‹ Les colonies françaises (volume 2)Chapitre 26 sur 34 · CHAPITRE II Description géographique · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Description géographique

Limites du Toiikin. — La baie d’Aloug. — La baie d'Hon-Gay. — Le Tliaï- Binli. — Le fleuve Rouge ou Soug-Coï. — Ses affluents. — La rivière Claire et la rivière Noire. — La région du Delta. — Canaux, routes, les messageries fluviales. — Les rizières. — La région des montagnes. — Le pays des Muongs. — Les habitants du Tonkin. — Caractère de l’Annamite. — Les travaux des champs. — Le mépris de la mort. — L’amour de la famille. — Le désir des honneurs. — Le costume. — La toilette des femmes.

Limites du Tonkin. — Situé entre le 20° et 23° 30' de latitude nord et entre le 100° et )06° de longitude est, le Tonkin est borné, au nord et nord-est, par la Chine ; à l’ouest par les régions du Laos confluant au Siain et à la Birmanie ; au sud et sud-est par TAnnam et la mer de Chine.

Ce vaste territoire présente deux régions bien distinctes, une partie montagneuse ou de hauts plateaux au nord et à Test et une autre partie plate et basse, communément appelée « Delta « qui conflue à la mer. Les côtes, qui s’étendent sur une longueur de 400 kilomètres, sont basses

et marécageuses dans le sud, en longeant le Delta; elles se relèvent, vers le nord, en falaises à pic, très découpées, bordées d’une multitude d’ilots rocheux, formant des baies nombreuses où s’abrite toute une population de pêcheurs,

La raie d’Along. — Ces baies étaient un repaire depirates chinois et annamites qui, maintenant, ont à peu près disparu devant la chasse que leur font nos navires. C’est là que se trouve la merveilleuse haie d’Along, qui a plus de dO kilomètres de diamètre, entourée d’une ceinture d’innombrahles rochers aux aspects les plus variés et les plus bizarres, formant un véritahle dédale de canaux, dépassés quirelientcette baie avec celle de Jai-Tsi-Long, également fort belle et avec celle de llon-Cay. Dans cette dernière se trouve l’emplacement tout désigné d'un port et d’une ville de commerce de grand avenir. La baie d’Along est aussi reliée au Délia par un canal conduisant à Quang-Yen et de là à Ilaï-Phong par le Cua-Nam-Trieu.

Les plus importantes des îles nombreuses qui avoisinent ces côtes sont l’ile Cac-Ba, la plus grande, qui renferme des cultures et quelques villages, l’île de Ké-Bao où se trouvent des gisements houillers, dont l’exploitation vient d'être concédée à une compagnie française, et ensuite le groupe des Norway, plus au large.

De la baie d’Along à l’extrémité sud du Tonkin, la cote est coupée par les nombreux estuaires du Song-Coï et du Thaï-Binh, dont les eaux, chargées de dépôts terreux, élèvent aux embouchures des harres qui en interdisent l’accès aux gros navires ; seuls, la rivière de Quang-Yen et le Cua- Cam, conduisant à Haï-Phong, ont, à marée haute, assez de profondeur sur leurs barres, pour permettre l’entrée à des bateaux de six mètres de tirant d’eau.

Cependant il arrive, dans la saison des mortes eaux, que la navigation est impossible et que les bâtiments sont retardés quelquefois même pendant plusieurs jours. Les dépôts du neuve qui s’accumulent sans cesse rendront de jour en jour ces conditions plus défavorables. La baie

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d'Hon-Gay offrira heureusement un remède à ces difficultés et répondra à toutes les exigences.

Le Tonkin, avons-nous dil, se parlage en deux régions bien distinctes : les montagnes et la plaine. La première, qui suit toute la frontière de Chine au nord, descend à l’ouest jusqu’à la mer et enserre sans discontinuité le Delta. Les montagnes sont très enchevêtrées et couvertes de forêts difficilement pénétrables. Au nord-est, vers Lang- Son, se trouvent de vastes plateaux cultivés. Cette dernière chaîne marque la ligne de partage des eaux entre le bassin tonkinois du Thaï-Binh et de ses affluents, le Loc-Nam et le Song-Thuong, et le bassin des fleuves chinois de la province de Quang-Tong. Lang-Son est donc sur le versant chinois.

Cette région comprend les provinces de Lang-Son, Cao- Bang, Tuyen-Quan, Thaï-Nguyen, Hung-Hoa et une partie de Ninh-Binh et de Son-Tay.

Toutes ces chaînes descendent des plateaux du Yun-Nan et du Quang-Si, en suivant à peu près la direction nordouest sud-est. Elles forment à l’ouest la ligue de partage des eaux entre le Mékong et le fleuve Bouge, et à Test, entre le Thaï-Binh et les fleuves de la Chine.

