‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 96 sur 163 · II. OUBANGUI, SANGHA ET LAC TCHAD 1° de 1890 a · texte numérisé non relu

II. OUBANGUI, SANGHA ET LAC TCHAD 1° de 1890 a

L'expansion française qui s'est portée du Gabon vers le Congo' ne s'est pas arrêtée à ce fleuve, et, de même que les Belges envoyaient des missions vers le Haut-Congo et l'Oubangui, dès avant 1890, des missions françaises sont envoyées dans cette direction. C'est un chapitre nouveau de l'expansion africaine qui s'ouvre alors, et le Congo devient une voie d'accès vers le centre de l'Afrique.

Le mouvement de pénétration suivit deux directions, celle de l'Oubangui et celle de la Sangha.

Dans l'Oubangui où M. Dolisie, le commandant Bouvier, le D1' Ballay et le capitaine Pleigneur avaient pénétré avant 1890, M. Ponel en 1890 franchit les rapides de Bangui et remonta le fleuve jusqu'au 5e parallèle. C'est en cette même année 1890 que les projets de pénétration dans l'Oubangui et vers le lac Tchad se précisent et qu'est proclamé le plan de jonction de l'Algérie, du Soudan et du Congo, qui fut la formule de la fondation du Comité de l'Afrique française, créé en 1890 par le prince d'Arenberg et par M. Harry Alis et le but de la mission Paul Crampel. Ce voyageur avait formé le projet de traverser l'Afrique du Congo à l'Algérie par le Tchad et, en compagnie de MM. Nebout, Lauzière, Orsi et Biscarrat, il partit de Kouango sur l'Oubangui en janvier 1891 : il emmenait aussi un Targui, Ischekkad, interné à Alger et une petite Pahouine, Niarinzhe, qu'il avait ramenée de son précédent voyage. Trois mois après, la mission était attaquée à El Kouti sur le Chari par des bandes de Senoussi, faisant partie, on le sut plus tard, de l'armée du conquérant, noir Babah : Crampel et Biscarrat furent massacrés et, comme MM. Orsi et Lauzière étaient morts de maladie, M. Nebout, qui commandait l'arrière-g'arde, revint seul Européen pour annoncer le massacre (1).

La nouvelle de ce déplorable événement ne fit qu'aviver l'ardeur des coloniaux français qui se rendaient compte que l'activité des

(1) Voir Harry Alis, .1 la Conquête du Tchad, 1891 ; Nos Africains, 1894, Hachette.

officiers de l'Etat Indépendant dans la région de l'Ouellé où opéraient la grande mission Vankerckhoven et d'autres expéditions tenues assez confidentielles menaçait les visées de la France sur l'Afrique centrale. Pendant que des agents de la colonie, MM. Gaillard, Blom, de Poumayrac, Ponel effectuaient diverses reconnaissances dans l'Oubangui, le Comité de l'Afrique française avait déjà formé la mission de M. Dvbowski qui, en compagnie de MM. Brunachc, Bobichon, Briquez, Ghalot et Nebout, châtia les assassins do Crampel, et la mission de M. Maistre, qui partit du poste des Ouaddas sur l'Oubangui en juin 1892, en compagnie de MM. Brunache, Glozel, de Béhagle, Briquez etBonnel de Mézières : Maistre atteignit la Kémo, le Gribingui et leChari où il recoupa l'itinéraire deNachtigall, traversa le Logone et après de dures fatigues arriva à la Bénoué qu'il redescendit jusqu'au Niger : il rentra en France en avril 1893. Dans l'Oubangui, l'occupation et la fondation des postes étaient activement menées par les agents de la colonie : on eut à déplorer la mort de M. de Poumayrac, massacré par les Boubous, et celle d'un voyageur volontaire, le duc d'Uzès, qui, après une reconnaissance chez les Boubous, alla mourir à la côte.

Le voyage de Maistre nous avait assuré dans la région voisine du Cameroun de sérieux avantages. Ils furent encore renforcés par l'action exercée dans la Haute-Sangha. M. Cholet, administrateur, avait fait une première reconnaissance dans cette rivière jusqu'à la N'Goko en 1890 et nous avons dit que M. Fourneau s'était également rendu dans cette région : parti d'Ouesso avec MM. Blom et Thiriet, il remonta la N'Goko, reconnut le cours supérieur de la Sangha, fut attaqué et blessé, perdit même l'un de ses compagnons, M. Thiriet, tué dans cette attaque, et revint par la Mambéré. En 1891, M. Gaillard fonda le poste d'Ouesso et remonta la Sangha jusqu'à Bania. En 1892, la Sangha vit l'arrivée de la première mission Mizon venue de Yola : ne pouvant de la Bénoué se rendre au lac Tchad, Mizon opérait son retour par le Congo, traversait toute l'Adamaoua par Ng-aoundéré, Koundé et Gaza et rejoignait M. de Brazza sur la Sangha, ayant réuni le Niger, la Bénoué et le Congo français. M. de Brazza s'était en effet rendu dans la Haute- Sangha, où il avait fait passer le vapeur « Courbet » et où il multiplia les reconnaissances confiées à MM. Gentil, Ponel, Goujon, Fredon, le capitaine Decœur : la plus importante de ces reconnaissances fut celle de M. Ponel, qui refit à rebours le voyage de Mizon et par

f')2S QUATRIÈME PARTIE CHAPITRE IV

Ng-aoundéré atteignit Yola où les agents de la Compagnie royale il u Niger lui opposèrent de nombreuses difficultés.

Ce mouvement vers la Sangha aboutit à la signature d'une convention franco-allemande, datée du 15 mars 4894, qui délimitait à l'est la frontière du Cameroun. Elle donnait aux Allemands accès à la fois au Chari et à la Sangha et nous ouvrait dans des conditions particulières l'accès du Mavo-Kebbi et de la Bénoué. En voici le texte :

Art. 1er. — La frontière entre la colonie du Congo français et la colonie du Cameroun suivra, à partir de l'intersection du parallèle formant la frontière avec le méridien 12°40 Paris (15° Greenwich), ledit méridien jusqu'à sa rencontre avec la rivière Ngoko, le Ngoko jusqu'à sa rencontre avec le parallèle 2°, de là en se dirigeant vers l'est, ce parallèle jusqu'à sa rencontre avec la rivière Sangha. Elle suivra ensuite, en remontant vers le nord, sur une longueur de 30 kilomètres, la rivière Sangha ; du point qui sera ainsi déterminé sur la rive droite de la Sangha. une ligne droite ahoutissant, sur le parallèle de Bania, à 62 minutes (62') à l'ouest de Bania ; de ce point, une ligne droite aboutissant sur le parallèle de Gaza, à 43 minutes (43') à l'ouest de Gaza.

De là, la frontière se dirigera en ligne droite vers Koundé, laissant Koundé à l'est avec une banlieue déterminée à l'ouest par un arc de cercle d'un rayon de cinq kilomètres, partant, au sud, du point où il sera coupé par la ligne allant à Koundé, et finissant, au nord, à son intersection avec le méridien de Koundé; de là, la frontière suivra le parallèle de ce point jusqu'à sa rencontre avec le méridien 12fli0' Paris (15° Greenwich).

Le tracé suivra ensuite le méridien 12"40' Paris (15» Greenwich) jusqu'à sa rencontre avec le parallèle 8"30', puis une ligne aboutissant à Lamé, en laissant une banlieue de cinq kilomètres à l'ouest de ce point.

De Lamé, une ligne droite aboutissant sur la rive gauche du Mayo- Kebbi, à hauteur de Bifara. Du point d'accès à la rive gauche du Mayo- Kebbi, la frontière traversera la rivière et remontera en ligne droite vers le nord, laissant Bifara à l'est, jusqu'à la rencontre du lfje parallèle. Elle suivra ce parallèle jusqu'à sa rencontre avec le Chari, enfin le cours du Chari jusqu'au lac Tchad.

Art. 2. — Le Gouvernement français et le Gouvernement allemand prennent l'engagement réciproque de n'exercer aucune action politique dans les sphères d'influence qu'ils se reconnaissent par la ligne de démarcation déterminée à l'article précédent. 11 est convenu par là que chacune des deux puissances s'interdit de faire des acquisitions territoriales, de conclure des iiaitt;s, d'accepter des droits de souveraineté

ou de protectorat, de «'èner ou de contester l'influence de l'autre puissance dans la zone qui lui est réservée.

Art. 3. — L'Allemagne, en ce qui concerne la partie des eaux de la Bénoué et de ses affluents comprise dans sa sphère d'influence; la France, en ce qui concerne la partie du Mayo-Kebbi et des autres affluents de la Bénoué comprise dans sa sphère d'influence, se reconnaissent respectivement tenues d'appliquer et de faire respecter les dispositions relatives à la liberté de navigation et de commerce énumérées dans les articles 26, 27, 28, 29, 34,32,33, de l'Acte de Berlin du 26 février 1885, de même que les clauses de l'Acte de Bruxelles relatives à l'importation des armes et des spiritueux.

La France et l'Allemagne s'assurent respectivement le bénéfice de ces mêmes dispositions en ce qui concerne la navigation du Chari, du Logone et de leurs affluents et l'importation des armes et des spiritueux dans les bassin-, de ces rivières.

Art. 4. — Dans les territoires de leur zone d'influence respective, compris dans les bassins de la Bénoué et de ses affluents, du Chari, du Logone et de leurs affluents, de même que dans les territoires situés au sud et au sud-est du lac Tchad, les commerçants nu les voyageurs des deux pays seront traités sur le pied d'une parfaite égalité eu ce qui concerne l'usage des routes nu autres voies de communication terrestre. Dans ces mêmes territoires, les nationaux des deux pays seront soumis aux mêmes règles e t jouiront îles mêmes avantages au point de vue des acquisitions et installations nécessaires à l'exercice et au développement de leur commerce et de leur industrie.

