‹ Les colonies françaises (volume 2)Chapitre 27 sur 34 · I. E CORTÈGE d'un MANDARIN · texte numérisé non relu

I. E CORTÈGE d'un MANDARIN

lunie, la femme annamite, lorsqu’elle va nu-pieds, a la démarche souple et suffisamment gracieuse, mais dans sa toilette de cérémonie avec la robe droite sans un pli, étranglant le cou, les manches en forme de boudin, la sandale relevée à angle droit, affublée de l’immense chapeau plat, en feuilles, orné sur les côtés de deux énormes glands de soie et de brides en cordes de soie pendant jusqu’à la ceinture, elle marche guindée, dans un balancement comique. Ce chapeau est la coiffure la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer, par ses proportions et son incommodité; il ne tient sur la tête que par des prodiges d’équilibre, car les brides ne sont là que pour l’ornement et ne servent qu’à suspendre le couvre-chef sur l’épaule, en bandoulière. C’est une des pièces de luxe du costume, et certains sont des miracles de sparterie, extrêmement curieux par leur finesse. Surmontées de ce couvercle qui les fait assez ressembler à des champignons, les femmes annamites sont très originales et il est fort amusant de les voir passer en file, allant à une fête, à un mariage, toutes raides dans leur fourreau de soie, marchant tout d’une pièce comme des automates en traînant les pieds, et balançant les bras, pour maintenir l’équilibre instable du monument qui les surmonte.

Les bijoux annamites. — Les femmes annamites portent aussi des bijoux, mais l’usage qu’elles en font est assez modéré. Elles ne se parent que de quelques colliers et bracelets d’or ou d’argent, très simples, et elles ne poussent pas l’amour de la joaillerie, comme la plupart des femmes des autres races asiatiques, jusqu’à se vêtir presque d’une pacotille de carton ou de cire dorée. Les colliers et les bracelets sont des chapelets de petites boules d’or ou d’argent de la grosseur d’un pois, qui entourent le cou et les bras à rangs serrés. La richesse de la parure consiste dans le nombre de tours des colliers. Des bagues, anneaux d’or à facettes, se superposent jusqu’à couvrir toute une phalange de leurs doigts maigres. Les oreilles sont ornées de

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boutons en forme de petites roses, assez semblables aux produits de la bijouterie commune d’Europe. Toutes ces parures sont à peu près uniformes, et leur seule originalité leur vient de la couleur particulière du métal.

Les enfants sont vêtus suivant la même mode que leurs parents. Les mères annamites ne se mettent pas, comme les chinoises, en grands frais d’imagination pour parer leurs bébés; un grand cercle d’argent au cou et parfois aux pieds des tout petits est toute la fantaisie qu’elles se permettent; le plus souvent, dans l’été, c’est le seul vêtement des enfants : le plus commode d’ailleurs pour s’ébattre dans les mares voisines.

Jusqu’à dix ou douze ans la tête des enfants est rasée; il ne leur est laissé qu’une petite mèche, au milieu de la tête, mèche qui pend en arrière ou qui tombe sur le front ; quelquefois aussi il est laissé deux mèches, sur les tempes. Cette dernière mode est plutôt adoptée pour les petites filles. Avec leur mine éveillée, leurs petits yeux bridés, intelligents, leur teint mat d’ivoire et cette coiffure bizarre, ces enfants sont tout à fait gentils dans leurs longues tuniques flottantes. Leurs dents n’ont point encore été laquéeSj leur figure est fraîche et remplie, ils font plaisir à voir, jouant dans les rues, ou se livrant déjà, avec de petites mines drôles, aux travaux de la maison. Les plus grands surveillent les plus petits; on voit communément des bambins, hauts comme une botte, prendre dans leurs bras leurs frères, presque aussi gros qu’eux et leur donner des soins touchants. Tout ce petit monde est fort amusant; dans les rues de Hanoï où il pullule, il est un des sujets de curiosité pour le nouveau débarqué.

La nourriture. — Le riz est la base fondamentale de l’alimentation indigène. Chez les Annamites de toutes conditions, il constitue le plat fondamental de chaque repas; son rôle est tel que l’idée de prendre de la nourriture s’exprime par les mots « an-côm w (ann-cœume) qui signifient « man-

nus annamites la place de la soupe dans la cuisine militaire, et ces mots « an-côm » répondent bien exactement à ceux de « à la soupe « chez nos troupiers. Préparé par les Annamites, il se présente bien gonflé, par grains fermes et d’une blancheur superbe, très appétissant. C’est peut-être le seul secret que nous ayons à envier à leur cuisine.

A côté de cet aliment universel, le poisson, la viande de porc, les volailles et des légumes du pays entrent pour une grande part dans la consommation; le poisson surtout, dont des variétés innombrables foisonnent dans les cours d’eau du Delta, dans les étangs, dans les mares et jusque dans les rizières, après les inondations. La pêche est une ressource inappréciable pour les indigènes. Les grenouilles, les crabes elles crevettes d’eau douce, les coquillages sont recherchés par eux.

Très abondant, le porc donne une chair de qualité médiocre et pas très saine, c’est cependant l’animal de boucherie par excellence. Les bœufs et les buffles ne sont destinés qu’à la culture, et ce n’est que tout exceptionnellement qu’ils servent à l’alimentation. Les volailles, poulets, canards et pigeons, sont élevés en grand nombre et les Annamites excellent à faire des chapons superbes. Les œufs surtout sont d’une grande ressource; seulement, loin de les rechercher frais, on ne les trouve à point que lorsqu’ils ont été couvés suffisamment pour en développer complètement le germe.

Les légumes indigènes sont représentés par une espèce de choux et des variétés d’épinards, de haricots et de chicorée.

Ce sont là les principales denrées de l’alimentation ordinaire, mais lorsqu’on parcourt les rues d’une ville annamite, on voit aux étalages des restaurateurs les produits les plus étranges, et des animaux qu’un Européen n’est guère habitué à considérer comme comestibles, A côté de poulets, de canards et de petits cochons, tout rôtis et d’assez bonne apparence, bien enduits d’un beau vernis qui les préserve des insectes, on voit, suspendus, des petits chiens également rôtis, dont les Annamites se montrent très friands. 11 se fait

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sur les marchés du Tonkin un assez grand commerce de ces animaux que les paysans apportent dans des paniers, tout comme des poulets. On mange aussi des crabes bouillis, des poissons secs, des brochettes d’énormes crevettes, de gros insectes, des vers à soie frits, des ailerons de requin conservés, des pâtes gélatineuses, des gâteaux superbement peints, des confitures et des sauces qui exhalent des parfums rien moins qu’attirants. La plus réputée de ces sauces, le « nuoc-mam », est confectionnée avec de petits poissons, de l’eau salée et des épices. Ce mélange est placé dans de grandes jarres en terre où on le laisse fermenter.

Lorsque les poissons, suffisamment corrompus, se sont liquéfiés, le produit est à point.

A Hanoï, une rue entière est consacrée à cette odorante industrie. Le nuoc-mam est l’assaisonnement obligé de presque tous les plats annamites. Si l’on vient à

exprimer à un indigène l’horreur que nous inspire cette préparation, il vous répondra très bien qu’il ne comprend pas cette répulsion chez des gens qui savourent le fromage. Le nuoc-mam perd, il est vrai, sa fétidité en vieillissant- et peut-être qu’à tout prendre il n’a rien de plus repoussant qu’un roquefort bien à point.

Femme de la haute rivière Noire.

Des Européens établis depuis longtemps dans le pays, les missionnaires surtout, en font usage et lui reconnaissent des propriétés toniques salutaires.

Pour les indigents, en outre de ces aliments qui ne sont guère à leur portée, on pourrait presque dire que tout devient comestible; à peu d’exceptions près, les animaux de toutes les races, reptiles, rats, etc., peuvent faire les frais de leur appétit.

Les auberges. — Il existe partout au Tonkin, dans les villes et villages et dans la campagne, une multitude de petites auberges en plein vent, dans lesquelles les gens qui se rendent aux marchés et les coolies, sans demeure fixe, peuvent se restaurer selon leurs moyens. Sur les routes, ces établissements sont très curieu.x. On les rencontre échelonnés par petits groupes, à des intervalles d’une heure de marche environ. C’est le lieu du stationnement obligé : tous les voyageurs s’y arrêtent, délassent un peu leurs épaules et leurs jambes en prenant une tasse de thé et fumant à la pipe commune de l’estaminet. Sur les routes un peu fréquentées, ces caravansérails sont on ne peut plus animés. Quatre poteaux de bambous et une toiture en feuilles composent toute l’installation ; quelques mauvaises nattes ou claies de bambou mobiles tiennent le plus souvent lieu de murailles. La nuit le cabaret est inhabité. La femme qui le tient arrive d’ordinaire le matin, apportant son petit matériel et ses provisions. Une grande marmite en terre, placée sur un maigre feu entretenu à coups d’éventail, contient le riz; un autre récipient est rempli de thé. Pour quelques sapèques, chacun peut absorber un bol de riz, il y ajoutera quelques petits morceaux de viande, découpés à l’avancepar bouchées ; pour quelques sapèques de plus il obtiendra le droit de tremper son rôti dans l’excellent nuoc-mam et de l’arroser d’une décoction de thé, sinon il se contentera de l’eau de la jarre commune, mise généreusement à la disposition de tout venant, avec une moité de noix de coco emmanchée, pour la puiser.

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Le repas annamite. — Le riche ne va guère hors de sa demeure.

Son repas lui est servi sur une sorte de lit en bois, recouvert d’une natte; il y prend place, accroupi ou étendu à la mode antique. Sur un plateau de cuivre ou de bois laqué, sont disposés le bol à couvercle plein de riz et plusieurs soucoupes pleines de menus morceaux de viande, du poisson, des pâtés et des sauces. Il commence d’abord par engouffrer une certaine quantité de riz, au moyen de petits bâtonnets qui lui servent à le pousser du bol dans sa bouche, puis il pique à sa fantaisie dans les assiettes, des morceaux qu’il dépose dans le bol de riz, après les aVoir préalablement trempés dans les sauces, et il les pousse, toujours avec les bâtonnets, en même temps que le riz. L’Annamite ne boit jamais en mangeant, ce n’est qu’entre ses repas qu’il se désaltère avec de nombreuses tasses de thé. Le maître de la maison mange seul ou avec ses amis, les femmes prennent leur repas à part.

Les Annamites sont très sobres, ils ne boivent qu’exceptionnellement de l’eau-de-vie de riz, d’ailleurs assez désagréable et ils ne paraissent pas avoir un goût très vif pour nos liqueurs fortes. La table est d’ordinaire d’une extrême simplicité et ce régime peu substantiel les oblige à faire des repas nombreux, quatre au moins dans une journée.

Ce n’est qu’à l’occasion des fêtes, ou lorsqu’ils reçoivent leurs amis qu’ils se mettent en frais. Mais alors ce sont des festins interminables, servis avec une abondance extraordinaire. Les tables sont surchargées de mets et ornées de fleurs. Dans ces circonstances la viande de bœuf et de buffle apparaît sur les menus. Des serviteurs remplacent sans cesse les victuailles disparues.

La table, dressée dans la pièce d’honneur de la maison, est disposée perpendiculairement à la façade de l’autel des ancêtres et le maître du logis place ses invités suivant les règles de l’étiquette, la place d’honneur se trouvant au bout

près de l’extérieur. Il est d’usage de se laver la bouche avec de l’eau de thé eu commençant le repas, puis chacun joue des baguettes suivant son caprice, sans être lié par l’ordonnance d’un menu. L’amphitryon, très attentif, fait très aimablement les honneurs et ses convives le remercient en le saluant avec les baguettes qu’ils élèvent des deux mains devant le visage.

Ces dînettes annamites sont tout à fait divertissantes poulies Européens; le maniement des petits bâtons est un sujet continuel de gaieté. Dans la multitude des plats qui défilent, | il y a cependant toujours assez de produits de connaissance pour satisfaire les plus timorés et il faut s’empresser de reconnaître que, pour les rôtis de volaille, les cuisiniers annamites ne le cèdent en rien aux nôtres. L’absence de boisson seulement deviendrait pénible. Les Annamites s’étonnent, en effet, de nous voir accompagner nos mets d’autant de liquide.

Dans les provinces de l’intérieur, à défaut de tout diver- • tissement européen, ces réceptions constituent les principales distractions. Les mandarins se rendent également aussi avec le plus grand plaisir aux invitations des fonctionnaires français ; ils sont aussi inhabiles à manier la fourchette que nous le sommes à nous servir des bâtons, mais ils goûtent fort nos conserves de légumes et surtout nos desserts sucrés. Ils paraissent apprécier le champagne, toutefois ils redoutent la glace que, dans leur langage figuré, ils appellent « nuoc-dà », «l’eau de pierre ».

Déjà, lorsqu’ils reçoivent un Français, ils se croient obligés pour lui faire honneur de le traiter à l’européenne.

Ces dîners non plus ne manquent pas d’originalité, mais d’une originalité qui n’a plus rien d’exotique et à laquelle il est permis de préférer l’autre. Les serviettes sont en tissu éponge, les verres de toutes les formes et de tous les calibres, la vaisselle venue des quatre points cardinaux.