Quelques cols et vallées donnent seuls accès vers la frontière chinoise, sur les routes de Phu-Lang-Thuong à Lang- Son, de Thaï-Nguyen à Cao-Bang et de Lang-Son à la mer.

Les vallées de la Rivière-Claire, du Eleuve-Rouge et de la Rivière-Noire constituent les routes du Yun-Nan.

Le Tiiaï-Binii. — Le système hydrographique du Tonkin est en entier constitué par deux grands fleuves, le Thaï- Binh et le fleuve Rouge (Song-Coï).

Le Thaï-Binh coule en torrent entre les montagnes du nord et débouche dans le delta à Thaï-Nguyen, suivant à peu près la direction sud-est.

Le fleuve Rouge ou Song-Coï et ses affluents. — Le fleuve Rouge sort du Yun-Nan et se dirige au travers du

Tonkiii du nord-ouest au sud-est. 11 coule rapide dans un lit d’abord encaissé qui s’élargit vers Hung-Hoaet il s’étale dans le delta, où il se ramifie, pour se jeter à la mer par une intinité de bras, mélangeant ses eaux avec celles du Thaï- Hinh par plusieurs canaux.

Le Song-Coi est navigable sur tout son parcours pour les jonques, mais son cours supérieur est obstrué par des rochers et des rapides qui font obstacle au passage des chaloupes à vapeur. L’amélioration du lit et la construction de bateaux à fond plat et à machines puissantes permettront cependant de remonter jusqu’au Yun-Nan.

Dans le delta, ses eaux chargées de dépôts limoneux élèvent, à l’entrée de ses différents rameaux, des bancs qui, par leurs déplacements constants, rendent la navigation difficile sinon dangereuse. Son cours rapide dans un terrain sans consistance ronge sans cesse les berges et déplace son lit. C’est ainsi qu’eu face de la concession, à Hanoï, le fleuve, dévorant sa rive droite, est arrivé à lécher les murs des constructions dont il était éloigné dp plus de 100 mètres, il y a à peine quelques années.

Il est soumis à deux crues périodiques ; à la fin de mai, et vers août ou septembre. Ces crues sont très rapides et le niveau s’élève parfois de 6 à 7 mètres. Le courant devient impétueux et les eaux qui, d’ordinaire, ont une largeur moyenne de 7 ou 800 mètres se répandent à perte de vue. Les Annamites se protègent contre ces inondations par des digues enterre, très hautes, qu’ils disposent avec beaucoup d’intelligence.

Le Soiig-Coï reçoit, à sa sortie des montagnes, deux grands affluents, la rivière Claire à l’est et la rivière Noire a l’ouest. Ces deux cours d’eau qui opèrent leur jonction presque au même point, à quelques kilomètres au dessous de Hung-Hoa, descendent tous deux du run-Nan, en suivant dans leurs vallées des directions à peu près parallèles à celle du Song-Coï.

La liiviÈRE Claire et la rivière Noire. — - La rivière Claire

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passe à Ïuyeii-Quan. Elle est navigable jusqu’à cette place pour les canonnières du plus faible tirant.

La rivière Noire est navigable jusqu’à 50 milles de son embouchure, A ce point, la navigation est arrêtée par le barrage de Hao-Trang. Des travaux ont été entrepris pour la destruction de cet obstacle. Déjà M. Pavie a pu faire passer une chaloupe, et l’on peut prévoir que prochainement les bateaux à vapeur remonteront beaucoup plus loin. A Hao-Trang se tient un marché assez considérable, c’est le lieu d’échange des produits du Laos, L’importance

Trains de bois sur la rivière Noire.

de ce trafic augmentera rapidement avec la facilité des communications.

Région du delta. — La région du delta est de formation récente; le Song-Goi et le Thaï-Binh l’augmentent sans cesse par leurs alluvions qui empiètent sur la mer.

C’est une immense plaine de plus de 11,000 kilomètres carrés, ayant la forme d’un triangle, dont la base suit la mer sur près de 200 kilomètres et dont le sommet se trouve à Son-Tay. Elle renferme les grandes et riches provinces de Haï-Duong, de Hanoï, de Bac-Ninh, de Son-Tay, de Nam-Dinh, de Hung-Yen et une partie de Ninh-Binh.

Ce territoire est sillonné en tous sens par les ramifications du fleuve Rouge, lequel commence à se diviser audessus de Hanoï, et par celles du Tlaaï-Binh. Ces bras se tordent et se croisent de la façon la plus capricieuse. Un certain nombre de canaux ont été en outre creusés par les Annamites, pour les besoins de la navigation intérieure et pour l’irrigation des rizières. Les principales bouches du fleuve Rouge sont : le Cua-Balat-Nam, le Cua-Balat-Dong, et le Daj. D’autres bras se séparant vers l’est vont rejoindre le delta du Tbaï-Binh. Ce dernier se jette à la mer par le Song-Chang, le Cua-Cam, le Lach-Tray, le Van-Uc, et la bouche du Thaï-Binh.

