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CHAPITRE VIII

LES MÉTHODES DE COLONISATION

S'il est une^qiiestion qui fait répandre des flots de paroles et des flots d'encre, c'est bien celle des méthodes de Colonisation, et cela, pour Tunique motif que nous avons déjà signalé au début de ce livre, savoir : l)arce (lu'on ne s'était pas mis d'accord, au préalable, sur ce qu'il fallait entendre par Colonisation.

Or, nous avons vu que la Colonisation est un phénomène aussi *' ondoyant et divers " que la nature humaine elle-même.

Et comment pourrait-il en ôtre autrement?

La Colonisation, sous ses diverses formes, est née de besoins qui ont surgi successivement dans l'humanité par suite des circonstances historiques que celle-ci a traversées.

Déjà multiforme par ses origines et par

ses causes, — elle devait le devenir bien davantage suivant les circonstances dans lesquelles elle recevait son application.

Par conséquent, les moyens de Colonisasalion, les procédés de Colonisation, les systèmes de Colonisation, les méthodes de Colonisation^ si Ton veut employer ce grand mot, ont dû indéfiniment varier.

Y a-t-il eu, chez les Grecs, des méthodes décolonisation?

Evidemment, non î

Par une cause quelconque, un essaim se formait. Il partait vers n'importe quelle terre propice à un établissement, s'installait tant bien que mal avec ses mœurs et ses habitudes natives, et, suivant les circonstances, prospérait ou périclitait. Mais il n'y a jamais eu de plan suivi.

Les Phéniciens avaient-ils une méthode de Colonisation? Pas davantage.

Us fondaient des comptoirs aux endroits favorables, et les organisaient suivant les circonstances locales, comme on le fait encore actuellement pour les factoreries modernes.

DE LA COLONISATKJN 157

Chez les Carthaginois apparaît un peu plus de suite dans les idées, mais rien qui puisse constituer ce que l'on appelle un système colonial.

Inutile d'insister sur les colonies des Romains, dofit le but essentiel n'était pas la Colonisation.

Les Portugais poursuivaient un but avec beaucoup de méthode — c'était la conquête du commerce des Indes — mais ils n'avaient pas'de méthode coloniale proprement dite.

Ce qu'on a appelé le système colonial espagnol, — avec une emphase qui frise l'ironie, — est la négation absolue de toute méthode. Les Espagnols ont exploité leurs colonies suivant la méthode avec laquelle la soldatesque de cette époque niellait une ville à sac. C'était du pillage et du gaspillage. C'est aussi la '* méthode coloniale " de l'Etat indépendant du Congo.

Les Hollandais sont peut-être les seuls qui aient adopté et conservé une véritable méthode coloniale bien étudiée et bien appliquée, — en ce sens qu'ils ont exploité leurs colonies comme autant de fermes bien ré-

glées, — cherchant à en retirer le plus fort rendement possible, mais toujours avec la préoccupation de sauvegarder Tavenir et de ne jamais le sacrifier au présent.

Les Anglais, gens pratiques, ont appliqué toutes les méthodes coloniales, suivant les circonstances. Rien de plus disparate que Torganisation de leurs diverses possessions et que les procédés employés pour les mettre en valeur. En cela, ils ont montré qu'ils comprenaient, mieux que tous les autres peuples, les multiples significations du mot Colonisation^ et qu^ils savaient appliquer à chaque genre de colonie, exactement le système qui lui convenait le mieux.

Chez les Russes, jusque dans ces derniers temps, la Colonisation de la Sibérie s'est faite toute seule, rien que par la force des choses. Ce n'est que depuis peu d'années que la Russie s'est rendu compte de la valeur de cette possession et qu'elle procède à une Colonisation méthodique, administrative pour ainsi dire, par grands convois d'émigrants sur certains points où le gouvernement dé-

sire voir se former des agglomérations et où il accorde des concessions de terres.

Faut-il parler de Tltalie, qui a voulu avoir une colonie, mais qui n'a jamais songé à y appliquer la moindre méthode coloniale.

Et les Français ?

Nous y voilà ! C'est peut-être ici que nous allons trouver l'explication de ce mot célèbre : les Français ne sont pas un peuple colonisateur.

Le Français a Tesprit le plus méthodique qui soit au monde. Il pousse la réglementation de toutes choses jusqu'à ses extrêmes limites, tellement il est désireux de ne laisser aucune place à l'imprévu.

