vue d'une marche immédiate sur In-Salah, c'était une charge sans compensation si l'on devait s'imposer pendant des années le ravitaillement coûteux et parfois dangereux de ces postes. Avec les nomades, quand on occupe un point, on n'occupe que ce point (1). » De 1893 à 1899 cependant l'expansion sud algérienne se borna à la fondation de quelques bordjs, à Kenvoi d'émissaires aux oasis, à la préparation de projets d'expédition et à la formation de quelques missions d'exploration militaires, scientifiques ou commerciales, celles de M. Méry en 1892 et en 1893, de M. d'Attanoux en 1893-94 vers le lac Menghough, du commandant Godron en 1895 vers Tabelkoza, de M. Flamand dans le Sud-Oranais en 1896, des commandants Germain et Laperrine jusqu'en vue d'In-Salah en 1898, et de M. Foureau qui depuis 1890 n'a cessé d'explorer le Sahara algéro-constantinois. L'échec de ces tentatives pour amener à nous les Touareg

(1) Bernard et Lacroix, ouv. cité, p. 125.

décida le gouvernement à expérimenter un nouveau moyen d'expansion : la création dans le sud de marchés francs auxquels les marchandises importées de France pourraient parvenir exonérées de tous frais de douanes, de façon à concurrencer dans le Sahara les marchandises venues par le Maroc ou par Tripoli ; il ne paraît point que l'expérience ait donné de nombreux résultats.

Les années 1899 et 1900 furent décisives pour la pénétration saharienne. Le gouverneur général de l'Algéri ■ -M. Laferrière préconisait lui-môme, au lieu du Transsaharien dont il ajournait l'étude et la création, l'établissement de chemins de fer sahariens. A la fin de cette année un événem ■ 1 1 1 capital tranche la vieille question du Touât. M. Flamand, géologue, chargé de mission, arrive à in-Salah en compagnie du capitaine Pcin, chef de son escorte militaire et l'hostilité >]<■* oasis oblige la mission à les occuper par la force, (décembre 1899). Le gouvernement dut renforcer la mission Flamand el après quelques jours d'hésitation le maintien de l'occupation fut décidé.

Mais il fallut des opérations assez longues pour achever la soumission des oasis. Deux colonnes furent envoyées, l'une (colonne d'Eu) chargée d'achever l'occupation du Tidikelt, eut à vaincre dans un sanglant combat à In-Rhar les rebelles réunis par un personnage qui se faisait appeler le pacha de Timmi ; l'autre commandée par le colonel Bertrand alla occuper Igli. 11 fut décidé aussi que le chemin de fer serait poussé immédiatement jusqu'à Zoubia-Duveyrier et ensuit' vers Igli. De nombreux combats ont été livrés à diverses reprises pendant l'année 1000, notamment ceux de Sahela-Métarfa qui nous coûtèrent plusieurs tués. Des opérations nouvelles ont été préparées en octobre 1900 pour la campagne d'hiver 1900 1901 contre les Doui-Menia el autres tribus insoumises. Le général Servière qui les dirigeait a occupé le Touàt en février-mars 1901, non sans avoir eu à livrer quelques sanglants. combats, notamment à Charouin. — A l'été île 1001 la pacification était complète et les intrigues marocaines qui avaient suscité l'attaque des Berabers contre le poste de Timmimoun, ainsi que l'assassinat d'un Français, M. Pouzet, aux îles Zaffarines, ont pris fin à la suite de 1 envoi d'une mission marocaine venue à Paris au mois de juillet 1901.

I n autre événement important de notre pénétration saharienne a été le passage de la mission Foureau-Lamy qui, partie d'Ouargla

le 23 octobre 1898, et reprenant le projet de Flaters, s'enfonça dans le Sahara par In-Azaona pour parvenir àZinder et de là au Tchad. Au résumé, l'occupation des oasis sud-oranaises, en dehors de toute préoccupation du côté du Maroc, de prolongement du chemin de fer vers le Touàt, création future des antres sahariens, ces trois points déterminent notre action actuelle dans le sud. Il faut y ajouter la question de la création d'un commandement unique des territoires du sud qui se pose avec plus d'urgence encore depuis que le Soudan a planté, lui aussi, les premiers jalons d'une politique saharienne.

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