Les caralix. — Les canaux constituent le meilleur et presque l’unique réseau des voies de communications dans le delta. Les routes annamites sont en effet fort rares et ne réf)ondent guère aux besoins de la circulation des Européens. A l’exception de la route royale qui va de Hanoï à Hué, les autres chemins n’ont que la largeur d’un sentier. Ils suivent le plus souvent les digues, ils sont fréquemment coupés par les arroyos et ne permettent pas le passage d’un véhicule. La traversée des fleuves ne s’opère qu’au moyen de bacs. Sur les bras de peu de largeur seulement les Annamites ont jeté des ponts de bois dont le cintre accusé et la toiture en tuiles forment un décor des plus pittoresques. La plupart de ces voies secondaires n’ont d’autre but que de relier les arrondissements entre eux et serpentent dans la rizière sans avoir une direction générale bien déterminée.

Les routes. — La route royale traverse tout le Tonkin. Elle débouche à Ninh-Binh, passe à Phu-Ly et arrive à Hanoï, d’oïl elle repart de l’autre côté du fleuve pour Bac- Ninh et Lang-Son. Elle n’a qu’une largeur de 7 à 8 mètres et est assez mal entretenue. La difficulté d’amener de la pierre dans le delta, où elle fait totalement défaut, empêche d’ailleurs de charger les voies convenablement. Au delà de Hanoï, cette route a été améliorée par nous, et

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rendue praticable aux voitures. Elle constitue, en effet, à partir de Phu-Lang-Thuong la seule voie d'accès vers Lang- Son. La distance est d’environ 200 kilomètres qu’on franchit généralement en six jours. Bientôt un chemin de fer, dont le tracé est à cette heure terminé, mettra la capitale du Tonkin en communication rapide avec la frontière chinoise.

Une autre route créée en grande partie par notre administration conduit de Hanoï à Son-Taj^ et à llung-IIoa, en traversant le Day et la rivière Noire.

En somme, les cours d’eau sont et resleront, dans le delta, les seules voies pratiques. Dans ce pays de rizières, au sol instable, l’établissement de routes solides, avec les nombreux travaux d’art qu’elles entraîneraient, serait beaucoup trop dispendieux. Les sampans et les jonques peuvent d’ailleurs sillonner le pays en tous sens et des services de chaloupes à vapeur peuvent être établis sur tous les centres qui intéressent le commerce européen.

Les Messageries fluviales. — Déjà les bateaux des Messageries fluviales assurent un service régulier entre Haï- Phong et Bac-Hat au confluent de la rivière Claire, par le canal du Song-Tam-Bac,le Lach-Tray,le Thaï-Binh elle canal des Bambous qui relie ce dernier au fleuve Rouge. Cette ligne dessert Hung-Yen, Hanoï, Son-Tay et remontera certainement vers Lao-Kay. A Hung-Yen un embranchement se dirige sur Nam-Dinh par le Song-Coï, le canal de Nam-Dinli et le Day.

Une autre ligne de bateaux, établie par la même compagnie, va de Haï-Pbong à Dap-Cau, le port do Bac-Ninh, en passant par Haï-Duong et les Sept-Pagodes.

Enfin les chaloupes du commerce et les canonnières parcourent bon nombre d’arroyos et remontent plus ou moins, suivant l’état des eaux, la rivière Noire, la rivière Claire, le Song-Cau vers Thaï-Nguyen, le Song-Thuong et le Loc- Nam dans la direction de Lang-Son et de Chu, assurant ainsi les communications avec tous les poinis importants du Tonkin.

La voie de la Chine parle fleuve Rouge a’est jusqu’à présenl parcourue que par les jonques, mais il est permis d’espérer que des steamers à grande vitesse pourront franchir le rapide du ïhac-IIaï, qui seul fait obstacle à la navigation. Des essais remarquables, tentés par M. le lieutenant de vaisseau Le Prieur, ont donné à cet officier la certitude qu’un bateau filant dix nœuds remonterait jusqu’à Lao-Kay.