La rareté des pièces de rechange et l’inexpérience des serviteurs improvisés donnent de légitimes appréhensions

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sur la netteté du métal, plus ou moins argenté, du couvert. Quant à la cuisine, elle est à la hauteur du service ; elle est bien composée d'éléments européens, mais il est fait de ceux-ci des assemblages, qu’aucun traité d’art culinaire n’a prévus jusqu’à présent, enfantés seulement par l’imagination d’un chef annamite. Tout en reconnaissant aux cuisiniers indigènes de grandes dispositions et une remarquable facilité à s’assimiler un art, très différent du leur, lorsqu’ils sont dirigés, il est bon de se défier de leurs

Le repas annamite.

inspirations. Il serait difficile, par exemple, de recommander un rôti de sarcelles, nageant dans des flots de champagne et entourées d’herbages représentés par des légumes variés. Celle parodie de la nature ne peut être qu’ingénieuse. Dans ces festins, les amphitryons ne consentent à aucun prix à occuper la place des maîtres de la maison et siègent modestement aux bas bouts de la table.

Le vice-roi du Tonkin, mort récemment et qui entretenait le^ meilleures relations avec nos représentants, désireux de les traiter suivant toutes les règles de nos réceptions,

I>'r>ô-r,HINB.

fôisait diriger les siennes par un hôtelier français à Hanoï, et alors, si ce n’eût été le cadre de sa demeure et les divertissements annamites, pour lesquels il connaissait notre goût, il était facile d’oublier que l’on dînait sur les bords du Song-Koï, à des milliers de lieues de Paris.

L’usage du tabac. — Tous les Annamites, hommes et femmes, fument du tabac et mâchent du bétel. Leur tabac est noir, haché très fin, son parfum est médiocre. Ils le consomment soit en cigarettes, roulées eu pointes, pour n’avoir pas le contact du tabac, soit dans des pipes, dont il existe plusieurs variétés. En principe, ces instruments sont formés toujours d'un récipient, en bois ou en porcelaine rempli d’eau, dans laquelle plonge le conduit mince d’un fourneau étroit, ne pouvant contenir qu’une boulette de tabac grosse comme un pois. Une ou deux longues aspirations suffisent à brûler le contenu de la pipe. Le fumeur recommence cette opération jusqu’à satiété. L’usage de cette pipe ne peut pas être, comme pour nos fumeurs, un passe-temps durant leur travail; sa manipulation compliquée exclut toute autre occupation.

Uans chaque maison il existe un des modèles de cette pipe, soit en porcelaine et alors en forme de théière moins le goulot et à peu près de la même grandeur, soit en bois et cylindrique, soit même chez les pauvres d’un morceau de bambou assez fort, surlequel est ajusté un petit tube, également en bambou et luté avec de la terre glaise, qui sert de foyer. Les ouvriers, sur les chantiers ou même en route, fabriquent rapidement, en quelques coups de couteau, cette dernière espèce de pipe.

Des mèches spéciales, en papier, ou un simple tison, sont appliqués sur le tabac pendant toute la durée de la combustion.

Dans le peuple, la pipe est un ustensile qui fait en quelque sorte partie du mobilier de la case, à la disposition de tous; à tout moment l’un des habitants, interrompant sa besogne, va y aspirer quelques gorgées de fumée, qu’il

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exhale eu nuage épais. Le clapotement produit par l’aspiraliou est un des bruits familiers des habitations annamites.

Les gens de qualité, les mandarins, sont constamment suivis de leur pipe et l’homme qui la porte est un des suivants obligés de leur cortège, ainsi que celui qui est chargé de la boîte à bétel.

Les chiques de bétel. - Ce que l’on nomme la chique de bétel est en réalilé un composé dans lequel la feuille de bétel sert d’enveloppe. Sur une feuille de cette plante, on étend une petite quantité de chaux, puis on route le tout sur une tranche de noix d’arec.

La mastication de ces matières amène une salivation d’un rouge brique dont l’aspect, surtout dans la bouche des femmes, a quelque chose de profondément répugnant. Les plus soigneux se font accompagner d’un crachoir de cuivre, ayant la forme d’un petit bacon surmonté d’une embouchure, mais le vulgaire n’a pas de préoccupation de cet ordre et les cases portent partout les traces de cette malpropre habitude. L’offre du bétel rentre rigoureusement dans les règles de la politesse. En recevant un visiteur, l’Annamite ne manque pas de lui présenter sa boîte à bétel et de faire ensuite servir le thé. La chique de bétel joue également un rôle dans les rites funéraires et dans la cérémonie du mariage. Les enfants en consacrent, sur l’autel de famille, à l’esprit des ancêtres, et c’est un des cadeaux échangés par les nouveaux époux.

L’opium. — Moins répandu est l’usage de l’opium, il est limité à la classe riche, car la consommation de cette drogue est coûteuse. L’absorption de ce poison, désagréable et écoeurante dans le début, au dire de tous ceux qui en ont tenté l’expérience, devient à la longue un besoin auquel il est difficile de renoncer. L’opium, qui est le suc du pavot blanc, se présente sous l’aspect d’une mélasse concentrée, d’un brun foncé. Il contient environ b p. 100 de morphine à l’état brut et la préparation réduit cette proportion de

moitié environ. 'La pipe qui sert à le fumer est faite d’un tube de bambou ou de bois rare, fermé à une extrémité et portant, vers les deux tiers de sa longueur, une petite plateforme percée d’un trou étroit. C’est sur ce trou que le fumeur place son opium, en une boule de la grosseur d’un pois. Cette opération, qui se pratique en chauffant la matière sirupeuse au-dessus d’une lampe, exige une grande expérience et ce n’est qu’après une longue pratique que le fumeur acquiert une habileté suffisante dans cette manipulation. Pour fumer, il s’étend sur une natte, ayant auprès de lui la petite lampe de verre au-dessus de laquelle il place le fourneau de la pipe, tandis que, couché sur le côté, il aspire vivement. La combustion est rapide, elle ne dure que quelques secondes et l’ivresse cherchée ne se produit qu’après des répétitions d’autant plus nombreuses que le sujet est déjà plus intoxiqué. Une dizaine de pipes est nécessaire pour produire un effet appréciable.

Beaucoup de fumeurs consomment de quinze à vingt pipes et certains doublent ce nombre dans la journée. La dépense qui en résulte est au minimum de Ofr. 60 à 0 fr. 70 par jour; elle atteint aisément quatre ou cinq francs et dépasse même ce chiffre, pour un habitué qui ne fume que de l’opium de premier choix.

On a représenté avec des couleurs effrayantes les scènes de délire des fumeries d’opium, ces tableaux sont souvent exagérés. Si l’habitude de l’opium est une passion funeste dont les conséquences sont des plus désastreuses, l’absorption de ce poison ne détermine guère de ces convulsions terrifiantes tant de fois racontées; ses effets immédiats sont plutôt un anéantissement moral et physique de l’individu, qui demeure étendu sans force, le regard vague, pendant la durée de l’ivresse.

L’abus amène rapidement la destruction de l’intelligence et du corps. Le fumeur de profession se reconnaît à son teint jaune, à ses traits tirés, au dessèchement de toute sa personne, et surtout à son air hébété. La passion de l’o-

pium, qui conduit fatalement à la mort, est en outre la source d’une foule de vices. Celui qui en est atteint sacrifie tout pour la satisfaire ou l’augmenter, le riche y ruine sa famille et le pauvre se laisse aller au vol.

L’abus de l’opium, de même que l’amour du jeu, est un fléau terrible pour le peuple annamite. 11 arrive quelquefois que des Européens sacrifient aussi à cette désolante passion, mais ce n’est qu’une rare exception parmi les per¬

sonnes retenues par leurs occupations dans des postes éloignés; l'isolement et le manque absolu de distractions éveillent d’abord leur curiosité, puis bientôt Ebabitude à la(|uelle ils cèdent insensiblement se transforme en un besoin impérieux. Pour ceux-ci, le mal n’est point encore sans remède, lorsque leur situation leur permet de rentrer en Europe, où ils sont, par la force des choses, obligés de renoncer à leur passion. Ils en rapportent ordinairement le plus profond dégoût pour cette habitude dégradante. Quelques autres, subissant trop vivement le charme de ce pays.

qui gagne presque tout le monde malgré tout le mal qu’on en ait pu dire, arrivent à vivre trop complètement de la vie annamite et adoptent avec trop de facilité toutes les mœurs indigènes. Ceux-là sont fatalement condamnés. On ne saurait donc trop mettre les Européens en garde contre cette triste habitude. Le mieux est de ne pas goûter à l’opium, même par curiosité.

Le théâtre au Tonkin. — Une fête tonkinoise ne va jamais sans danses ou sans représentation théâtrale. Bien qu’il n’existe plus qu’à la cour de Hué de troupes de théâtre constituées, les troubles qui viennent seulement de prendre fin les ayant désorganisées au Tonkin, il subsiste encore, dans les principales villes, des acteurs isolés qui donnent des représentations intimes à domicile. Au moment des fêtes publiques, il est possible, en groupant ces éléments épars et en les complétant avec des artistes amateurs, de donner un spectacle populaire, dans une pagode, ou sous le premier hall venu. Les pagodes communales, qui sont moins des édiflces religieux que des maisons de commune, peuvent dans les villages être affectées à cet usage et des artistes de bonne volonté, toujours faciles à recruter, jouent devant leurs concitoyens un répertoire peu varié mais toujours goûté.

Après avoir décrit le théâtre de Hué il est inutile de s’étendre sur ces représentations. Les œuvres et leur interprétation sont de la môme origine et de la même école, transportés sur des scènes moindres, par des artistes moins expérimentés.

Les chants et les danses de femmes sont aussi très appréciés des Tonkinois. Les chanteuses ou danseuses, car elles réunissent les deux arts, sont formées en corporations. Chaque centre un peu important possède la sienne et entre toutes, celle de Nam-Dinh est la plus réputée, pour le talent et la beauté de .ses sujets; Hanoï ne vient qu’en seconde ligne. La danse est la môme qu’en Annam, ce sont les mêmes mouvements de mains, les mêmes déplacements

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nonchalants, les mêmes effets d’éventail et de lanternes, ce sont aussi le même chant sur le mode nazillard et les mêmes complaintes, également faüganles pour les oreilles européennes, avec le même accompagnement assourdissant.

Dans le peuple, le goût de la musique est très développé; beaucoup de Tonkinois savent jouer d’un instrument. Ils se réunissent pour se donner des concerts intimes, et souvent la nuit, en passant auprès des cases closes, on entend les accords d’un orchestre d’amateurs et des voix aigrelettes qui psalmodient un poème populaire. Entre autres instruments, les musiciens indigènes emploient :

1° Une sorte de violon de forme très curieuse et qui, dans son ensemble, rappelle assez bien une grosse pipe. Sur un cylindre de bois creux est fixé un long manche, le long duquel sont tendues deux cordes en fil de soie, dont les vibrations sont transmises à une peau de serpent, formant la table d’harmonie. Cette peau est tendue elle-même sur une des sections du petit cylindre de bois; un chevalet et des chevilles complètent l’instrument. Un archet grossier dont la mèche est passée entre les deux cordes sert à produire un son maigre et pleurard qui n’a rien d’harmonieux ;

2“ Une guitare ronde, à trois cordes;

3“ Une autre espèce de guitare de forme rectangulaire et à manche démesuré, également à trois cordes;

4“ Un instrument monocorde, formé d’une boîte sonore, £i l’extrémité de laquelle se trouve un arc tendant une corde, on modifie le son en augmentant ou diminuant la tension de l’arc avec la main ;

0° Une llùte taillée dans un morceau de bambou ;

6“ Deux baguettes de bois que l’on frappe l’une contre l’autre, et enfin toute une série de tam-tam, de timbres au son argentin et des gongs d’une sonorité grave et quelque peu lugubre.

La littérature annamite ne présente pas un grand intérêt. Elle consiste en quelques compositions poétiques, chansons et poèmes historiques ou philosophiques. Les règles de

celte poésie sont très fantaisistes. On pourrait dire qu’elles sont simplement soumises au caprice de l’auteur.

Quelques-uns de ces poèmes sont connus de tous les Annamites qui en chantonnent souvent des passages sur un rythme mélancolique. Les chansons sont aussi très répandues, elles sont souvent satiriques. Les pièces de théâtre sont toujours des sujets philosophiques, ou représentent une épopée historique ou fabuleuse. Les chanteuses ont un répertoire de genres variés. Elles récitent souvent de vieux lieds, composés dans une langue inusitée maintenant, que quelques lettrés seuls peuvent encore comprendre.

L’habitation annamite. — Les habitations indigènes sont toujours fort peu confortables. Ce ne sont souvent que de misérables cases, basses et étroites, faites de quelques poteaux de bambous supportant une toiture légère en feuilles de latanier ou en paille et descendant très près du sol. Les murs consistent en un léger cloisonnage de bambou recouvert de torchis. Souvent la façade est entièrement à jour, on la ferme pour la nuit au moyen de volets, ou de planches glissant dans des rainures. Cette dernière disposition esl surtout adoptée pour les maisons des marchands. L’intérieur est divisé en compartiments sans fenêtre, il n’y entre d’air et de lumière que par la porte ou par les interstices des cloisons toujours mal jointes. Les cheminées sont inconnues; quelques pierres rassemblées forment le foyer sur lequel sont cuits les aliments et l’action d’un éventail supplée à l’absence de tirage. Dans ces misérables « canha» (cagna) le mobilier est des plus élémentaires. Quelques claies de bambou, ou de larges plateaux de bois, supportés par des tréteaux bas, constituent à la fois la table et le lit de la famille ; un coffre grossier en bois, fermant au moyen d’un cadenas, renferme les vêtements et objets de quelque prix ; quelques poteries pour la cuisine et c’est là tout ce qui est nécessaire à la vie annamite.