Sont exclues de ces dispositions les roules et voies terrestres de communication des bassins entiers de la colonie du Cameroun ou îles bassins entiers delà colonie du Congo français non compris dans le bassin conventionnel du Congo tel qu'il a été défini par l'Acte de Berlin.

Ces dispositions toutefois s'appliquent à la route Yola, Ngaoundéré, Koundé, Gaza, Bania et vice versa, telle qu'elle est repérée sur la carte annexée au présent protocole, alors même qu'elle serait coupée par des affluents des bassins entiers.

Les tarifs des taxes ou droits qui pourront être établisde part el d'autre ne comporteront, à l'égard des commerçants des deux pays, aucun traitement différentiel.

Art. 5. — En foi de quoi les délégués ont dressé le présent protocole et y ont apposé leurs signatures.

Fait à Berlin, en double expédition, le 4 février 1894.

Les délégués français, Les délégués allemands,

Haussmann, Monteil. Kavser, Danckelman

.1 nnexe

S l''r. — La ligne de démarcation des sphères d'influence respectives des deux puissances contractantes, telle qu'elle est décrite à l'article premier du protocole du même jour, sera conforme au tracé porté sur la carte annexée au présent protocole, qui a été établie d'après les données géographiques actuellement connues et admises de partet d'autre.

§ 2. — Da»s le cas où la rivière Ngoko, à partir de son intersection avec le méridien \±°W Paris (15° Greenwich), ne couperait pas le deuxième parallèle, la frontière suivrait le Ngoko sur une longueur de 35 kilomètres à l'est de son intersection avec le méridien 12°40' Paris (15° Greenwich): à partir du point ainsi déterminé à l'est, elle rejoindrait par une ligne droite l'intersection du deuxième parallèle avec la Sangha.

S 3. — S'il venait à être démontré, à la suite d'observations nouvelles dûment vérifiées, que les positions de Bania, de Gaza ou de Koundé sont erronées, et que. par suite, la frontière, telle qu'elle est définie par le présent protocole, se trouve reportée, au regard de l'un de ces trois points, d'une distance supérieure à dix minutes de degré (10 minutes) à l'ouest du méridien 12°40' Paris (15° Greenwich), les deux gouvernements se mettraient d'accord pour procéder à une rectification du tracé, de manière à établir une compensation équivalente au profit de l'Allemagne dans la région en question.

Une rectification du même genre interviendrait, en vue d'établir une compensation au profit de la France, s'il était démontré que l'intersection du parallèle 10° avec le Chari reporte la frontière à une distance de plus de dix minutes (10') à l'est du point indiqué sur la carte (longitude 14uo0' Paris, 17ol0' Greenwich).

§4. — En ce qui concerne le point d'accès au Mayo-Kebbi, il demeure entendu que. quelle que soit la position définitivement reconnue pour ce point, la frontière laissera dans la sphère d'influence française les villages de Bifara et de Lamé.

§ 5. — Dans le cas où le Chari, depuis Goulfei jusqu'à son embouchure dans le Tchad, se diviserait en plusieurs bras, la frontière suivrait la principale branche navigable jusqu'à l'entrée dans le Tchad, avec cette réserve que, pour que ce tracé soit définitif, la différence de longitude entre le point ainsi atteint par la frontière sur la rive sud du Tchad et Kouka, capitale du Bornou, pris comme point fixe, sera un degré.

Dans le cas où des observations ultérieures, dûment vérifiées, démontreraient que l'écart en longitude entre Kouka et ladite embouchure diffère de cinq minutes de degré (5'), en plus ou en moins, de celui qui vient d'être indiqué, il y aurait lieu, par une entente amiable, de modifier le tracé de cette partie de frontière, de manière que les deux pays

conservent, au point de vue de l'accès au Tchad, et des territoires qui leur sont reconnus dans cette région, des avantages équivalents à ceux qui leur sont assurés par le tracé porté sur la carte annexée au présenl protocole.

S 6. — Toutes les fois que le cours d'un fleuve ou d'une rivière est indiqué comme formant la ligne de démarcation, c'est le thalweg du fleuve ou de la rivière qui est considéré comme frontière.

§ 7. — Ces deux gouvernements admettent qu'il y aura lieu, dans l'avenir, de substituer progressivement aux lignes idéales qui ont servi à déterminer la frontière telle qu'elle est définie par le présent protocole, un tracé déterminé par la configuration naturelle du terrain et jalonné par des points exactement reconnus, en ayant soin, dans les accords qui interviendront à cet effet, de ne pas avantager l'une des deux parties sans compensation équitable pour l'autre.

Celte même année 1894 prit lin le litige beaucoup plus grave qui s'était élevé entre la France el l'Etat Indépendant du Congo, au sujet de l'Oubangui. La frontière avait été déterminée en ces termes par un protocole signé le 29 avril 1887 à Bruxelles entre M. Bourée, ministre de France, et M. Van Eetvelde, administrateur général des affaires étrangères de l'Etat :

Le gouvernement de la République française et le gouvernement de l'Etat Indépendant du Congo, aprèss'être l'ait rendre compte des travaux des commissaires qu'ils avaient chargés d'exécuter sur le le nain, a nia ni qu'il serait possible, le tracé îles frontières entre leurs possessions, se sont trouvés d'accord pour admettre les dispositions suivantes comme réglant définitivement l'exécution des derniers paragraphes de l'article 3 de la convention du 5 février 1885.

Depuis son confluent avec le Congo, le thalweg de l'Ouhangui formera la frontière jusqu'à son intersection avec le quatrième parallèle nord.

L'Etat Indépendant du Congo s'engage, vis-à-vis du gouvernement de la République française, à n'exercer aucune action polique sur la rive droite de l'Ouhangui, au nord du quatrième parallèle. Le gouvernement de la République française s'engage, de son côté, à n'exercer aucune action politique sur la rive gauche de l'Ouhangui, au nord du même parallèle, le thalweg formant dans les deux cas la séparation.

En aucun cas, la frontière septentrionale de l'Etat du Congo ne descendra au-dessous du quatrième parallèle nord, limite qui lui est déjà reconnue par l'article 5 de la convention du 5 février 1885.

Le conflit vint de l'interprétation que donnèrent les Belges à cette convention. Ils prétendaient tantôt que le M'Bomou et non FOuellé était la branche initiale de l'Oubangui, tantôt que le M'Bomou et

<i)!^ QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE IV

l'Ouellé se réunissaient pour former l'Oubangui. Et à l'appui de leurs prétentions ils envoyèrent vers le nord plusieurs missions, cri le île MM. Nilis et de la Kéthullequi, partis de Rafaï, suivirent la vallée du Chinko, affluent du M'Bomou, franchirent la ligne de faîte du Nil près des mines d'Hofrah-cn-Nahas et s'arrêtèrent à Katuaka, sur l'Ada, affluent du Bahr-el-Ghazal (juin 1893); celle du lieutenant Donckier de Doncccl qui occupa Liffi, village situé entre Katuaka et Dem Ziber ; celle encore du capitaine Hanolet qui pénétra jusque dans le bassin du Chari. M. Liotard et les agents français, malgré l'insuffisance de leurs moyens, résistaient de leur mieux à ces empiétements. En 1893 le gouvernement décida de renforcer notre action dans l'Oubangui et projeta d'y envoyer une expédition confiée au lieutenant-colonel Monteil. M. Liotard qui depuis 1891 était dans l'Oubangui disposait d'un personnel vraiment restreint. L'expédition Monteil devait être au contraire assez puissante. Mais le départ de son chef était sans cesse ajourné, parce que l'on espérait résoudre le conflit par des négociations en Europe. Ce fut son second, le commandent Decazes, parti en avant-garde, qui eut [tendant la fin de 1893 et le commencement de 1894 la tâche délicate et pénible de soutenir nos droits en face des agents si entreprenants de l'Etat Indépendant. 11 s'en acquitta pleinement, malgré l'incertitude de la politique du gouvernement français qui ne cessait de négocier en Europe et retardait toujours le départ de Monteil. Du poste des Abiras Decazes fit diriger une expédition contre les Boubous et reconnaître la Kotto, le M' Bomou, le Chinko, les pays n'sakkaras (reconnaissances des lieutenants François, Julien, Vermot, de MM. Bobichon et Paul Comte, etc.). Le gouvernement, toujours à la veille de conclure un arrangement avec l'Etat Indépendant, prescrivait au commandant Decazes de limiter son action dans les territoires contestés et il crut la situation sauvée par la déclaration signée à Paris le 20 mars 1894 par M. Casimir-Perier, ministre des affaires étrangères, et M. de Grelle-Rogier, secrétaire d'Etat des affaires étrangères de l'Etat :

• Art. le\ — Le gouvernement de la République française et le gouvernement de l'Etat Indépendant du Congo s'efforceront de résoudre, au moyen d'une négociation directe, le différend territorial qui s'est élevé entre eux et, à cet effet, ils nommeront chacun des délégués chargés de rechercher et d'arrêter les hases d'une entente.

Ces délégués se réuniront à Bruxelles à une date à convenir.

Art. 2. — A dater de la signature de la présente déclaration jusqu'au règlement du différend territorial actuel, les deux gouvernements s'engagent à respecter réciproquement leurs positions dans les territoires litigieux.

Des ordres seront transmis simultanément, par voie télégraphique, aux agents respectifs en vue de la stricte exécution de celte disposition.