Le delta se présente dans toute son étendue sous un aspect uniforme : une surface parfaitement horizontale sans autre relief que quelques îlots rocheux aux environs de la mer qui les baignait autrefois. Cette immense plaine que les arroyos, aux eaux rougeâtres, divisent en une foule de sections, est entièrement occupée parles rizières. Leurs petites digues découpent sur le sol une infinité de casiers, de quelques ares chacun, ce qui, au moment de l’irrigation, donne assez l’impression d’un gigantesque damier; plus tard, le riz étend son interminable nappe d’un ton vert clair, d’où émergent les bouquets de bambous, d’un vert plus sombre, sous lesquels s’enfouissent les cases des villages. L’œul ne distingue pas autre chose que le riz elle bambou.

Les rizières. — 11 existe peu d’arbres dans le delta et encore sont-ils dissimulés dans l’intérieur des villages. Les plantations de maïs, de mûriers ou de ricin disparaissent dans la masse de la rizière. Les levées de terre qui séparent chaque champ font autant de sentiers et comme les charrois sont inconnus au Tonkin, où tous les transports se font à dos d'hommes, c’est dans toute la campagne une procession ininterrompue d’hommes et de femmes qui vont, qui viennent dans tous les sens. Chargés de leurs paniers, pendant à l’extrémité d’un bambou, comme les plateaux d’une balance, ils marchent à pas pressés avec un sautillement particulier, et, sur le haut des digues, leurs silhouettes, coiffées de leurs immenses chapeaux, se profilent de la façon la plus originale.

Ce mouvement incessant à travers la campagne tonkinoise, autour des villages en particulier, ces allées et venues

TONKIN

sans fin, donnent à l’Européen l’impression d’une immense fourmilière à l’entrée de laquelle se presse et s’agite une population extrêmement laborieuse.

Les cours d’eau sont encombrés d’embarcations, jonques rebondies au gréement de rotin, ou sampans plats, dont l’avant semble piquer dans l’eau et dont ta toiture en paillote a l’aspect d’une carapace. Les Annamites sont tous d’habiles bateliers; les femmes perchées à l’avant des sampans rament debout, pesant de tout le corps sur l’aviron d’un mouvement souple qui n’est pas sans grâce.

La région montagneuse. —

Le delta se termine brusquement; la montagne succède à la plaine et la forêt vierge aux cultures, presque sans transition. De Ninh-Binh à Son-Tay ce n’est plus qu’un massif inextricable de montagnes assez élevées, aux pentes abruptes, couvertes d’une végétation intense. Quelques rares passages donnent accès vers le Laos et vers le Yun-Nan et quelques chemins, à peine indiqués, pénètrent seuls ce pays.

Entre la région montagneuse et le delta le contraste est frappant : ici la vie et le mouvement, là la solitude des forêts. Les habitants peu nombreux de ces montagnes appartiennent à une race particulière, comprenant plusieurs familles connues sous les désignations de Moi, de Màn, de Tho, de Méo et de Muong.

Le pays des Muongs. — Les Muongs, qui sont les plus répandus de Ninh-Binh à Lao-Kay, diffèrent beaucoup des

Annamites sous le rapport physique et aussi pour les mœurs. Répartis en tribus, sous la direction de chefs héréditaires, avec une organisation toute féodale, ils se sont toujours montrés assez indépendants vis-à-vis du gouvernement annamite, auquel ils versent cependant un tribut. Les mandarins, ne pouvant les réduire, se sont contentés d’exercer sur eux une autorité purement nominale. Les Muongs vivent exclusivement dans la forêt dont ils ne sortent guère. Leurs cases, perchées sur pilotis, à plusieurs mètres du sol, ne forment pas des agglomérations comme les villages annamites, elles sont au contraire dispersées, et leurs habitants, assez farouches, ne troublent point la paix silencieuse de ces bois.

Le Song-Bo, la rivière Noire perce seule ce massif. Elle coule dans une vallée resserrée entre deux hautes murailles vertes; une végétation d’une puissance extraordinaire recouvre les flancs de ces collines. Les grands arbres sont surchargés de lianes et de parasites qui ne laissent aucun intervalle entre les branches et forment un rideau impénétrable. Toutes ces plantes s’élancent serrées vers la lumière, se confondant dans un fouillis inextricable ; ici émergent et s’étalent les feuilles immenses des bananiers sauvages, là se dressent les tiges légères et flexibles des bambous. C'est une masse compacte des feuillages les plus divers, qui, des deux pentes opposées, s’abaissent en cascades d’un vert sombre vers les berges de la rivière. Aucun mouvement, aucun bruit au milieu de cette nature sauvage : les animaux y sont rares et invisibles ; à peine voit-on par aventure quelques oiseaux de proie planer au-dessus du fleuve. Ce silence de mort rend encore plus saisissante l’impression du voyageur.

Toute la région du Nord conserve ce même caractère de sauvagerie; partout le pays présente cet aspect tourmenté.