C'est dans la construction de ces pauvres demeures qu’on est surtout frappé des qualités précieuses du bambou et de

TOIVKIN,

1 ingéniosité des Annamites à le travailler. Cet arbre merveilleux répond à presque tous les usages. La charpente, les murs, les meubles, tout est en bambou. A-t-on besoin d un conduit, on a le bambou ; d’un lien solide, le bambou; d’une arme, le bambou. Vivant, il fait des clôtures, des fortifications infranchissables; coupé en tronçons, il offre dans tous les sens une résistance étonnante; fendu dans toute sa longueur, une élasticité parfaite et ses fibres d’une

Le tlié.

régularité absolue permettent de le débiter en fils assez minces pour pouvoir former un tissu souple. Il est incomparable pour la vannerie, et l’on en fait des bateaux appelés paniers, d’une légèreté et d’une solidité remar- (juables. Transformé en lance, ses blessures sont dangereuses. Les Muongs taillent dans son épaisseur le fù(, l’arc et les flèches de leurs arbalètes, la corde elle-même pourrait lui être empruntée. Il est même comestible, ses jeunes pousses, cueillies au moment où elles percent la

terre, font d’excellentes salades. Il peut également servir à l’éclairage ; ses tiges sèches, écrasées, sont employées comme torches par les Annamites. Enfin avec ce bois précieux, à l’aide d’un simple couteau, il est possible de confectionner une maison tout entière et les ustensiles pour tous les usages à peu près.

La légèreté des habitations et la facilité très grande de leur démontage permettent de les déplacer à volonté. En quelques heures, des quartiers entiers peuvent être déblayés et transportés sur un autre point. Malheureusement aussi elles offrent aux ouragans et à l’incendie une proie facile.

Les propriétaires riches possèdent, en général, des maisons en briques, couvertes de petites tuiles plates. Ces toitures, très inclinées pour résister aux grandes pluies, se prolongent bien en avant de la façade, en forme de vérandas, leurs angles se relèvent d'une manière originale. Des piliers de bois dur soutiennent une charpente lourde et compliquée dont les pièces, dans les demeures luxueuses, sont parfois ornées de sculptures représentant, aux extrémités des poutres, des têtes de dragons. Le sol est surélevé et recouvert de carreaux larges, en briques.

Ces maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée et pas de fenêtres. La façade principale est à jour et demeure constamment ouverte lorsque la maison est bâtie dans une cour. D'habitude cette partie antérieure est affectée à la pièce d’honneur; les côtés et la partie postérieure renferment les chambres à coucher et les communs. La cour est ornée de quelques pots de fleurs groupés en massif; souvent un petit bassin carré en occupe le milieu et contient des poissons.

La grande salle de l’entrée est la salle de réception ; c’est là qu’est placé l’autel des ancêtres, haute table laquée de rouge vif et agrémentée de dorures et de sculptures, sur laquelle sont placés des vases de cuivre pour brûler les parfums. De grands plateaux de bois très épais, montés sur tréteaux, sont déposés dans cette pièce et servent de sièges, de lits et de tables. Le maître de la maison invite ses visi-

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leurs à prendre place sur ces meubles étonnants qu’une natte mince ne parvient pas à rendre moelleux. Ces étranges divans sont souvent les objets de luxe du mobilier annamite, les propriétaires riches les ont en bois rares et quelquefois on en rencontre d’énormes, faits d’une seule planche massive de près de 2 mètres carrés. Quelques lourds bancs à dossier et une table étroite, incommode, complètent l’ameublement peu confortable.

Pour toute ornementation, des planches laquées, rouge ou noir, portant des sentences en caractères énormes dorés ou en nacre incrustée, sont appendus aux pilastres ou au murailles; quelques broderies aux couleurs voyantes jettent seules une note vive dans cet intérieur nu et terne.

L’Annamite vit dans une insouciance absolue de l’ordre et de la propreté. Le sentiment artistic^ue semblerait aussi lui faire défaut; en tout cas, celui du confortable lui manque totalement. Entre ses mains tout se ternit et se délabre. A l’action destructive du climat viennent s’ajouter les habitudes déplorables des habitants, et 'ces demeures déjà si peu riantes apparaissent souillées, sous une teinte noirâtre, suspecte, qui leur donne un aspect misérable.

Tout y semble vieux, usé, hors de service. Rien n’est réellement gai à l’œil, dans le Delta.

Cet état doit-il être attribué à des défauts naturels des habitants, à une infériorité de la race, ou bien n’est-ce pas là plutôt une conséquence des événements passés et aussi de la nature même du pays?

Au point de vue artistique il serait difficile de dire si l’Annamite manque absolument de goût. Dans tous les cas il n’y a pas d’art à proprement parler, il n’existe aucune école; quelques artistes, plutôt des artisans, ont fabriqué des objets de bronze, des meubles, en s’inspirant un peu des modèles chinois, et un peu de leur fantaisie; ils excellent d’ailleurs dans ces travaux où ils montrent plus d’habileté dans les détails d’exécution que d’idée artistique.

D’un autre côté, dans l’état d’incertitude où ils ont tou-

joui'S vécu jusqu’à présent, les Annamites ne se sont-ils pas désinléressés des soins à donner à leurs habitations et ont-ils vraiment pu se préoccuper du confortable de leur vie intérieure? La nature du sol el le climat exigent de grandes dépenses d’entretien. Cette atmosphère saturée d’humidité, qui fait éclore une moisissure épaisse; les pluies torrentielles sous lesquelles tout s’elFondre; la chaleur qui corrompt toutes les matières organiques et ce terrain à peine formé, sans consistance, à fleur d’eau, leur imposent de tels travaux que, ne se sentant pas très assurés du lendemain, ils ont, sans doute, pris le parti de les négliger, se bornant au strict nécessaire. 11 ne faudrait pas croire cependant que le Tonkin soit sous ce rapport inférieur aux autres pays de l’Orient et de l’extrême Orient, car à l’exception du Japon, dont la propreté est proverbiale, l’Annamite est supérieur à bien d’autres peuples de race asiatique.

Quoi qu’il en soit, malgré tout ce qui précède, ce pays séduit le voyageur; c*est qu’en effet on y trouve une telle intensité de vie, une telle force de production dans la nature, une telle puissance de végétation et dans l’aspect général, à défaut d’art, une si grande originalité, qu’on ne peut s’empêcher d’être pénétré d’admiralion.

Chez les Muongs. — Dans la région des montagnes, les habitations des Müongs diffèrent entièrement des cases annamites; elles sont tout aussi primitives sous le rapport du confortable, mais elles se montrent plus proprettes, on se sent éloigné des mares du Delta et des eaux terreuses du fleuve Rouge et du Thai-binh. Les habitudes de propreté corporelle des montagnards ne semblent pas supérieures de beaucoup à celles des habitants de la rizière, mais du moins l’air pur des montagnes et l’eau limpide qui en descend exercent une inllmmce salutaire. Dans les constructions, le bambou joue là aussi un rôle prépondérant. Elles sont édifiées au-dessus du sol sur un pilotis de 3 ou 4 mètres d’élévation. Cette disposition, excellente à

TONKIN

ne considérer que la salubrité des cases, a encore pour effet de mellre les liabilants à l’abri des fauves. Une des particularités* de ces habitations consiste dans le plancher fait d’un lattis de bambou, qui fléchit sous le pied et dont les lames inévitablement espacées laissent circuler l’air en pleine liberté.

L'enseignement au Tonrin. — La langue des Tonkinois

Campement de tirailleurs annamites.

est celle de TAnnam, à quelque ditférence de prononciation près; l’écriture est chinoise. Les Muôngs seuls ont des dialectes et des caractères dissemblables variant de tribus à tribus. Les provinces tonkinoises sont pourvues du môme enseignement officiel que celles de l’Annam, et l’instruction y est aussi répandue. Le Tonkin renferme deux centres d’examens : Hanoï et Nam-Dinh, pour les diplômes de bachelier et de licencié; les lettrés de ces épreuves sont

LES COLOMES FRANÇAISES.

appelés à concourir à Hué, au même titre que ceux de l’Annam, pour le gracie de docteur.

A coté des maîtres offlciels du gouvernement annamite et des professeurs libres qui enseignent l’écriture chinoise, la France institue des écoles publiques où des lettrés, pourvus de brevets de capacité délivrés par notre administration, enseignent l’écriture française. Quelques écoles créées dans les principaux chefs-lieux sont tenues par des instituteurs et institutrices français pour l’élude exclusive de notre langue.

La religion. — La religion la plus généralement répandue dans le peuple est une forme de bouddhisme, que les Annamites pratiquent d’une façon très relâchée.

11 n’y a pas une église vraiment établie, pouvue d’un clergé organisé ; il n’existe que de très rares bonzes, sans chef bien reconnu, et plutôt sorciers exploiteurs de la naïveté publique, que prêtres d’un culte.

L’enseignement de celte religion se fait confusément dans les familles et l’ignorance y ajoute une foule de croyances superstitieuses aux esprits.

A côté de Bouddha, divinité mal définie et dont le dogme est confus, l’imagination populaire a créé une légion de génies, car elle divinise tout ce qui lui paraît mystérieux, les forces dont elle suhit l’influence, bienfaisante ou funeste, comme celles des éléments et elle les transforme en êtres surnaturels, animaux fantastiques ou personnages fabuleux auxquels elle rend un culte pour s’attirer leurs faveurs, ou apaiser leur esprit malfaisant. On sacrifie au génie de l’agriculture, à l’esprit des eaux, à celui du Tigre, au Dauphin qui protège les naufragés; il existe des génies pour les maladies, pour la guerre, pour la paix, etc... On combat le choléra, par exemple, en lançant dans le fleuve des mannequins de papiers coloriés, des bateaux également en papier. Les Annamites attribuent, et avec beaucoup de raison, la plupart de leurs maladies aux eaux. On s’explique alors ces sacrifices. Lorsqu’on voit de ces étranges flottes descendre

TONKIN

le courant on peut être à peu près assuré qu’une épidémie sévit en quelqu'endroit.

Le commerce de ces objets pieux est très florissant. Certaines rues de Hanoï sont bordées de boutiques, remplies de ces mannequins fantastiques, hommes, chevaux, éléphants, tigres, etc., de grandeur naturelle et dont la forme et le bariolage sont étranges.

Certaines pagodes sont remplies de statues et de sculptures représentant ces divinités redoutables, sur lesquelles le sculpteur a accumulé tout ce que l’imagination peut enfanter pour semer l’épouvante.

Les dragons qui gardent les pagodes ouvrent une gueule immense, armée de crocs terribles. Des yeux énormes, des naseaux retroussés, surmontés de longues barbes, expriment la plus extrême férocité. Un corps gigantesque de serpent, couvert d’écailles, hérissé d’arêtes aiguës, se contourne en replis tortueux et se crispe sur des pattes trapues à longues grilTes écartées.

Des guerriers, au visage convulsionné dans des grimaces horribles, représentent les génies redoutables, tandis que d’autres dieux, assis dans une attitude reposée, avec une figure ronde et plate, ornée d’oreilles phénoménales tombant sur les épaules, les yeux presque clos, ont un air débonnaire qui donne bien l’idée d’une divinité paisible et bienveillante.

Cette religion sui generis ne comporte pas un culte régulier et ce n’est qu’aux Esprits des ancêtres que l’on rend des hommages assidus.

Les autres ne sont guère honorés que passagèrement et d’une manière intéressée, lorsqu’on a à réclamer leurs services.

De temps à autre. Bouddha est ainsi promené en procession, à grand renfort de gong et de tamtam. C’est pour les Annamites surtout une occasion de tirer des pétards. Les cérémonies religieuses revenant à époques fixes sont Irès rares; elles ont lieu au retour des saisons et sont faites

par les mandarins, en faveur de l’agricuUure ; quelquefois, pour conjurer un danger public, une disette ou une épidémie, le gouvernement intervient directement auprès du ciel en faveur du peuple; ou bien ce sont simplement les autorités locales qui prennent l’initiative d’une manifestation lorsqu’une région seule est menacée; mais en dehors de ces circonstances, il n’existe pas de cérémonies publiques; chacun pratique la religion à sa convenance et exerce sa piété selon ses besoins personnels. Les lettrés suivent la doctrine de Confucius, toute philosophique, qui ne comporte qu’un enseignement de morale pure (ce qui ne les empêche nullement de partager les croyances grossières des ignorants et d’en suivre les pratiques à l’occasion) et dont le seul culte consiste à adorer le ciel et la terre, au printemps et à l’automne.

Les pagodes sont très nombreuses, elles sont parsemées dans la campagne qu’elles décorent d’une manière originale. Leurs lourdes toitures sombres, faites de petites tuiles en forme d’écailles, descendent tout près du sol, pour se relever curieusement aux angles; sur le faîte se découpent à jour les replis fantastiques des dragons.

En principe, elles se composent d’un bâtiment principal flanqué de deux longs hangars se faisant face et formant ainsi une cour dallée; quelques-unes sont très belles et très vastes, elles sont alors précédées d’ufie porte monumentale, construction massive à doubles ou triples toits qui se surplombent, percée de trois ouvertures; quelquefois la pagode comprend de nombreux bâtiments, formant des cours intérieures, ou des jardins plantés de beaux arbres; un bouquet de bois l’entoure généralement.

L’aménagement intérieur de la pagode varie suivant le culte auquel elle est affectée. Celles de Confucius ne renferment aucune statue, elles sont entièrement nues. Celles des boudhistes sont, au contraire, ornées d’autels et d’images du (lieu. D’autres, dédiées à des génies divers, contiennent quan-

BAC-CIIAN. — POSTE Ij’ O li S E H V A T I O \ UE PIPATES.