Il fallut la surprise produite par l'arrangement anglo-congolais du 12 mai 181)4 pour mettre fin à l'apathie du gouvernement français. L'Angleterre l'avait conclu afin de faire de l'Etat Indépendant un Etat tampon entre le haut Oubangui français et le bassin du Nil, une sorte de sentinelle de bonne volonté contre les ambitions françaises qu'elle soupçonnait ; l'Etat Indépendant l'avait accepté afin de mettre à néant les prétentions de la France et de tendre moins précaire son occupation de Lado, sur le Nil. Par cette convention (1) la Grande-Bretagne donnait à bail au souverain du Congo, pour être occupée et administrée par lui, pendant la durée de son règne, la rive gauehedu Nil depuis Mahagi sur le lac Albert jusqu'à Fachoda, ainsi que la partie du bassin du Bahr-el-Ghazal limitée à l'ouest par le 25e méridien et au nord par le 10e parallèle. A la mort de Léopold II une partie des territoires ainsi cédés, comprise entre le Nil et le oOméridien, ferait retour à l'Angleterre, tandis que l'Etal du Congo (ou ses ayants-droit) resterait propriétaire ou locataire emphytéotique de toute la portion du bassin du Bahr-el-Ghazal comprise entre le 25e et le 30e méridiens. De plus était cédée au Congo belge une route de 25 kilomètres de largeur entre la frontière la plus proche de l'Etat et Mahagi sur le lac Albert. En retour de ces concessions l'Etat du Congo donnait à bail à l'Angleterre une bande de terrain de 25 kilom. de large longeant sa frontière est cl allant de l'extrémité sud du lac Albert-Edouard à l'extrémité nord du Tanganyka sur une longueur d'environ 2 degrés et demi : par cette dernière clause l'Angleterre pensait faire tomber le seul obstacle subsistant, depuis la séparation du Congo portugais et delà colonie de Mozambique, à l'établissement de la voie ferrée britannique du Cap à Alexandrie. Cet accord faisait du Congo a le mandataire de la politique britannique et l'introduisait comme tenancier de l'Angleterre dans le bassin du Nil » (2).

(1) Darcy, ouv. cité, p. 60.

(2) Robert de Caix, Fachoda, 1899, p. 106.

Cet arrangement par lequel l'Angleterre disposait de territoires

sur lesquels elle n'avaii aucun droit souleva des protestations à la fois en Allemagne et en France. L'Allemagne ne voulut pas admettre que sa colonie de l'Afrique orientale devînt une simple enclave de l'Afrique britannique, sans contact avec l'Etat du Congo dont la déshérence est une éventualité possible, et le 25 juin 1894, sir E. Grey, secrétaire parlementaire des affaires étrangères, annonça à la Chambre des communes que l'article 3 de l'arrangement anglo-congolais (bande de terrain Tanganyika-Albert-Edouard) avait été abrogé « sans que de nouvelles conditions aient été établies. » La France se retourna contre l'Etat Indépendant : l'indignation y venait surtout de la désinvolture avec laquelle l'arrangement violait les droits de l'Egypte et de la Turquie sur le Haut-Nil, droits à propos desquels cet arrangement disait simplement: « Les signataires n'ignorent pas les prétentions de l'Egypte et de la Turquie dans le bassin du Haut-Nil. » LTne interpellation fut portée à la Chambre des députés le 7 juin 1894 par M. Etienne, président du groupe colonial, qui montra tout le danger de cet arrangement. M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, rappela la thèse française de l'intégrité de l'empire ottoman et il signala combien le principe de neutralité de l'Etat Indépendant était compromis par l'arrangement « qui faisait sortir l'Etat Indépendant des limites générales qui circonscrivent le bassin de l'Etat du Congo, qui l'arrache à son champ d'action naturel, qui accroît ses charges et ses responsabilités, qui le met en état de rupture avec les puissances qui ont signé à son berceau. » Cet exposé juridique fut suivi d'actes et de résolutions. Selon la volonté exprimée par l'unanimité de la Chambre, un crédit élevé fut voté « pour renforcer nos postes sur le Haut-Oubangui et les relier à la côte par des communications télégraphiques et fluviales », le Haut-Oubangui fut détaché du Congo et constitué en un gouvernement spécial et le colonel Monteil recevait l'ordre de s'embarquer le 17 juillet pour rejoindre la mission dont il avait été chargé quatorze mois auparavant et dont le gouvernement avait pendant si longtemps retardé le départ.

L'Etat Indépendant du Congo dut céder et le 14 août 1894 était signée à Paris la convention suivante qui réglait la question de frontières (1) :

(1) Signée par MM. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, et

Art. 1"'. — La frontière entre l'Étal Indépendant du Congo et la colonie du Congo français, après avoir suivi le thalweg de l'Oubangui jusqu'au confluent du M'Bomou et du Ouellé, sera constituée ainsi qu'il suit :

4° Le thalweg du M'Bomou jusqu'à sa source;

2° Une ligne droite rejoignant la crête de partage des eaux entre les bassins du Congo et du Nil.

A partir de ce point, la frontière de l'État Indépendant est constituée par ladite crête de partage jusqu'à son intersection avec le 30" degré de longitude est Greenwich (27"40' Paris).

Art. 2. — Il est entendu que la France exercera, dans des conditions qui seront déterminées par un arrangement spécial, le droit de police sur le cours du M'Bomou, avec un droit de suite sur la rive gauche. Ce droit de police ne pourra s'exercer sur la rive gauche qu'exclusivement le long de la rivière, en cas de flagrant délit, et autant que la poursuite par les agents français serait indispensable pour amener l'arrestation des auteurs d'infractions commises sur le territoire français ou sur les eaux de la rivière.

Elle aura, au besoin, un droit de passage sur la rive gauche pour assurer ses communications le long de la rivière.

Art. 3. — Les postes établis par l'État Indépendant au nord delà frontière stipulée par le présent arrangement seront remis aux agents accrédités par l'autorité française, au fur et à mesure que ceux-ci se présenteront sur les lieux.

Des instructions, à cet effet, seront concertées immédiatement entre les deux gouvernements et seront adressées à leurs agents respectifs.

Art. 4. — L'État Indépendant s'engage à renoncer à toute occupation et à n'exercer, à l'avenir, aucune action politique d'aucune sorte à l'ouest et au nord d'une ligne ainsi déterminée:

Le 30e degré de longitude est de Greenwich (27°-40' Paris], à partir de son intersection avec la crête de partage des eaux des bassins du Congo et du Nil, jusqu'au point où ce méridien rencontre le parallèle 5"3', puis ce parallèle jusqu'au Nil.

La convention écartait l'Etat Indépendant de notre route et nous donnait l'accès au Nil. Il semblait que ce succès diplomatique dût être suivi d'une action positive dans cette direction. Mais il n'en fut rien. Le colonel Monteil fut rejoint à Loango par un càblogramme qui l'envoya avec la plus grande partie de son effectif à la Côte d'Ivoire pour combattre Samory et secourir Kong, le coniman-

Haussmann, directeur au ministère des colonies, pour la France ; Devolder et le baron Goftinet pour l'État Indépendant.

dant Decazes, ses officiers et les agents du Haut Oubangui se bornèrent, suivantleurs instructions, à occuper les postes rétrocédés par les Belges et le 2 mars 1895, le ministre des colonies répondait à la Chambre aux députés qui lui reprochaient de n'avoir fait monter dans le M'Bomou que ^cux des quatre compagnies de Sénégalais de la mission Monteil : « L'éventualité d'un conflit étant écartée, il n'y avait plus à diriger vers le M'Bomou que les effectifs suffisants [tour occuper les postes, que les autorités congolaises allaient nous remettre. »

Au résumé, à la fin de 1894, l'Oubangui français, conquis par une série d'explorations heureuses, était délimité à l'ouest par la convention franco-allemande et à l'est, par rapport à l'Etat du Congo, par la convention du 14 août 1894 : l'accès au Tchad et au Nil était ouvert à la France.

2° de 1894 a 1900

A partir de 1894 l'expansion congolaise suivit les deux directions qui lui étaient ouvertes par la convention de 1894, celle du Nil et celle du Tchad. L'un et l'autre mouvement furent marqués par d'importants événements.

A. — Vers le Nil

On peut résumer ainsi l'expansion française vers le Nil de 1894 à 1900 : la convention franco-congolaise de 1894 nous ouvrait l'accès vers le Haut-Nil, mais nous prîmes trop tard, et sans y être suffisamment préparés, la route de Fachoda et nous fumes trop tard à l'arrivée. C'est l'histoire de Fachoda.

Cette convention confirma dans l'esprit du gouvernement britannique le soupçon que notre action dans l'Oubangui allait nous amener à prendre position dans le bassin du Haut-Nil : le décret appelant M. Liotard, à l'automne 1894, à diriger les « territoires limités à l'ouest par une ligne allant de Bangui à El Fâcher », capitale du Darfour, une interview de M. de Brazza, parue en février 1895, et où le commissaire général du Congo, parlant de l'accord franco-congolais, signalait que « l'accès par le sud de la vallée du Nil était le seul moyen qui permettra un jour de trancher conformément à nos intérêts la question de l'Egypte », des déclarations

d'un député faites à la Chambre en février 1893 et disant que nous étions désormais « en bonne posture pour fournir à notre diplomatie des éléments nouveaux pour la négociation indispensable dans un bref délai en vue d'aboutir enfin à l'évacuation tant promise des territoires du Khédive » amenèrent à la Chambre des Communes, le 28 mars 1895, une grande discussion au cours de laquelle sir E. Grey, secrétaire parlementaire des affaires étrangères, qui, quelques jours auparavant, avait déjà déclaré que « les sphères d'influence égyptienne et britannique ensemble couvraient toute la vallée du Nil », assura ne pas croire aux rumeurs affirmant l'envoi d'une expédition française sur le Nil et ajouta la fameuse déclaration suivante :

J'irai plus loin : je dirai que, en raison de nos revendications fondées sur les arrangements que nous avons passés et en raison aussi des revendications de l'Egypte dans la vallée du Nil et, étant donné enfin que ces revendications et les vues du gouvernement à ce sujet sont pleinement et clairement connues du gouvernement français, je ne crois pas possible que ces rumeurs méritent créance, parce que la marche en avant d'une expédition française, munie d'instructions secrètes et se dirigeant de l'Afrique occidentale vers un territoire sur lequel nos droits sont connus depuis si longtemps, ne serait pas simplement un acte inconséquent et inattendu ; le gouvernement français doit savoir parfaitement bien que ce serait un acte peu amical (unfriendly) et qu'il serait considéré comme tel par l'Angleterre.

