CONGRÈS DE LA RAMIE
Je crois inutile de m’appesantir sur l’importance qui s’attache à l’utilisation pratique de la ramie : la question est trop ancienne et trop connue. C’est pourquoi l’intérêt du Congrès international de la ramie ne saurait échapper, surtout au point de vue des ressources économiques que pourraient trouver certaines de nos colonies dans l’exploitation de ce textile.
Le Congrès international de la ramie et le concours y adjacent eurent lieu en deux sessions, l’une les 28, 29 et 3o juin, l’autre du ier au 1 1 octobre.
J’eus l’honneur d’ouvrir le Congrès, assisté de MM. Saint- Germain et Maxime Cornu, le regretté professeur au Muséum, président de la commission d’organisation du Congrès.
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Je lis remarquer la façon pratique dont celle organisation avait été conçue, la première session n’étant en quelque sorte qu’une préface bientôt suivie d’expériences et de concours, de telle façon qu’à la seconde session les membres du Congrès seraient à même de prendre, en louLe connaissance de cause, les décisions que le monde agricole et colonial en attendait.
Le bureau fut ensuite constitué, et M. Maxime Cornu nommé président. Bon nombre de nations étaient représentées au Congrès qui avait été préparé par une commission particulière composée de spécialistes bien au courant, et ces études préparatoires avaient donné lieu à un rapport préliminaire destiné à assurer les bases sur lesquelles devaient reposer les discussions.
Après avoir défini la signification des termes : lanières brûles, lanières dépelliculces , lanières dénommées , filasses, et réservé le terme de china-cjrass aux produits venant de Chine et mis en circulation par le commerce, on entre dans le vif de la discussion. Le meilleur résumé des travaux des deux sessions du Congrès et des résultats du concours se trouve dans la préface du volume consacré aux comptes rendus in extenso du Congrès et qui fut écrit par le regretté professeur Maxime Cornu. J’en cite les passages les plus saillants :
L’écorce de la tige de ramie ne peut-être débarrassée des parties étrangères aux libres par une opération de rouissage, comme le lin ou le chanvre, li faut opérer autrement.
Ces matières sont de deux sortes : la pellicule (épiderme plus ou moins transformé) et la (jomme propre-
ment dite (tissus spéciaux desséchés et concrétés par la dessiccation). Il est nécessaire de les enlever.
Les Chinois et les Annamites les enlèvent plus ou moins complètement à la main par une opération préalable de grattage; on opère en Europe par des procédés chimiques.
Les recherches relatives à ce problème ont été poursuivies avec succès par M. Frémy et surtout par son collaborateur M. Urbain, qui les a amenées à un haut degré de perfection. Pendant longtemps la purification des libres a été un obstacle de premier ordre à l’utilisation de la ramie. L’enlèvement de la gomme et surtout l’enlèvement de la pellicule ont constitué des difficultés presque insurmontables, de telle sorte qu’il fallait une action chimique des plus énergiques qui, souvent, dans les procédés qui cherchaient à être à la fois simples el économiques, entamait la solidité de la fibre.
Les divers procédés de la décortication de la ramie enlèvent une plus ou moins grande partie de la pellicule. La méthode d’opérer des Chinois l’enlève complètement, aussi le china-grass est-il relativement facile à dégommer.
Dans le cas des liges séchées avant décortication, l’action mécanique seule fait disparaître en poussière une grande partie de la gomme et la presque totalité (le la pellicule dont il ne subsiste que des traces; le peignage enlève le reste. Il ne reste plus qu’à achever de dégommer.
Quand la pellicule est demeurée, au contraire, et surtout quand, après décortication en vert, l’écorce a été desséchée^ l’opération de purification est très difficile; elle exige l’emploi de solutions alcalines très énergiques
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qui altèrent la fibre, ou bien il faut se servir de solutions faibles, au-dessus de 100 degrés, c’est-à-dire sous pression, à l’aide d’un autoclave, ce qui complique beaucoup les opérations.
En résumé, voici quelle était la position de la question.
La décortication des tiges sèches de ramie permet par un moyen mécanique d’obtenir une filasse dépelliculée et dégommée que le peignage améliore beaucoup.
La décortication des tiges vertes exige l’emploi d’un autoclave pour dépelliculer et dégommer si l’on ne veut pas altérer les libres.