LES COLONIES FHANÇAISES.

tité de statues de toutes grandeurs, offrandes des dévots.

Dans l’intérieur de chaque centre habité, s’élève une pagode dédiée aux esprits protecteurs du village et qui est en réalité la maison municipale, mais chaque commune possède en outre plusieurs pagodes, construites dans la campagne, en l’honneur soit de divinités, soit du roi, soit de personnages illustres. Des particuliers riches en ont aussi consacré à des divinités et à leurs ancêtres. De là cette multitude d’édifices que l’on aperçoit de tous côtés dans la rizière, émergeant de bosquets touffus ; à les voir ainsi dépourvues de tout culte, souvent mal entretenues, on serait tenté de les croire laissées à l’abandon et désaffectées de leur destination : ce serait une erreur; elles conservent indéfiniment leur caractère sacré et sont respectées même des pillards. On exciterait chez les Annamites un vif mécontentement en les profanant.

Des raisons de force majeure ont obligé des troupes à s’établir temporairement dans quelques-unes de ces pagodes; des casernements définitifs viendront remplacer bientôt ces installations provisoires, d’ailleurs défectueuses, et permettront de mettre fin à une occupation que les indigènes voient avec déplaisir.

La famille. — Nous avons vu avec quelle force la loi annamite a constitué les liens de lafamille, en armantle père d’un droit absolu sur ses enfants et en tenant ceux-ci indéfiniment dans la dépendance la plus complète, pour tous les actes de leur vie. Ce pouvoir ne cesse môme pas complètement après la mort, qui donne aux ancêtres une sorte de béatification, et le code annamite oblige les enfants, pour la mémoire de leurs ascendants, à un culte qui est la véritable religion des Annamites.

I.orsque l’aïeul commun vient à disparaître, les chefs des différentes branches ne prennent pas encore leur entière liberté; ils sont bien dans leur propre foyer les maîtres absolus de leur famille, mais ils se rallient encore autour d’un chef de famille descendant de la branche aînée, au-

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quel l’aïeul en mourant transmet une partie de son autorité. C’est lui qui devient à la fois l’arbitre des différends qui peuvent s’élever entre les membres de la famille, il est le pontife de cette religion des ancêtres.

Grâce à cette organisation, la famille tonkinoise est une petite société complète, avec son gouvernement propre, son administration, sa justice et sa religion. La loi n’intervient pas dans ses arrangements intérieurs, si ce n’est pour prêter main-forte à son chef, lequel en retour peut être rendu responsable pour ses membres, en tout ce qui touche aux intérêts directs de l’État. Les naissances, les mariages, les décès se produisent, sans qu’un représentant du gouverment ait à les connaître. Les mariages sont contractés en présence des notables de la commune, dont l’office a plutôt pour but de donner de la solennité et de la force aux arrangements des deux familles, que de dresser un acte d’état civil. On pourrait dire qu’ils sont là plus comme notaires que comme maires.

Les Annamites sont polygames. La polygamie a été instituée parle législateur, dans le but d’assurer à l’homme au moins un héritier mâle qui seul peut rendre le culte des ancêtres. On pourrait donc penser que le nombre des femmes d’un Annamite devrait être limité par la naissance d’un fds, mais dans la pratique il n’en est pas ainsi, et, en réalité, l’homme prend autant de femmes qu’il le désire. Cette polygamie cependant ne ressemble guère à celle des peuples mahoraétans. Il n’existe dans la famille qu’une véritable' épouse, une femme de premier rang. Cette union se fait suivant certains rites, qui n’existent plus pour les autres femmes. L’épouse de premier rang est la véritable mère de famille, ayant autorité sur les concubines de son mari, et les mêmes droits sur leurs enfants que sur les siens propres. C’est son fils ainé qui devient l’aîné de la famille, quand bien même les concubines en ont donné antérieurement à son mari.

Cependant la polygamie n’est pas très répandue. Dans le

LKS COLONIES FRANÇAISES.

peuple, les ménages pour la plupart se composent d’une seule femme. Ce ne sont guère que les mandarins, les commerçants riches, ([ui prennent plusieurs femmes. Souvent aussi, ces unions de second rang sont contractées pour constituer plusieurs ménages distincts, en des lieux différents. Les mandarins, obligés par leurs fonctions de résider dans d'autres provinces que la leur, n’emmènent pas parfois leur première femme au loin, ils ne se font accompagner que par des concubines, ou bien se créent un ménage nouveau. Les enfants peuvent alors se trouver éparpillés en différents lieux, et le père s’entoure ainsi quelquefois de rejetons de différents lits, qui passent alors aux soins de la femme de premier rang ou d’une des concubines.

Les négociants ont souvent autant de ménages que de maisons de commerce. Ce sont les femmes de second rang qui gèrent les établissements de leur époux; celui-ci ne saurait d’ailleurs trouver d’associé plus fidèle et plus dévoué.

Ce sont surtout les Chinois résidant au Tonkin qui ont adopté ce procédé avantageux, pour faire prospérer leurs affaires. Les Célestes conduisent peu leur famille hors de Chine. Comme ils ne s’expatrient jamais sans espoir de retour (à tel point qu’ils prennent toujours leurs dispositions pour qu’en cas de mort leur cadavre soit rapporté dans leur patrie, et que pour les indigents, il est pourvu à ce soin par leur congrégation), ils conservent leur véritable foyer au lieu de leur naissance. Les Chinoises sont donc rares au Tonkin, mais les émigrants chinois épousent volontiers des femmes annamites. Les enfants qui naissent de ces unions sont chinois. Le gouvernement annamite leur concède cependant certains avantages; ils ne sont plus des étrangers pour lui et il leur donne un droit définitif de cité. Ils sont répartis en un certain nombi’e de villages, communes fictives, puisque cesmétis sont répandus sur toute l’étendue du Tonkin. Ces « Minh-Nhuong » (c’est le nom qu’on leur donne) ne diffèrent pas des Chinois; vêtus et coiffés à la chinoise, on les confond avec le reste des Célestes.

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Malf'ré l'existence de la polygamie, la femme amiamile ii’eslpas reléguée au rôle subalterne de la femme mahométane, elle ne subit pas celle claustration du harem, elle n’est pas davantage l’objet d’une surveillance spéciale. Jeune lille, elle jouit de toute sa liberté et ne peut être mariée contre son gré ; épouse, elle est bien la compagne de son mari, et la femme de premier rang tient à peu près la place de la femme dans la société européenne ; les concubines lui doivent le respect, l’obéissance dans certains cas; elles sont vis-à-vis de l’épouse en titre comme des suivantes.

C’est dans le peuple surtout que l’égalité entre les époux tend à se faire le plus étroitement. Dans ce milieu, la femme est bien l’associée de son mari, elle prend part à ses affaires, elle apporte dans le ménage sa somme d’intérêts, elle y possède son bien propre, sa part d’héritage; les fdles béiitent en effet de leurs parents, dans la même mesure que les lils, du moins, c’est la coutume la plus répandue, car dans ces matières, c’est la volonté du père qui fait loi, et s’il lui convenait d’avantager certains de ses enfants, ou bien de disposer entièrement de ses biens à l’exclusion de sa famille, la loi lui laisse à cet égard toute faculté.

Chez les mandarins, la femme est plus inférieure à son mari; elle est tout aussi respectée, mais elle n’a guère sa place en dehors du cercle du foyer.

La femme annamite représente dans le ménage l’ordre et l’économie; beaucoup plus que l’homme elle a le sentimentdes affaires, et dans les villes, lesbouticpies sont presiiue toutes tenues par des femmes. Dans certains métiers, elles travaillent avec leur mari, mais ce sont elles i[ui traitent les opérations commerciales; très âpres au gain, elles défendent bien mieux que les hommes les intérêts de la maison. Les maris sont plus insouciants, souvent dissipateurs et joueurs ; leurs épouses ont la mission de réparer les pertes subies dans les maisons de jeu. Elles sont fidèles; l’adultère, assez rare, entraîne la peine du rotin et la répudiation, si l’époux la réclame.

Les rites du mariage. — Les rites du mariage sont assez compliqués. Ils comprennent plusieurs cérémonies. D’abord les fiançailles. Lorsqu’un jeune homme a fixé son choix, les parents, dont il lui faut obtenir leconsentemeni, fout la demande à la famille de la jeune fille, et l’on fixe les fiançailles. Le fiancé se rend à la maison de sa future femme et offre aux parents les cadeaux d’usage, consistant en étoffes, vêtements de soie, quelquefois des animaux, souvent de l'argent, dans le peuple; puis il fait don à sa fiancée de bijoux, colliers, bracelets, boucles d’oreilles. Il apporte également sur un plateau des chiques de bétel que les futurs se mettent à mâcher ensemble, après que les offrandes ont été acceptées avec force cérémonies de part et d’autre. Les deux parties se considèrent dès lors comme engagées. Les ancêtres ne sont pas oubliés à cette occasion ; les deux fiancés se prosternent ensemble plusieurs fois de suite devant l’autel, et le jeune homme y fait des offrandes de bétel et d’eau-de-vie de riz. On fixe ensuite le jour du mariage. Pour cette cérémonie on prépare de grands festins et les deux familles convoquent leurs parents, les amis et les notables. Le jeune homme, accompagné de ses ascendants, se rend au domicile de la fiancée. Là, l’un et l’autre recommencent les prosternations devant l’autel des ancêtres et devant les parents de la jeune fille ; après quoi l’acte de mariage est signé en présence des notables. La jeune fille se prosterne alors quatre fois devant son époux en signe de soumission ; celui-ci à son tour se prosterne deux fois. Les mariés se dirigent ensuite vers la maison des parents de l’époux où les prosternations se font de nouveau, cette fois devant l’autel des ancêtres et devant les parents du marié.

Toute la noce peut alors banqueter. Vers le soir, un vieillard, choisi pour son bonheur et ses vertus, conduit les nouveaux époux dans la demeure qui leur a été préparée, et, en présence du vieillaril seul, une nouvelle cérémonie a lieu, consistant encore en interminables prosternations et

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' en sacrifices. Le vieux témoin a apporté un plateau contenant des chiques de bétel et deux tasses, avec un flacon d’eau-de-vie de riz; il répand un peu de celle eau-de-vie en invoquant les divinités protectrices du mariage, puis il remplit les deux tasses. La jeune épouse offre la première cà son mari, qui lui tend ensuite la deuxième, et tous deux boivent en souhaitant que leur union dure cent ans. Ils échangent également le bétel, puis le vieillard se retire, les abandonnant enfin au génie conjugal.

Les familles sont très nombreuses, la moyenne est de cinq à six enfants. Les parents, les mères surtout, ont pour leur progéniture une grande tendresse et les entourent de soins et de sollicitude. Les ménages sans enfant, ou seulement sans enfant mâle qui puisse continuer le culte des ancêtres, peuvent en adopter. La loi annamite a prescrit pour ce cas d’adoption des règles spéciales. L’adopté doit être choisi dans la famille, être un descendant de l’aïeul commun et, par son degré de parenté, tenir autant que possible la place qu’aurait occupée le fils de l’adoptant. Mais l’adoption ne se borne pas à ce cas particulier ; il arrive souvent que des Annamites adoptent des enfants, dans le seul but de rendre service à des parents pauvres ou simplement d’augmenter leur famille. Le besoin peut seul forcer les mères annamites à se séparer ainsi de leurs enfants et encore n’esl-ce que momentanément et en vue d’assurer leur bonheur ; mais elles ne les abandonnent jamais entièrement. On voit ce que vaut la légende des petits malheureux jetés en pâture aux animaux. Nos petits Français n’ont pas à se piéoccuper du rachat de leurs petits frères annamites qui n’ont jamais été menacés de la dent des porcs. De pareilles atrocités soulèveraient en Annam une réprobation universelle.

Il est impossible de trouver dans aucune nation une union plus parfaite de la famille, et plus de piété filiale; c’est, en effet, un véritable amour religieux que les enfants professent pour leurs parents. Après avoir été des fils dévoués

32S LES COLONIES ELANÇAISES.

eL soumis, ils lionoreul d’un culte touchant leurs parents défunts.

Le culte des morts. — Les Annamites ont pour do"me l’immortalité de l’àme; ils croient ([ue l’âme des morts erre encore longtemps autour des lieu.x où le défunt a vécu, heureu.x s’il est encore entouré de l’atTèclion des siens, plongé dans l’angoisse si, au contraire, il est laissé dans l’abandon.

C’est cette croyance qui a inspiré aux Annamités cette admirable religion des morts, dont les cérémonies sont si curieuses.

L’anniversaire de chaque ancêtre est l’occasion d’une fête commémorative; à de certaines époques, notamment au renouvellement de l’année, qu’ils appellent la fête du Tet, tous les ancêtres sont célébrés collectivement.

Le descendant de la branche aînée, le plus rapproché de l’ancêtre, convoque toute la famille ; la cérémonie dure tonte la journée. Au matin, l’héritier du culte prépare l’autel de l’ancêtre qui doit être honoré, il l’orne et allume des parfums dans les vases de cuivre; puis, en présence de tous les parents, il fait son invitation à l’esprit du mort, en se prosternant à maintes reprises et en le priant de venir assister à la fête qui lui est offerte. 11 invite également les ombres des autres parents à se Joindre à celle qu’il honore.

11 fait alors les sacrifices d’eau-de-vie de riz, offre à l’ancêtre du bétel et du thé et prépare le festin auquel il convie ses hôtes invisibles. Toute la famille prend ensuite part à la fête.