Lavallée du fleuve Rouge, étroite et bordée de montagnes boisées, est cependant beaucoup moins resserrée que celle de la rivière Noire, et ses rives cultivées sont bordées, à

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partir de Than-Qaaii, de villages annamites dont les habitants, à côté de plantations de tabac, de coton, de mûriers, de cannes, peuvent encore récolter une petite provision de riz. Le cours du fleuve depuis sa sortie de Chine est très fréquenté. La navigation y est très active surtout dans la saison des basses eaux, pendant laquelle le courant très alTaibli se laisse remonter assez aisément.

Les bords de la rivière Claire sont des plus riants. Les collines, moins élevées et moins boisées jusqu’à Tuyen Quan, sont couvertes de cultures de plantes industrielles, autrefois très prospères. En amont de cette ville, le Lo- Giang a un cours resserré et torrentueux.

Relativement nombreux vers Lao-Kay et jusqu’à Tuyen- Quan, les Muongs diminuent de nombre dans le massif inextricable qui s’étend jusqu’à Cao-Bang.

Les chaînes du nord-est sont moins boisées et les hauts plateaux qui avoisinent Lang-Son sont couverts de cultures variées. La population y est encore assez dense, on y retrouve la race annamite, mais le type est fortement mêlé de Chinois. Les Célestes ont été, en efTet, très répandus sur toute cette frontière ; ils ont à peu près seuls exploité les gisements minéraux de la contrée.

Les H.XBiTANTs DU ÏONKiN. — Les Annamites appartiennent à la race jaune. Ils sont, en général, petits, la taille des hommes ne dépasse qu’exceptionnellement 1™, 60, beaucoup n’atteignent que l“,o0. Pour les femmes, la moyenne est de f“,52 environ. Le corps et les membres sont grêles ; le torse est long, la poitrine bien saillante, les jambes, un peu courtes, sont le plus souvent arquées, les pieds petits ont cette particularité, bien caractéristique de la race, que le gros orteil est très séparé des autres doigts. Le nom de Giao-Clii, sous lequel les Annamites sont souvent désignés, rappelle cette conformation qui leur permet de se servir de leurs pieds, un peu à la manière des singes, dans une foule de travaux. Les mains sont longues et étroites, les doigts desséchés et noueux. Les attaches sont fines. La tête est bien proportion-

née, le cràiie arrondi, la face fortement aplatie, les pommelles saillantes; les yeux sont légèrement bridés et leurs angles extérieurs plus relevés ; labouclie est moyenne avec des lèvres fines, mais l’horrible habitude de recouvrir les dents d’une laque noire lui donne un aspect repoussant; le nez épaté se détache du front par une ligne indécise et n’est guère proéminent que vers les narines. Le menton est court, l’oreille moyenne. Les cheveux, qu’ils portent très longs, sont noirs et lisses. La barbe n'apparaît guère avant trente ans; elle pousse par longs poils, très clairsemés, tombant tout raides; la moustache rare n’existe guère qu'aux angles de la bouche. Le teint de la peau est d’un jaune uniforme, nuancé du ton clair de la cire jusqu’au brun, suivant le genre de vie des individus. Cette couleur de parchemin fait encore ressortir la maigreur habituelle de leur corps. L’obésité est presque inconnue chez les Annamites, et la plupart des vieillards tombent à l’état de dessèchement des momies.

En général les femmes sont bien faites, la taille est très cambrée, la poitrine bien dessinée. Les traits du visage sont les mêmes que chez les hommes, le teint généralement plus clair et le corps plus en chair.

Lorsqu’ils vont nu-pieds, hommes et femmes ont une allure souple, une démarche très assurée, la poitrine bien en avant et la tête droite. La physionomie est à peu près immobilisée dans une expression douce et timide, quelque chose de féminin chez les hommes, dont la figure imberbe et les longs cheveux peuvent, pour un œil encore peu exercé, prêter aisément à la confusion.

Les travaux des champs. — Sous des dehors chétifs, les Annamites sont cependant nerveux, résistants à la fatigue. Ils sont des marcheurs et des porteurs étonnants; mais leurs bras sont sans force. Très habiles dans les travaux qui exigent de la dextérité, ils n’ont dans ces membres aucune puissance musculaire, tandis que, arc-boutés sur leurs jambes, ils peuvent d’un efi'ort des reins enlever et porter longtemps des fardeaux qu’un Européen aurait peine à

TONKIN

soulever. On les voit transporter leurs produits aux marchés souvent fort éloignés, IroUinant tout le jour sous des charges énormes.

