LES COLONIES MILITAIRES
Des causes sociales, avons-nous dit, ont donné naissance aux Colonies d'essaimage.
Des causes économiques ont provoqué la création des Comptoirs commerciaux.
Nous allons voir que des causes politiques, gouvernementales et stratégiques, ont donné lieu à l'organisation d'un troisième type de colonies, tout à fait différent des deux premiers, — les Colonies Militaires,
La colonisation romaine est le modèle du genre.
Elle fut méthodique, réfléchie, politique et militaire. Pour ne laisser aucune place à rimprévu, elle supprima complètement Tinitiative privée, et obéit constamment et exclusivement à Fimpulsion que lui donnait le gouvernement central.
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Une semblable organisation coloniale dérivijit tout naturellement de l'organisation même de la puissance romaine.
Celle-ci était presque exclusivement militaire. Tant pour faire la guerre que pour occuper les pays vaincus, elle avait besoin de la totalité de sa population. Il ne pouvait donc être question pour elle de créer des " colonies d'essaimage. „
Dans les premiers temps de la République Romaine, les citoyens, austères et sobres, vivaient des produits du sol, se contentaient d'une industrie nationale rudimen taire, et leurs échanges extérieurs étaient des plus restreints. Aussi n'cprouvèrent-ils jamais le besoin d'établir, sur des territoires non encore soumis à la domination romaine, des '' comptoirs commerciaux. ,,
Mais, en revanche, Rome se trouva en présence d'une nécessité politique qui l'obligea à établir des '' colonies ,, à l'intérieur même de ses possessions.
Celles-ci n'étalent-elles pas, d'ailleurs, jusqu'à un certain point, des "colonies de conquête ,,?
Lorsque les armées romaines avaient conquis un pays, il n'était pas toujours possible de les immobiliser sur leur conquête pour y tenir garnison, car on avait souvent besoin d'elles ailleurs.
Il fallait cependant assurer la possession des terres annexées à Tempire et la soumission des nations vaincues.
Pour pourvoir à cette nécessité politique, Rome imagina le système des colonies militaires, système extrêmement pratique et ingénieux, qu'admirait fort Machaviel.
Le pays étant vaincu, il n'y avait pas grand chose à craindre de ses habitants.
D'autre part, Rome avait de nombreux vétérans, qui avaient guerroyé sur toutes les frontières et dont les services attendaient une récompense. C'est principalement parmi ces vétérans que l'Etat recrutait des troupes d'émigrants. Ceux-ci étaient ensuite dirigés vers les lieux qui leur étaient destinés, accompagnés de l'augure et de l'agrimensor.
C'est ainsi que, par la brèche qu'avaient ouverte les armées, passait la civilisation ro-
maine et le respect de son nom et de sa puissance.
La première colonie qui fut fondée hors de ritalie par les Romains, fut la colonie d*Aix, dans la Gaule transalpine (631).
Celles qui suivirent reçurent les mêmes lois, les mômes institutions, et, peu à peu, sous rinfluence métropolitaine, elles devinrent de véritables cités romaines qui servirent à Tempire de camps avancés en cas de guerre ou de révolte.
Cette Colonisation méthodique et par grandes masses s'établissant à un endroit donné avec un nombre d'individus suffisant pour pouvoir fonctionner aussitôt normalement, rappelle le fait que nous avons mentionné précédemment, relatif à l'expédition du Carthaginois Ilannon.
Nous avons vu que celui-ci emmenait avec lui 30.000 colons, qu'il avait répartis en six villes. Il y a là une manière de faire qui présente certaines analogies avec la méthode coloniale des Romains, avec cette diiïérence toutefois que Rome n'envoyait de colonies que chez les peuples vaincus, tandis que les
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six villes d'Hannon étaient établies sur des rivages étrangers et constituaient, par consécpicnt, plutôt des comptoirs commerciaux (|ue des camps avancés.
A côté des colonies de vétérans, Rome eut aussi, sur ses frontières les plus menacées, des colonies militaires constituées par des légions actives, installées à poste fixe sur les points à défendre.
C'étaient là de véritables camps retranchés placés dans des positions soigneusement choisies, avec ce coup d'œil stratégique que possédaient ii un si haut degré les généraux romains.
Telle fut, i)ar exemple, l'origine de la ville de Cologne, sur le Rhin [Colonia ad Rhemnn),
Car, à côté de chaque camp, constituant en quelque soi te une citadelle, ne tardait pas u s'établir une agglomération urbaine.
Rome encourageait la formation de ces villes coloniales, qui assuraient l'avenir. Elle les dolait de monuments fort remarquables. La population se recrutait parmi les vétérans des légions, qui se fixaient souvent dans le pays, parmi les auxiliaires et les fournisseurs
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des armées, et enfin parmi les habitants du pays, cherchant à proximité des logions, soit un bénéfice, soit une protection.
Lorsque la Germanie devint, pour la puissance romaine, une menace de plus en plus redoutable, d'innombrabhîs colonies militaires furent échelonnées tout le long de la frontière naturelle constituée par le cours du Rhin, les sommets des Alpes et le cours du Danube.
Si la frontière septentrionale de TEmpire romain était exposée aux attaques des barbares, sa frontière méridionale, en Mauritanie, n'était guère plus sûre, car les tribus nomades du désert y tentaient sans cesse des razzias.
Au sud comme au nord, Rome employa le même système de protection : les colonies de vétérans et les colonies légionnaires.