Le soir, pour reconduire les ancêtres, nouvelle cérémonie qu’on accompagne toujours de force prosternations.

Pour les riches, ces anniversaires sont l’occasion de grandes dépenses; fréquemment une part d’héritage est attribuée en plus à l’aîné de la famille, pour subvenir aux dépenses de ce culte particulier. On voit des Annamites affecter par testament une grande partie de leur fortune aux

TONKTX. :i20

lionneiirs qui devront leur être rend us après leur mort. Chez les pauvres, il est souvent impossible au chef tle la famille de réunir et d’héberger ses parenis; il n’en honore pas moins la mémoire des défunts, e( rien n’est touchant comme de rencontrer, devant les pauvres demeures, ces

Hanoï. — Dans la rue du cuivre.

autels faits d’une mauvaise table, sur lesquels brûlent les baguettes d’encens dans un vase de terre ou de bois et des offrandes en papier doré, tandis que l’homme, courbé sur une natte, accomplit ses prosternations dans le plus pieux recueillement.

Ces cérémonies anniversaires ne sont pas les seules ; il est d’autres occasions de fêter les morts, par exemple les

visites aux tombeaux. Ce culte est pratiqué jusqu’à la troisième génération au moins. Pendant ce temps, l’âme a pu prendre son vol et gagner l’empire des mondes. La mémoire des trépassés ne cesse pas pour cela d’être honorée, mais elle n’est plus l’objet d’un culte individuel.

Grâce à ces croyances et aux pratiques auxquelles elles donnent lieu, les Annamites envisagent la mort sans effroi et même avec une parfaite indifférence. Ils l’affrontent avec un calme qu’explique leur foi dans la vie future, foi qu’ils conservent jusqu’à la dernière heure. Ils sont au contraire assez faibles contre la douleur physique, et redoutent certainement plus la peine du rotin que la décapitation. La déportation hors de l’Annam, qui ne leur assure plus la sépulture de famille et les prive du culte des ancêtres, est pour eux plus effroyable encore.

Les vieillards préparent leur fin dans une sérénité parfaite; il leur arrive même d’en régler les détails. Ils choisissent remplacement de leur sépulture et quelquefois font construire leur tombeau avec grand soin. Un cercueil de luxe, offert par un fils à son père, est un cadeau qui n’a rien de lugubre. C’esI même une attention très goûtée.

Un mandarin fort âgé montrait unjour à un résident avec bonhomie un de ces meubles en bois rare, offrande de ses petits-enfants, et il se montrait très touché de cette marque de pitié filiale. Il avait fait capitonner l’intérieur et agrémenter l’ornementation suivant son goût avec de belles soies de couleurs éclatantes; s’y étendant par avance, il disait avec une satisfaction parfaite : « Voyez comme je serai bien, mes enfants viendront souveni me voir, ils m’apporteront des friandises. » Et le bon vieux songeait avec attendrissement aux joies posthumes qui l’attendaient.

Les funérailles. — Les funérailles se font avec une grande pompe et durent plusieurs semaines. Le cadavre est conservé quelquefois plus d’un mois. Pendant ce temps, la famille fait les préparatifs, rassemble et invite les,parents. Le cercueil, en bois dur et épais, hermétiquement fermé, est

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placé dans la pièce d’honneur, entouré de lumières et de baguettes d’encens, au milieu des offrandes apportées par les parenis et les amis. Le jour de la cérémonie arrivé, on organise un superbe cortège, et le défunt est promené longuement dans les rues de la commune, avant d’être déposé dans le tombeau complètement terminé.

Tous les assistants sont vêtus de blanc en signe de deuil. En tète marchent des porteurs de banderoles de toile blanche sur lesquelles sont écrits les noms du mort, des louanges à son adresse et des sentences philosophiques; derrière ces bannières viennent d’autres serviteurs, portant, les uns un autel de bois laqué et couvert de dorures, les autres une petite pagode en papier représentant la maison du mort; puis enfin vient un palanquin superbement décoré, contenant le cercueil, entouré de la famille et de pleureuses qui poussent en conscience des hurlements déchirants.

Les parents sont revêtus d’habits de grossière étoffe en coton blanc, à peine cousus, dont les bords doivent être effilochés, et d’un aspect misérable ; les cheveux sont dénoués. La veuve s’appuie sur un long bâton pour qu’il apparaisse bien que la douleur l’a abattue, au point de ne plus pouvoir se soutenir. Au lieu de la sépulture, le corps est descendu dans la fosse au milieu de démonstrations tout aussi théâtrales.

Pour toutes ces cérémonies aussi bien celles des mariages que celles des funérailles, les Annamites réclament les ofQces de sorciers qui, par leurs gestes et leurs cris, ont pour mission d’écarter les génies malfaisanls en se démenant au son d’une musique barbare. Le moyen, qui au premier abord peut paraître puéril, doit être admis comme infaillible par celui qui a entendu cette cacophonie atroce. Il n’y a certainement pas de démon, aussi malicieux soit-il, capable de résister à un pareil chai'ivari. Pendant què des forcenés tapent à tour de bras sur le'cuir de buflle d’énormes tamtams, d’autres exécutants mettent en vibration une série de gongs et de plateaux de cuivre dont les timbres variés et

LKS COLOMKS FRANÇAISES.

discordaiils produisent un bruit zézayant et horrible de chaudronnerie; enhn un artiste, soufflant à éclater dans une' trompette courte, réussit encore à faire entendre, pardessus ce vacarme, un son suraïgn, assez semblable à celui de nos marchands de l'obiuets à Paris, mais en modulant des airs moins variés et moins harmonieux. Aucun des arlistes de cet orchestre ne paraît soumis à une mesure (juelconque, chacun frappe pour son propre compte, sans autre préoccupation que celle de dominer la musique de ses collègues. Lorsqu’à cet ensemble discordant viennent s’ajouter, dans les enterrements riches, les cris des pleureuses et les hurlements des chiens atfolés par ce tapage sur tout le parcours du cortège funèbre, il y a de quoi donner aux vivants un avant-goùt des tortures infernales.

Les tombeaux. -- Les tombeaux sont, en général, assez simples, ils sont, ou des stèles de granit avec des inscriptions en caractères, ou des dalles sur lesquelles des sculptures grossières représentent des animaux couchés, un cheval harnaché, un éléphant, une tortue. Les indigents font une simple levée de terre dans le champ familial. Chacun enterre ses morts comme il lui convient, dans son propre terrain; si la nécessité vient obliger un Annamite à vendre sa propriété, l’emplacement des sépultures est toujours réservé. C’est un endroit sacré pour tous, et même après la disparition des parenis, le propriétaire nouveau ne toucherait certainement pas au tombeau laissé à l’abandon.

On conçoit aisément combien de dangers ces coutumes, celle surtout de conserver les cadavres un aussi long temps, peuvent faire courir en cas d’épidémie, au milieu d’une population aussi dense. 11 y a de ce côté de sérieuses réformes à introduire, mais en pareille matière, chez les Annamites il faut agir prudemment, par persuasion, sans qu’ils puissent voir dans une réglementation nouvelle une atteinte au respect des morts.

Déjà, pendant les dernières épidémies de choléra à Hanoï, on a pu obtenir, sans trop de difficulté, la déclaration des

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décès, et grâce à la bonne volonté des mandarins, une inhumation plus rapide des cholériques a permis de diminuer l'extension du fléau. On parviendra sans trop de peine à faire adopler aux indigènes la créalion de cimetières. Ils ont l’esprit assez pratique pour en comprendre les avantages, et ils sauront certainement concilier les exigences de l’hygiène avec les pratiques du culte des morts.

Hanoï. — Cliinièi'os de la pagode royale.

expérimentales pour quelques maladies, connaissant les vertus de certaines plantes et sachant confectionner certains onguents efficaces dans quelques cas. Ils soignent à peu près la dyssenterie, ils guérissent les plaies, mais ils n’ont a ucune connaissance scientifique du corps humain et sont impuissants dans la plupart des affections internes. Par contre, il se trouve une infinité de charlatans et de sorciers dont le métier est très lucratif, car les Annamites sont sur ce |)oint d’une crédulitiî très grande. Il commencent cepen-

danl à reconnaître la supériorité de nos médecins et ceux qui sont à notre service viennent timidement réclamer leurs soins, sans se dispenser bien entendu d’assurer le traitement par la consultation du « talapoin » qui possède leur confiance.

Le village,. — La législation communale de l’Annam a fait de chaque village une petite république, indépendante du reste de la masse. Ces petits États sont fort jaloux de leurs droits, et l’esprit local y est très développé. Les institutions communales et les nécessités de la sécurité ont amené les habitants à se grouper et à se fortifier dans une même enceinte. On ne voit pas dans le Delta des cases disséminées dans la campagne; les villages sont des agglomérations très compactes. Une épaisse ceinture de hauts bambous plantés sur un mur de terre leur fait une fortification impénétrable; les étangs et les cours d’eau sont aussi utilisés habilement, pour en rendre l’approche plus difficile ; quelques rares portes étroites demeurent ouvertes pendant la journée; la nuit, ces ouvertures sont fermées par une sorte de herse, faite d’une forte claie en bambou qui, une fois baissée, est solidement fixée à l’intérieur. Un poste de garde, fourni par les hommes du village, à tour de rôle, se tient à proximité, sous un hangar; et des sentinelles détachées, perchées sur des miradors, veillent aux endroits qui pourraient être exposés à une surprise. Une légion de chiens, dont la vigilance est extraordinaire, contribue pour une bonne part à la garde des villages.

Lorsqu’on franchit une de ces portes, on s’engage, sous une voûte de verdure épaisse, sombre, dans un sentier étroit, semblable à une passée de dessous de bois; et l’on pourrait se croire dans quelque hallier bien plutôt que dans un lieu habité. Un dédale de ruelles tortueuses se déroule sans qu’on puisse voir une habitation. Les cases sont derrière ces clôtures impénétrables, enfouies sous une végétation touffue de bambous et d’arbres de toutes espèces, plantés confusément. Chaque maison a donc, tout comme le

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village même, sa fortification propre. Elle est consliuile en torchis ou en briques clans un enclos plus ou moins vaste suivant la fortune du propriétaire. Certains n’ont que la place de leur misérable « cagna » de feuilles, avec quelques arbres fruitiers : un oranger, un ou deux aréquiers, goyaviers et papayers, sous lesquels courent quelques cochons bas et ventrus, vivant dans la plus complète intimité avec le maître du logis. Chez d’autres, l’espace est beaucoup plus vaste; des plantations assez considérables entourent la maison, mais toujours disposées sans ordre; une mare, source de richesses, l’avoisine ; quelques animaux, de grands buflles et de petits bœufs à bosse proéminente, des poulets et des canards s’y promènent et barbotent en liberté. Chacun possède les légumes et les fruits nécessaires à son existence, à portée de sa main. Tandis qu’à l’extérieur du village on ne voit que la l'izière unie, sans un arbre qui vienne y faire tache, à l’intérieur c’est un fouillis où toutes les espèces sont confondues. Derrière les hauts bambous de la fortification, qui seuls laissent voir, du dehors, leur verdure légère comme une dentelle, les arbres fruitiers poussent, peu élevés, en un massif ininterrompu, à peine troué par l’emplacement des cases. Ils font de leurs feuillages les plus divers un mélange pittoresque; les uns, minces et délicats comme ceux de nos arbres d’Europe, les autres, réunis en un bouquet de feuilles géantes, comme les bananiers. Surmontant la masse, les palmes courtes des aréquiers donnent, au bout de leur long tronc uni, exactement l’impression de gigantesques plumeaux verts.

En parcourant les ruelles d’un village annamite, il serait impossible de soupçonner la masse d’habitants qu’il renferme. Mais si, vers le soir, on s'arrête à l’une des portes, à l’heure où cessent les travaux des champs, on est étonné en voyant la foule des gens qui viennent s’engoull'rer par l’étroite ouverture. Le spectacle est en même temps des plus curieux. De tous les points de la rizière viennent

LES EOLOXIES FRANÇAISES.

des files d’hommes eL de femmes serpenLaat sur les talus. Les corps maigres et bronzés, presque nus, surmontés de larges plates-formes ou de cônes étranges, se découpent, sombres sur le ciel enflammé, ou se reflètent longuement dans l’eau qui inonde la plaine. Ces silhouettes sautillantes se rejoignent sur un chemin unicfue, puis disparaissent l’une après l’autre, comme dans le trou d’un terrier. Les uns, revenant de la pêche, rapportent un lot de grenouilles ligotées avec une lieltede bambou; les autres passent avec leurs crocs de bois sur l'épaule; d’autres portant leur charrue conduisent des buflles, au moyen d’une ficelle en fil d’aloès, passée dans les naseaux; des femmes vont lourdement chargées, en suivant du corps le balancement de leurs paniers; et tout ce monde marche à petits pas pressés, apportant à cette rentrée le mouvement affairé d’une fourmilière. C’est bien une fourmilière, en effet, que ce village annamite, par le nombre, par la vie et surtout par le genre de travail de ses habilants, qui ont bien cependant un peu les mœurs de la cigale, car, s’ils travaillent, ils ne savent guère amasser.

Dans les villages éloignés de nos postes, la vue d’un Européen cause toujours un mouvement d’effarement; les passants se précipitent de côté et disparaissent comme par enchantement, par un trou de haies, ou bien battent en retraite, abandonnant paniers et chargement. Les plus braves s’arrêtent et, s’effaçant contre la muraille, retirent leurs grands chapeaux et livrent, en tremblant, toute la largeur de la voie.