Ils peuvent travailler dans les rizières par des chaleurs terribles, sous un soleil de feu, sans avoir à redouter les insolations qui tueraient infailliblement les Européens et dont les Arabes du corps expédilionnaire n’étaient pas euxmêmes exempts. Laborieux et intelligents, iis font d’incomparables agriculteurs. Les cultures du delta n’ont pas

Village muoug.

de rivales en Europe, et l’on est rempli d’admiration pour cette population, lorsqu’on juge du labeur extraordinaire qu’exige la rizière, par l’entretien des digues, le labourage (il n’y a pas une poignée de terre qui ne passe par les mains du laboureur), l’irrigation, qui le plus souvent se pratique péniblement, en élevant l’eau à bras avec un simple panier, le repiquage qui s’opère tige par lige, et enfin la récolte, dont le transport s’effectue à dos d’hommes.

Caractère de l’Annamite. — • Quand on observe ce peuple, les traits qui frappent d’abord sont son activité et sa douceur;

Indo-Cuine.

on le voit uniquement tourné vers les occupations paisibles, absorbé par les travaux des champs, n’aspirant qu’à vivre dans son village, d’une étroite vie de famille, et ne prenant de souci que pour ses affaires communales. Ses mœurs tranquilles et ses institutions si pacifiques lui donnent l’apparence d’une timidité exagérée. Il ne faudrait cependant pas, à le voir ainsi craintif et courbé, le croire dépourvu de courage et de fierté.

L’Annamite est docile, respectueux de la hiérarchie, mais non pas servile, et il ressent vivement l’injustice. Très attaché aux traditions, il voit avec inquiétude les innovations et il leur préfère le régime arbitraire des mandarins pourvu qu’il ne pèse pas trop lourdement. 11 saurait au besoin résister, et c’est le plus souvent la dureté des fonctionnaires qui crée les bandes de pirates.

Le mépris de la mort. — Avec une humeur aussi peu belliqueuse il n’a pas le courage bouillant des occidentaux; il est brave cependant, d’une bravoure froide et, sans être soutenu par aucune espèce de fanatisme, il sait admirablement mourir. Chez aucun des rebelles condamnés on n’a pu constater de défaillance. Tous marchent à la mort avec un superbe dédain. Jugés parles autorités annamites et exécutés par leurs soins, ils assistent impassibles aux préparatifs de leur supplice dont la lenteur est cependant bien faite pour amener l’etfroi. Le condamné, la cangue au cou, est conduit souvent assez loin au milieu d’un cortège de soldats de la garde des mandarins, habillés d’oripeaux rouges sordides, armés de lances et de sabres d’une longueur démesurée, étendards déployés, drapeaux triangulaires et caiT'és aux bords dentelés et aux bandes multicolores. Le son lugubre d’un gong accompagne la marche de cette sinistre procession que suivent les mandarins, portés dans leurs palanquins, entre leurs immenses et bizarres parasols. Un piquet est enfoncé sur l’emplacement choisi. Le patient y est attaché à genoux, ayant devant les yeux une planchette portant la sentence et alors commence l’opé-

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ration de renlèvenienl de la cangiie, fortement rivée et qui souvent résiste de longs instants aux opérateurs mal outillés.

Jusqu’au dernier moment, le condamné conserve le calme le plus étonnant, souvent même s’entretenant en souriant avec ses bourreaux et tendant sa tête, sans manifester de regrets, lorsqu’il est assuré que ses restes, laissés à sa famille, recevront les soins pieux que l’on rend aux morts. On demeure confondu devant une semblable indifférence. Tous ceux qui se sont trouvés au Tonkin pendant ces dernières années ont été forcément témoins de ces scènes d’une terrible nécessité et pourraient rapporter des exemples stupéfiants de cette tranquillité au moment suprême.

Chez l’Annamite la plupart des mouvements paraissent enfantins ; il est très mobile, il passe d’une réserve craintive à l’enjouement, à la gaîté expansive; il paraît silencieux et il devient babillard, railleur. Ses sentiments ne sont jamais bien profonds. 11 sait gré des bons traitements, mais il ne faudrait pas lui demander en retour une reconnaissance très vive. Il est aimable, attentif avec ses amis, mais l’amitié, chez l’Annamite, n’a jamais ni la profondeur ni la solidité de ce sentiment tel que nous le comprenons; avec les étrangers, il est poli, très cérémonieux même, et hospitalier.

L’amour de la famille. — Ce n’est que pour sa famille que l’Annamite est capable d’un attachement sincère et dévoué. Ses ascendants sont pour lui l’objet d’un véritable culte. La tendresse ne se manifeste guère chez lui par ces démonstrations caressantes qui accompagnent nos sentiments affectueux, et l’on pourrait presque se demander si le dévouement admirable qu’il témoigne à ses parents, qui va jusqu’au sacrilice absolu, de lui-même ne lui est pas plutôt inspiré par une éducation religieuse particulière que dicté par le cœur.

