CHAPITRE PREMIER
LKS COLONIES D'ESSAIMAGE .
Tous les êtres vivants, en raison même de la faculté de multiplication dont ils sont doués, « essaiment » de proche en proche autour du centre initial où ilsont pris naissance.
L'homme n'échappe pas à cette loi générale de la nature. Quel que soit le lieu du Klohe où il faille i)lacer son origine première, il est indubitable qu'il s'est répandu de ce point initial, par migrations successives dans toutes les contrées du monde où on le trouve aujourd'hui.
La raiscin première de l'essaimage, dans la nature vivante comme dans l'humanité, c'est
justement rencombrenient d'êtres qui résulte du jeu normal de la multiplication. L'espace, les moyens de subsistance, ne tardent pas à manquer, et, forcément, un certain nombre d'individus, moins bien favorisés que d'autres dans la lutte pour l'existence, sont obligés de s'éloigner de leur foyer initial d'apparition, pour aller chercher ailleurs ce dont la concurrence vitale, de plus en plus intense, les prive sur ce point.
Nous trouvons, dans les premiers temps de l'histoire de l'humanité, des exemples frappants du jeu de cette loi inéluctable.
Lorsque le patriarche Abraham et Loth, son neveu, ont conduit ensemble leurs troupeaux dans les pâturages de la terre de Chanaan, des disputes éclatent continuellement entre les pasteurs préposés à la garde du bétail des deux propriétaires, parce que les terres de parcours où ils se trouvent ne sont pas assez vastes pour suffire aux besoins de tous ces animaux.
Ce que voyant, Abraham propose à Loth une séparation que les nécessités matérielles rendent indispensable. L'un ira d'un côté,
lautrc du côté opposé, et, de cette façon, la bonne harmonie renaîtra entre les bergers des deux parents.
Que de fois semblable fait ne s'est-il pas reproduit dans les annales du genre humain! Mais que de fois aussi la solution, au lieu d'intervenir h l'amiable, comme entre Abraham et Loth, n'a-t-elle pas donné lieu h des querelles sanglantes, 5 des guerres interminables, pour quelques territoires de chasse, comme chez les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, ou pour quelques pâturages, pour la possession d'un puits, comme chez les tribus arabes ou berbères des régions désertiques.
Quelle que soit la cause qui ait fait naître le trop plein sur un point, quelles que soient les circonstances qui aient déterminé ou accompagné l'émigration, des qu'il y a eu essaimage, on se trouve en présence de la formation du premier type de colonie qu'ait vu naître l'humanité.
Chacun des essaims issus d'une contréq surchargée de population, va former, à des distances plus ou moins grandes de son
point de départ, dans des localités ù sa convenance, de nouveaux centres qui peuvent à leur tour, et pour la même cause, propager d'autres essaims.
Tel est certainement le p7'ocessiis suivant lequel s'est fait le peuplement primitif du globe, alors que les premiers humains ne rencontraient devant eux, dans leur expansion continue, que de vastes solitudes non encore occupées par des représentants de leur race.
Quand, au contraire, de nouvelles vagues de population sont venues se heurter à des colonies qui s'étaient précédemment établies sur leur parcours, il en est résulté toute une série de conflits armés, de croisements de races, et finalement, de refoulements, — les populations les plus faibles étant chassées par les plus énergiques, soit dans les lieux inaccessibles, soit aux extrémités des continents et dans les îles.
Tout semble indiquer que ces grandes ondes de migrations se sont produites du nord au sud, tant sur Tancien que sur le nouveau continent, car toutes les extrémités mé-
ridionales des grandes terres sont peuplées par des êtres primitifs, refoulés successivement du nord vers le sud par de nouveaux émigrants.
Au point de vue végétal, ce sont les fougt'res arborescentes des temps de la houille, les protéacées (en Australie et en Afrique australe) et d'autres types tout aussi remarquables.