Cette déclaration produisit en France une vive émotion et le 5 avril, à la tribune du Sénat, M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, y répondit en reprenant la thèse française des droits de l'Egypte et de la Turquie. Il expliquait ses efforts pour obtenir du gouvernement de la Reine des explications précises sur la sphère d'influence revendiquée, déclarait avoir réservé « notre entière liberté d'action » et il terminait ainsi :

Personne ne peut songer à donner à ces premières délimitations, vaguement esquissées sur des cartes incertaines, le caractère pressant et imprescriptible que des sanctions traditionnelles ont assuré aux frontières des Etats européens. Personne non plus ne peut prétendre entraver l'initiative des hommes courageux qui vont à la découverte de ces pays nouveaux.

Mais quand l'heure sera venue de fixer les destinées définitives de ces contrées lointaines, je suis de ceux qui pensent qu'en assurant le respect des droits du Sultan et du Khédive, en réservant à chacun ce

qui lui appartiendra selon ses œuvres, deux grandes nations sauront trouver les formules propres à concilier leurs intérêts et à satisfaire leurs communes aspirations vers la civilisation et le progrès.

Les deux thèses, britannique et française, étaient ainsi exposées. Mais les moyens d'exécution furent inégaux.

Profitant avec habileté de l'écrasement des Italiens par Ménélik à Adoua, le 1er mars 1896, pour obtenir l'assentiment de l'Allemagne obligée de laisser faire une diversion en faveur de la garnison italienne de Kassala laissée à la merci des Derviches, informée d'autre part par Slatin Pacha, échappé d'Omdurman, de la désagrégation il u Mahdisme, le Gouvernement britannique ordonna, le 14 mars 1896, à lord Cromer, son représentant au Caire, d'organiser de suite la marche sur Dong-ola (1). L'appui obligé de la Triple-Alliance lui fit ouvrir les caisses de la Commission internationale de la Dette. En France, l'annonce de la campagne de Dong-ola et de la prochaine reprise du Soudan provoqua une vive émotion, mais qui ne se traduisit que par le procès fait à Alexandrie à la caisse de la Dette : le procès fut gagné et la Cour d'appel d'Alexandrie condamna le Gouvernement égyptien à restituer les sommes prélevées sur le fonds de réserve. Aussitôt l'Angleterre s'offrit à les fournir. Certaine de la neutralité de la Triple-Alliance tenue par ses engagements envers l'Italie, elle était résolue à pousser l'expédition.

La colonne du sirdar Kitchener était'déjà partie, et, le 22 septembre 1896, Dongola était occupée. La reprise du mouvement en avant fut décidée en mai 1897, précipitée sans doute par les bruits relatifs à la mission française du Congo-Nil et par les nouvelles, rapportées d'Ethiopie par M. Rennell-Rodd, d'une marche des Ethiopiens vers le Haut-Nil; en décembre de la même année, Kassala fut remis par les Italiens aux Anglo-Egyptiens; d'autre part, le chemin de fer avait été activement poussé. Tout était donc prêt pour la marche en avant. L'armée de Kitchener, comprenant une brigade anglaise et trois brigades indigènes, environ 13,000 hommes, 2i canons et 12 Maxim, fut concentrée, en janvier 1898, au confluent, de l'Atbara et, le 8 avril, elle défit l'émir Mahmoud. Kitchener

(1) Voir pour toute cette question le volume de M. Robert de Caix, déjà cité, Fachoda, 1899.

ANNEXES <i:!<.»

demanda et reçut de nouveaux renforts anglais, une deuxième brigade, et à la fin d'août il se remit en route. Le 2 septembre 1898, il battit l'armée du Mahdi dans un sanglant combat sous les murs mêmes d'Omdourman et le soir il entrait dans la ville et vengeait la mort de Gordon, tandis que le Khalife s'enfuyait dans leKordofan où il fut tué l'année suivante. La politique anglaise avait su proportionner ses moyens à son but : le Soudan était reconquis.

Quelle avait été pendant ce temps l'action de la France? Jusqu'à 1896, elle avait été faite de velléités, de projets insuffisamment appuyés. A la vérité, dès la lin de 1894, M. Liotard était reparti pour le M'Bomou en qualité de commissaire du gouvernement, avec la mission de pénétrer dans le Bahr-el-Ghazal. Mais il disposait de moyens très restreints et il fallut toute la sage diplomatie de M. Liotard, tout le dévouement de ses collaborateurs, MM. Bobichon, Cureau, le capitaine Hossinger, les lieutenants Chapuis, Mahieu, l'interprète Grech pour établir la ligne des postes du M'Bomou à Sémio, pour fonder un poste àTainboura (février 189(3) et faire occuper Dem Ziber (avril 1897), l'ancienne moudirieh de Lupton-Bcy. Si notre politique était insuffisamment appuyée, elle était, en tout cas, précise et nette depuis l'envoi de M. Liotard : le Cong-o français avait dépassé la ligne de partage des eaux du Nil (1 ).

En 1896, le Gouvernement décida l'envoi dans le M'Bomou d'une nouvelle mission chargée d'aller seconder l'action de M. Liotard et spécialement d'aller occuper la région du Bahr-el-Ghazal et fonder un poste sur le Haut-Nil à Fachoda. C'est bien avec cette mission spéciale que débarqua à Loango, le 23 juillet 1896, le capitaine d'infanterie de marine Marchand. L'annonce de la marche sur Dongola avait décidé le Gouvernement fiançais à mettre en pratique ces visées politiques qu'il avait proclamées en réponse aux prétentions britanniques.

Le capitaine Marchand, accompagné des capitaines Baratier et

(1) Allocution de M. Liotard à sa rentrée à Paris en octobre 1898 : <c Dès l'année 1890, j'ai été chargé par M. de Brazza d'occuper progressivement les territoires dans lesquels nous avions accès, notamment le Haut-Oubangui, et d'eu faire une région française ayant une porte ouverte sur le Nil. En 1894, M. Delcassé me confiait la même mission avec des pouvoirs plus étendus. Nous avons poursuivi depuis 1N!>0 cette œuvre dont le résultat le plus clair est la présence dans le Nil de l'expédition dirigée par M. le commandant Marchand. »

<>'l(l QUATRIÈME PARTIE CHAPITRE IV

Germain, des lieutenants Simon, Mangin, Largeau, de l'enseigne de vaisseau Dyé, du Dr Emily et de l'interprète Landeroin, dut d abord, malgré l'urgence de la marche vers le Nil, pacifier la route des caravanes de Brazzaville et ne put arriver à Bangui, au prix des plus grands efforts, qu'en avril 1<X(.)7. Le 3 août, il avait réussi à faire passer ses charges et toute sa mission à Sémio. Sur les avis de .M. Liotard, il délaissa la route du nord et prit directement à l'est par le Bahr-el-Ghazal. Le passage du bassin du Congo dans celui du Nil, opéré avec des moyens insuffisants, fut terminé en novembre 1897 : Marchand avait résolu de faire passer toute sa flottille et tout son convoi dans le bassin du Bahr-el-Ghazal et il fallut les transporter pièce par pièce dans un pays qu'on reconnaissait à mesure que l'on avançait. Sur le Soueh, affluent du Bahr-el-Ghazal, où ce transbordement avait porté la mission, il établit une série de postes, Kodjalé, les Rapides et Fort-Desaix (Koutchouk-Ali) qui devint le quartier général (novembre 1897). Pendant que le capitaine Baratier, l'interprète Landeroin et le lieutenant Largeau étaient en reconnaissance en chaland dans le Bas-Soueh et le Bahr-el- Ghazal et jusqu'au lac Nô, Marchand s'était acquis l'amitié des Dinkas et avait occupé par des postes la région du Tondj et de Djour Gattass. La saison d'hiver 1897-1898 vit la mission entravée par la baisse des eaux. Mais le 4 juin 1898, ravitaillée par le lieutenant Fouque, elle se remettait en route, la petite flottille, conduite par le Faidlierbe, descendait le Bahr-el-Ghazal et le 10 juillet 1898, la mission arrivait à Fachoda sur le Haut-Nil. Cette prodigieuse odyssée avait été opérée par une poignée d'Européens au prix de deux ans de fatigues et d'efforts. La mission construisit à Fachoda un fortin et le 25 août y repoussa une attaque des Derviches venus par eau. Ce succès lui valut l'amitié et une demande de protectorat du chef des Chilloucks.

Marchand et ses compagnons étaient en droit de croire au succès complet de leur mission : ils avaient vaincu toutes les difficultés d'une traversée de l'Afrique, les indigènes leur étaient soumis, le Fa'iilherbe et la flottille naviguaient librement entre Fachoda et les postes de ravitaillement du Bahr-el-Ghazal, la mission était abondamment pourvue d'armes, de munitions et de vivres, elle attendait des renforts par la route du Bahr-el-Ghazal et surtout de l'Abyssinie d'où elle pensait voir déboucher une armée abyssine conduite par une mission française. Ce fut l'armée anglaise qui se présenta:

la mission de Bonchamps, partie de Djibouti, n'avait pu, faute de ressources, triompher des difficultés de la marche à travers les roselières du Sobat ni atteindre Fachoda ; et les Abyssins avaient hésité à descendre de leurs hauts plateaux pour aller dans le bas pays marécageux et fiévreux du Sobat.