Respectueux et soumis, l’enfant n’a jamais de ces abandons familiers qui s’accordent si bien avec notre respect

filial, le père exerce sur sa famille son autorité bienveillante, mais sans se départir jamais de son caractère hiérarchique. Les manifestations navrantes des funérailles ressemblent aussi beaucoup plus à une mise en scène réglée par les rites, à l’accomplissement des pratiques d’un culte et des prescriptions de la loi sur le deuil qu’à l’explosion spontanée d’une douleur profonde.

L’Annamite vit sans souci du lendemain, au jour le jour ; il est laborieux, mais il n’a pas le sentiment de l’économie : il ne songe guère à amasser. Viennent les fêtes du nouvel an, il dilapidera en pétards et en friandises le produit d’une année de travail. Il vendra même à vil prix ses réserves, pour se divertir davantage; ensuite, ses ressources épuisées, il se remettra patiemment à l’ouvrage.

Le désir des honneurs. — Le désir de paraître le fait également généreux et même prodigue. 11 est en effet très avide de se distinguer, et son amour-propre tourne à la vanité. Il aime par-dessus tout les honneurs et l’autorité; aussi, les fonctions publiques l’attirent-elles; il recherche même les moindres emplois et il devient alors facilement hautain avec ses inférieurs. Il a le sentiment inné du commandement. Lorsque dans un rassemhlement de coolies l’un quelconque d’entre eux est désigné comme surveillant, il se fait aussitôt d’un chiffon ou d’une baguette un insigne de sa dignité, et il n’est pas tendre pour ses subordonnés ; son maintien et surtout sa baguette indiquent à ses anciens compagnons la distance qui les sépare désormais de lui.

Il se fera plus volontiers le serviteur d’un fonctionnaire, car une parcelle du pouvoir de son maître rejaillira sur lui. Les gens de service des Européens exploitent tellement leur condition qu’ils deviennent insupportables à leurs compatriotes si celui qui les emploie ne les surveille sérieusement.

C’est surtout parla science que l’Annamite aime à briller, et à s’élever au-dessus de ses concitoyens; il étudie avec une rare ardeur et apprend avec une remarquable facilité. Il affectionne surtout l’érudition pédante ; il encombre son

TONKIN

cerveau d’un falras de connaissances pliilosopbico-litléraires absolument stériles et son orgueil croît en raison de son savoir. Il n’est pas d’écoliers plus zélés que les petits Annamites ; loin de soupirer après des congés, la récompense qui leur ferait le plus de plaisir serait la prolongation des classes. C’est un exemple d'assiduité à retenir.

En somme le peuple annamite tient de sa race des défauts qui pourront être atténués; il a aussi des qualités précieuses ; mais il faudrait se garder de lui imposer trop tôt et entièrement les principes de noire civilisation dont il ne saurait prendre que les vices, sans accroître ses vertus.

Les institutions et les lois du pays conviennent admirablement à son caractère ; en réglant leur application avec équité et modération, au moyen d’un contrôle judicieux, on donnera aux Tonkinois, Soldat muoug.

sans risques d’augmenter leurs défauts, toutes les satisfactions qu’ils désirent.

Assurés du lendemain, ils perdront leurs babitudes de dissipation, et n’ayant plus à subir l’oppression de leurs fonctionnaires, ils acquerront vite l’esprit d’indépendance et d’initiative qui leur fait défaut. Il faudra toujours, sans doute, compter avec l’instinct de dissimulation qui est le fond du caractère asiatique ; mais, somme toute, les Annamites sont

LES COLONIES FliANÇAISES.

inlelligenls et laborieux, doux et respectueux du principe d’autorité, et ces qualités en font un peuple facile à gouverner.

Le costume. — Les Annamites s’habillent d’une façon assez commode mais disgracieuse. Le vêtement ordinaire se compose d’un pantalon large et court, et d’une sorte de blouse longue, fendue sur les côtés, qui croise sur la poitrine et se boutonne au col, sur l’épaule, sous le bras et à la hanche. Généralement les éléganis portent plusieurs de ces tuniques superposées, la première d’une teinte foncée, très souvent noire, celles de dessous étant de couleurs variées et voyantes; les ouvertures pratiquées sur les côtés pour donner de l’aisance aux mouvements laissent apercevoir les couleurs chatoyantes et savamment combinées des vêtements du dessous.

Quant aux travailleurs ils ont une veste large en étoffe de coton, couleur de bure, boutonnant comme la blouse ; mais pendant l’été ils vont le plus souvent le torse nu, et le pantalon, en raison de sa largeur et de la légèreté de l’étoffe, se relève et se rattache à la ceinture, en forme de simple caleçon de bain.

Les cheveux longs sont tortillés en chignon sur le derrière du crâne et la tête est entourée d’un turban étroit.