Comme animaux, ce sont les lémuriens et l'épyornis à Madagascar, le d route aux Mascareignes, les formes marsupiales en Australie, le dinormis et le kiwi en Nouvelle- Zélande, etc., etc.
En fait de formes humair;es, ce sont les Boschimans de l'Afrique australe, les Australiens et les Tasmaniens, — les Fuégiens.
Et que Ton ne vienne pas dire que ces races inférieures correspondent aux Esquimaux arctiques, car les Boschimans et les Australiens vivent dans des régions tempérées oii ils auraient pu atteindre un degré plus élevé de civilisation s'ils n'étaient pas des • résidus de primitifs. »
Un caractère essentiel de presque toutes
les colonies primitives d'essaimage, c'est qu'elles sont immédiatement autonomes.
Souvent en hostilité avec la mère patrie, tout au plus conservent-elles avec cette dernière, lorsque la séparation s'est faite pacifiquement, des relations de bon voisinage et de commerce.
Ce qui se passe dans les colonies animales d'essaimage est de nature à jeter un certain jour sur la manière dont les mêmes faits se sont accomplis dans les migrations primitives de l'humanité.
Prenons pour exemple les fourmis, qui ont atteint le degré de civilisation le plus élevé que l'on rencontre dans la nature, — l'homme étant mis à part.
Lorsqu'une fourmilière .est surchargée d'habitants, il s'y produit des émigrations plus ou moins nombreuses. Lorsque les habitantes de la fourmilière principale et celles des colonies d'émigrants ne sont séparées que depuis peu de temps, elles se reconnaissent à merveille ; mais si la durée de séparation est très longue, elles perdent le souvenir de leurs compagnes. D'ailleurs, la population se mo-
difle rapidement, par suite de la mort des individus et de la naissance de nouvelles générations.
Les rapports des fourmis, même appartenant à une espèce unique, réparties entre différentes colonies, sont bons ou mauvais suivant les circonstances. Lorsque des partis passablement séparés sont établis dans des conditions satisfaisantes, ils se battent à outrance. Si deux fourmilières rapprochées se gênent, il y a lutte : les engagements partiels se répètent. Mais, en général, les forces venant à s'épuiser, aux conflits succède une alliance définitive. Entre deux cités d'une faible population, dont les individus ne se sentent pas en heureuse situation, Talliance est presque immédiate
Sans riiostilité qui existe presque toujours entre les colonies de fourmis de mémo origine, au lieu de petites sociétés éparses, on verrait, sur d'énormes étendues, le sol labouré par d'interminables confédérations.
Si John Lubbock fait observer qu'il ne faut pas confondre une fourmilière avec chacun des petits tertres que nous appelons ainsi.
très souvent, à la vérité, bien des fourmilières ne comprennent qu'une seule de ces habitations, et la plupart des espèces en ont rarement plus de trois ou quatre ; mais il en est qui fondent de nombreuses colonies.
M. Forel a même vu un cas dans lequel une fourmilière de Formica exsecla ne comptait pas moins de deux cents colonies occupant un espace circulaire de près de deux cents mètres de rayon. Dans cet espace, elles avaient exterminé toutes les autres fourmis, sauf quelques fourmilières de Tapinoma erra/^f î«wj,qui avaient puéchappcr grâce àleur grande agilité. Le nombre des individus ainsi associés devait être énorme, puisque, d'après les évaluations de M. Forel, dans chaque nid, le nombre des habitants oscillait entre cinq mille et cinq cent mille.
Ces faits représentent un tableau à peu près exact de ce que devaient être les tribus humaines primitives, non encore confédérées, et qui, d'origine commune ou diverse, guerroyaient continuellement, pour leurs territoires de chasse, pour leurs troupeaux, pour leurs récoltes.
Toutefois, dans les événements humains, intervient le facteur supérieur de la mentalité intellectuelle et morale, ainsi que du langage, qui imprime aux actes un caractère
spécial.