C'est Je 19 septembre que la mission Marchand vit arriver le sirdar Kitchener. Dès la prise d'Omdourman, ce dernier s'était rendu avec cinq canonnières, deux bataillons de Soudanais, une batterie d'artillerie et une compagnie de highlanders à Fachoda où Marchand tenait dans son petit poste avec 8 officiers et 120 Sénégalais. Marchand lui avait notifié, dès la veille, par lettre, l'occupation du Bahr-el-Ghazal et du pays Chillouk jusqu'à Fachoda et lui avait souhaité la bienvenue à Fachoda où, disait-il, « je serai heureux de vous saluer au nom de la France. » La rencontre fut courtoise. Mais Kitchener déclara immédiatement « que la présence à Fachoda et dans la vallée du Nil d'une troupe française était regardée comme une violation directe des droits de l'Egypte et de la Grande-Bretagne » et qu'il devait « protester dans les termes les plus énergiques contre l'occupation de Fachoda et l'érection du drapeau français dans les domaines de S. A. le Khédive. » A quoi Marchand répondit qu'ayant agi suivant les instructions de son gouvernement il devait attendre des ordres pour une action ultérieure. 11 fut décidé que son gouvernement serait prévenu; c'est par les dépèches anglaises que fut renseigné le gouvernement français. Elles représentaient faussement la mission comme dénuée de ressources. Pendant que les négociations s'engageaient en Europe, Kitchener édifiait à son tour un poste à Fachoda et interdisait la circulation des munitions de guerre sur le Nil. Le gouvernement français obtint qu'un officier de la mission, le capitaine Baratier, apporterait en France les rapports de Marchand, et ce dernier alla lui-même au Caire pour renseigner le gouvernement sur ses actes et sur sa force réelle.

Il y eut quelques jours d'incertitude, de négociations, pendant lesquels le gouvernement français fit valoir que la marche sur le Nil était engagée avant le projet anglais de reconquête du Soudan, et que par suite elle n'était nullement dirigée contre l'Angleterre : le gouvernement anglais ne cessait de répéter que tous les territoires qui étaient sous la domination du Khalife passaient par droit de complète sous celle des gouvernements égyptien et britannique et Les Colonies, vol. I. 41

il opposait la déclaration Grey comme si elle eût constitué un titre de propriété ; la presse britannique d'un commun accord réclamait impérieusement l'évacuation de Fachoda. En vain la diplomatie française alla-t-elle jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas de mission Marchand, mais le simple prolongement d'une mission Liotard organisée en 1893 bien avant la déclaration Grey; en vain renonçait-elle momentanément et sur ce point à la thèse de l'intégrité de l'empire ottoman pour faire observer à l'Angleterre qu'elle était malvenue à réclamer le Soudan au nom de l'Egypte, puisque l'Egypte, conseillée par l'Angleterre, avait abandonné ses anciennes provinces soudanaises et notamment l'Equatoria, puisque, de plus, l'Angleterre avait conquis l'Equatoria pour son propre compte et laissé prendre Lado par les Belges ; en vain le baron de Gourcel, ambassadeur à Londres, osa-t-il demander en quoi la présence de nos troupes à Fachoda était « plus incompatible avec l'autorité du Khédive que la présence des troupes anglaises dans d'autres parties de territoires plus incontestablement égyptiens » que le Bahr-el- Ghazal où la domination égyptienne n'avait duré que trois ou quatre années.

Les trois documents du Livre Jaune (4) que nous reproduisons ci-après établissent nettement la thèse soutenue par la diplomatie française :

M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, à M. Geoffroy, ministre de France à Londres.

Paris, le 20 septembre 1N9S.

Dès le 7 de ce mois, comme je vous l'ai fait connaître, j'avais eu une première conversation avecsir Edmund Munson sur la question du haut Nil. J'avais tenu à dire à l'ambassadeur d'Angleterre que, quelles que lussent lesquestionsqui divisaient, en Egypte, les deux gouvernements, nous ne pouvions que nous^associer aux éloges qu'avait suscités l'habileté du si'rdar et l'héroïsme dont ses troupes avaient fait preuve, le résultat étant un recul de la barbarie. Nous ne devions pas douter que le gouvernement anglais n'envisageât avec des sentiments pareils les efforts tentés par certains de nos compatriotes au profit également delà civilisation. Aussi avions-nousla conviction que si la défaite du Mahdî devait avoir pour conséquence de mettre en contact sur le Nil nos officiers e1

(1) Affaires du Haut Nil et du liahr-el-Ghazal, 1897-1898.

ceux de l'armée anglo-égyptienne, ils s'y rencontreraient comme des champions venus de côtés différents pour assurer le triomphe de la civilisation sur la même barbarie.

Quel que fût, d'ailleurs, le point où la nécessité de défendre nos possessions du Centre africain contre les derviches eût conduit le capitaine Marchand, il ne pouvait appartenir ni à cet officier ni au général Kitchener de trancher sur place des questions politiques que, seuls, les deux gouvernements avaient le droit de régler selon la procédure accoutumée et dans des conditions conformes à leurs relations amicales.

J'avais ajouté que j'espérais que lecabinet de Londres, qui dispose de moyens de communication rapides, préviendrait ses agents.

Sir Edmund Monson avait promis, vous le savez, de faire connaître immédiatement à son gouvernement les vues que je lui avais exposées.

Depuis lors, l'ambassadeur d'Angleterre est venu me donner communication d'un télégramme de lord Salisbury dont vous trouverez le texte ci-joint en traduction ; il porte en substance que tous les territoires soumis au Khalife ont passé, après lesderniers événements, aux gouvernements britannique et égyptien et que le gouvernement de la reineest d'avis que ce droit n'admet pas de discussion.

Au cours d'une visite que m'a faite avant-hier sir Edmund Monson, j'ai abordé de nouveau avec lui la question du haut Nil et je l'ai saisi des observations que comportait de notre part le point de vue auquel entendait se placer le gouvernement britannique ; j'ai fait remarquer que, en admettant même la théorie contenue dans la première phrase du télégramme de lord Salisbury, cette déclaration ne saurait s'appliquer à Fachoda conquis, de l'aveu mèmedes Anglais, sur les mahdistes avant la prise de Khartoum par le sirdar.

On ne peut, en effet, nous opposer la déclaration faite en 1895 par sir Edward Grey, puisque, quelques jours après ces déclarations, M.Hanotaux protestait à la tribune du Sénat contre la théorie qui s'y trouvait exprimée et que sa protestation n'a pas été relevée par le gouvernement de la reine. De plus, l'ambassadeur de France à Londres a, le 29 mars de la même année, formulé dans une lettre adressée à lord Kimberley les réserves qu'appelait de la part du gouvernement français le langage tenu par sir Edward Grey. Le gouvernement britannique ne doit pas d'ailleurs perdre de vue que nous n'avons jamais reconnu les conventions intervenues entre l'Angleterre et l'Allemagne en 1890.

Quant au fait que le capitaine Marchand s'est mis en marche dans la direction du Nil en 1896, c'est-à-dire plus d'un an après les déclarations de sir Edward Grey et que ce serait là de notre part un acte « peu amical », dans le sens où l'entendait sir Edward (Irey, il suffit de rétablir la vérité, connue je n'ai pas manqué de le l'aire avec sir Edmund Monson, sur ce que les journaux appellent la mission Marchand. Lu réalité, le capitaine Marchand est un officier d'infanterie de marine qui a été chargé tout à la fois d'opérer la relève des troupes ayant achevé leur temps de

liii QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE IV

service et d'assurer, sous la haute direction du commissaire du gouvernement, M. Liotard, l'occupation et la défense desrégionsque la convention franco-congolaise nous a notamment reconnues. Le seul chef de la mission est M. Liotard et cette mission qui lui a été confiée par moimême, comme ministre des colonies, remonte à 1893, c'est-à-dire à une date bien antérieure aux déclarations de sir Edward Grey.

Avais-je à rappeler qu'à cette époque le Soudan était depuis longtemps perdu pour l'Egypte? C'était si bien le sentiment du gouvernement anglais qu'il n'a pas hésité à en conquérir pour son propre compte une partie importante: la province équatoriale. Comment la liberté d'action que s'est ainsi attribuée l'Angleterre aurait-elle pu nous être refusée à nous-mêmes?

J'aurais pu ajouter que, depuis, d'autres interventions se sont encore produites sur le Nil, à Lado notamment, sans soulever, que nous sachions, de contestations de la part du Cabinet de Londres.

Sir Edmund Monson, qui, au cours de l'entretien, avait plus particulièrement insisté sur les déclarations de sir Edward Grey et sur la date à laquelle il croyait pouvoir faire remonter la mission Marchand, n'a rien répondu à ces objections de fait. Il m'a assuré que le gouvernement britannique était très désireux de vivre en très bonne intelligence avec la France et que son sentiment touchant la nécessité d'une entente, dans la circonstance présente, entre les deux nations, était absolument conforme aux nôtres, tout en me répétant que le Cabinet de Londres se jugeait trop engagé par les déclarations publiques antérieures pourpouvoir renoncer à la possession de Fachoda.

J'ai cru devoir, — en raison même de la position prise jusqu'ici par le gouvernement anglais, — m'en tenir avec sir Edmund Monson aux constatations qu'il nous était permis de tirer ainsi de l'état de fait et que vous voudrez bien signaler vous-même à l'attention du Cabinet de Londres.