Les ruines de plus en plus nombreuses que Ton découvre et que Ton explore sur les confins méridionaux de l'Algérie et de la Tunisie, témoignent de la solide organisation d'une chaîne de colonies militaires, tout le
long des frontières désertiques de la Mauritanie.
Partout où s'ouvrait, h travers les chaines ou les contreforts de l'Atlas, un passage par où les nomades auraient pu se livrer aisément h des incursions dans les territoires soumis à la domination romaine, une colonie militaire gardait cette entrée.
Telle était, entre bien d'autres, Tebessa, admirablement placée au débouché des roules du désert.
Les ruines de ces colonies sont une preuve incontestable de l'importance que celles-ci avaient acquise. Elles abondent en monuments considérables, et les inscriptions qu'on y a recueillies donnent, sur l'organisation et
la vie des colons, de très intéressants détails, trop longs à reproduire irJ, mais que le lecteur désireux de les connaître, trouvera dans une série d'articles que M. Gaston Boissier, de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, a i)ubliés dans la Revue des Deux- Mondes.
Dans une certaine mesure, les *' confins militaires " de l'Autriche, institués dans le
même but de défense que les colonies militaires des Romains, rappellent l'organisation de ces dernières.
C'est d'après un système analogue que sont organises les Cosaques de la Russie méridionale.
Bailleurs, il est un principe, proclamé pour la première fois hautement par le gouvernement russe lorsque les expéditions qu'il avait dirigées contre le Turkestan suscitèrent quelques observations de la part de certaines chancelleries européennes, à l'instigation de lAnglcterre, perpétuellement inquiète des progrès réalisés par les Slaves dans la direction de ses frontières des Indes.
Ce principe a été formulé à peu près de la manière suivante : Toutes les fois qu'une grande puissance civilisée se trouve en contact, par. une de ses frontières, avec des populations plus ou moins barbares, elle se trouve dans la nécessité, pour protéger cette frontière contre les méfaits absolument inévitables de ces populations, de la fortifier et de la reculer incessamment.
C'est cette nécessité qui a poussé progrès-
sivcinent les Russes au cœur de TAsie, depuis les rives de l'Oural jusqu'aux premiers contreforts des monts Himalaya.
C'est cette même nécessité qui obligeait Rome à entretenir des lignes de colonies militaires, tant sur les confins de la Germanie que sur les confins de la Mauritanie.
De ces deux ordres de faits semblables, ont résulté à peu près les mêmes effets. La Russie a dû organiser, de proche en proche, pour défendre ses frontières contre les incursions des Tartarcs, des lignes successives de fortins remplissant le même rôle que les colonies militaires des Romains.
La seule différence, c'est que la Russie, forte et patiente, u pu poursuivre jusqu'au bout sa conquête, — tandis que les Germains, au contraire, ont brisé la barrière qui leur était opposée, et ont envahi l'Empire.
La France s'est d'ailleurs, trouvée, en Algérie, vis-à-vis des Arabes, en présence d'une situation analogue à celle de Rome dans la Mauritanie en face des nomades.
Il a fallu conquérir les passes de l'Atlas lellien pour protéger le TcU, puis occuper
les Hauts-Plateaux afin de pouvoir défendre elficacement ces passes, et pousser les postes avancés jusqu'aux passes de l'Atlas sahaiûen, sur la ligne des colonies militaires romaines de Tebessa, Lambessa, Timgad, — qui avaient été installées là pour le même motif.
Les Romains avaient même franchi l'Atlas saharien, puisqu'on a trouvé des traces de leur occupation militaire jusqu'à Négrine, non loin de la rive septentrionale du Chott- Melrhir.
Nous avons dû les imiter et pousser même beaucoup plus loin nos avant-postes, — véritables colonies militaires — désignées autrement, et autrement organisées, mais visant incontestablement le môme but.
Notre extrême frontière fut reportée successivement de Lagliouat à Chardaïa, de Chardaïa à Ouargla, de Ouargla à El-Golca. A l'heure actuelle, elle s'étend jusqu'à In- Salah, et les mêmes circonstances qui nous ont obligés à porter nos armes aussi loin de notre point de départ, devant se reproduire fatalement, nous contraindront à étendre encore davantage nos conquêtes.
Et cela, tant que notre frontière sera en contact avec des peuples barbares.
Comme on le voit, si les colonies militaires proprement dites, telles que les Romains en avaient compris l'organisation, n'existent plus sous la même forme à l'époque actuelle, — les causes qui avaient provoqué leur institution continuent à se produire.
Il a donc fallu, tout comme autrefois, répondre à cette nécessité, mais on s'est servi pour cela de procédés plus appropriés à l'organisation militaire actuelle.
On ne pourrait trouver de nos jours, comme autrefois à Rome, assez de vétérans pour constituer des colonies qui étaient de véritables villes. D'autre part, l'organisation des armées ne permet pas d'affecter les effectifs à un rôle analogue à celui que remplissaient les légions actives dans les colonies légionnaire-.
On y supplée en établissant, sur les points convenables, dos postes fortifiés.
Bien évidemment, ce système est loin de donner les mêmes résultats que celui des Romains, qui créait de toutes pièces une co-
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lonie prospère. Cependant, avec le temps, dans le voisinage des postes, se forment des centres de population qui, si la position à été bien choisie au point de vue géographique, finissent par acquérir une certaine importance. Nous en avons de nombreux exemples en Algérie.