Il est certain que la communauté d'origine, de mœurs, de langage, a joué un grand rôle dans les relations existantes entre les premières colonies humaines d'essaimage.
Cela est bien évident pour les colonies grecques.
La plupart sont dues à ces trois causes principales :
1o Les excédents de population ;
2^ Les événements politiques ;
3'* L'esprit d'entreprise, extrêmement développé chez les Hellènes.
Que les colonies issues d'un conflit dans la métropole obligeant les émigrants fi rompre brusquement leurs liens sociaux, soient immédiatement autonomes, il n'y a rien d'étonnant à cela, — puisque Tessaim a fui le sol natal pour échapper à la tyrannie.
Mais, chose beaucoup i)lus remarquable, le lien polique se trouve rompu, môme lors-
que les colonies ont été fondées par des essaims sortis du pays sans secousse, soit par trop plein, soit par esprit d'entreprise. Jamais la métropole ne songe à revendiquer la moindre suprématie sur les nouvelles sociétés qui sont nées d'elle.
Ces colonies d'essaimage sont autonomes dès leur origine, et c'est là un caractère très particulier que nous retrouverons de plus en plus rarement au cours de l'histoire coloniale.
Toutefois, nous trouvons ici Tinfluence de cette communauté d'origine, que nous signalions ci-dessus comme exerçant une influence beaucoup plus grande sur les sociétés humaines que sur les sociétés animales.
En effet, les colonies grecques de l'Asie mineure étaient rattachées les unes aux autres par un lien fédénitif, — et cela, parce qu'elles présentaient une certaine homogénéité en ce sens qu'elles étaient surtout composées de Grecs, de diverses origines sans doute, mais de caractères ethniques absolument semblables.
Il y avait les colonies d'origine Sonienne, Dorienne et Eolienne.
Celles d'origine Sonienne comprenaient les villes de Milo, de Phocée, d'Ephèse, les îles de Chio, de Sainos, etc.
On sait que Pliocée, à son tour, envoya une colonie à Marseille.
La civilisation, le goût des arts, le progrès des lettres étaient aussi vivaces dans ces colonies que sur le sol môme de la Grèce.
Quelques-unes, comme Eplièse, Syracuse, Rhodes, Smyrne, etc., finirent par surpasser en richesses les cités métropolitaines.
Quand les Grecs vinrent en Sicile, en Italie, ils assouplirent Tesprit des peuplades qui habitaient ces contrées, ils leur communiquèrent le charme pénétrant, les formes savantes d'une langue riche et sonore.
Par suite môme de l'autonomie immédiate de toutes ces colonies d'essaimage, les cités métropolitaines d'où elles étaient originaires, n'en retirèrent aucun autre avantage qu'une gloire incontestée.
Non seulement les colonies grecques n'apportèrent aucune amélioration à Texistence
des cités métropolitaines, mais encore elles devinrent pour celles-ci un véiilable danger. On vit un grand nombre de leurs habitants grossir les rangs des Perses, durant les luttes de ces derniers contre la Grèce.
En revanche, c'est l'autonomie initiale de ces colonies, leur détachement égoïste de la métropole, qui contribua le plus à leur prospérité.
Il y a là un enseignement colonial qui a sa valeur et qui mérite d'être médité, par le temps *' d'impérialisme '' qui court.
L'essaimage, quelle que soit sa cause, n'a jamais cessé depuis les origines de l'humanité, mais sc^ formes se sont modifiées suivant les circonstances.
Lorsque la révocation de Tédit de Nantes provoqua rémigraiion d'un grand nombre de protestants français, — c'était là, en réalité, un véritable cssaimnge pour cause politique, tout à fait analogue à ceux (|u'occasionnaient les révolutions si fréquentes des petites oligarchies helléniques.