Mais il ne vous échappera pas que, si nous étions amenés à envisager la question à un autre point de vue, nous nous trouverions également en mesure de soutenir que nous n'avons pas moins de droit à Fachoda ou sur tel autre point où nos officiers peuvent être aujourd'hui parvenus sur le haut Nil que l'Angleterre n'en a à Khartoum ou dans toute autre partie du Soudan qui pourrait être occupée ultérieurement par le sirdar.

Il ne suffit pas, en effet, pour assurer à l'Angleterre des titres particuliers et dont nous ne pourrions nous-mêmes nous prévaloir, qu'elle agisse d'accord avec le gouvernement égyptien et comme son mandataire. Pour produire, au point de vue international, toutes les conséquences que le Cabinet de Londres paraît vouloir en tirer, l'occupation du Soudan ne saurait être, en effet, poursuivie au nom seul du Khédive, mais au nom et par une délégation expresse du Sultan, suzerain du Khédive et maître de l'empire turc dont l'Angleterre a, comme nous,

ANNEXES ()i.%

garanti l'intégrité territoriale. Il serait donc nécessaire que le gouvernement anglais put justifier de ce mandat du Sullan pour pouvoir soutenir que notre situation éventuelle sur le haut Nil ne saurait être considérée comme équivalente, en droit, à la sienne.

Delgassé

.1/. Delcassé, ministre des affaires étrangères, un baron il" Courre/, ambassadeur de France a Londres.

Paris, le 4 octobre 1898.

Sir Edmund Monson, que j'ai reçu hier matin, m'a donné connaissance d'un Livre Bleu que lord Salisbury se propose de publier prochainement etoù se trouve longuement exposée la thèse anglaise d'après laquelle Fachoda appartient incontestablement à l'Egypte et aucun compromis, aucune discussion sur ce point ne seraient possibles. Les raisons que j'ai l'ait valoir en sens contraire y sont très brièvement résumées. Vous les connaissez. 11 n'y a pas de mission Marchand organisée après les déclarations de sir Edward Grey et eu vue de les mettre à néant.

Il n'y a qu'une mission Liotard qui remonte à 1893, par conséquent à une date bien antérieure à la reconquête du Soudan, bien antérieure à la déclaration de sir Edward Grey. C'est moi qui ai envoyé M. Liotard dans l'arrière-Oubangui, et, en lui désignant le Nil comme le terme de sa mission, comment aurais-je supposé que j'empiétais sur un territoire égyptien, puisque l'Egypte, conseillée par l'Angleterre, avait, depuis longtemps, abandonné ses anciennes provinces soudanaises, et notamment la province équatoriale et celle du Bahr-el-Ghazal (voir la déclaration de Gordon comme gouverneur du Soudan en 1884 el les instructions de Nuhar Pacha à Emin Pacha eu 1885), et puisque au même moment la Grande-Bretagne faisait pour son propre compte la complète de l'Equatoria? En ce qui concerne Fachoda, peut-on contester que ce point soit, il y a plusieurs années, tombé au pouvoir des Mahdistes, et que ce soit aux mahdistes que le capitaine Marchand l'a arraché, avant que le sirdar leur ait lui-même enlevé Khartoum'.'' De sorte que la défaite du Mahdi ne pouvait livrer au sirdar ce territoire que le Mahdi avait cessé- de détenir.

Je ne prétends pas cependant invoquer le droit de premier occupant pour nous maintenir, en dépit de tout, même contre notre propre intérêt, à Fachoda. Mais pouvons-nous admettre qu'on nous demande de l'abandonner sans discussion, sans examen des conditions dans lesquelles cette éventualité pourrait être envisagée, en un mot sans que soit réglée la délimitation de nos colonies du Congo et du Haut-Onbangui?

Ne semble-t-il pas, au contraire, que, si les dispositions du gouver-

Qement anglais sont bien celles dont témoignait le langage tenu mercredi dernier à M. Geoftïay par lord Salisbury, la situation même devant laquelle nous nous trouvons puisse servir de point de départ à un échange amical de vues entre les deux Cabinets et, par suite, à une entente destinée à compléter les arrangements qui ont déjà déterminé les sphères d'influence des deux pays dans la région du Tchad?

Delcassé.

Le baron de Courcel, ambassadeur de la République française, à M. Delcassé, ministre des affaires étrangères.

Londres, le 12 octobre 1898.

Aujourd'hui, de nouveau, j'ai eu avec lord Salisbury une longue conversation.

Une grande portion de notre entretien a été employée à discuter des questions théoriques de droit sur lesquelles nous avons trouvé difficile de nous mettre d'accord.

Le ministre anglais n'admettait pas qu'on contestât son droit de revendiquer la possession des territoires ayant autrefois appartenu à l'Egypte, et, par conséquent, de qualifier d'illégale la présence du commandant Marchand à Fachoda.

J'ai dit qu'à mon avis nous avions le droit d'envoyer nos expéditions jusqu'à ce point, si les territoires occupés ou traversés par nous étaient sans maîtres; mais que, si la légitimité des prétentions égyptiennes était reconnue, il n'était pas prouvé que la présence de nos troupes dût nécessairement y déroger, ni qu'elle fût plus incompatible avec l'autorité du Khédive que la présence des troupes anglaises dans d'autres parties de territoires plus incontestablement égyptiennes.

Lord Salisbury répondit qu'une occupation mixte de l'Egypte offrirait des inconvénients.

Je lui rappelai alors que l'Angleterre, lorsque ses troupes étaient entrées dans l'ancienne province équatoriale, n'y avait pas rétabli le pouvoir ni le pavillon du Khédive. J'ajoutai qu'en ce qui concerne la région du Bahr-el-Ghazal elle n'avait guère été sous la domination de l'Egypte que pendant trois ou quatre années, ce qui était bien peu pour fonder la légitimité inaliénable qu'on prétendait nous opposer.

bord Salisbury me parla alorsde la domination du Mahdi, qu'il devait considérer comme dévolue aux troupes anglo-égyptiennes par suite de la conquête d'Omdurman.

Je répliquai que, si l'on invoquait le droit de conquête, il ne s'agissait (plus de questions de droit, mais de questions de fait; qu'en fait Fachoda n'avait pas été conquis sur le Mahdi, puisqu'il était occupé actuellement encore par une troupe française, qu'à plus forte raison l'on ne

pouvait pas parler de domination du Mahdi sur le Bahr-el-Ghazal. où nous avons pénétré il y a plusieurs années et où de nombreux postes français ont été établis. Ces territoires forment le prolongement naturel du Congo et de l'Oubangui, et le commandant Marchand avait pu y circuler sans rencontrer de troupes mahdistes, car, à ma connaissance, il n'avait eu d'engagement avec les derviches que sur le Nil même.

Lord Salisbury me fit observer alors que nos effectifs dans les pays dont nous parlions étaient trop faibles pour constituer une occupation véritable, que nous n'étions pas réellement maîtres du pays, ni capables de le défendre contre les revendications de l'Egypte.

Je répliquai qu'à la vérité notre autorité dans les territoires de l'Oubangui etdu Bahr-el-Ghazal, comme probablement aussi dans une grande partie de nos territoires du Congo et du Centre africain, n'était représentée et soutenue que par une faible proportion d'Européens accompagnés d'indigènes bien armés et bien dressés en assez petit nombre, pour assurer leur mobilité et qui, suivant les circonstances, pouvaient se renforcer de recrues locales levées parmi les tribus amies.

Tel était l'usage constant des nations européennes en Afrique, et ce système avait été non seulement trouvé le plus pratique, niais universellement admis comme suffisant pour fonder des droits d'occupation effective. Nous étions organisés de la sorte pour faire face à toutes les exigences normales et locales de notre occupation. Mais nous n'avions pas songé à réunir des forces suffisantes pour combattre une armée européenne ou des troupes équipées et conduites par des Européens.

Si lord Salisbury voulait dire que le sirdar disposait de forces supérieures à celles du commandant Marchand et pouvait l'obliger à se retirer devant lui jusqu'où il lui conviendrait de le pousser, je ne contesterais pas une assertion aussi évidente; mais alors il fallait quitter le terrain de la diplomatie. Je m'empresse de dire que lord Salisbury se défendit d'avoir exprimé une semblable pensée.

En ce qui concerne la province du Bahr-el-Ghazal, lord Salisbury me dit que, ce territoire faisant précisément l'objet de contestations entre nous, il devait demander que nous nous retirions jusqu'à la ligne de partage des eaux, sauf à nous à faire les réserves de droit que nous jugerons utiles.

Sans vouloir reprendre une stérile discussion juridique je lis observer au premier ministre que la lin'iie de partage des eaux, dans cette contrée, constituait une donnée scientifique dont la reconnaissance sur le terrain devait être fort difficile : pendant une grande partie de l'année, le pays inondé devenait marécageux; des filets d'eau s'échappaient les uns dans la direction du Congo, les autres vers le Bahr-el-Ghazal et le Nil, sans que l'on put parler de délimitation naturelle. Nous nous trouvions ainsi ramenés à la nécessité d'une délimitation amiable pour définir la sphère de nos protections et de nos droits réciproques.

Lord Salisbury me pressa alors avec insistance de lui faire des pro-

OUATRIEME PAHTIE CHAPITRE IV

positions, si mes instructions m'y autorisaient, .le lui <lis que, quoique je n'eusse pas d'instructions nouvelles, je me croyais autorisé par vos directions antérieures à revendiquer pour les territoires français du bassin du Congo la possession île leur débouché nécessaire sur le Nil, qui était la vallée, du Bahr-el-Ghazal ; qu'il nie semblait de l'intérêt commun de la France et de l'Angleterre de ne pas intercepter cette voie naturelle du trafic de l'Afrique centrale, dont, au besoin, l'usage pourrait être garanti au commerce au moyen de stipulations spéciales, analogues à celles qui avaient été conclues pour les territoires du Niger! .Nous serions amenés ainsi à définir complètement nos sphères respectives et à terminer la délimitation des territoires entre le lac Tchad et le Nil, la seule qui restât incomplète en Afrique depuis notre dernière convention. Si nous nous mettions d'accord sur ces propositions, la question de Fachoda ne serait plus une cause de difficultés et disparaîtrait d'elle-même.