En pénétrant dans l’enclos des cases on met généralement eu fuite toute la maisonnée. Des chiens, aboyant furieusement, préviennent de l’invasion étrangère et les habitants, dont le premier mouvement est toujours la défiance, observent prudemment à l’écart. Enfin, rassurés par l’attitude pacifique du visiteur, ou par les paroles de son interprète, ils se risquent timidement l’un après l’autre. Les gestes brusques et le ton élevé de la voix ont pour effet

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de les effrayer si ou ne prend pas le soin de les rassurer par quelques protestations amicales. Notre manière d’ètre, toutes nos habitudes sont, en effet, si différentes des leurs qu’il faut une attention constante de notre part, ou de la leur une pratique assez longue de l’Européen, pour faire disparaître l’effarouchement que nous leur causons.

Pour eux, dont les petits mouvements souples de singes et la petite taille leur permettent de se mouvoir à l’aise dans quelques mètres carrés; dont la petite voix chantonnante se maintient toujours dans un diapason peu élevé et s’abaisse lorsqu’ils s’adressent à un supérieur, au point de rendre le discours insaisissable; dont la nature indolente et cauteleuse se complaît dans des détours et des lenteurs interminables, notre maintien, dans leurs cases trop basses, que nous remplissons de nos mouvements, notre parole accentuée et notre habitude d’aller droit au fait sont autant de causes d’éloignement, dont nous devons tenir grand compte dans nos relations, si nous voulons éviter des méprises regrettables.

Entre eux, cette défiance s’exerce aussi très vivement. 11 faut l’observer surtout dans leurs marchés. Pour le moindre achat ce sont des discussions sans fin, durant des Journées entières; enfin lorsque l’objet a été cent fois retourné, que les deux parties sont tombées d’accord sur le prix, le vendeur passe un examen minutieux de l’argent; de nouveaux débats s’engagent sur la qualité de la pièce, il la frappe, la pèse, la perce souvent; les voisins, tes passants prennent part à cet examen, donnent leur avis, ce sont des conversations interminables.

Dans les villages, les habitants vivent assez indépendants les uns des autres, pour tout ce qui ne se rapporte pas aux intérêts généraux de la commune; leur vie s’écoule entre les travaux de leurs rizières et les soins de la famille. L’homme est le plus souvent au dehors, travaillant à la terre, ou se livrant à la pêche; la femme aide aux travaux des champs, mais c’est à elle seule qu’incombe la charge

iNDO-CllUiE.

de la maison. Chaque Annamite de la classe moyenne produit et fabrique à peu près tout ce dont il a besoin. Il construit sa case, il récolte sa nourriture, décortique son riz et confectionne la plupart de ses outils. En général il manufacture lui-même ses produits, il ne lui reste donc que fort peu de chose à acheter; avec quelques ligatures il est riche. Qu’on lui donne la sécurité, qu’il soit à l’abri des rapines des pirates, aussi bien que de celles de certains de ses fonctionnaires, et il sera parfaitement heureux; il supportera très aisément ses impôts et travaillera avec ardeur pour se donner un peu de luxe, se souciant fort peu des fluctuations de la politique si elle ne vient pas toucher à ses intérêts communaux et le troubler dans sa vie de famille.

L.v COMMUNE. — Le gouvernement n’intervient en effet presque jamais dans l’administration de la commune, laquelle est livrée au Conseil des notables qui gère souverainement toutes les affaires, avec l’aide d’un maire simple exécuteur de ses décisions et représentant accrédité auprès des mandarins. Aucun agent salarié ne grève le budget de la commune. Nulle part le fonctionnarisme n’est aussi peu en pratique. Les notables se répartissent les différentes charges suivant leurs aptitudes particulières et les simples habitants s’occupent des détails moindres: ils veillent à la police intérieure et à la garde du village sous la direction du maire et sous la conduite des chefs de quartiers, de telle sorte que chaque Annamite prend une part directe aux affaires de sa commune.

Il faudrait bien se garder de touchera cette organisation, qui a pour objet de simplifier singulièrement le rôle et l’action du gouvernement. Les Annamites sont très jaloux de leurs franchises municipales, ils en usent d’ailleurs fort sagement et il ne peut y avoir que des avantages à les leur laisser exercer en toute liberté.

Chaque commune renferme dans son enceinte une pagode dédiée au génie protecteur du village, édifice qui, tout

TONKIX.

en ayant un caractère religieux, remplit l’oftice d’une maison de commune, et peut même servir à des usages profanes: on le transforme en théâtre à l’occasion, et en hôtellerie pour les personnages de distinction qui s’arrêtent dans la commune.

Ces monuments sont de grandes halles, constructions massives dont on n’aperçoit du dehors qu’une large toiture à grande pente, qui descend en s’évasant, presque jusqu’à terre. Les angles, qui se recourbent en pointes aiguës, sont originalement ornés de moulures à haut relief, représentant des animaux chimériques. La façade, entièrement ou-

Coulis portant une pièce de bois.

verte, mais masquée en grande partie par l’auvent, ne laisse pénétrer qu’un jour assombri dans le fond de la pagode. Dans cette lumière indécise les « bouddhas » prennent un caractère encore plus fanlaslique.

Plusieurs rangées d’énormes piliers de bois soutiennent l’édifice, et, sur les côtés, deux sortes d’estrades laryes, basses, semblables à des lits de camp, servent de sièges.

Là sont renfermées les archives et les fonds communaux dans de grands coffres épais fermés par d’énormes cadenas. Là encore les notables tiennent leurs délibérations. Une garde veille constamment, et lorsqu’il est besoin de réunir le Conseil du village ou môme d’appeler la population, à la menace d’un danger, le signal part de la pagode au moyen d’un instrument singulier suspendu à l’entrée.

C’esL une pièce de bois évidée, taillée comme un grelot, ou ayant la forme allongée d’un poisson, et sur laquelle on frappe avec une pierre d’une façon convenue. En cas d’alarme, le son puissant d’un gong de métal met la population surpied.

C’est cette vie intérieure de la commune qu’il est surtout intéressant d’observer. Le voyageur à la recherche de l’étrangeté, en quête de sensations inconnues, n’a qu’à se plonger résolument en plein pays annamite, loin des centres européens, il recueillera des impressions, il éprouvera même des émotions qui satisferont sûrement sa curiosité.

Récit d’un fonctionnaire français. — Mais le récit complet d’une excursion fera mieux connaître la physionomie de ce curieux pays tonkinois; nous en empruntons les éléments aux souvenirs d’un de nos fonctionnaires ;

«Depuis quelque temps, un des cantons de l’un des points extrêmes de la province manifestait de la résistance aux ordres des autorités annamites. Les villages n’avaient pas encore ouvertement fait acte d’hostilité, mais ils ne répondaient pas aux appels de leur « huyen », mandarin faible, que le chef du canton, riche et influent, voulait supplanter. Celui-ci, mandé au chef-lieu, s’était toujours refusé à y aller, et prudemment se tenait hors de son propre village, se disant retenu ailleurs par des affaires pressantes. Jusquelà, les communes n’avaient opposé que de l’inertie, une poursuite contre le « cai-tong » pouvait tout gâter; mieux valait temporiser un peu. Un matin, le chef d’une préfecture voisine me fit annoncer par un tram, que le chef de canton récalcitrant venait de rentrer dans sa maison et que si je jugeais à propos de me rendre sur les lieux, il me rejoindrait en route. Le moment était propice, je résolus de partir sans tarder davantage. Mon objectif se trouvait sur la Rivière- Noire à quelque distance de son embouchure, je n’avais pas de chaloupe, pas de canonnière sur le fleuve, je n’hésitai pas à prendre la voie de terre et formai immédiatement ma

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petite colonne, toute pacifique d’ailleurs ; une dizaine de miliciens et le vieux « doï « de ma milice, dévoué et tellement empressé que, lorsqu’on veut le commander, il se met à courir avant de savoir au juste pourquoi. C’était au mois de juin, le soleil est tuant à cette époque, je pris un palanquin en même temps que j’emmenais mon petit cheval annamite, pour me porter pendant les heures moins chaudes de la soirée, car le palanquin est un moyen de locomotion des moins agréables. Suspendu en arc de cercle dans un hamac fixé à un support en bambou sans élasticité, on ressent, à chaque battue des porteurs, le choc de son propre poids; cette double inclinaison des jambes et du torse produit à chaque secousse un tassement vers le centre qui devient fort pénible ; et pour peu que l’on dépasse la moyenne de la taille annamite, la tête logée dans l’angle trop étroit du filet avec le bambou est exposée à des contacts désastreux. L’avantage de ce véhicule charmant consiste dans une toiture bombée, comme une carapace de tortue et des rideaux de coton d’un beau bleu de ciel, agrémentés d’une bordure rouge, ([ui abritent du soleil et de la pluie.

« La route devait être longue, je pris deux relais de quatre coolies chaque, au lieu de deux qui forment d’habitude l’attelage annamite, car « mandarin français beaucoup lourd ». Mes légères provisions, un peu de pain et quelques bouteilles d’eau minérale et de vin, voyageaient sur les épaules disponibles à tour de rôle. Un lettré annamite ([ui parlait latin, et me tenait lieu d'interprète, plus un boy, complétaient ma caravane. Ce n’élait heureusement pas dans la langue de Cicéron que je devais improviser mes discours; mon lettré, catholique qui tenait sa science de quelque bon missionnaire, peu ferré lui-même sur cette langue morte, se serait fort bien fait entendre des cuisinières. Quoi qu’il en soit, j’étais loin de me douter, lorsque je pâlissais sur les traités de Lbomond, que je me préparais les moyens de dicter mes volontés à des représenUnts de la race jaune. Nous sor-

LES COLONIES FHANÇÂISES.

tîmes vers 9 heures de la vieille citadelle de Son-Tay, et comme je désirais laisser mon monde dans l’ignorance de la destination finale, je me contentai d’indiquer la route de Hung-Hoa vers le « Phu » de Quang-Hoaï. J’allais, du pas rapide de mes porteurs poussés par la charge, regardant défiler les rizières dont nous empruntions souvent les talus pour couper au plus court. Ainsi étendu et balancé dans le filet au ras de la surface verte au-dessus de laquelle passent les aigrettes au plumage d’une blancheur éclatante, j’avais l’illusion d’une mer avec le vol des mouettes. La navigation est houleuse par exemple et malheureusement trop réelle.

« Le soleil est de feu à cette heure, la chaleur suffocante ; je m’abritais du premier autant que possible derrière mes rideaux et je suppléais au manque d’air en jouant énergiquement de l’éventail. Depuis une heure, trop secoué pour rêver à l’aise, je faisais entre le trot du cheval et les réactions humaines des comparaisons expérimentales qui ne tournaient pas à l’avantage de mes porteurs, quand mon interprète, dans un langage ampoulé en « us » et en « um n vint m’annoncer que les notables de Vat-Laï étaient venus me saluer. Je descendis, surpris de les trouver prévenus de mon arrivée, et je vis en effet une dizaine de notables qui avaient endossé leurs plus belles robes noires, rangés sur le bord de la route, derrière un petit autel surmonté d’un parasol, d’étoffe rouge. Les baguettes d’encens fumaient dans les brûle-parfums, et des plateaux de fruits reposaient sur l’autel. A mon approche, ces braves gens se mirent en devoir d’exécuter les quatre grands « laï » suivis de trois petits. Avec un ensemble parfait ils élevèrent les poings réunis au-dessus de la tête et, s’agenouillant avec souplesse, ils placèrent les mains à terre et se courbèrent jusqu’à toucher le sol du front, puis toujours ensemble ils se relevèrent avec légèreté, pour recommencer trois fois encore cette prosternation que j’essayai d’interrompre ; mais ils me rendirent encore les trois petits « laï » qui

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consistent à élever les poings et à les descendre à la ceinture en pliant l’échine. Ces mouvements se répètent trois ou quatre fois, en les accentuant de moins en moins, de sorte que te dernier est à peine accusé ; puis alors l’étiquelte veut que l’on reste figé dans cette position, les mains l’une dans l’autre et la tête courbée.

«■ Le chef des notables ou plutôt un délégué choisi pour son talent de parole me souhaite la bienvenue, il m’offre les vœux du village pour l’heureuse issue de mon voyage et me prie d’accepter leurs présents. Je le remercie, je cueille une banane, et je m’enquiers de la façon dont ils ont bien pu apprendre mon passage. Ils me racontent qu’un homme du village, venu à la province pour ses affaires, m’ayant vu passer dans la rue de l’Ouest, est accouru en toute hâte et les a prévenus de mon arrivée. Eux-mêmes viennent d’envoyer un messager au village voisin et aviser le « quan-phu » au chef-lieu. Il faut en prendre mon parti et renoncer à l’espoir d’arriver à l’improviste; partout je serai devancé, et en ce moment le tam-tam des communes voisines rassemble les notables et leur annonce ma visite. En effet, devant chaque village, je rencontre de petits autels rouges, tachant crûment la rizière, et les conseils communaux exécutant leurs sempiternelles salutations. Une députation de chacun d’eux m’accompagne quelque temps, de sorte que ma suite, modeste au départ, finit par former un cortège imposant. Un peu plus loin, voici venir une file d’étendards, de parasols, que précède une troupe nombreuse en armes. C’est le « quan-phu » qui accourt avec ses gens à ma rencontre. Le brave mandarin s’excuse de ne pas avoir été prévenu plus tôt et de m’avoir laissé pénétrer seul sur sa circonscription; il serait môme venu me prendre à Son-Tay s’il avait été informé de mon projet. Nous repartonspour son chef-lieu, où se prépare une brillante réception. C’est l’heure du repas et de la sieste, mes hommes commencent à avoir besoin de repos, et la température, au grand soleil, est brûlante. Une chaleur lourde, humide, une huée

presque tangible enveloppe le corps, qui fond littéralement ; malgré le casque large et épais, le cerveau surchaulfé bout, le sang en affluant bourdonne aux oreilles, et l’air embrasé, sans un souffle, irrespirable, fait trembloter la rizière devant les yeux, produisant une sorte de vertige. Ces heures du milieu du jour, déjà fatigantes à l’ombre et sous l’action rafraîchissante des « pankas », deviennent intolérables et dangereuses en pleine campagne, même sous la toiture du palanquin et malgré le secours des éventails à manche que les serviteurs annamites manœuvrent avec conscience et méthode.