Le china-grass importé de l'Extrême-Orient n’exige pas l’autoclave et se dégomme bien plus aisément, mais le commerce n’en fournit pas d’une façon régulière et assurée.
A la suite des expériences faites en 1888 et l’année suivante à l’Exposition universelle, sous les auspices du Ministère de l’agriculture, à partir de 1889, une opinion parut s’imposer par la force des faits : la solution du problème semblait être l’obtention d’une production aussi semblable (jue possible au china-grass à l'aide de machines.
Les filasses obtenues parle moyen des tiges desséchées paraissaient ressortir décidément à un prix trop élevé pour pouvoir être utilisées économiquement et l’industrie 11e pouvait être alimentée que par l’Extrême-Orient à l’aide du china-grass; c’est ce produit qu’il fallait pouvoir fabriquer mécaniquement , c’est à cela que les inventeurs devaient à toute force parvenir.
E11 1891, un concours, établi par la Société des agri-
Culteurs de France, fil connaître les résultats déjà obtenus; ils étaient très encourageants, mais non encore suffisants; on était encore bien loin du china-grass, objet de tous les désirs; il fallait continuer les efforts.
Il n’y avait qu’une voix pour cela : tous les industriels, tous ceux qui s’occupent de la ramie réclamaient la possibilité de faire mécaniquement du china-grass. La préparation des fibres par le moyen des tiges desséchées était abandonnée par l’opinion et par les inventeurs.
Poursuivis pendant plusieurs années avec persévérance , ces efforts furent enfin couronnés de succès; nous possédons une machine dont le travail est remarquable et fournit des lanières qui constituent de magnifiques china-grass. La valeur de cet appareil a été reconnue, elle est appréciée et il en existe déjà un certain nombre qui sont utilisés dans les régions tropicales de l’Extrême-Orient.
On pensait généralement que l’industrie avait fait un pas définitif et que tout le monde s’accorderait à trouver que la question était bien près d’être résolue.
Mais si les recherches s’étaient poursuivies dans le sens de la décortication en vert, la décortication en sec avait été reprise d’autre part; de plus, l’industrie linière, qui ne s’était jamais désintéressée de ce textile, avait continué d’en suivre l’utilisation par ses propres machines.
Dans le Congrès de 1900, un changement considérable se manifesta : au lieu de suivre le courant qui avait commencé à se produire, on vit les industriels se séparer en plusieurs groupes.
Des partisans convaincus ont soutenu que les filasses, obtenues directement à l’aide des tiges sèches, méritaient
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le plus sérieux intérêt; qu’il convenait de ne pas les rejeter comme autrefois, mais de les proclamer très utiles et acceptables pour la fabrication de certains articles; qu’on peut les mettre en œuvre directement , on ne les dégomme qu 'après utilisation, ce qui est infiniment plus pratique; c’étaient tous des industriels /dateurs ou cordiers.
D’autre part, des industriels non moins convaincus ont essayé de montrer la beauté du textile obtenu par le moyen des machines opérant sur les tiges vertes. Les produits sont beaucoup plus fins, plus brillants, plus so-, ] ici es ; ils conservent justement et mettent en lumière les qualités primordiales et spéciales de la ramie. Sur ce point, d’ailleurs, aucune objection n’est possible, ces faiLs ne peuvent être contestés.
Cependant chez les partisans de la décortication en vert lunanimité n’était pas complète.
Chez ces derniers, les uns affirmaient qu’il est absolument nécessaire de mettre en œuvre un produit aussi voisin que possible du china-grass, le seul qui se dégomme aisément sans appareils compliqués, en pays chauds; les autres critiquaient le faible rendement des machines donnant un produit plus grossier, plus difficile à purifier plus lard et exigeant un autoclave, mais plus rapidement obtenu.
Il semble que les hauts rendements n’ont pas répondu entièrement aux chiffres annoncés par les inventeurs, mais les hauts rendements sont réclamés avec insistance.
Chacune de ces opinions paraissait énergiquement soutenue par des groupes sérieux représentant des capitaux
engagés. Les discussions, en général 1res courloises, ont
mis en évidence les divergences considérables des desiderata de l’industrie textile qui poursuivent des buts différents.
La production des tiges pour alimenter les machines souleva de nombreuses difficultés. On ne cultive pas de ramie parce qu’on ne sait comment la vendre; on n’utilise pas de ramie parce qu’on ne trouve pas à en acheter.