Lord Salisbury me dit qu'il réfléchirait au désir que je lui manifestais de voir un accès réservé à la France sur le Nil par le Bahr-el-Ghazal ; mais qu'en tous cas il aurait besoin de se concerter avec les autres membres du Cabinet dont plusieurs étaient actuellement éloignés de Londres.

Alph. de Courcel.

Le gouvernement britannique ne cessait de mettre au-dessus de toute discussion le rappel de Marchand et l'évacuation de Fachoda. Cette évacuation fut décidée par le gouvernement français qui publia le 4 novembre la note suivante :

Le gouvernement a résolu de ne pas maintenir à Fachoda la mission Marchand. Cette décision a été prise par le conseil des ministres après un examen approfondi delà question. Le gouvernement, en répondant à l'interpellation qui doit lui être adressée à ce sujet, se réserve de développer devant les Chambres les motifs de cette résolution.

On lit valoir, pour expliquer cette décision, que la politique qui avait, après hésitations, envoyé la mission Marchand à Fachoda n'avait pas préparé le terrain diplomatique sur lequel elle eût pu soutenir les efforts de la mission, ni la défense militaire, maritime et coloniale suffisante pour en exiger les résultats.

Les négociations en vue d'un arrangement ne furent reprises qu'au mois de janvier 1899 et durèrent jusqu'au mois de mars au milieu d'un état de tension politique qui alla jusqu'aux armements et à la mise en défense de nos côtes et de nos colonies. Conduites à Londres par M. Paul Cambon, notre nouvel ambassadeur, elles

aboutirent le 21 mars 1899 à la signature à Londres d'une déclaration qui fut considérée comme « déclaration additionnelle à la convention franco-ang-laise du 14 juin 1898 » et qui était ainsi conçue :

L'article 4 de la Convention du 14 juin 1808 est complété par les dispositions suivantes qui seront considérées comme en faisant partie intégrante :

1. Le gouvernement de la République française s'engage à n'acquérir ni territoire ni influence politique à Test de la ligne frontière définie dans le paragraphe suivant et le gouvernement de Sa Majesté Britannique s'engagea n'acquérir ni territoire ni influence politique à l'ouestde cette même ligne.

~1. La ligne frontière part du point où la limite entre l'Etal libre du Congo et le territoire français rencontre la ligne de partage des eaux coulant vers le Nil de celles qui s'écoulent vers le Congo et ses affluents. Elle suit en principe cette ligne de partage deseaux jusqu'à sa rencontre avec le 11" parallèle de latitude nord. A partirde ce point elle sera tracée jusqu'au 15e parallèle de façon à séparer en principe le royaume de Ouadai de ce qui était en 1882 la province de Darfour ; mais son tracé ne pourra en aucun cas dépassera l'ouest le 21e degré de longitude esl de Greenwich (18°40 est de Paris), ni à l'est le 23e degré de longitude est de Greenwich (20°i0' est de Paris).

'<\. Il est entendu en principe qu'au nord du 15e parallèle la zone française sera limitée au nord-est cl à l'est par une ligne qui partira du tropique du Cancer avec le lov degré de longitude est de Greenwich (I3u40r est de Paris), descendra dans la direction du sud-est jusqu'à sa rencontre avec le 24e degré de Iongitudeest de Greenwich (21"40' est de Paris) et suivra ensuite le 24e degré jusqu'à sa rencontre au nord du 15e parallèle de latitude avec la frontière du Darfour telle qu'elle sera ultérieurement fixée.

4. Les deux gouvernements s'engagent à désigner îles commissaires qui seront chargés d'établir sur les lieux une ligne frontière conforme aux indications du paragraphe 2 de la présente déclaration. Le résultat de leurs travaux sera soumis à l'approbation de leurs gouvernements respectifs.

11 est convenu que les dispositions de l'article 9 de la convention du 14 juin 1898 s'appliqueront également aux territoires situés au sud du 1 ï°20' de latitude nord et au nord du 5e degré de latitude nord, entre le 1 l°20' de longitude est de Greenwich (12° est de Paris) et le cours du Haut-Nil.

Fait à Londres, le 21 mars 1899.

(L. S.) Signé : Paul Cambon.

(L. S.) Signé : Salisbury.

Le Bahr-el-Ghazal nous était ainsi fermé et l'évacuation de nos postes fut opérée par le capitaine Roulet en 1899-1900.

Quant à la mission Marchand, elle avait quitté Fachoda le 11 décembre sur le Faidherbe et la flottille qui la transportèrent jusqu'au plateau abyssin. Le 24 janvier elle atteignit le premier poste abyssin, Bouré, fut bien accueillie à Goré par le Dedjaz Thessamma, arriva le 10 mars à Adis-Ababa où Ménélik lui fit une réception chaleureuse, le 17 mai à Djibouti et le 1er juin en France où d'enthousiastes ovations récompensèrent Marchand et ses compagnons de leurs fatigues sans les consoler de leurs déceptions.

C'est à la suite de la tension diplomatique qui s'était produite entre la France et l'Angleterre et pour remédier à l'insuffisance alléguée de notre armement sur mer et aux colonies que le gouvernement, conformément aux injonctions des Chambres, prépara un plan de défense maritime et coloniale qui fut présenté au Parlement en février 1900 et qui comprend cinq projets de loi : 1° augmentation de la flotte, renforcée de 6 cuirassés, 5 croiseurs cuirassés, 28 contre-torpilleurs, 112 torpilleurs et 26 sous-marins; 2° outillage des ports de guerre et bases d'opération de la flotte, dont 55 millions pour les ports des colonies, notamment Bizerte et Dakar ; 3° défense des cotes; 4° défense générale des colonies parla construction et l'achèvement de places fortes et de magasins de mobilisation ; 5° établissement d'un réseau de câbles sous-marins et extension des lignes télégraphiques terrestres de l'Afrique occidentale française. Ces projets ont été successivement votés par le Parlement, et les travaux sont en cours d'exécution.

£. — Vers le Tchad.

Le mouvement vers le Tchad fut marqué par des événements d'un autre ordre.

Une tentative avait été accomplie à la fin de 1894 par M. Çlozel, le compagnon de Maistre, pour atteindre le lac Tchad en partant de la Sangha. Clozel atteignit la Mambéré à Tendira où il fonda le poste de Carnot, se dirigea vers lenord, franchit la ligne de partage des eaux delà Bénouéet du Congo et atteignit àGouikora la rivière Ouom qui de 1895 à 1898 fut reconnue parM. Perdrizet jusque près du 16° de longitude, et qui fut plus tard identifié avec le Bahr-Sara (mission Berna rd-Huof).

ANNEXES 65d

Mais c'est par la voie du Chari que le Tchad devait être définitivement atteint. Parti de Brazzaville le 28 octobre 1895, M. Gentil, enseigne de vaisseau, fit passer dans le Gribingui, affluent du Chari, le vapeur Léon-Blot, il lui fallut près de deux ans d'efforts et de reconnaissances pour y parvenir. Le 20 août 1897, le Léon-Blot entrait clans le Chari et descendait le fleuve. M. Gentil nouait de bonnes relations avec les indigènes et en octobre il arrivait à Massenya où Gaourang, sultan du Bag-uirmi, lui déclara que c'était Babah qui avait fait tuer Crampel et demanda la protection française qui lui fut accordée par traité. Continuant sa route, M. Gentil repartit de Massenya et arriva le 30 octobre 1897 dans les eaux du Tchad. Il y resta trois jours, bien accueilli par les populations opprimées par Babah, et rentra au Congo par la voie du Chari. L'un de ses compagnons, M. Prins, avait fait un assez long séjour auprès de Snoussi, le chef chez lequel Crampel avait été assassiné parHassen, lieutenant de Babah, et il en avait rapporté un traité en due forme.

Cette mission qui nous ouvrait le Baguirmi nous avait amenés au contact de Babah. La puissance et l'histoire de ce chef datent de 1883. Fils d'une esclave de ce Zobéir Pacha qui fut nommé moudir de la province de Chekka, puis interné au Caire, Babah avait combattu contre Gessi-Pacha avec Souleiman, fils révolté de Zobéir. Mais il avait échappé à la défaite de celui-ci et s'était jeté dans l'ouest avec une bande sans cesse plus nombreuse. Il dévasta le Dar Fertit, puis descendit vers l'Oubangui, se heurta aux N'Sakkaras, prit au nord-ouest, envahit le Dar Bounga, soumit le sultan d'El Kouti, Senoussi, qui sur ses ordres laissa massacrer la mission Crampel (mai 1891), attaqua le Baguirmi dont il conquit la partie septentrionale (1893), puis le Bornou qu'il ravagea et dévasta. Dès ce moment il avait à sa volonté munitions et ravitaillement et l'ancien chef de brigands du Bahr-el Ghazal devenait un empereur puissant faisant payer tribut à vingt peuples soumis à son joug (1) : il leva des impôts, rétablit les routes commerciales et établit sa résidence à Dikoa, près du lac Tchad : il y reçut môme en 1894 des ouvertures d'émissaires anglais qui cherchaient à préserver le Sokoto et de l'Etatdu Congo qui tendait à ce moment à pénétrer jusqu'au Chari.