« Nous nous arrêtons donc dans une pagode voisine. Le mandarin a fait porter des nattes, que les hommes disposent sur les grands lits de bois. Mes miliciens forment les faisceaux assez régulièrement; les grands étendards multicolores du « quan-phu » sont plantés devant la pagode; ses soldats déposent au hasard dans tous les coins leurs lances et toute une ferblanterie aussi effrayante que peu fourbie. Des femmes ont apporté des paniers de riz bouilli, une provision de tasses et de baguettes. Des cercles se forment autour de larges écuelles et tout ce monde accroupi sur les talons travaille de son mieux avec les petits bâtons.

« Pour moi le déjeuner est bientôt fait, quelques œufs à peu près frais choisis à grand’peine au milieu d’une quantité d’autres bien près de l’éclosion (ces derniers font les délices de mon lettré latiniste) ; une boîte de conserve chatfoir et les fruits provenant des (c laï » précédents. Le quan-phu se tient respectueusement sur un lit voisin et mâche son bétel, entouré de ses domestiques; il ne consent à prendre place près de moi que pour accepter un peu de la liqueur française et se retire presque aussitôt par discrétion. Mon repas s’étant effectué dans une position semi-horizontale, il ne me reste plus que fort peu de chose à faire pour le compléter et appeler ainsi une digestion qui s'accomplira sous laproteclion dellouddha, dont les yeux demi-clos et le

LAO-KAV. - E?ITnÉK DE LA CITADELLE

doigt levé semblent recommander de ne pas troubler le sommeil qu’il m’envoie. Je feins de l’accepter, mais en réalité je préfère observer le tableau curieux de la pagode en ce moment. De l’ombre épaisse dans laquelle je suis plongé, j’aperçois, sous la ligne basse du toit, la rizière qui semble llamber, dans une lumière éblouissante; elle apparaît déserte en ces chaudes journées de juin, le riz n’a plus qu’à mûrir et le soleil est le seul ouvrier. De temps à autre cependant, quelques groupes de gens, allant ou revenant des marchés, s’approchent en jacassant, puis s’arrêtent surpris à la vue de notre campement et repartent silencieux, en enlevant leurs couvre-chefs. Tout autour de moi, sous cette haute toiture noire, entre ces piliers de bois peints, au milieu de ces drapeaux bariolés, de ces armes extraordinaires, c’est un amoncellement de corps presque nus, à la peau jaunâtre, aux longs cheveux pendants qui jonchent le sol dans des postures indescriptibles, formant un enchevêtrement bizarre de bras et de jambes confondus; c’est un grouillement de gens aux figures étranges, aux visages aplatis et aux yeux bridés ; les uns dorment dans des atti ludes inimaginables, d’autres accroupis par paquets échangent leurs impressions à voix discrètes, en se repassant une pipe à eau dont le glou-glou se fait entendre sans interruption. Les serviteurs du quan-phu nous éventent sans relâche, et les notables, accomplissant leurs devoirs d’hospitalité, restent debout contre la muraille, immobiles comme des cariatides, les mains croisées et la tête inclinée dans une attitude de respect et d’humilité. Ce tableau fantastique, dans ce lieu mystérieux, m’apparaît comme une vision surnaturelle.

« Enfin la fournaise du dehors s’est un peu éteinte, il est possible de se remettre en route.

(' Cette fois c’est le cortège annamile avec toute sa pompe, il faut s’y résoudre, le quan-phu m’accompagnera et ne me quittera que lorsqu’il m’aura remis aux mains de son collègue voisin, et encore, si je l’en prie.

TONKLV.

« Un tam-tam ouvre la marche et ses coups espacés annoncent aux populations la venue des autorités. Les étendards se rangent sur deux fdes de chaque côté de l’étroit chemin, et derrière marchent les hommes d’armes avec leur surtout, curieux vêtement ayant la forme d’une chasuble étroite, percé d’un seul trou pour la tête; un tout petit chapeau conique, lié au chignon par deux rubans pendant dans le dos, complète un uniforme qui chez nous manquerait de prestige ; les jambes nues, sous les bords évasés du vêtement, font un effet comique. Mes miliciens viennent ensuite me précédant, correctement habillés, tout en blanc, sous la haute direction du vieux Cao-ba-trinh qui marche avec dignité, étalant sur sa manche de larges galons mobiles de sergent-major; le quan-phu me suit dans son palanquin, son porte-sabre devant lui, tenant comme un cierge un sabre à poignée d’argent dans un fourreau de bois incrusté de nacre; ses parasols sont à ses côtés et les serviteurs trottinent autour, porteurs de toutes sortes d’objets, éventails, pipes, boîtes à bétel, paniers à thé, coussins, etc. Enfin des délégations de notables ferment la marche. Cette procession bizarre se déploie sur près de 200 mètres.

« J’ai abandonné mon palan([uin pour enfourcher mon cheval. Nous avons laissé la route de IIung-Hoa pour prendre à travers la rizière un sentier capricieux, contournant les champs h angle droit. Monté sur mon petit animal, mes pieds traînant presque, coiffé de l’immense casque, lorsque à un coude du talus j’embrasse d’un coup d’œil la tête et la queue de cette bizarre colonne, j’ai peine à me croire dans la réalité.

« Les petits soldats du « quan-phu », si drôles pour nous, s’en vont la poitrine en avant, portant à leur guise leurs grandes lances et leurs énormes hallebardes, tout comme des instruments aratoires, sans allure réglée, moitié marchant, moitié courant, s’arrêtant, repartant, jasant sans cesse. Et le tam-tam en tête battait toujours, faisant ranger les paysans qui nous regardent d’un air effaré, en se découvrant.

(c Vers le soir nous arrivons à la Rivière, el là, près de la berge, une troupe toute semblable à la nôtre apparaît; c’est le « quan-phu » de Lam-Tao qui m’attend. Il vient à ma rencontre et me salue militairement, en portant la main à son turban. Ce k quan-phu » est un vieux mandarin qui nous a donné de nombreuses preuves de dévouement. Il porte, à côté de sa plaquette de mandarin, en ivoire, une médaille d'honneur au ruban tricolore. Il a adopté vis-à-vis de nous une partie de nos usages, il fait le salut militaire et nous tend la main. Il a chaussé pour la circonstance une forte paire de souliers européens qui semblent l’embarrasser un peu et il a abandonné son palanquin pour un « poussepousse » (1) plus confortable, mais dont l’emploi est encore peu pratique sur les chemins que nous parcourons; ses gens étaient souvent obligés de l’enlever, lui et son véhicule, au-dessus des coupures du talus. A cette innovation près, il voyageait dans le même appareil que son collègue.

(c Après quelques moments de repos, le quan-phu de Quang-Hoaï prit congé de nous et nous laissa continuer notre roule le long de la rivière que nous remontions. Ici le pays change, la plaine commence à onduler un peu devant nous, et à une vingtaine de kilomètres, se dresse la masse énorme du mont Ravi vers lequel nous allons en ligne droite. Le soleil disparaît enfin derrière la montagne et la nuit tombe rapidement, nous plongeant dans une obscurité absolue. Nous avançons encore pendant une heure, sans y voir goutte, et je ne sais vraiment pas comment les hommes du quan-phu pouvaient diriger son pousse-pousse. Quant à moi/, j’avais mis pied à terre et gagné la tête, lorsque longeant une haie, je suis arrêté par un « Hate-là ! qui-bib? » parti au-dessus de moi, du milieu des bambous. J’avais donné sans y voir dans la porte du poste de « Bal-Bac », et la sentinelle m’arrêtait du haut d’un mirador improvisé. <c France ! » criai-je, et aussitôt, un bruit de poutres que l’on remuait m’annonça

(1) Vùiture ù homme à deux roues.

TONKIN

qu’on allail. m’ouvrir. La porte massive tourna bruyamment sur ses gonds de bois et le sergent qui commandait me reçut à l’entrée avec empressement. Il était là, seul Européen, avec une trentaine de tirailleurs tonkinois, installé dans une petite fortification palissadée, à l’un des angles du village et surveillait la rivière.

« On ne saurait imaginer l’impression profonde que font éprouver ces rencontres entre compatriotes, dans les postes perdus en plein pays annamite, et la joie de celui qui, restant de longs mois isolé de

à coup le son d’une voi.v française. Le petit poste de Bat-Bac n’est pas tout à fait dans ces conditions d’éloignement ; les canonnières passent fréquemment en vue, et d autres postes sont établis à proximité, sur l’une et l’autre rive, mais les communications sont peu faciles et, quoi ({Li’il en soit, la venue d’un compatriote est toujours une bonne fortune. Le brave sous-officier me fit joyeusement les honneurs de son fortin, tandis que le quan-phu et ses hommes allaient demander l’hospitalité au « liuyen » qui habite Bat-Bac. Le sergent m’offrit sa cuisine à laquelle mon boy ajouta quel(|ues plats de sa composition et mon

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LES COLONIES FKANCAISES.

vin (jui fut surtout goûté, et nous prîmes place dans la petite maison de briques qui sert aussi de réduit.

« Les mandarins ne tardèrent pas à venir m’y trouver, afin de tenir conseil pour le lendemain. Le vieux quan-phu déplorait comme moi le retentissement donné à mon voyage etqui avait dû donner l’éveil au « caï-tong», objet de notre déplacement. Il pensait cependant que si nous pouvions marcher de nuit, en nous tenant sur la rive droite de la rivière, que nous ne traverserions qu’en face du village, situé sur la rive gauche, nous avions chance de surprendre notre homme au nid. Cette promenade nocturne ne paraissait pas être du goût du « huyen», qui nous objecta que les chemins étaient envahis par les hautes herbes. Cela ne nous parut pas un obstacle. Alors il parla des ponts qui avaient été emportés par les grandes pluies. On lui répliqua que l’eau n’est ni profonde ni froide. Enfin il y eut le village de Luong-Ké, que tenait souvent le chef de bande Li-Dzi. Ici le sergent qui n’avait pas encore vu Li-Dzi, mais était tout naturellement disposé à y croire, appuya la motion du huyen ; mais je montrai une incrédulité qui fut partagée par le vieux mandarin, et il fut convenu que nous repartirions à 1 heure du matin ; il nous restait environ 16 kilomètres à parcourir, nous pouvions espérer être rendu vers 6 heures. Le huyen, voyant qu’il fallait en prendre son parti, donna des ordres. A l’heure convenue tout était prêt. — Le sergent nous accompagna jusqu’à la porte du village avec sa lanterne et en prenant congé me cria encore : «Ouvrez l’œil à Luong-Ké. — Merci! » Et nous nous engageâmes entre des marais dans une obscurité noire. Il fallut allumer des torches pour pouvoir distinguer le sentier, à chaque crevasse un homme se tenait avec sa lumière pour me la faire franchir, et nous gagnâmes ainsi le bord du Song-Ma. A partir de cet endroit notre marche tint vraiment du merveilleux. A la lueur des torches, les soldats des inandarins, avec leur attirail, semblaient des fantômes elfrayants ; la rivière, qui coulait sous nos pieds.

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apparaissait par tlaques brillantes, et les herbes que nous traversions prenaient des aspects mystérieux. Le huyen avait mis le temps à profit : envoyant ses gens en avant dans les villages, il avait fait pratiquer dans ces herbes géantes, sous lesquelles nous disparaissions entièrement, un sentier que la population invisible fauchait presque sous nos pas. Aux portes des communes, les conseils rassemblés nous saluaient aux lumières de leurs éternels laï, derrière les inévitables autels. Des relais de torches étaient préparés et des coolies remplaçaient nos hommes fatigués. Nous arrivâmes ainsi devant Luong-Ké. Bien que je n’eusse pas grande appréhension, je fis rassembler ma colonne, et en fait de pirates je trouvai, devant un grand feu clair de bambous, les notables, plus nombreux, qui m’offrirent des fruits superbes ; « Eh bien, mes bonnes gens, le pays est tranquille ? — Mais oui, grand mandarin : — Les récoltes sont bonnes? vous n’avez pas eu de maladies? — Le riz est bien beau, grand mandarin, et nous avons tous la bonne santé. — Et Ly-Dzi? — Nous avons bien entendu parler d’un chef de ce nom, mais nous ne le connaissons pas, il n’est pas de notre village, s’il y venait nous le chasserions, et s’il était trop fort, nous irions prévenir le poste. — Allons, bonnes gens; tant mieux, continuez ! Merci de vous être dérangés. » Et moi aussi je continue, convaincu une fois de plus que les Ly-Dzi sont beaucoup moins nombreux que certains ne sont portés à le croire, qu’en exigeant des villages qu’ils les chassent, et qu'en punissant sévèrement les infractions, les coureurs de grand chemin, insaisissables pour nous, disparaîtraient entièrement.