On sait que certains d'entre eux, réfugiés dans les Pays-Bas, se rendirent ensuite dans
les terres que 'cette république leur avait ofTertes dans sa colonie du cap de Bonne- Flspérancc, et y formèrent longtemps un groupe à part dans la vallée de Stellenbosch, appelée pour cette raison French-Hoek^ — le coin français — avant de se fondre dans la population d'origine hollandaise, et d'y introduire ainsi notre sang, qui se retrouve encore aujourd'hui dans la race boer.
Dans ce cas, l'essaim, ne pouvant conserver son autonomie, a disparu dans l'élément prépondérant qui l'entourait, — exactement comme le même fait se reproduit constamment de nos jours pour les émigrants qui — de l'Irlande, de l'Allemagne, de l'Italie, etc., — se dirigent soit vers l'Amérique du Nord, soit vers l'Amérique du Sud.
Mais l'Afrique australe nous offre un autre phénomène d'essaimage qui emprunte, aux événements qui se passent actuellement dans cette région, le plus vif intérêt.
Nous voulons parler des migrations successives des Boers devant les persécutions du gouvernement britannique.
On sait que lorsque l'Angleterre, à la fa-
veur des guerres de la Révolution et de TEmpire, se fut emparée de la colonie hollandaise du Cap de Bonne-Espérance, elle fit subir aux habitants qui n'étaient pas d'ori gine anglaise de telles vexations, que les Boers émigrèrcnt en masse, et, après avoir erré dans les solitudes situées au nord du fleuve Orange, allèrent s'établir au ÏS^atal.
Poursuivis par le gouvernement britannique jusque dans cette dernière région, ils repassèrent les monts Drakensberg et allèrent fonder les deux républiques d'Orange et du Transvaal.
Ces essaimages successifs, par grandes masses, rappellent, par un certain nombre de circonstances, les mig-rations, pour causes politiques, de certaines populations helléniniques, allant, de pays en pays, chercher Tautonomie et la liberté.
Car c'est justement cette autonomie et cette liberté que cherchaient à conquérir les Boers, en abandonnant leurs premiers établissements, et en s'enfonçant de plus en plus loin dans l'intérieur des terres.
C'est pour cette autonomie qu'ils se battent
aujourd'hui en désespérés contre le colosse britannique, et que les débris de leur nationalité émigreront -encore, si de guerre lasse, TAngleterre ne se décide pas à leur laisser la liberté.
La fondation des républiques d'Orange et du Transvaal par les Boers, en 1854 et en 1850, est le dernier exemple de formation de véritables " colonies d'essaimage '' autonomes que l'on rencontre dans l'histoire, quelle que soit, d'ailleurs, la destinée ultérieure qui les attende.
Car, quoiqu'on ne leur ait pas donné ce nom de *' colonies " réservé aujourd'hui à d'autres formes d'expansion coloniale, ces deux Etats n'en sont pas moins tout à fait identiques, par leur origine et leur organisalion, aux colonies grecques de l'antiquité.
La Hollande, — comme autrefois la Grèce — bien qu'elle soit la patrie originaire des Boers, n'a rien gagné à la fondation de ces deux colonies, mais, par suite de la communauté de rare, de langue, de religion, il en est résulté, entre Tancienne métropole européenne et les jeunes Etats Boers de l'Afrique
australe, un courant de sympathie, qui s'est traduit par des actes, — de môme qu'aux beaux jours de Thellénisme, un môme souffle inspirait les esprits à Athènes, comme à Ephèse, comme à Cyrène, comme à Tarente, comme à Syracuse, et donnait lieu à des courants d'idées, à des relations amicales ou commerciales, à des échanges continuels de produits, d'œuvres intellectuelles et artistiques. De môme que le président Kriiger a pu trouver un asile sûr et un accueil amical en Hollande, de môme, sur tout le littoral de la Méditerranée, un Grec exilé par les événements politiques, retrouvait une nouvelle patrie peu diiïérente de la sienne, au point de vue de la civilisation hellénique, partout où il abordait.
DE LA COLONISATION 4l