1! conviendrait peut-être d’opérer comme dans le cas des betteraves el même de la canne, de créer des groupements d’agriculteurs avec usines centrales qui achètent les récoltes et les soumettent aux machines.
En atténuant l’établissement de groupements semblables, les usines devraient produire elles-mêmes les liges dont elles ont besoin pour s’alimenter.
Il sera bon d’utiliser, dans la mesure du possible, les dispositifs perfectionnés employés dans la culture de la canne, les moyens de transport rapides et les moissonneuses.
On a pu, non sans peine, obtenir des industriels le prix qu’ils consentaient à payer les produits de la ramie; ils ont donné le chiffre maximum de 70 francs les 1 00 kilogrammes.
Ce prix, le même pour les diverses sortes de ramie décortiquées, semble très étonnant au premier abord, appliqué aux produits obtenus en sec ou obtenus en vert. Mais cela se conçoit aisément; car, si, d’une part, la tige est difficile et coûteuse à sécher, d’autre part, elle est aisément dépeliiculée et dégommée mécaniquement. D autre part, la lanière, coûteuse à dépeliiculer et à dé-
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gommer, donne un produit beaucoup plus beau et beaucoup plus précieux.
Il convient donc désormais d’abandonner résolument la période des tâtonnements pour opérer un peu en grand sur le terrain ou dans les régions favorables à la culture de la ramie, mais on ne doit le faire qu’après avoir établi, par des calculs suffisamment précis, les chances de succès de la future entreprise.
Ce qui a toujours manqué aux expérimentateurs, c’est la matière elle-même de l’expérience, c’est-à-dire les tiges de ramie en quantité suffisante, et c’est pour cela que bien des essais sont demeurés jusqu’ici dans la période des tâtonnements. Cette méthode paraît avoir donné désormais tout ce qu’elle est susceptible de donner. Il faut aller plus loin. Il faut se transporter dans les pays grands producteurs de la plante. C’est là qu’on pourra trouver des informations précises sur la valeur absolue ou relative des procédés, indiquer des corrections à faire aux appareils.
Nous avions espéré pouvoir faire travailler les machines pendant un bon nombre d’heures ou même de jours; mais des subventions suffisantes ont fait défaut. Force a été de laisser aux exposants la plus grande partie des frais nécessités par les essais. L’Administration a consenti à nous accorder une subvention de 1,000 francs; l’un des exposants, iVI. Faure, a bien voulu fournir une partie de la ramie nécessaire et a fait apporter les superbes spécimens de liges fraîches sur lesquelles presque tous les concurrents ont opéré.
Les tiges expédiées d’Alger par M. Rivière se sont trou-
vées, à la suite de retards très involontaires, devenues hors d’usage par fermentation.
Quelques liges obtenues de semis faits l’année même au Muséum d’histoire naturelle, cultivées dans cet établissement ou bien dans les plaines irriguées d’Achères, grâce à la bienveillante autorisation de M. Bechman, ingénieur en chef, de M. Vincey, professeur départemental d’agriculture de la Seine, ont rendu aussi quelques services. Mais, somme toute, la quantité de ramie a été insuffisante.
La conclusion des Congrès de la ramie de 1900 semble être la suivante, qu’on peut formuler ainsi :
« 11 paraît, à la suite des discussions poursuivies dans des séances multiples, que les questions théoriques sont désormais suffisamment connues dans leur ensemble; les applications industrielles, si elles sont possibles, doivent en découler directement.
« Elles dépendent à la fois du climat et de la maind’œuvre aussi bien que des machines utilisées dans chaque région.
«Il n’y a probablement pas une solution unique; la ramie peut fournir des matériaux utilisables très différents les uns des autres; on aurait tort de condamner un procédé, une machine, un résultat a priori, et ce qui ne convient pas dans un cas peut convenir dans un autre.
« Cela laisse une marge très large aux capitaux qui seraient tentés de se consacrer à cette industrie, mais il faut être parfaitement fixé au préalable sur la nature du produit que l’on veut mettre en œuvre.
« Mais ce qu’il paraît utile de ne pas perdre de vue,
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c’est que la ramie est un textile précieux, qui possède des qualités merveilleuses de solidité, de beauté, d’élasticité.