« .Nous avancions maintenant sous des herbes de plus en plus hautes, faisant voûte au-dessus de nos tètes, dans l’étroit conduit rapidement pratiqué sur l’ordre du huyen. Nous mettions en fuite des bandes de canards, de grands hérons et des marabouts qui s’envolaient lourdement en jetant un cri comme un couac de clarinette. Des bambous avaient été jetés en travers des torrents, de sorte que notre

marche ne fut pas trop retardée et que, au petit jour, nous nous trouvions en face de Tinh-Laï, but de notre expédition. Un assez grand nombre de sampans étaient amarrés à la rive; toute notre troupe put s'y loger avec cette facilité qu’ont les Annamites de s’entasser et de se tenir sans bouger dans toutes les positions. On voit des sampans pleins à couler, de ces paniers instables que le moindre faux mouvement ferait chavirer, contenir une douzaine de passagers, et il est extrêmement rare qu’il arrive un accident, tandis que trois ou quatre Européens iraient infailliblement au fond de l’eau. Je prends place sur un sampan avec mon petit cheval qui saute adroitement dans l’embarcation, sans se faire prier, habitué qu’il est à ce genre de passage. Le quan-phu et ses parasols s’embarquent dans un autre, avec le huyen, et toute la flottille remonte le courant pour se laisser dériver sur le bord opposé. Le débarquement s’opère en une minute et nous nous dirigeons sut Tinh-Laï, qui est à quelque distance de la rivière, au milieu de marais. Nous y parvenons avant l’ouverture des portes, mais les chiens qui nous ont éventés font un vacarme effroyable dans tout le village, instantanément prévenu. Le quan-phu se fait ouvrir par la garde et nous pénétrons. Je demande aussitôt si le Gaï-Tong est chez lui, on me répond qu’il est en effet au village. Déjà, au débarcadère, les sampaniers nous avaient dit que, durant la nuit, il avait fait tirer ses fusils. Le huyen lui fait donner l’ordre de venir à la pagode où nous nous rendons.

« Les gens ne se sont pas enfuis à notre approche, mais en nous regardant passer ils n’ont l’air ni aussi empressés, ni aussi respectueux que d’habitude. Nous nous installons à la pagode où l’on vient nous annoncer presque immédiatement que le Caï-tong va venir. Le huyen fait aussi mander les notables. — On les rassemble et dans quelques moments ils seront là. — Un assez long temps se passe et aucun d’eux n’a paru. — Le huyen renvoie aux informations. Cette fois le Caï-Tong n’était pas à sa maison.

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mais il était clans la commune. On avait répondu qu’il venait, parce qu’on le faisait chercher et cju’il ne pouvait tarder, mais on ne l’avait pas encore trouvé. Quant aux notables, beaucoup étaient absents, mais les autres se préparaient. — Une nouvelle attente, et rien encore. — Impatienté, je me fais conduire chez le Gaï-Tong. Il habitait une belle maison à plusieurs corps de logis, proprette pour une

Hanoï. — Pagode du grand bouddha.

demeure annamite. — Là une femme me fait savoir que son époux, qui avait été absent longtemps pour ses affaires et qui n’avait pu jusqu’alors aller à la province où on l’appelait, venait de s’y rendre ignorant ma venue. Nous avions pris la rive droite, lui la rive gauche, sans cela nous nous serions rencontrés. — Le vieux Quan-Phu me regarda, nous étions joués. — Que faire? arrêter la femme, fouiller la maison, prendre des gages? Le village paraissait mal disposé et je n’étais pas venu pour faire la guerre. C’était

Indo-Chine.

cependant l’avis du huyen, qui croyait ainsi rehausser son autorité, c'était aussi l’opinion de l’interprète qui, lui, voyait dans une bagarre l’occasion de s’adjuger quelque souvenir du Caï-Tong. Je jugeai qu’il valait mieux destituer le chef, le poursuivre légalement et si le village y faisait obstacle, laisser à qui de droit le soin des opérations militaires. Après quelques heures de repos, nous quittions le village, comme pour continuer une tournée commencée,

« A peine étions-nous embarqués, que le Caï-ïong, qui évidemment nous épiait à proximité, apparut en se présentant timidement. Il avait vu notre allure pacifique, mais redoutant les conséc[uences de sa fugue, il préférait venir se soumettre à une punition légère, que d’ètre contraintà tenir la brousse où l’eût jeté certainement une opération brutale, et le village avec lui.

« Après d’interminables explications, mêlées de nombreuses contradictions, je pus démêler que les procédés du huyen étaient bien pour quelque chose dans sa conduite, et que, s’il avait abusé de son influence sur la population, c’était un peu pour se soustraire à l’arbitraire démesuré du mandarin. Un colloque assez vif s’éleva même entre le huyen et le Caï-Tong qui, jouant son va-tout, abandonna un peu son maintien courbé vis-à-vis de son chef. Celui-ci sentant ma religion éclairée, une scène assez comique se produisit : après quelques dernières confidences échangées, d’un commun accord, ils me demandèrent à se réconcilier. J’exigeai du Caï-Tong la remise des armes qu’il possédait et un acte de soumission au huyen, que je me proposais de faire réprimander ensuite par les autorités supérieures.

« Nous retournâmes à la pagode et la livraison des armes se fît encore avec quelques difficultés. Plusieurs vieux fusils à mèche, hors d’usage, apparurent d’abord. 11 n’en existait pas d’autres, du moins dans le village. Le Caï-Tong avait caché le reste assez loin, les tenant en réserve contre les pirates. Enfin devant mon insistance quelques fusils à piston en bon état, un fusil de chasse et plusieurs petits

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canons de cuivre, qu’on venait de tremper dans une mare pour justifier les allégations précédentes, furent apportés, non sans effort. Et à l’ombre d’un banian qui pouvait rappeler le chêne de saint Louis, les prosternations commencèrentdevant moi d’abord, devant le hujen ensuite et enfin ce dernier me rendit lui-même des « laï », en présence de la population vivement intéressée.

« Et voilà, je crois, notre rôle à nous, représentants du protectorat dans les provinces. La plupart des contlits n’ont pas de causes sérieuses. Mais qu’un coup de fusil, imprudemment tiré provoqué, éclate à la suite d’un malentendu, et voilà la paix troublée pour longtemps. Garnier avait gagné la population tonkinoise en étudiant et débrouillant ses affaires. Il n’a succombé que sous les coups des Pavillons Noirs. A présent, les Chinois sont hors du Tonkin, il est donc impossible qu’en imitant sa conduite nous ne vivions pas en paix avec les Annamites.

«Il ne me restait plus qu’à regagner Son-Tay, mais je voulais, profitant de la proximité, faire visite aux villages Muong de la rive gauche et je me décidai à franchir la montagne, pour ne pas revenir simplement sur mes pas. Je constituai une nouvelle flottille et, après avoir abandonné le huyen, je partis, escorté de mon fidèle Quan-Phu. Nous gagnâmes Ïu-Phap en bateau pour laisser reposer les porteurs, et bien que la distance soit peu considérable, le reste de celte journée s’acheva dans cette navigation, ralentie par le courant. Arrivés assez tard dans la soirée, il nous fallut passer la nuit même dans les sampans.

« Les Annamites eux s’accommodent fort bien de ces installations. Les miens avaient leur riz, des provisions fournies par le caï-tong; ils établirent un foyer avec quelques pierres, à l’avant de chaque sampan, et avec un matériel qu’ils découvrent toujours, qu’ils tirent on ne sait d’où, ils confectionnèrent du thé toute la nuit, fumant, buvant et dormant alternativement. Quant à moi, malgré la fatigue de la nuit précédente, il m’était difficile de prendre un repos

sérieux. Mon boy me prépara à l’annamiLe un dîner tout Spartiate, que partagea le vieux mandarin, puis j’essayai de m’endormir. Le sampan est recouvert d'une toiture basse, en demi-cercle, et ouverte aux deux extrémités. J’étais étendu sur les planches qui en forment le fond, recouvertes d’une natte; le peu de moelleux du lit ne m’aurait pas empêché de trouver le sommeil, mais des nuées de moustiques, qui entraient en toute liberté et me piquaient à travers mes vêtements, ne me laissèrent pas fermer l’œil. Cette insomnie forcée me donna le loisir d’observer le Quan-Phu, qui avait retiré sa robe de dessus en soie, dormait dans des vêtements blancs, en coton, et ne paraissait pas incommodé du tout par nos fâcheux visiteurs. Le hoy, couché en dehors de la toiture, à l’avant du sampan trop étroit pour lui permettre de s’étendre, dormait replié sur lui-même, la tête en dehors du hordage et les cheveux dénoués pendant au-dessus de l’eau. Je n’ai jamais pu comprendre comment les Annamites peuvent se maintenir et se reposer dans des positions semblables. Des lucioles entraient aussi sous ta toiture et tout en faisant la chasse aux autres insectes invisibles, je suivais leurs lueurs vacillantes. A côté dans les sampans voisins on entendait les conversations à voix basse de nos gens.

« Une clarté vague s’échappait du foyer où à tour de rôle ils allumaient la pipe dont le glou-glou venait jusqu’à moi; d’autres chantaient d’une voix tremblante et nazillarde qui invitait au sommeil. Au loin, des embarcations passaient, et leurs conducteurs, apercevant les lumières de notre campement, nous hélaient avec de longues intonations bizarres auxquelles nos sampaniers répondaient.

« Vers le matin, je m’étais à peu près assoupi, lorsqu’une série de détonations ininterrompue me fit lever. C’était le chef Muông des tribus voisines, qui, venu à ma rencontre, me saluait en tirant des pétards. Il était là avec sa troupe de montagnards armés de fusils et d’arbalètes. Le fusil fabriqué par eux-mêmes est à mèche; c’est un long canon se

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lermiiianl par une crosse courle, comme celle d’un pistolet, mais plus droite. La batterie, tout entière à l’extérieur, se compose d’un ressort et d’une pince dans les branches de laquelle passe le bout d’une mèche, enroulée autour du bras. Ils tirent cet engin, peu redoutable pour la guerre, en appuyant à la joue le bout de la crosse dont le recul leur laisse une marque sur la peau. Tous sont habillés d’une étoffe grossière, de coton gros bleu, teinté avec un indigo de leurs forêts; ils sont plus trapus que les Annamites et ils restent silencieux, avec un air plus farouche.

K Après m’avoir rendu les honneurs, le « Son-Phong «(c’est son titre) m’invite à visiter ses cases, et nous nous mettons à grimper par un sentier escarpé les pentes du Bavi.

« La troupe du Son-Phong ouvre la marche, celle du Quan- Phu forme l’arrière-garde. Ici les petits pas rapides des Annamites ne sont plus de mise et leur bande joyeuse reste bientôt en détresse, semant les grands étendards sur tout le parcours. Cette procession originale est d’un effet extraoidinaire au milieu de cette nature sauvage. Les Muongs seuls marchent en groupe, gravissant la hauteur avec calme, d’un pas bien cadencé, au son d’un orchestre bizarre. Quatre timbres ou clochettes de tons différents sont frappés successivement sur un rythme lent et monotone en suivant une gamme descendante; un violon au son maigre et une flûte exécutent une musique douce, pas discordante comme celle des Annamites, mais d’une harmonie étrange, inconnue à notre oreille. Cette mélodie traînante et sans fin, entendue sous ces grands bois, pénètre l’esprit d’une mélancolie profonde.

« Tout ce qui nous entoure estd’une sauvagerie grandiose. Les grands banians multiplient leurs troncs, les lianes enlaçant les branches, en courant de l’une à l’autre, font en se croisant un filet inextricable, des herbes gigantesques et une brousse épaisse, épineuse, ne permettent guère d’attenter à la virginité de la forêt. Il règne sous cette voûte une atmosphère lourde, faite d’un air chaud et humide

chargé d’odeurs pénétrantes, exhalées de toutes ces plantes et dégagées de la masse des matières végétales en décomposition. Ces gaz empoisonnés causent la fièvre des bois, dont les accès pernicieux emportent souvent le malade avec une extrême rapidité. Il est toujours prudent, en pénétrant dans ces parages, d’absorber une petite dose de quinine.

« En trois heures de marche nous arrivons à la demeure du Son-Phong. Sa maison en briques n’a aucun caractère particulier, tandis que les cases de ses administrés, disséminées sous les arbres d’une grande clairière sur une pente moins raide, sont bien plus pittoresques. Quelques plantations de riz de montagne les avoisinent. Accompagné du Son-Phong, j’entre dans quelques-unes de ces curieuses habitations aériennes. Les propriétaires nous accueillent sans manifestation d’aucune espèce, ils paraissent peu communicatifs, d’une humeur concentrée. Les femmes sont presque invisibles. Quelques-unes apparaissent sur l’invitation du Son-Phong, mais elles se retirent aussitôt. De même que les hommes, elles ont des proportions plus lourdes que les Annamites. Leur costume est fort original. Une tunique, ouverte sur un gilet à petits brandebourgs blancs et ornements de plomb, et une culotte courte rappellent d’un peu loin l’uniforme de garde française; sur la tète une coiffure d’étoffe plate, comme celle des napolitaines.

« Le chef Muong nous fit chez lui une réception des plus cordiales, avec force pétards. Puis, toujours accompagné du vieux Quan-Pbu, je me dirigeai sur Son-Tay.

« Après une absence de quatre jours des mieux remplis, je réintégrai ma vieille pagode qui, à chaque retour, me semble un palais luxueux. »

Hanoï. — La porte de France.

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