L'arrivée de la mission Gentil au Tchad fut le premier acte de nos relations avec Babahdans le Chari. A peine le Léon-Blot avait-il

et) Wauters, Mouvement géographique, 1899.

quitte' les eaux du Tchad ot du Bas-Chari que Rabah, pour punir le Baguirmi de l'accueil l'ail à la mission française, l'envahit, et détruisit les villes de Kousseri et de Goulfei. Gaourang-, chassé de Massénya et battu, fit demander des secours aux Français.

Déjà dès le milieu de 1808, le gouvernement avait décidé d'envoyer au Chari une nouvelle mission confiée au lieutenant de vaisseau Br'el let, administrateur des colonies, etau lieutenant Braun.

Ils devaient ramener au Chari des envoyés du Bag-uirmi venus en France avec M. Gentil et continuer l'occupation des territoires i\\i Tchad. Les nouvelles du Chari devenant encore plus inquiétantes, il fut décidé en décembre 4898 que M. Gentil retournerait lui-même au Chari avec le titre de commissaire du g-ouvernement et une mission assez Forte pour refouler Rabah. secourir Gaourang- et se mettre en rapports avec POuadaï. On put croire un moment que notre action contre Rabah serait accompagnée d'une action parallèle des Allemands dans le haut Cameroun et des négociations furent même engagées dans ce sens. Mais le gouvernement allemand renonça à ses premières intentions.

M. Gentil arriva sur le Chari le 16 août, à Gaoura. Une mauvaise nouvelle lui parvint. Le 17 juillet 1899, Bretonnet et sa mission avaient été subitement attaqués à Tog\bao par Rabah qui disposait de sept à huit mille hommes et ils avaient été massacrés après un héroïque combat : le sergent sénégalais Samba-Sall avait seul échappé au désastre pour en apporter la nouvelle.

M. Gentil se résolut immédiatement à venger la mort de Bretonnet. Il repartit pour Gribingui pour chercher les renforts amenés par les capitaines Robillot, de ( loîntet et de Lamothe, et les concentra àFort-Archambault. Le 29 octobre 1899, la mission attaqua Rabah qui s'était fortifié à Kouno : le combat fut très violent et nous coûta 48 tués et 113 blessés, mais le tata de Kouno était détruit et Rabah mis en fuite.

M. Gentil redescendit de nouveau jusqu'à Bangui pour trouver des renforts. Pendant qu'il en recrutait et que M. de Lamothe, commissaire général du Cong'O, lui en fournissait, il en recevait d'autres qu'il n'attendait point. Le 13 janvier 1900, la mission de l'Afrique centrale Joalland-Mevnier avait pris le contact avec les postes avancés de la mission du Chari. Nous avons indiqué à notre chapitre de l'Afrique occidentale l'origine de cette mission et sa marche de Zinder au Tchad. Parvenue le 23 octobre 1899 à Ng-uigmi,

elle arriva le 17 novembre à Débénenki, un des principaux villages du Kanem, et le 25, le capitaine Joalland avait signé le traite de protectorat suivant avec Halifa Djerab, descendant des anciens chefs du pays :

Art. le1'. — Halifa Djerab place sous la protection du gouvernement français les cantons de Débénenki et de N'Gouri.

Ce pays s'étend, au Nord, jusqu'à Chittati; à l'Ouest, au Tchad; au Sud, au pays de Dékéna ; à l'Est, au Ouadaï.

Art. 2. — Le gouvernement français dégage le Kanem de toutes les obligations auxquelles il était tenu envers le Ouadaï.

Des garnisons permettant de défendre effectivement le Kanem contre les incursions des bandes du Ouadaï seront placées dans le pays de Halifa Djerab.

Art. 3. — La nourriture, la remonte et l'entretien de ces garnisons seront entièrement à la charge du pays.

Art. 4. — Les marchandises européennes paieront, à leur entrée dans le Kanem, un droit de 1/100 ad valorem ; ces droits de douanes seront remboursés en atténuation des frais occasionnés par l'occupation.

Les commerçants français pourront y commercer en toute liberté et toute sécurité.

Art. 5. — Le présent traité devra être ratifié par le Gouvernement de la République française.

Art. 6. — Le texte français seul fait foi.

Préoccupé de se relier à la mission Gentil, le capitaine Joalland avait continué sa route vers le Ghari et était arrivé le 10 décembre 1899 à Goulfeï, sans y trouver cette mission. LTn courrier indigène n'ayant pu passer, il envoya en reconnaissance le lieutenant Meynier à la recherche de M. Gentil. Pendant ce temps il revint vers le Kanem et y intronisa définitivement Halifa Djerab en battant son rival Halifa Agui qui fut tué le i janvier. Le 30, Joalland apprenait que M. Meynier avait pu, par le Bahr-Erguig, rejoindre la mission du Chari et que le capitaine Robillot lui demandait l'assistance de ses troupes pour continuer sa campagne contre Rabah. La jonction de la mission de l'Afrique centrale et de la mission du Ghari était faite.

Puis ce fut la mission saharienne Foureau-Lamy qui entra en scène à son tour. Parvenue le 21 janvier 1900 au lac Tchad, elle avait contourné le Tchad comme la mission de l'Afrique centrale et avait rencontré, le 18 février, à Débénenki, le capitaine Joalland venu au-devant d'elle. La réunion des deux missions, saharienne et Afrique centrale, se fit à Goulfeï et le commandant Lamy devenait

le chef militaire de l'une et de l'autre. Il attaqua aussitôt et battit Rabah dans deux combats livrés à Kousseri le 3 mars et à Logone le 9. Ce n'était que le préliminaire d'une action plus importante. La mission du Chari étant arrivée à son tour à Kousseri le 21 avril, M. Gentil, en sa qualité de commissaire du gouvernement, décida que les trois missions qui avaient complètement réalisé le plan Grampel de jonction de l'Algérie, du Soudan et du Congo, coopéreraient contre Rabab. Le commandant Lamy, à qui revenait le commandement, disposait de 700 réguliers, algériens ou sénégalais, de 4 canons et de 1500 auxiliaires baguirmiens. Rabah disposait de 5000 hommes et de 3 canons. L'attaque commencée par les troupes de Joalland eut lieu le 22 avril 1900 et dura trois heures : l'assaut final mit les troupes de Rabah en déroute, mais au moment où Lamy pénétrait dans le camp ennemi, il fut grièvement atteint d'une blessure qui devait être mortelle, et le capitaine de Cointet fut tué à ses côtés. Lamy eut du moins avant de mourir la satisfaction d'apprendre que Rabah était tué et que ses troupes avaient été complètement défaites. Profitant de l'effet moral produit par la mort de Rabah, le commandant Reibell, qui avait pris le commandement, poursuivit les bandes de Rabah jusqu'à Dikoa où il entra le 1er mai, et battit le 2 et le 7 mai les deux fils de Rabah, Fadel- Allah et Niobé. Ce succès achevait la victoire de Kousseri et vengeait la mission Crampel, la mission Bretonnet et aussi l'explorateur de Béhagle qui s'était rendu sur le Chari en mission privée et avait été fait prisonnier, puis exécuté par Rabah.

M. Foureau était déjà rentré en France, le commandant Reibell et ses troupes y revinrent en octobre 1900 et le capitaine Joalland, avec les troupes de la mission, regagna par le sud-ouest du Tchad Zinder et le Soudan d'où il rentra en France au mois de mars 1901. La mission du Chari demeurait sur place. M. Gentil ne rentra en France qu'en février 1901. Au mois de janvier 1901, Fadel Allah a tenté une nouvelle attaque et le commandant Robillot l'a battu et repoussé jusqu'au-delà de Dikoa : le fils de Rabah a demandé alors la protection des Anglais qui lui ont envoyé un ambassadeur, le major Mac-Clintoek et ont envisagé la possibilité de le reconnaître comme sultan de Bornou.

A la suite de ces événements, le Gouvernement a décidé de constituer dans ces territoires un « territoire militaire des pays et protectorats du Tchad » et comprenant le bassin de la Kémo et le

bassin du Chari. Ce territoire a été organisé par un décret du 5 septembre 1900, et les forces dont dispose l'officier supérieur chargé de l'intérim du commissaire du gouvernement en cas d'absence de celui-ci ont été fixées à un effectif d'un bataillon de tirailleurs sénégalais, un escadron de cavalerie indigène et une batterie mixte d'artillerie, en tout environ 750 hommes ; le lieutenant-colonel Destenave a été appelé à ce commandement.

Au moment où M. Gentil a quitté son territoire, le Chari était divisé en deux régions : la région civile du Haut-Chari (indigènes Bandas, Mandjias et Saras) à laquelle est rattaché le territoire du cheikh Senoussi qui gouverne le Kouti, et la région militaire du Bas-Chari. Cette dernière comprend le Baguirmi dont le sultan Gaourang nous paie un tribut et un territoire qui nous appartient en toute propriété, le delta du Chari. M. Gentil s'est inspiré dans l'organisation de cette région de celle que Rabah avait donnée à ses conquêtes.

Nous accédons maintenant à l'empire du Ouadaï dont le sultan Ibrahim a été dépossédé et tué au commencement de 1901 par le sultan Ben-Ali. Nous avons rompu les liens de vassalité qui unissaient au Ouadaï le Kanem et le Baguirmi. D'autre part, le mahdi Senoussi, le chef de la grande confrérie à tendance panislamique, s'est rendu de Djarboub et de Koufra aux environs du Tchad et il tente de former dans le Ouadaï un faisceau de résistances contre l'action française. C'est au milieu de ces éléments divei-s que notre occupation va se porter sur le Ouadaï en faisant la « tache d'huile » et assez tôt pour éviter que de nouvelles guerres intestines désolent et ruinent ce pays.

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