Le bon goût consiste à ne se vêtir que d’étoffes de soie de couleurs sombres pour la tunique et le turban, le pantalon étant invariablementblanc,en soie, ou en crépon broché. La tunique de soie est, en été, de tissu très léger, formant transparent sur une autre de couleur variable. Le turban de crépon s’enroule à pelits plis réguliers.

Cette tenue sévère distingue les mandarins et les lettrés, mais dans le peuple, les gens riches apportent plus de fantaisie dans leur toilette. Depuis l’occupation française, les Tonkinois se sont émancipés au point d’employer des matières et des couleurs qui leur étaient autrefois interdites; et maintenant qu’ils peuvent donner carrière à leur inspiration, ils en abusent pour se livrer cà une véritable débnu-

TONKIN

che de jaunes, de verts, de violets et de rouges. Les tons les plus chauds ont toutes leurs prédilections et ils font de ces couleurs les associations les plus inattendues.

Le parasol est un insigne d'autorité pour les fonctionnaires qui, suivant leurs grades, peuvent en posséder jusqu’à quatre, énormes et d’un modèle tout particulier. Cet objet était absolument interdit à leurs administrés, même en réduction, mais à présent il n’y a presque pas d’Annamite qui ne possède un de ces ustensiles, de fabrication européenne. C’est là un des avantages de notre protectorat qu’ils paraissent apprécier beaucoup.

Il n’est pas jusqu’aux tirailleurs tonkinois qui en dehors du service ne fassent usage du parasol. L’effet ne laisse pas d’être comique.

Le chapeau, qui sert aux Annamites à la fois contrôle soleil et contre la pluie, est une espèce de vaste entonnoir mesurant au moins 60 centimètres de diamètre; il est soit en feuilles tressées, soit en bambou enduit d’une couche de laque qui le rend imperméable. Certains de ces chapeaux formés de lamelles végétales, extrêmement minces, sont confectionnés avec une grande finesse. Ce cône profond sous lequel la tête disparaît avec les épaules ne peut convenir aux ouvriers qui portent de préférence, pour les travaux de la campagne, une large plate-forme en paillotes, sanglée sous le menton. Un manteau de feuilles complète leur vêtement d’une façon originale.

Pour la saison d’hiver il n’existe guère de vêtements spéciaux. A l’exemple de queb{ues habitants des villes qui se fout tailler maintenant des tuniques en llanelle bleue d'Lurope et de quelques mandarins qui sont vêtus dérobés ouatées, la masse du peuple se préserve du froid en accumulant les vêtements les uns sur les autres; toute la garde-robe y passe, elle est souvent bien insuffisante et elle devient bientôt sordide faute de rechange.

Les Annamites sont, en effet, moins que soigneux et les habitudes de propreté n’existent pas, même chez ceux qui

ont les moyens de renouveler leurs vêtements. Faire de la toilette consiste ordinairement à passer une robe d’apparat sur des dessous très sales. Cependant les indigènes qui entrent au service des Européens et ceux que le recrutement envoie dans les régiments de tirailleurs arrivent assez facilement à avoir une bonne tenue et à prendre des soins réguliers de propreté. Il n’y a donc pas à désespérer de les amener à de meilleures habitudes, surtout si l’on veut se donner la peine de leur faire comprendre les avantages que leur santé en retirerait.

Tous vont pieds nus, la plante protégée par une semelle mince en cuir de buffle maintenue par deux cordons passant entre les doigts. Les mandarins sont à peu près les seuls à porter une espèce de sandale au bout pointu et relevé, mais toujours trop étroite pour contenir le pied. Cette chaussure incommode oblige celui qui en use à une allure traînante et embarrassée; il semble qu’en s’interdisant ainsi la marche, il veuille indiquer que sa qualité est trop haute pour qu’il puisse aller à pied.

En costume officiel, les mandarins ont une robe de soie, longue et très flottante, en tout point semblable à celle des mandarins de cour.

Les toilettes des femmes ne diffèrent pas beaucoup des costumes d’hommes. C’est la même robe, plus longue et descendant jusqu’aux pieds, sur un pantalon de soie noire. Comme les hommes, elles en superposent plusieurs ; souvent, au lieu de les boutonner elles les mainlieunent simplement croisées au moyen d’une ceinture, laissant sur la poitrine un écartement comme dans certaines modes européennes. Mais la femme annamite cache toujours soigneusement sa gorge par nu carré d’étoffe attaché au cou et en dessous des bras. Les femmes du peuple se montrent ipielquefois au dehors le torse nu, sans cependant quitter jamais le caïgiem.

Avec la tunique serrée à la taille et échancrée sur le caïgiem de couleur vive qui tranche sur la sévérité du cos-

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