« 11 convient de ne pas l’employer comme succédané d’un autre textile , mais il faut l’utiliser pour ses qualités propres et particulières. Il ne faut pas chercher à le substituer à un autre, mais le préparer pour lui-même. C’est dans cette voie seule qu’on trouvera le succès. »
Je ne m’appesantirai pas sur le Congrès de la marine marchande, auquel j’avais simplement olïert l’hospitalité de la salle des conférences coloniales; je passerai de suite à la visite que firent à l’Exposition coloniale les membres du Congrès des chambres de commerce anglaises.
Le 5 septembre, dans la salle de réception du palais du Ministère des colonies, MM. Millerand, Ministre du commerce, Decrais, Ministre des colonies, Barthélémy, délégué du Ministère des affaires étrangères, Picard, Commissaire général, etc., inaugurèrent le Congrès; lord Avebury et les congressistes furent présentés aux Ministres par le président du Congrès, M. Thomas Barclay, président de la Chambre de commerce britannique de Paris.
Aux discours de M. Barclay et tle lord Avebury, M. le Ministre du commerce répondit par ces mots :
Messieurs, j’éprouve un grand plaisir a saluer les éminents délégués des chambres de commerce anglaises à leur arrivée à l’Exposition.
En la jiarcourant tout à l’heure, vous pourrez constater avec une légitime fierté quelle place digne d’elle l’Angleterre tient dans ce concours des nations.
Votre visite emprunte à l’époque et aux circonstances où elle se produit une signification particulière. Elle constitue la plus nette et la plus décisive des réponses aux tentatives aussi folles qu’inutiles
ébauchées à certains moments des deux cotées du détroit pour semer l'animosité et la défiance entre deux grands peuples faits pour se comprendre et s’apprécier.
Représentants du commerce et de l’industrie britanniques, vous connaissez mieux que personne la force des liens qui attachent l’une à l’autre deux nations dont les échanges — pour ne me placer qu’à ce point de vue — se chiffrent chaque année par des milliards.
Nos commerçants, nos industriels, nos agriculteurs, ne sont pas, sachez-le, moins profondément jiénétrés que vous-mêmes de la nécessité de maintenir et de fortifier les relations amicales qui unissent nos deux pays.
La réception que vous recevrez dans notre Paris, si jaloux de sa vieille réputation d’hospitalité, vous prouvera que ces sentiments sont partagés par la population tout entière.
Ils trouvent leur expression la plus éclatante et la plus précise dans cette fête internationale que la France est heureuse d’offrir au monde, pour glorifier le travail et la paix.
Au nom du Gouvernement de la République, je vous souhaite, Messieurs, une cordiale bienvenue.
Après celle cérémonie, les congressistes firent une visite détaillée de l’Exposition coloniale.
Ils y revinrent le lendemain après-midi, sur la terrasse du Pnom, où un thé de l’Annam avait été préparé par mes soins et par ceux de M. Nicolas, commissaire de rindo-Clnne. Je dois dire que notre thé eut auprès d’eux un véritable succès, ce dont la colonie peut être hère, car on sait combien les Anglais en sont amateurs.
En recevant les congressistes, M. Pierre Nicolas prononça les paroles suivantes :
Mesdames, Messieurs,
Je remercie les délégués des Chambres de commerce anglaise ; d’avoir accepté en aussi grand nombre notre invitation.
Hier, au seuil du palais des colonies, le Ministre du commerce vous adressait officiellement la bienvenue au nom du Président de la République.
Vous n’entendrez aujourd’hui que des paroles plus intimes, mais aussi cordiales.
Vous voulez bien apprécier avec nous, sur le territoire de la section de l’Indo-Chine, une tasse de thé indo-chinois; soyez-en remerciés. Demain, nous rendant aussi avec empressement à votre invitation, nous dégusterons, au pavillon des Indes britanniques, le thé de Ceylan.
Thé de Ceylan, thé d’Indo-Chine, le Jury international de l'Exposition universelle leur fait le même honneur en leur décernant à l’un et à l’autre la même haute récompense, la médaille d’or.
Cela prouve que le monde est plus grand qu’on le dit, qu’il y a place pour toutes les initiatives et toutes les concurrences!
Enfin, le 8 septembre, dans la soirée, la salle souterraine du temple Khmer fut mise à la disposition des congressistes et une brillante réception y eut lieu.
La presse anglaise fut unanime, par la suite, «à constater le succès du Congrès des chambres de commerce britannique et à nous remercier de l’accueil que nous avions fait aux congressistes.