Par conséquent, du moment qu'il avait des colonies, il lui fallait une méthode coloniale.

Il l'a donc cherchée, et il la cherche

encore î

Pourquoi? Et tout justement parce qu'il n'y a pas de méthode coloniale unique, — mais que, suivant la façon dont on a constitué une colonie, suivant la contrée où elle est située, suivant son climat, suivant sa distance, suivant la race qui Thabite, suivant

ses productions, — en un mot, suivant toutes les caractéristiques qui constituent son individualité, — il faut lui appliquer des procédés spéciaux de Colonisation, comme Tônt fait les Anglais.

Remarquez bien que cette absence de méthode n'a pas empêché la France de constituer, par deux fois, les plus vastes empires coloniaux du globe, — et cela, parce que, à défaut de méthode, elle a, pour guider son esprit d'entreprise, le simple bon sens.

Les Français ont donc eu et ont encore, de belles colonies, mais comme ils n'ont pas de méthode coloniale^ cela a fait dire à leurs propres écrivains, coloniaux en chambre à l'esprit bien méthodique : les Français ne sont pas un peuple colonisateur !

Sans méthode, les Français ont pris les terres immenses de l'Amérique du Nord que dédaignaient les Espagnols, — ils avaient conquis les Indes, ils possédaient plusieurs des Antilles, les Mascareignes, songeaient à coloniser Madagascar, et avaient de nombreux établissements sur la côte occidentale d'Afrique.

Lorsque les événements politiques les eurent dépossédés de ce premier empire colonial, ils en ont, toujours sans méthode, reconstitué un second qui fait assez belle figure !

Mais si les Français n'ont pas de méthode coloniale, ils ont une miHhode gouvernementale et administrative que nous connaissons tous très'bicn, et, faute de la première, c'est la seconde qu'ils ont appliquée aux colonies.

C'est lit aussi que réside leur erreur. L'amour, la passion de la réglementation uniforme a fait méconnaître l'infinie variété d'organisation que nécessite la Colonisation, et Ton a appliqué, aux possessions lointaines les plus diverses, une administration calquée sur celle de la métropole.

Cette organisation comporte un grand concours de fonctionnaires bien appointés, beaucoup de paperasseries, beaucoup de réglementation, mais rien de ce qui convient à la véritable mise en valeur d'un pays neuf.

Bien au contraire, les colons, et surtout

les colons franco is, sont vus de trt»s mauvais

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oéil par les fonctionnaires, qui aiment beaucoup mieux avoir affaire aux seuls indigènes, moins susceptibles de juger et de contrôler leurs actes.

Les colons étrangers sont mieux protégés que nos compatriotes dans nos propres colonies, parce que Ton redoute l'intervention de leurs gouvernements, tandis que* Ton ne tient aucun compte des réclamations des sujets français.

Les gouverneurs des colonies, — qui devraient avoir moins de pouvoirs que nos préfets, — se considèrent comme autant de petits potentats et se croient tout permis visà-vis des colons français.

Il faut ajouter que le personnel colonial a été, pendant longtemps, et est encore parfois recruté d'une manière qui ne convient nullement au rôle important qu'il devrait jouer s'il comprenait tout son devoir. Il semble que les fonctions coloniales soient une sorte d'exutoire permettant à la métropole de se débarrasser de certains fonctionnaires inutiles, gênants ou trop compromis, de tous les

fruits secs absolument incapables de se caser dans la métropole, de toutes les épaves de la politique, du parlementarisme ou du journalisme.

Que Ton examine, VAnnuav'e Colonial en main, les noms du personnel qui y figure, et, si Ton est quelque peu documenté sur les origines de quelques-uns de ces personnages, on so rendra compte que bien peu sont des fonctionnaires de caiTière connaissant bien leur métier. On sera tout étonné des sources variées et parfois peu claires, qui alimentent notre administration coloniale.

Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, il ne puisse y avoir en France de méthode coloniale.

Une grande partie des fonctionnaires coloniaux étant expédiée outre-mer, — comme autrefois les fonctionnaire^^ espagnols, — pour s'y refaire, soit une position, soit une virginité, — les colonies sont principalement consacrées à cette œuvre de repêchage, ingrate et stérile, et il ne peut ôtre question de Colonisation.

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